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Porte d’Orléans
Paul Fabre
Porte d’Orléans
DU MÊME AUTEUR
La Fara-Alès. Las Castanhadas, Montpellier, Centre d’études occitanes, 1970. L’Affluence hydronymique de la rive droite du Rhône. Essai de micro-hydronymie, Montpellier, Centre d’études occitanes, 1980. Noms de lieux du Languedoc,Paris,Bonneton, 1995. Les Noms de personnes en France, Paris, Presses universitaires deFrance, collection « Que sais-je ? », 1998. Au Sens large, Paris, L’Harmattan, 1999. Dictionnaire des noms de lieux des Cévennes, Paris, Bonneton, 2000 ; réédition 2009. Diagonalement vôtre, Montpellier,Amicale des Diagonalistes deFrance, 2001. Expressions du cyclisme, Paris,Bonneton, 2004 (préface de JeanBobet, dessins de Ségolène de LaGorce). Le Pays de là-haut, Saint-Jean-de-Valériscle,Gabri-Andre, 2005. Petit Dictionnaire de la littérature occitane du Moyen Âge, Montpellier,Centre d’études occitanes, 2006. Le Grand Ruisseau,Clermont-Ferrand, L’Écir, 2008. Rue Daguerre,Paris, L’Harmattan, 2010. Anthologie des troubadours, Orléans, Paradigme, 2010. Le Monastère de Peyrefort, Paris, L’Harmattan, 2011. Rue Liancourt,Paris, L’Harmattan, 2011
© L’Harmattan, 2012 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-96175-3 EAN : 9782296961753
Pour Françoise, si absente, si présente…
Pour Colette Seghers, en partage de nos solitudes…
« …je hais les choses extraordinaires. C’est le besoin des esprits faibles. »
Paul Valéry,Monsieur Teste, « La soirée avec Monsieur Teste »
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« Je me demande – pensa tout haut M. Teste – en quoi la « destinée » (comme vous dites…) de l’homme m’intéresse ? »
Paul Valéry,Monsieur Teste, « Dialogue »
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LE GRÉZAL
Le Grézal est un hameau perdu des Cévennes, perché sur une hauteur nue, mais caché par une élévation de terrain qui semble vouloir le protéger des regards et des pas venus de la vallée. Quand on remonte en effet le cours sinueux et encaissé du Rieumagre, on aperçoit tout là-haut devant soi un mur de granit, sévère et altier, comme le front orgueilleux de quelque géant des montagnes. Cette barrière impressionnante de roche grise, que le soleil illumine ou que la pluie assombrit, paraît avoir été posée là pour soustraire à tout regard indiscret les quelques maisons qui semblent s’y cacher.
Le chemin qui conduit à ces lieux lointains et oubliés n’en finit pas d’épouser les flancs de la montagne ; on dirait qu’il profite de la moindre saillie et de la plus discrète avancée de terrain pour y asseoir ici un tournant capricieux ou tracer là une corniche aventureuse ; et ainsi, peu à peu, de lacets téméraires en virages sournois et au prix d’un effort aussi patient qu’obstiné, la route finit-elle par atteindre la haute barrière de granit, qu’elle contourne enfin pour déboucher sur le plateau chauve où six masures se sont rassemblées pour dessiner un hameau.
Il n’y a, en effet, plus que six maisons au Grézal. Elles sont grises comme les touffes de l’herbe rabougrie qui pousse tout autour.Ici d’ailleurs, tout est gris, et gris presque toujours ; et quand le ciel
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s’efforce de se mettre au beau, on dirait parvient que malaisément à s’entrouvrir d’unazur obstinément timide.
que c’est à regret, au bleu chiche et
et qu’il ne balbutiant
Des six maisons duG;rézal, aucune n’est aujourd’hui habitée abandonnées depuis des années, la mort et la vie se sont chargées de les vider : des vieux qui s’en vont, des jeunes qui s’envolent. Le temps est sans pitié, qui ne laisse que des pierres inutiles là où étaient un foyer – « un feu », disait-on alors –, une chambre, une cuisine, un appentis.Ailleurs, plus bas dans la vallée, sur les pentes du Rieumagre aussi, il arrive qu’une vieille bâtisse retrouve un peu de son souffle d’autrefois par la grâce inattendue d’un caprice, d’un élan, d’un coup de cœur : un citadin fatigué abandonne les bruits et les embarras de sa ville pour revêtir un moment le bourgeron du paysan, un rêveur lointain rompt avec ses semblables pour rejoindre la nature et la terre, un étranger au pays tombe tout soudain amoureux des lieux et vient transformer en résidence de loisirs ce qui n’avait été jusqu’alors qu’une humble demeure de travailleurs.
Mais ici, auGrézal, tout cela n’est ni envisageable ni possible. Le chemin n’est pas toujours ni partout carrossable, surtout en hiver, quand la pluie ou la neige creusent des rides profondes dans le sol, quand le froid paralyse tout, les arbres de la montée, les oiseaux du ciel, les hommes de la terre.Comment imaginer en effet que l’on puisse vivre là-haut sans disposer des commodités d’une voiture ?Si quelque solitaire se mettait un jour en tête de se retirer en ces lieux perdus, il lui faudrait bien aller à la poste, à la supérette, au point presse ou multiservice de la vallée.Et le facteur qui ne monterait plus les lettres, la poste devenue une banque n’assurant d’ailleurs plus la distribution du courrier depuis longtemps, puisqu’il faudrait, pour l’apporter, emprunter une route non goudronnée !Était-il possible – aujourd’hui – de renoncer entièrement à son temps, à son confort, à ses exigences ?
Il ne reste donc plus une seule maison habitée auGrézal.Celle où Pierre était né était la première que l’on rencontrait lorsqu’on arrivait dans le hameau par la seule route qui y conduit.C’est un lourd coffre de granit, accroché à son socle comme une grosse carapace de tortue scellée là depuis toujours. Le seuil de la porte d’entrée est creusé à même la roche, comme pour dire que la maison qu’il garde est à
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