Port-Galion

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Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296310407
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PORT-GALION

LÉOPOLD VITORGE

PORT-GALION
Roman

Éditions L'Harmattan 5-7 rue de I'École- Polytechnique 75005 Paris

@L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3736-2

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C'est Suzanne Brighton qui l'avait informé de l'organisation de la manifestation du 30 mai 1968. Elle est inouïe cette fille, pensait Gérard Tussault. Toujours au courant du moindre événement. Son réseau d'anciens élèves de Sciences-Po fonctionne aussi bien pour lui donner une rapide biographie de quelque personnage un peu influent qu'il avait à connaître que pour lui signaler, à l'avance, les décisions gouvernementales qui vont compter pour ses affaires. Monsieur Tussault avait toujours stigmatisé les porteurs depancartes. A présent, il se trouvait lui-même au coude à coude avec d'autres professionnels de la promotion immobilière, avec des banquiers et des administrateurs de sociétés, dans les premiers rangs du défilé sur les ChampsElysées. Il apercevait même son associé David Clément qui avait pourtant, naguère, exprimé certaines identités de vue avec Pierre Mendès-France. Le temps était ensoleillé. La foule tumultueuse, étonnée de sa propre densité, se déplaçait lentement en brandissant une forêt de drapeaux tricolores. Gérard faisait partie de ces chefs d'entreprise qui s'intéressent de près à la chose politique. Il avait contribué à la fondation de la Société des promoteurs de constructions, la SPC, qui, en assainissant la profession, avait d'abord acquis une audience attentive auprès des

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pouvoirs publics, puis une influence déterminante. On la consultait avant de proposer un texte législatif relatif à cette activité importante de l'économie nationale. A ce titre, le Président Tussault avait ses entrées dans les ministères. Il ne manquait pas d'en user. Ses incursions dans la politique, si elles n'étaient pas secrètes, restaient discrètes. Quand les principaux partis de droite faisaient la tournée des entreprises pour alimenter leurs caisses électorales, ils savaient que chez Gérard Tussault l'accueil serait positif. Il aimait également les discussions politiques. Mais descendre dans la rue, personnellement, pour infléchir le cours des événements, il n'aurait jamais pensé que cela pût lui arriver. Son bain de foule ne lui plaisait pas trop. Le rythme de la marche s'était accéléré. Les clameurs petit à petit se transformaient, dans ses oreilles, en musique cacophonique avec un tempo de plus en plus rapide. Il commençait à avoir le tournis. Le volume des têtes des manifestants diminuait rapidement pour se métamorphoser en grosses boules de mimosa dépourvues de tiges et flottant dans les airs. A prése nt, Gérard courai t en direction de l'Arc de Triomphe. Il se sentait léger; avait un peu l'impression de voler. Les boules de mimosa s'écartaient sur son passage pour se réunir à nouveau derrière lui. Quand il parvint à la flamme du Soldat inconnu, la voix d'André Malraux, amplifiée - il ne savait comment couvrait la musique pour annoncer: "Les voyageurs pour la Terre promise doivent emprunter le couloir de correspondance dans la direction de Port-Galion." Gérard se réveilla amusé du songe qu'il venait de faire. Ces événements qui accompagnaient son sommeil s'étaient déroulés il y avait plus d'un an. Il ne s'en imaginait pas si fortement imprégné pour qu'ils hantent encore ses nuits. Tout à I'heure, Hélène ne manquerait pas de découvrir quelque signification ou quelque prémonition dans ses clefs des songes.

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Une chose lui parut évidente, son rêve était lié à la réception où il devait se rendre, dans l'après-midi, à l'Elysée. Lorsqu'il avait été reçu précédemment au palais présidentiel, c'était pour une audience consacrée aux problèmes de sa profession. Il était alors introduit par une porte latérale. Un membre du cabinet le recevait. Il n'avait jamais parlé directement au Président Charles de Gaulle. Aujourd'hui, pour la garden-paTtyde la fête nationale, il se présenta sur le perron de la cour d'honneur, accompagné d'Hélène, éblouissante dans une robe de soie sauvage, la taille serrée dans une ceinture en foulard violet, assortie à un petit boléro piqué d'améthystes. Le nouveau président, Georges Pompidou, était une de ses relations déjà ancienne. De l'époque où il représentait la banque Rothschild dans les tours de table organisés pour certaines affaires du groupe Tussault. Le président et Mme Claude Pompidou recevaient les invités de la République qui formaient une file sage à l'entrée des jardins, en attendant que leurs titres et patronymes aient été proclamés par l'huissier. Il fallait laisser le temps à chacun d'échanger une banalité avec les hôtes. Hélène se demandait combien de personnes, dans cette foule élégante, se réjouissaient véritablement de la prise de la Bastille. Au cours de la réception, Claude Pompidou présenta au couple Tussault le peintre Yacow Agam. Gérard connaissait certains de ses tableaux composés d'étroites bandes verticales formées de successions de rectangles colorés dont l'effet général était cinétique. Le goût de Gérard TussauIt pour les choses de l'art ne dépassait pas la fin du XVIIIe siècle. En peinture, il avait un faible pour les Italiens dont plusieurs œuvres ornaient son appartement à Neuilly. Cette préférence ne l'empêchait pas de comprendre que, dans ce domaine, comme dans les affaires, il fallait être de son temps. Dans les bureaux du boulevard Haussmann il avait fait accrocher quelques lithographies

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aux couleurs vives, stimulantes pour le personnel et pour la clientèle. Agam confia aux Tussault que le président Pompidou l'avait pressenti pour décorer un salon au palais de l'Elysée. Ce fut l'occasion d'échanger des idées sur les problèmes soulevés par l'intégration de l'art à l'architecture. "Nous nous sommes efforcés d'accueillir des jeunes peintres dans nos équipes de concepteurs chaque fois que c'était possible." Agam ne releva pas. Il n'était visiblement occupé que de son propre projet. Il n'avait que faire des efforts du promoteur pour aider les débutants. "Il faudra penser aux artistes à Port-Galion", déclara Gérard à Hélène en quittant l'Elysée.

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Comme à l'accoutumée, Alexandre Soloveï se rendait avec plaisir au rendez-vous que Gérard Tussault lui avait fixé. Ces rencontres entre l' archi tecte et son client - le Maître d'Œuvre et le Maître de l'Ouvrage, disait-on dans les textes juridiques - étaient devenues quasi hebdomadaires bien qu'aucune convention ne les ait organisées. Habituellement, Suzanne Brighton, la secrétaire de direction, appelait Alexandre la veille - quelquefois le jour même - pour lui demander s'il serait libre de passer à l'agence immobilière, le plus souvent en fin d'après-midi. Quelle question! Il serait toujours libre pour rencontrer Tussault. Dans les premiers temps, Alexandre éprouvait un mélange de satisfaction d'être convoqué et d'angoisse de n'être pas à la hauteur. Un jeune architecte, fraîchement diplômé, est forcément complexé. On l'interpelle comme s'il avait une expérience qu'il mettra des années à acquérir. La compétence ne s'enseigne pas aux Beaux-Arts. Ni même en faisant la place chez de futurs confrères. Chez ceux-là, on apprend sans doute à dessiner des bâtiments qui répondent à de réelles commandes - ce qui change de l'Ecole - mais en restant, en général, dans l'ignorance des relations avec un client, un financier, un entrepreneur. Gérard Tussault était imprévisible. Volontiers bourru, mais capable de beaucoup de séduction.

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La nature n'avait guère favorisé le physique de ce quinquagénaire. Assez petit, râblé, le cheveu rare, fin mélange de blond et de blanc, une tête ronde autour d'un nez épaté, rien dans son aspect n'annonçait le P.D-G d'une des premières agences immobilières de Paris. Suzanne Brighton qui nourrissait à son égard - comme toute bonne secrétaire - un sentiment à la fois de respect, d'estime et d'amour, ne se privait pas, avec son parler faubourien - corrigé seizième arrondissement -, de lui envoyer qu'il ne déparerait pas dans une manif à Billancourt. Alexandre aimait ces rencontres où il arrivait inquiet des réactions que ses propositions allaient provoquer. Il avait, petit à petit, abandonné beaucoup de ses certitudes en découvrant que la force de ses convictions n'était pas suffisante pour les faire partager à son client. Le propos du jeune architecte était d'innover. Celui du promoteur de ne pas choquer. Au début, la plus grande difficulté était d'entendre des suggestions sans exploser d'indignation. Alexandre estimait que les prescriptions de Gérard Tussault abâtardissaient ses projets. Surtout quand il prenait un crayon pour griffonner sur les tirages des esquisses, détruisant sa composition, cette notion indéfinissable qui permet à l'artiste de dire que son œuvre est achevée mais au nom de laquelle il ne saurait plaider. Pour Alexandre, la fréquentation de Gérard était devenue une école de modestie. Il avait appris à l'écouter. Il s'était rendu compte qu'un plan pouvait toujours être remis en question. C'était pour lui une véritable jouissance lorsqu'il parvenait à intégrer les impératifs de Tussault dans des dessins et qu 'il les jugeait toujours valables. Il avait découvert, avec le temps, que les remarques pouvaient être reçues, non comme des critiques de son travail, mais comme des précisions sur le programme. Ensuite, c'était un jeu, parfois difficile, jamais impossible et toujours gratifiant, de trouver la solution.

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L'agence Tussault, fondée en 1890 par le grand-père de Gérard, occupait les deux niveaux inférieurs et les deux supérieurs d'un bel immeuble fin de siècle du boulevard Haussmann. Quelques sociétés commerciales, le consulat d'un pays d'Amérique latine et une poignée de rares bourgeois qui avaient résisté à la transformation de leurs appartements en bureaux, se partageaient les quatre étages qui séparaient l'agence basse réservée à la réception du public des paliers élevés où trônait la direction. Les affaires étaient prospères après les incertitudes de mai 68. Un climat de bonne humeur régnait à tous les nIveaux. - Je ne sais pas exactement ce que vous y ferez, ni comment je vous paierai, mais j'aimerais que vous passiez quelques jours à Port-Galion, près de Cannes, où nous reprenons une importante opération. Gérard parle toujours de ses affaires à la première personne du pluriel. Il implique ainsi ses proches collaborateurs; en premier lieu, son ami d'enfance David Clément, devenu son associé, les groupes financiers qui lui font confiance et Suzanne Brighton dont l'opinion est le plus souvent sollicitée. - C'est le même soi-disant architecte, déclarait Tussault, qui a construit les Hauts-du-Castelet..." - Octave Perdillon? - ...C'est ça, c'est ça. Il est en train de faire perdre un argent fou aux compagnies qui se sont laissé embarquer dans cette galère après avoir mis sur la paille Von Brecht avec les Hauts-du-Castelet. Roquetaille vous expliquera l'organisation qui existe sur place. Un vrai panier de crabes. L'architecte Damianoff, vous le connaissez? - Il était associé avec mon ancien patron Dugrin dans l'affaire du Marché Saint-Nazaire. - C'est ça, c'est ça, s'impatiente à nouveau Gérard qui n'aime pas être interrompu même quand il pose une question. - Damianoff, poursuit Tussault, n'y met jamais les pieds. Il a installé sur place un employé, je crois qu'il 13

s'appelle Blain ou quelque chose comme ça. Il est bien gentil mais il pense plus à pratiquer le naturisme au soleil qu'à faire son travail. Vous prendrez contact avec lui. Vous tâcherez d'arranger ses esquisses qui sont catastrophiques. C'est la manière peu nuancée de Tussault de formuler un jugement.

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Henri de Roquetaille occupe le poste de chef du service technique de l'agence Tussault. Sa particule l'a sans doute aidé à être retenu pour cet emploi plus que son modeste diplôme de l'Ecole des Travaux Publics. Le patron apprécie son comportement avec les entrepreneurs et les architectes. De Roquetaille ne manque pas de leur faire sentir qu'il représente le client. Il construit son autorité sur le pouvoir que lui donne sa fonction d'accorder ou de différer les règlements. Tussault ne déteste pas les frictions que de RoquetaiIIe peut provoquer entre les partenaires de l'acte de construire. Il y voit la preuve de l'intégrité de son chef du service technique et de son souci des intérêts du promoteur. L'ingénieur n'aime guère Solove'i. A près de quarante ans, Alexandre semble à peine sorti de l'adolescence. Le regard pénétrant de ses grands yeux verts mange les traits de son visage dessinés en arêtes vives et plans tendus qui auraient pu sortir du ciseau de Zadkine. Son caractère physique appuyé fait penser à quelque personnage connu dont le nom vous échapperait. De RoquetaiIIe comprend maI comment le patron a pu s'enticher de ce jeune architecte qui sourit tout le temps, qui vient à l'agence en blouson et jean - tandis que les employés sont contraints au deuxpièces-cravate -, qui séduit les secrétaires avec un mot d'esprit ou une galanterie.

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Son service travaille avec les plus importants architectes parisiens. Des cabinets structurés où les nombreux projeteurs et dessinateurs s'affairent dans des bureaux paysagés qui ressemblent à des grands magasins. L'agence de Soloveï est limitée à deux architectes associés, Alexandre et son copain André Ruys qu'il a connu aux Beaux-Arts. Une seule employée, la secrétaire, constitue le personnel. Bien sûr des étudiants en architecture sont engagés ponctuellement quand les programmes confiés par Gérard Tussault le justifient. Ce dernier avait catalogué Soloveï : un artiste. Il lui confie des affaires où l'imagination de l'architecte est déterminante. Ils avaient construit ensemble un immeuble en face du bois de Boulogne, à Neuilly, qu'ils voulaient le plus luxueux d'Ile-de-France. Tussault s'y était réservé les deux étages supérieurs pour son usage personnel, avec piscine et jardin sur le toit. Le promoteur trouvait dans ce petit cabinet d'architecte une mine d'idées plus audacieuses que chez beaucoup de ses confrères. Les grandes agences s'auto-censurent pour demeurer raisonnables. C'est-à-dire médiocres. Tussault apprécie leur modération sur des programmes qui n'ont pas d'autre objectif que de faire des bénéfices. Il aime, dans certaines occasions, commander de l'architecture plutôt que de la construction. C'est comme un alibi qui justifie, à ses yeux, sa profession si décriée. Il cherche alors la complicité de Soloveï qui semble pouvoir le surprendre sans délirer comme ce farfelu d'Octave Perdillon. Sur ces affaires, David Clément et Suzanne Brighton savent que l'agence ne gagnera pas d'argent. Suzanne déclarait qu'elles étaient les danseuses de Tussault.

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De Roquetaille a reçu l'ordre d'affranchir Soloveï sur l'organisation de Port-Galion. Ille fait avec la conscience qu'il montre dans toutes ses missions. Peut-être une pointe d'ironie dans son intonation pour signifier à Soloveï qu'on lui confiait là un travail largement au-dessus de ses moyens, que, comme tous les autres, il allait se casser la figure. - C'est une affaire qui a été lancée au milieu des années soixante par Von Brecht, un promoteur boche, dans la foulée des Hauts-du-Castelet, autre opération qu'il n'a pas réussi à terminer. Henri de Roquetaille, à cinquante ans passés, n'aime pas les Allemands. Entretenu dans le mépris de nos voisins par son père, un officier supérieur, dont les premiers galons avaient été gagnés à la guerre de 14, il affichait volontiers du mépris pour l'ennemi héréditaire. - Les Hauts-du-Castelet, continue-t-il, est une affaire où il a été entraîné par Octave Perdillon. Ce vieil illuminé n'est même pas architecte. Il a convaincu Von Brecht de financer la construction de cinq maisons individuelles. Elles sont affreuses. Elles ressemblent aux rochers du parc zoologique. Soloveï reçoit cette entrée en matière avec une moue dubitative. - Enfin, peut-être que vous aimerez, corrige de Roquetaille, c'est moderne. Du moins il le prétend. Pour

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nous, c'est invendable. - Pourquoi "pour vous" ? Vous êtes aussi dans le coup des Hauts-du-Castelet ? - Nous en avons hérité en reprenant la Foncière Péreire. C'était dans son portefeuille. Maintenant nous devons bazarder trois des maisons qui ont coüté la peau du dos et qui prennent l'eau de partout. Octave Perdillon est peut-être un grand artiste - en tous les cas il le croit - mais pour construire, il vaut mieux ne pas avoir affaire à lui. Cette hostilité du technicien envers le vieil artiste rend ce dernier plutôt sympathique à Soloveï. Il sait que les jugements esthétiques d'Henri de Roquetaille sont à l'opposé des siens. Il n'essaye plus de discuter avec lui. "Irrécupérable" pense-t-il. Après tout, leurs relations de travail doivent se limiter aux problèmes techniques. Les rares incursions dans le domaine de l'architecture se terminent rapidement par un constat de divergence formulé de part et d'autre dans une grimace-sourire qui laisse chacun sur ses positions. Quelques mois auparavant, David Clément avait invité Alexandre à visiter Les Hauts-du-Castelet. - Vous me direz ce que vous en pensez. Présentezvous en acquéreur, sans préciser que c'est l'agence Tussault qui vous envoie. Soloveï imaginait que Clément le sachant friand d'art contemporain, lui signalait là une œuvre intéressante à connaître. Sans plus. Maya, une amie d'Alexandre, l'accompagnait à Mouans-Sartoux où étaient édifiés Les Hauts-du-Castelet. Elle disposait d'un luxueux coupé Ford qui pouvait aisément les faire passer pour d'éventuels acquéreurs fortunés. Le gardien du domaine avait indiqué sommairement le trajet pour atteindre le bureau d'accueil installé dans une des maisons en vente, assez éloignée de sa guérite. En roulant sur les allées gravillonnées, les visiteurs découvraient des constructions qui ne ressemblaient à rien 18

de connu dans la nomenclature des architectures données en exemple parl'École des Beaux-Arts. Des formes courbes en maçonnerie artisanale émergeaient du sol, se séparaient, enserraient des espaces plantés, dessinaient des volumes d'une liberté déconcertante, percés d'ouvertures plus ou moins rondes fermées par des panneaux vitrés sans encadrements et protégés par des plateaux en béton, pivotant sur des axes verticaux, faisant penser à des meules de moulins dressées sur leur tranche. Ces bâtiments étaient partiellement recouverts de cuivre ou de plomb. Du gazon et des fleurs poussaient sur le sommet de certaines formes. Alexandre n'en croyait pas ses yeux. Cette architecture ressemblait à un croquis fixé dans son état d'esquisse puis métamorphosé en édifice. C'était beau comme une pochade. L'architecture d'Octave Perdillon fascinait aussi Edmond Viran-Blachet, le vendeur. Installé dans une des maisons-sculptures, il avait assisté à la construction des deux dernières villas sur les cinq que comportait l'ensemble. A partir d'un des oculi de son bureau de vente, il voyait arriver Perdillon sur le chantier comme s'il assistait à une représentation théâtrale. Octave Perdillon faisait partie de ces gens dont la silhouette révélait l'artiste. Né avec le siècle, il avait conservé une certaine sveltesse. Son beau visage buriné, toujours un peu pâle, était auréolé d'une longue chevelure blanche, soyeuse bien que peu fournie. Son regard exprimait souvent une lassitude blasée. L'artiste faisait de grands gestes pour indiquer aux maçons le mouvement à donner aux formes en construction. Il semblait souffrir comme un créateur qui aurait du mal à extirper, de son cerveau, l'idée qui n'est pas encore bien définie. Il se prenait alors le front dans la paume d'une main imposant ainsi l'attention silencieuse aux ouvriers qui formaient son public. Quelquefois, il esquissait avec un feutre une indication sur une feuille de carnet, mais ne semblait jamais se référer à un quelconque plan.

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Souvent, Octave Perdillon était accompagné de personnages cravatés: des financiers, d'éventuels clients ou des journalistes. Sa prestation devenait alors lyrique. De son hublot, Viran-Blachet le voyait discourir avec ses bras, déambuler à lentes enjambées pour finir par s'allonger sur quelque maçonnerie dont la forme, lui avait expliqué Perdillon, correspondait à la morphologie du corps humain dans la position de repos. Perdillon était alors un émouvant vieil homme. Pas encore un vieillard, mais un personnage noble. Son âge donnait de la majesté à ses exhibitions gestuelles qui auraient pu paraître un peu ridicules chez un jeune homme. Il ne souriait jamais. Après son départ, les entrepreneurs s'efforçaient de suivre les indications verbales de Perdillon. Souvent le Maître faisait démolir le lendemain ce qui venait d'être construit, sans paraître préoccupé par les incidences financières de son mode de conception. Il considérait qu'il était plus important d'atteindre la perfection que de préserver quelque argent des investisseurs. Il avait incontestablement besoin de ces derniers tout en les méprisant un peu. Perdillon faisait son cinéma en pensant qu'en étonnant, il parviendrait à convaincre de son génie. Les financiers ne se pardonneraient pas, alors, d'avoir méconnu un artiste dont la postérité inscrirait le nom au Panthéon des valeurs de ce siècle. Edmond Viran-Blachet n'était pas débordé de travail. Les rares clients qu'il recevait en cet automne 1968 ne s'attardaient guère, dissuadés par le prix élevé des maisons et par l'incertitude de l'époque. Il passait le plus clair de son temps à dessiner au pastel des compositions oniriques, proches du surréalisme, où grouillait une foule de personnages qui compensait l'absence de visiteurs dans son bureau. Le vendeur reçut le couple Maya-Alexandre avec une certaine emphase. Quelques échanges verbaux l'avaient convaincu qu'avec ces clients-là, il pouvait exécuter son numéro de séduction pour les inciter à s'installer dans cette 20

merveilleuse architecture. "Merveilleuse" étant pris dans le sens de "quasi surnaturelle". Il avait senti chez ses interlocuteurs une réelle émotion. Viran-Blachet ne bridait pas son éloquence pour faire observer la contribution d'un grand artiste contemporain, auteur de la mosaique dallant le séjour, pour souligner que les maisons ne comportaient pas de chambre ni de pièce classique mais des espaces imbriqués jouant sur plusieurs niveaux avec un minimum de cloisons et de portes. Des emmarchements, des galeries, des mezzanines, des volumes elliptiques imposaient un mode de vie fait de liberté et d'art. Le bonheur. Viran-Blachet imitait, sans le savoir, le comportement de Perdillon. Il s'était composé un personnage à la Bruant: ample cape noire, chapeau à large bord, écharpe nonchalante. Il jouait de son charme pour communiquer la poésie du lieu à ses visiteurs. Une de ses forces de conviction se trouvait dans son regard bleu clair sous sa chevelure très noire. Une autre dans la sincérité de son intonation. Maya était une vieille amie des parents d'Alexandre. Son mari, un ingénieur sorti de Supélec, avait fondé plusieurs petits ateliers - plutôt que des usines - pour exploiter ses propres brevets et quelques autres qu'il avait achetés dans le domaine de la fabrication de matériel électronique. Son industrie était convenablement développée quand il se tua dans un accident de voiture laissant à sa veuve des revenus assez raisonnables pour lui permettre de vivre sur la Côte d'Azur dont elle était ongmaue. En revenant de la visite à Mouans-Sartoux, Maya, très impressionnée, demanda s'il ne serait pas judicieux de réaliser quelques biens pour acquérir une de ces étonnantes maisons. - Vous n'y pensez pas, s'amusa Alexandre, nous ne sommes pas venus pour acheter, mais pour me permettre de donner mon opinion à David Clément sur cette opération. 21

L'enthousiasme avec lequel Alexandre Soloveï rapporta sa visi te des Hauts-du-Castelet à Tussault et Clément les convainquit qu'on pouvait lui confier une mission à Port-Galion. L'architecte ne savait pas encore que son avenir venait de basculer. Désormais, Port-Galion allait devenir son obsession. De son côté Tussault, avec son instinct de patron habitué à apprécier les hommes dans l'instant, sentit qu'il tenait en Soloveï le rightman convenant à la situation. Depuis longtemps, il avait observé chez le jeune homme une modestie qui l'amenait parfois à proposer des idées originales avec beaucoup de retenue, comme s'il marchait sur la pointe des pieds, comme s'il craignait d'effaroucher. Mais il ne les gardait pas pour lui. Illes offrait, ses idées. Tussault était convaincu qu'Alexandre Soloveï devrait s'entendre avec Octave Perdillon. Il avait montré tant d'admiration pour son architecture-sculpture que le vieil artiste ne pourrait pas rejeter le jeune architecte. Gérard Tussault aimait, lui aussi, ces rendez-vous de fin de journée avec Soloveï au cours desquels ils travaillaient véritablement ensemble sur les grands tirages sentant encore l'ammoniaque dépliés sur son bureau encombré. Il avait alors l'impression d'être un créateur. L'idée lui plaisait de confier les études de Port-Galion à ce
garçon qui lui soumettrait

- il en était

persuadé - des projets

présentables aux conseils d'administration, plans médiocres de Damianoff.

au lieu des

Quand son ami Jean-François Deberne, fondateur et P.D-G. de la banque Debeme, lui proposa de s'occuper de la promotion de Port-Galion à la place de Von Brecht, Gérard Tussault avait tout d'abord repoussé l'offre. L'étude du dossier lui faisait craindre qu'elle ne [fit pas viable. Les premiers investissements introduits dans l'affaire étaient si considérables que leur incidence sur le prix de revient des constructions l'élevait à un niveau bien supérieur aux prix du marché. En homme d'affaires avisé,

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