Pour en arriver là

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Dans la vie, que l’on soit petit ou grand, ambitieux ou discret, on travaille chaque jour à son destin. Les onze personnages de ces onze nouvelles ont à cœur au quotidien de lutter pour atteindre les objectifs qu’ils se sont fixés. Mais le destin a ses caprices, et finalement, ce sont beaucoup d’efforts fournis « pour en arriver là ! ».


Publié le : samedi 1 novembre 2014
Lecture(s) : 3
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782371690110
Nombre de pages : non-communiqué
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Illustration de couverture : BTPU, shutterstock.com

Première Publication : 1988, aux Editions Robert Laffont

Exploitation en vertu de la licence non-exclusive confiée par la SOFIA dans le cadre de la loi n° 2012-287 du 1er mars 2012 relative à l’exploitation numérique des livres indisponibles du XXe siècle.

Directrice de collection ReLire : Cécile Decauze

ISBN : 978-2-37169-011-0
Dépôt légal internet : août 2014

IL ETAIT UN EBOOK
Lieu-dit le Martinon
24610 Minzac

« Toute représentation ou reproduction, intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur, ou de ses ayants droit, ou ayants cause, est illicite » (article L. 122-4 du code de la propriété intellectuelle). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon sanctionnée par l’article L. 335-2 du Code de la propriété intellectuelle. Le Code de la propriété intellectuelle n’autorise, aux termes de l’article L. 122-5, que les copies ou les reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, d’une part, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration.

IEUEB

ECRITS EN MARGE

à J.-P. Bernard et R. Cousse




Lecteur, ce que tu vas lire est écrit en fraude. En tentant de communiquer avec toi je prends des risques, je me mets hors la loi. J'ignore à quelles sanctions je m'expose, mais les raisons de m'inculper ne manqueront pas. Le seul fait de se servir d'un stylo doit être punissable. Par ailleurs, comme tu peux le constater, je dégrade en écrivant un objet appartenant à l’État. Circonstance aggravante, il s'agit d'un objet confié à ma garde, d'un volume officiellement inventorié dans l'ancienne bibliothèque dont je suis à la fois le concierge, le gardien de nuit et, si j'ose dire, le conservateur. La préméditation est évidente, au regard de la loi je suis inexcusable. Pourtant j'espère que toi qui, le premier, découvriras ces lignes, tu comprendras le besoin impérieux qui me pousse à braver les interdits.

Ma plume tremble entre mes doigts, j'ai peur d'en avoir déjà trop dit. Toi qui viens d'ouvrir ce livre, à qui je me confie comme à un ami, ne vas-tu pas me trahir ? Ne vas-tu pas, en toute bonne foi, t'imaginer que ton devoir est de me dénoncer ? Mais à quoi bon me poser cette question ? Puisque j'ai commencé, il est déjà trop tard pour reculer. Arracher pour les détruire les trois pages dont j'ai déjà utilisé les marges pour griffonner ce message, ce serait commettre un autre crime. Aux yeux des juges il serait sans doute plus excusable ; ma situation s'en trouverait cependant aggravée puisque je me mépriserais moi-même. Non seulement je me reprocherais ma lâcheté, mais je ne pourrais me pardonner d'avoir appauvri la littérature en supprimant trois pages d'un livre dont je crains pourtant que personne n'ait jamais l'idée de l'ouvrir.

Que viens-je d'écrire ? Si je croyais que personne ne dût ouvrir après moi ce volume, ce que j'entre­prends aujourd'hui n'aurait aucun sens. Aussi j'espère de toutes mes forces que quelqu'un aura un jour la curiosité d'ouvrir cet ouvrage sur L'Art de greffer des roses sur les épines sauvages. Oui, je veux croire que tu existes, ami lecteur, ou tout au moins que tu existeras un jour. Ton exceptionnelle curiosité me fait d'avance éprouver pour toi de la sympathie, et je ne doute pas qu'avant d'aller faire part de ta découverte à la police, tu auras à cœur d'essayer de comprendre dans quelle situation je me trouve.

Tu l'as deviné, je suis un ami des livres. J'ose même dire que j'ai voué ma vie à la littérature. Je ne prétends pas l'avoir enrichie d'une œuvre considérable, mais je n'ai jamais cessé d'en être un admirateur et un fidèle serviteur. J'appartiens à une génération qui a encore appris à lire dans des livres imprimés, à écrire en traçant des lettres sur du papier. Tout de suite j'ai éprouvé du goût pour la lecture ; enfant, je fréquentais assidûment les bibliothèques de prêt qui existaient encore à cette époque. Plus tard, afin de poursuivre mes études en gagnant ma vie, je me suis fait embaucher comme pompier dans une importante bibliothèque de conservation. Mon travail consistait à faire des rondes. Chaque jour, en variant les itinéraires, je parcourais plusieurs kilo­mètres entre des murailles de livres. Cette surveillance m'occupait environ trois heures ; le reste du temps j'étais libre de lire auprès du poste d'incendie où je devais me tenir prêt à intervenir en cas d'alerte. Je lisais donc énormément ; c'est ainsi que j'ai préparé et passé mes examens.

J'étais assez satisfait de cette situation pour refuser d'en changer. Au lieu de postuler les emplois auxquels mes diplômes me permettaient de prétendre, j'ai préféré rester pompier. Je l'ai été pendant vingt-cinq ans, jusqu'à ce que la limite d'âge fixée pour ce métier périlleux m'oblige à accepter, dans une annexe, le poste que j'occupe encore aujourd'hui. Ce quart de siècle passé dans le temple du savoir a été la période la plus heureuse de ma vie. Chaque jour je choisissais sur les rayons quelques volumes parmi les millions d'ouvrages entre lesquels j'avais l'habitude de passer. Mon choix répondait parfois à une curiosité précise, à la recherche méthodique d'informations sur un sujet donné, mais le plus souvent, me laissant guider par je ne sais quelle intuition, je retirais de leur logement des volumes dont ni le titre ni l'auteur n'évoquaient rien dans ma mémoire, mais dont le dos attirait mystérieusement mon attention. Deux fois sur trois j'étais déçu, je l'avoue, mais la troisième me dédommageait du temps perdu à feuilleter des œuvres sans importance. Tu n'imagines pas, ami lecteur, quels trésors d'intelligence, de poésie et de sensibilité se cachent sous les reliures poussiéreuses de tant de livres oubliés. Celui même dans les marges duquel j'écris en ce moment contient des perles que je te laisse le soin de déceler. Pour ma part, je ne conçois pas de plus grande joie que de découvrir ainsi des chefs-d'œuvre qu'aucun professeur n'a jamais songé à citer dans ses cours. Pour réparer cette injustice je consignais sur un cahier mes impressions de lecture, sans craindre de m'étendre sur les mérites d'auteurs dont j'ignorais tout, excepté l'œuvre qui venait de me charmer.

Quatre cahiers par an durant vingt-cinq ans, voilà en quoi a consisté ma contribution à l'histoire littéraire. Mon projet était d'occuper mes vieux jours à mettre ces notes au net afin d'en publier les meilleures feuilles. Déjà j'imaginais mon nom inscrit sur le dos de maroquin d'une douzaine de volumes joli­ment imprimés, déjà je me réjouissais de transmettre à d'autres les enthousiasmes de ma jeunesse, de susciter ainsi de nouveaux lecteurs pour des œuvres qui n'en ont pas rencontré autant qu'elles le méritent. Hélas, c'était rêver ! Reclus volontaire dans un conservatoire des œuvres du passé, je n'ai pas assez tôt mesuré à quel point le monde changeait autour de moi.

Ne t'imagine pas que j'étais plus aveugle qu'un autre. J'ai au contraire été le spectateur curieux de métamorphoses que mes contemporains n'ont pas tous observées. Lorsque j'étais écolier, l'électronique triomphait partout, l'informatique était en plein essor. Comme la plupart j'admirais alors ce qu'il était convenu d'appeler le progrès. Comment aurais-je pu prévoir le mal qu'il ferait aux livres ? A peine avais-je pris mes fonctions de pompier que j'ai vu la bureau­tique s'imposer dans les services de gestion de la bibliothèque. A la même époque une révolution s'opérait du côté des fichiers. Dans tous les grands établissements d'Europe et d'Amérique, l'informatique pré­tendit aider les lecteurs à trouver ce qu'ils cherchaient. Des banques de titres, d'auteurs et de sujets réunirent différents répertoires en multipliant les systèmes de classement. Une fois encore je crus devoir applaudir. N'était-ce pas merveilleux, grâce à l'ordinateur central, d'apprendre en deux secondes que l'ouvrage demandé, s'il n'existait pas sur place, se trouvait disponible dans telle ou telle ville ? Et de se voir conseillé en même temps tel ou tel autre livre traitant du même sujet ? Plus d'une fois je me suis ainsi laissé guider ; je dois reconnaître que c'était commode.

Dans ma naïveté, je me suis encore réjoui lorsque des appareils à enregistrer le contenu des livres dans des mémoires artificielles firent leur apparition. Ces machines étaient à vrai dire admirables : en cinq minutes elles vous avalaient un volume de 500 pages sans en omettre une virgule. Un doigt pneumatique en tournait les feuillets, puis un mince faisceau lumineux en parcourait les lignes à une vitesse incroyable. Ainsi l'appareil donnait-il l'impression de lire réellement. Nous trouvions stupéfiante sa façon de retenir si vite les plus petits détails et, stupidement, nous étions tentés de l'envier. C'était oublier que, dépourvu d'intelligence et de vie, il n'éprouvait à lire aucun plaisir. Plus grave encore, il ne distinguait pas la vérité de l'erreur, il usait à se souvenir de l'inutile et du laid autant d'énergie qu'il en mettait à retenir le beau et l'utile. Ainsi sa mémoire, à force de précision et de fidélité, était-elle confuse.

Dans les premiers temps ces enregistrements furent utilisés pour transmettre à distance, et presque instantanément, le contenu d'ouvrages que des clients d'une bibliothèque qui ne les possédait pas désiraient consulter dans une autre. Ces lecteurs gagnaient ainsi un temps considérable et les livres eux-mêmes, à qui l'on évitait transports et manipulations, étaient main­tenus dans un meilleur état de conservation. Ces avantages me cachèrent le terrible inconvénient du procédé : tout ouvrage dont le texte était ainsi mémorisé dans la banque centrale n'était plus dans les rayons qu'un objet inutile et voué à l'abandon. Si quelqu'un demandait maintenant à le lire, plutôt que d'envoyer chercher le volume au magasin, on trouvait plus pratique de commander à l'ordinateur d'en restituer le texte sur l'écran d'un terminal mis à la disposition du lecteur. Celui-ci pouvait même, moyennant une somme modique, obtenir qu'une imprimante lui crachât ce texte sur un listing qu'il était libre ensuite d'emporter.

D'une année à l'autre, à mesure que le monstre informatique digérait une proportion de plus en plus importante des précieuses collections, j'ai vu la vie se retirer des magasins où je continuais à faire mes rondes. J'y rencontrais de moins en moins ces employés affairés qui, un paquet de fiches à la main et poussant un chariot devant eux, retiraient des rayons les ouvrages que des lecteurs avaient demandés dans la salle. J'ai commencé à mesurer le privilège que j'avais encore de pouvoir tenir entre mes mains le livre que j'avais choisi et retiré moi-même de son logement, d'en connaître le format, la reliure et la typographie particuliers, de sentir sous mes doigts la douceur de son dos de cuir et le grain de son papier. Dans la salle publique, pour les malheureux lecteurs assis devant les consoles alignées à la place des tables, tous les livres désormais se ressemblaient. Dans un souci de simplification, l'outil informatique uniformisait en effet sur les écrans tous les formats et tous les caractères. En regardant les lignes défiler sur ces surfaces rigides et glacées, on ignorait la tiédeur et la souplesse du papier dont le contact, autrefois, ajoutait au plaisir de la lecture et nous rendait impatients de tourner les pages. Ami lecteur, toi qui as la chance au moment où tu déchiffres ces lignes de tenir entre les mains un vrai livre, je suis certain que tu comprends ce dont je parle. On lisait du reste de moins en moins dans les bibliothèques. De tout temps on y était venu pour photocopier les passages les plus significatifs d'ouvrages rares ou épuisés dans le commerce. Pendant des siècles, les copistes s'étaient astreints à lire au moins les pages qu'ils devaient transcrire. Avant de les choisir, beaucoup lisaient même l'ouvrage entier. On abandonna cette habitude. Durant une période intermédiaire l'usage de la photocopie favorisa la paresse ; elle permit aux chercheurs de reproduire les pages qu'ils n'avaient pas pris le temps de lire, dont ils soupçonnaient seulement qu'elles pourraient un jour présenter pour eux un intérêt. Ainsi chacun constituait-il une documentation qu'il ne trouvait que rarement le temps de consulter par la suite. Avec l'apparition et la banalisation des imprimantes à lecture accélérée, ce ne furent plus des pages isolées mais des ouvrages entiers que les clients des bibliothèques se mirent à copier sans les lire. Le gaspillage de matière devint énorme. Dans l'espoir d'en extraire plus tard les quelques lignes qu'ils citeraient dans ces travaux de compilation, ces lecteurs trop pressés portaient après chacune de leurs visites plusieurs kilos de cet affreux papier, toujours le même, sur lequel les machines recopiaient indifféremment les plus purs chefs-d'œuvre ou de détestables navets. Ce spectacle dégoûtait les anciens employés, ceux qui avaient choisi le métier par amour des livres, et beaucoup partirent en retraite anticipée.

On ne recruta personne pour les remplacer. Main­tenant que la totalité des ouvrages conservés était entrée dans la mémoire universelle, la bibliothèque n'avait plus besoin pour fonctionner, en plus de quelques surveillants, que de techniciens chargés de la maintenance des appareils. Les livres ne servant plus à rien ni à personne, il fut question de les détruire. Est-ce parce qu'il n'avait dans la machine informa­tique qu'une confiance limitée ? Toujours est-il que le ministère en décida autrement. Il prescrivit de les conserver en les protégeant contre tous les agents de corruption. On entreprit donc, après les avoir soigneusement désinfectés et déshydratés, d'envelopper les livres, par lots de plusieurs milliers, dans des housses étanches qu'on refermait sous vide. C'est à ce travail que s'employait le reste du personnel lorsque je fus contraint d'accepter, comme je l'ai dit, le poste de gardien dans une annexe.

Je n'étais pas fâché de quitter un endroit d'où la vie se retirait. Au moment de mon départ la moitié du fonds se trouvait déjà enfermée dans les cocons protecteurs. Quelques mois plus tard, je le savais, l'accès aux livres qui restaient encore sur les rayons m'aurait été interdit. Deux autres indices me faisaient pressentir la mort prochaine d'un établissement que si longtemps je m'étais efforcé de protéger. D'abord le nombre des usagers allait en diminuant ; la plupart des consoles qui équipaient les salles de lecture se trouvaient constamment disponibles. Ensuite il n'arrivait plus dans les magasins que de moins en moins d'ouvrages nouveaux. Je crus un moment que la direction, découragée par le sort que l'on faisait aux livres, avait volontairement restreint ses achats. Il s'agissait d'un phénomène plus inquiétant : le monde de l'édition était en pleine mutation, et l'on ne fabriquait presque plus de ces objets que nous avions jusque-là appelés des livres. Paradoxale­ment, à en croire les catalogues, on publiait de plus en plus d'œuvres nouvelles. Que se passait-il donc ?

Depuis plusieurs années, toutes les écoles avaient été équipées de façon que les enfants apprissent à lire et à écrire sur des consoles d'ordinateurs dont l'écran remplaçait pour eux tous les cahiers et tous les livres, dont le clavier leur tenait lieu de porte-plume. Finies les taches d'encre et les écritures illisibles ! La tâche des instituteurs en était simplifiée, d'autant plus que leur enseignement était strictement programmé par la machine. En même temps la plu­part des foyers avaient été contraints de s'équiper, outre leur ordinateur domestique, d'un terminal relié à un réseau grâce auquel ils pouvaient communiquer avec les services publics, ainsi qu'avec toutes sortes de firmes dotées de mémoires spécialisées. L'administration fiscale et les banques pénalisaient les rares citoyens qui, cherchant à résister au courant, refusaient encore d'user de ces appareils.

Moi-même, depuis qu'on avait cessé de vendre les journaux dans la rue, j'avais été obligé de me sou­mettre. Pour lire les nouvelles, il n'y avait plus d'autre moyen que de s'abonner au réseau. Il suffisait alors de composer sur le clavier le numéro du journal, suivi de votre numéro de code ; votre compte en banque se trouvait automatiquement débité du prix de la dernière édition dont le sommaire apparaissait aussitôt sur l'écran. Vous pouviez aussi, à condition d'acquitter un prix convenu, rappeler n'importe quel numéro du passé ; il suffisait d'en indiquer la date et il vous était montré instantanément. Si un article vous intéressait particulièrement, vous pouviez mettre en marche votre imprimante ; vous n'aviez pour cela aucun supplément à payer, excepté le prix du papier. Pour ma part j'éprouvais un tel dégoût pour l'écran translucide que je faisais chaque jour imprimer chez moi le journal en entier ; jamais je n'avais fait une telle consommation de papier.

Les éditeurs procédèrent de la même façon que la presse. Au lieu de continuer à faire imprimer les livres à leurs frais, ils firent l'acquisition de machines puissantes, dans la mémoire desquelles ils firent entrer leurs nouvelles publications. N'importe quel client pouvait, à distance et à tout moment, faire imprimer chez lui n'importe quel ouvrage du catalogue. Son compte était débité de la somme correspondant au titre choisi. Débarrassés des soucis d'impression, de stockage et de distribution, les éditeurs proposèrent des prix avantageux, même compte tenu du papier qu'il fallait acheter en sus. En dehors des libraires, condamnés à disparaître, seuls quelques bibliophiles protestèrent contre cette pratique : c'en était fini des tirages soignés, des papiers rares, des mises en pages recherchées. Les publications de tous les éditeurs, sorties chez vous de la même machine, se ressemblaient de façon écœurante. Ces livres en accordéon, même pas brochés, paraissaient toujours inachevés. Avec cela on ne pouvait plus, comme autrefois, feuilleter l'ouvrage avant de décider d'en faire l'acquisition. Un dispositif de la machine éditrice ne permettait de faire apparaître sur l'écran, avant la commande ferme, que la page de titre et un bref résumé ; le reste de l'ouvrage n'était communiqué qu'après paiement. Pour les amateurs de belles lettres, un autre inconvénient devint vite patent : les coûts de l'édition ayant beaucoup baissé, les catalogues se gonflèrent d'une quantité de titres publiés à compte d'auteur. Les graphomanes s'en donnaient à cœur joie, la qualité de la production s'en ressentait.

Tu as compris, ami inconnu qui lis ces lignes, pourquoi les bibliothèques durent fermer leurs portes : aucun lecteur n'y venait plus consulter des ouvrages qu'il pouvait aussi bien se faire communiquer à domicile. Chaque abonné du réseau pouvait en effet utiliser gratuitement la gigantesque mémoire que, par habitude, nous continuions d'appeler « la bibliothèque ». Je te laisse imaginer la bataille juridique que les éditeurs livrèrent contre l'administration de ce service public. L'enjeu était de taille : il s'agissait pour eux de conserver le plus longtemps possible le droit exclusif de communiquer leurs publications. Cette guerre se termina par un compromis : les œuvres tombèrent plus tôt dans le domaine public — vingt ans seulement après leur première publication — mais jusque-là la mémoire nationale n'eut plus le droit de les communiquer gratuitement au public. Du jour où cette réglementation fut appliquée, le nombre des clients de « la bibliothèque » diminua des trois quarts.

Mes modestes fonctions me tenaient heureusement à l'écart de ces remous. L'annexe dont j'ai la garde abrite une collection unique en son genre. A dix ou douze exceptions près, elle regroupe tous les ouvrages d'horticulture et d'arboriculture qui se sont imprimés en Europe au cours de quatre siècles. Lorsque le riche amateur qui l'avait constituée en fit don à l’État, elle présentait une telle originalité qu'on ne crut pas devoir la disperser. Elle était déjà fermée au public lorsque j'y arrivai, et la plus grande partie des livres était enfermée dans les housses réglementaires. Seuls restaient sur les rayons ceux qui figuraient en double à l'inventaire. Ces quelques centaines de volumes suffirent à me donner l'impression d'un sursis ; c'est avec bonheur que j'en pris connaissance. Sincère admirateur du style clair et imagé des jardiniers, je remplis trois nouveaux cahiers de notes sur cette littérature injustement sous-estimée.

Lorsqu'il ne me resta plus aucun livre à découvrir, je relus mes anciens cahiers. J'éprouvai un tel plaisir à raviver ainsi le souvenir de mes lectures passées que je sentis renaître le désir de communiquer à d'autres les réflexions qu'elles m'avaient inspirées. Je résolus d'ordonner mes notes pour en tirer une œuvre véritable. Puisqu'il n'y avait plus d'autre moyen de publier, je m'étais d'avance résigné à confier cet ouvrage à la machine informatique.

Je me mis au travail. J'y apportai une telle application que, durant plusieurs années, je ne fus plus attentif à rien d'autre. Si je continuais à faire imprimer chaque matin mon journal, je ne prenais que rarement le temps de le lire en détail. Je remarquai bien, comme tout le monde, la campagne que le parti vert avait lancé contre le gaspillage du papier, mais je n'y accordai pas l'attention qu'elle méritait. Nous étions trop habitués à entendre les écologistes crier « au feu ! » avant que la forêt ne brûle, nous ne les écoutions plus. Il leur était pourtant arrivé de dénoncer des dangers véritables. Ce qui aurait dû cette fois me mettre la puce à l'oreille, c'était que le Pouvoir, au lieu d'étouffer ce cri d'alarme, parais­sait lui faire écho. Le ministère de la Culture et celui des Communications, ceux de l'Agriculture et de l'lndustrie unissaient leurs efforts pour inciter les abonnés du réseau à se doter d'un matériel plus moderne et qui offrait des possibilités nouvelles. Le principal slogan de ce matraquage publicitaire était : « Ne vous encombrez plus d'archives, faites confiance à vos mémoires. » Cette phrase aurait dû éveiller ma méfiance.

Le fait est que de nouveaux progrès facilitaient encore le stockage de toutes sortes d'informations. On pouvait maintenant, pour un prix raisonnable, bran­cher sur son terminal un appareil de la taille d'une boîte à chaussures, dans lequel on introduisait des disques pas plus larges que la main. Chacun de ces disques, qu'on disait indestructibles, pouvait mémoriser l'équivalent de 100 000 pages. L'appareil était si précis qu'on pouvait ensuite rappeler à volonté n'importe quelle page sur l'écran. Les ministres avaient raison : a quoi bon s'encombrer de livres et de papiers quand une boîte de camembert suffisait à contenir toute la bibliothèque d'un honnête homme ? Tout le monde s'émerveillait et beaucoup utilisèrent ce nouveau pro­cédé pour conserver, en cas de malheur, un double de tous les documents qu'ils continuaient d'accumuler. Car on assistait à un curieux phénomène : plus que jamais se constituaient des archives privées, comme si chacun sentait l'urgence qu'il y avait à amasser le plus possible de documents écrits. La plu­part des familles se faisaient maintenant livrer le papier par centaines de kilos tous les mois.

Il y avait de la folie dans l'air : jamais on n'avait autant imprimé que depuis la disparition des imprimeries. Contrairement à toutes les prévisions, le développement de l'informatique avait augmenté la consommation de papier dans des proportions incroyables. Ces journaux et ces livres qu'on ne trouvait plus dans les kiosques ni dans aucune boutique, leur tirage avait pour le moins quintuplé. C'était si simple de presser quelques touches pour voir sortir chez soi la dernière édition d'un quotidien, déjà différente de celle qu'on avait demandée une heure plus tôt ! Et si ce journal parlait de façon flatteuse d'un roman récent, n'était-il pas tentant de commander aussitôt ce livre et de le voir, pour ainsi dire, tomber sur vos genoux ? Il aurait été facile d'en faire enregistrer le texte sur une portion de disque et de le lire ensuite sur l'écran, mais tu conviendras avec moi, ami lecteur, que le plaisir n'eût pas été le même. Si médiocres que fussent le papier et la présentation des livres imprimés à domicile, on avait du moins la satisfaction de posséder un objet qu'on pouvait tenir entre ses mains, emporter où on voulait, sur lequel on pouvait laisser sa marque en inscrivant en marge des commentaires. Sur l'écran, au contraire, le livre, qui s'effaçait au fur et à mesure qu'on avançait dans sa lecture, restait impersonnel et paraissait immatériel. On avait l'impression de n'avoir acheté qu'une ombre qui avait besoin de l'appareil pour se révéler.

Or il arrivait que l'appareil refusât de livrer le texte demandé, on ne pouvait pas avoir en lui la même confiance qu'en un livre imprimé. Sans parler des coupures d'électricité, l'outil informatique était extrêmement sensible aux moindres variations de tension ou de périodicité du courant. L'écran était parfois envahi d'une sorte de brouillard qui, durant un temps plus ou moins long, rendait toute lecture impossible. Il était donc préférable de posséder toujours un exemplaire sur papier des documents aux­quels on voulait pouvoir se reporter. Voilà pourquoi je fis réimprimer pour moi seul tous les livres dont il était question dans mes cahiers. Ma bibliothèque personnelle s'entassait dans les couloirs de la bibliothèque désaffectée dont j'étais le gardien.

Une autre raison de la défiance du public venait de ce que certaines banques de données, soucieuses de se tenir à jour, effaçaient de leur mémoire des informations qui, tenues la veille pour exactes, étaient soudain considérées comme erronées. Rien ne prouvait que l'information nouvelle ne fût pas entachée d'une nouvelle erreur. On pouvait même craindre que des vérités fussent ainsi abolies pour laisser place à ces erreurs plus ou moins concertées. Sans oser le dire, on commençait à redouter que le Pouvoir ne résolût un jour d'effacer des vérités gênantes, afin ce ne...

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