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Code Vaudou

de robert-laffont

© L’Harmattan, 2011 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-55270-8 EAN : 9782296552708
Poker Blues
Du même auteur
Photographies
Lausanne, Point de vue en noir & blanc, Lausanne 1999
Patrick Didisheim
Poker Blues
Roman
L’Harmattan
Chapitre I
ingt-deux heures. L’affluence est raisonnable, ce n’est V que le début de la semaine. Dans la salle, plus le tarif est élevé, plus les joueurs sont clairsemés. Protégé du pu-blic par une cordelette dorée, un homme a même droit à un croupier pour lui tout seul. Il recouvre la table de plaques et de jetons pour environ cent mille dollars par coup. Il gagne beaucoup et perd plus encore. Des curieux obser-vent, avec une réprobation envieuse, l’individu avachi sur son fauteuil. Joufflu, la quarantaine bien arrosée, il trouve là le moyen de se débarrasser d’une partiesa fortune de sans se casser la tête. Une petite foule s’agglutine autour des tables de roulette. Le râteau vient de déverser un monceau de jetons devant un type qui empile son gain en toisant ses voisins d’un air de supériorité satisfaite. On est vite tenté de ris-quer une petite piécette... ou une grosse. Je change pour mille dollars de jetons. On m’attribue les violets. Je joue, sans trop réfléchir, cinquante dollars sur pair, cinquante dollars sur rouge et dix dollars sur le neuf. C’est ledix-huit rouge qui sort. Je gaspille quelques jetons, puis les récupère en partie.
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Une barmaid apparaît. Elle désigne une coupe sur son plateau chargé de verres. « Bienvenue au Bellagio, monsieur. Champagne ? » Big Brother! Surveillance sans faille. Parmi les mil-liers de personnes présentes, la direction sait que je viens d’arriver. Notent-ils l’heure à laquelle on quitte sa chambre ? Les salles sont truffées de caméras. Je me de-mande s’ils sont au courant de ce que j’ai mangé. À défaut de pouvoir obtenir des réponses, j’attrape un verre de champagne. Le plus fascinant, c’est d’observerdes gens, comme celui qui vient d’arriver. Barbu, une calvitie naissante, il tripote nerveusement des billets qu’il finit par poser devant la croupière. « Pour deux cents. » Elle termine de distribuer les gains du jeu précé-dent, puis pousse une pile de jetons roses en direction du gars. Il réagit comme si on venait de lui piquer son fric : « Non ! Pas ceux-là ! » Il nous prend à témoin, électrisé : « Déjà hier elle a essayé de me les fourguer. Ils essaient toujours de nous refi-ler les lilas. On sait bien qu’ils perdent tout le temps! » Quelques personnes le regardent comme une curio-sité. Mais d’autres vont dans son sens.«C’est clair! Moi non plus je les ai pas voulus. Faut faire gaffe. » La demoiselle a repris les jetons et lui prépare une pile de jetons verts. « Certainement, monsieur. Ceux-là vous convien-nent ?
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N’importe lesquels, mais pas les lilas! » En prenant les jetons, il a un petit hoquet de triomphe. La partie reprend. Rapidement il perd ses jetons verts et en achète d’autres, pourvu qu’ils soient verts. Un quart d’heure plus tard, c’est une dame qui reçoit les jetons lilas. Il se marre sous cape du bon tour dont elle vient d’être victime à son insu. Une nouvelle, une naïClinsve ! d’œil complices avec ceux qui avaient pris son parti. Au moins,il perd ses jetons sans s’être fait avoir.Ces petites rondelles de plastique rappellent un peu les puces de notre enfance, mais en moins bien finies et dans des coloris plus ternes. On a tout de suite envie de s’en débarrasser. Dix grammes de plastique inesthétique. Chacun perd selon ses possibilités. Parfois plus, si je me réfère aux dépliants déposés aux entrées : « Quand le jeu n’est plus un jeu, n’hésitez pas à contacter notrepsycho-logue». En parcourant l’assemblée du regard, j’aurais bien de la peine à trouver à qui m’adresser. Toutes sortes de stratagèmes sont expérimentés pour tenter de dompter le hasard. De petits vieux occupent leur soirée à consigner scrupuleusement les numéros sortis. Quand une séquence leur paraît favorable, ils se risquent à placer quelques pièces. Leur travail de bénédictin porte ses fruits : une bonne partie de leur temps se passant à relever les numéros plutôt qu’à miser, leurs ressources s’épuisent plus lente-ment que celles des joueurs effrénés. Certains attendent, avant de tenter leur chance, que trois nombres pairs soient sortis à la suite. Le cliquetis des machines, une musique d’ambiance diffusantJingle Bells, les jolies serveuses en
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minijupe, tout concourt à faire perdre la boule et leurs mises aux joueurs. Poussant mécaniquement le bouton d'une machine à sous, un couple d’âge moyen, elle blonde platine, lui che-veux gominés en arrière, sont assis côte à côte et perdent au même rythme leur temps et leurs économies. Un peu à l’écart, un vieux dilapide l'héritage de sespetits-enfants. Je perds à la roulette et me refais au blackjack. Il s’agit en additionnant les cartes reçues d’approchervingt et un sans excéder cette limite. Ce jeu laisse une certaine lati-tude de décision : éviter de dépasser si la banque a une mauvaise carte, splitter deux premières cartes identiques ou doubler sa mise. Chacun y trouve son compte, le gagnant peut invoquer son mérite, le perdant sa malchance et le casino continue de s’appuyer sur des probabilités légère-ment en sa faveur. Après une vingtaine de minutes, je m’aperçois que j’ai joué deux heures. Pas une horloge, tout est arrangé pour faire oublier l’heure. Un produit euphori-sant, un surplus d’oxygène serait, paraît-il, injecté dans les salles par les circuits de ventilation. Je me présente au guichet de change avec cinq mille dollars en jetons que je dépose sur le comptoir. « Que désirez-vous ? La question de la caissière me prend au dépourvu. Changer cette somme. Contre quoi ? Contre du cash. Ah ! vous désirez du cash ? Quelle serait l’alternative? Vous avez un compte chez nous ?