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Pour l'amour de Mukala

De
129 pages
Daniel et Yvonne, jeunes camerounais étudiant à Paris, se rencontrent, se prennent d'amitié et laissent le hasard décider pour eux sur la nature des sentiments qui agitent doucement leur coeur. Cruellement frappé par le deuil de Mouto, sa soeur et la complice de leurs jeux d'enfance, Daniel fait une pause et effectue un difficile parcours initiatique, qui l'éloigne d'Yvonne, dans le Cameroun des années post-Indépendance, en pleine mutation. Proche du conte, l'histoire dépeint les heurs et malheurs d'une jeunesse tiraillée entre le désir de réussite professionnelle et le souhait de (re)trouver ses racines.
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POUR L'AMOUR DE MUKALA

Ecrire )'Afrique
Collection dirigée par Denis Pryen

Déjà parus
Philomène OHIN-LUCAUD, Au nom du destin, 2007. Serge Armand ZANZALA, Les «démons crachés» de l'autre République, 2007. W. L. SA W ADOGO, Les eaux dans la calebasse. Roman, 2007. Jean-Marie V. RURANGW A, Au sortir de l'enfer, 2006. Césaire GHAGUIDI, Les pigeons roucoulent sans visa..., 2006. Norbert ZONGO, Le parachutage, 2006. Michel KINVI, Discours à ma génération. La destinée de l'Afrique,2006. Tidjéni BELOUME, Les Sany d'/mane, 2006. Mamady KOULIBAL Y, La cavale du marabout, 2006. Mamadou Hama DIALLO, Le chapelet de Dèbbo Lobbo, 2006. Lottin WEKAPE, www.romeoetjuliette.unis.com. 2006. Grégoire BIYIGO, Orphée négro, 2006. Grégoire BIYIGO, Homo viator, 2006. Yoro BA, Le tonneau des Danaïdes, 2006.

Mohamed ADEN, Roblek-Kamil, un héros afar-somali de
Tadjourah,2006. Aïssatou SECK, Et à l'aube tu t'en allais, 2006. Arouna DIABATE, Les sillons d'une endurance, 2006. Prisca OLOUNA, Laforce de toutes mes douleurs, 2006 Salvator NAHIMANA, Yobi l'enfant des collines, 2006. Pius Nkashama NGANDU, Mariana suivi de Yolena, 2006. Pierre SEME ANDONG, Le sous-chef, 2006. Adélaïde FASSINOU, Jeté en pâture, 2005. Lazare Tiga SANKARA, Les aventures de Patinde, 2005. Djékoré MOUIMOU, Le candidat au paradis refoulé, 2005. Koumanthio ZEINAB DIALLO, Les rires du silence, 2005. Koumanthio ZEINAB DIALLO, Les humiliées..., 2005. Amaka BROCKE, Laftlle errante, 2005. Eugénie MOU AYINI OPOU, Sa-Mana au croisement des bourreaux,2005. Lottin WEKAPE, Le perroquet d'Afrique, 2005. André-Hubert ONANA-MFEGE, Mon village, c'est le monde, 2005.

Thérèse Zossou ESSEME

POUR L'AMOUR DE MUKALA

Roman

L'Harmattan

@

L'HARMATTAN,

2007 75005 Paris

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-02313-0 EAN : 9782296023130

À la mémoire de mon père et ma mère de mon frère, Maboa Essémè Alexis de paa Eitel et paa Louis

« Le nouvel homme né en moi, manifestera sa force et son courage, en osant utiliser pour son avancement, ce destin, qui sera devenu la matière d'un livre broché à trois francs. »

François Mauriac, Un adolescent d'autrefois.

CHAPITRE

I

Je revenais du restaurant universitaire après le déjeuner lorsque je m'entendis appeler: "Daniel Dika! Daniel Dika! On vous demande au téléphone". Je gravis quatre à quatre les marches de l'escalier jusqu'au deuxième étage où se trouvait ma chambre. Le téléphone était dans le couloir, tout juste à côté. Je saisis l'écouteur et reconnus aussitôt la voix de mon cousin Sam: Allô? Bonjour cousin, j'ai une triste nouvelle à t'annoncer. Qu'y at-il? Parle! Il s'agit de Mouto, ta petite sœur, elle est morte... Quoi? C'est arrivé ce matin, une collision avec une auto au rond point de Deido. Je suis désolé... Mais ce n'est pas possible! Je balbutiai encore quelques mots pour essayer de réfuter l'irréfutable. Mais... On ne plaisante pas avec la mort de quelqu'un, surtout à une si longue distance. Il fallait me rendre à l'évidence. Je déposai l'écouteur.

T

OUT a commencéun lundi.

Derrière moi je perçus des bruits de pas et au moment de tourner la poignée de ma porte, je fus interpellé par Ekoka, un ami qui connaissait bien ma sœur puisque nous avions grandi ensemble dans le même quartier à Douala. Nous échangeâmes quelques paroles banales, mais je me retins de lui parler d'elle. IlIa savait vivante. Pourquoi la vouloir morte subitement? Je n'arrivais déjà pas à y croire moi-même. J'entrai dans ma chambre. Sur le coffre métallique était posée ma valise prête pour les vacances... Après quatre années à Paris où je préparais une licence de mathématiques. Je me sentis soudain si faible que j'allai m'appuyer contre la baie vitrée. Il faisait beau dehors en ce début d'été. Les enfants jouaient dans le bac à sable et plusieurs résidents étaient allongés sur les pelouses verdoyantes. Très rapidement je fis le point de ma situation. Heureusement que je n'avais plus qu'une épreuve écrite à passer. Après quoi j'étais libre. Dès ce soir même, aidé de mon meilleur ami Timba, nous commençâmes à faire mes bagages. Nous avions reçu l'ordre de vider entièrement nos chambres pour des travaux de réfection. Ainsi, les résidents d'Antony qui ne partaient pas en vacances étaient mutés à Orsay. La journée du lendemain passa très vite. Le matin, je courus faire ma réservation. L'examen eut lieu à 13 heures et après ça je concentrai entièrement mon esprit sur les préparatifs du voyage pour m'empêcher de penser à autre chose. De la gare de Sceaux, en descendant la pente vers la Résidence, j'entendis quelqu'un crier: "Dika, ça va ? " Mais je n'avais même pas besoin de lui répondre car déjà les pas résonnaient loin derrière moi. Le soir, avant de me mettre au lit, j'apprêtai ma tenue de voyage: un complet sombre sur une chemise bleu ciel, pour ne pas afficher un air d'enterrement. La nuit fut longue. Dans cette chambre que j'avais peuplée du 10

souvenir des miens, je n'arrivais pas à trouver le sommeil. Je n'arrivais pas à admettre la mort de ma sœur. Il m'était difficile de croire qu'elle fût si tôt exclue du jeu, comme ça, subitement, comme un joueur que l'on met sur la touche, elle si radieuse, si débordante de joie de vivre à vingt-deux ans. Pour la première fois dans ma vie, je me sentais concerné par la mort. J'étais embarrassé par cette mort et je me débattais. Tôt le matin, le taxi que j'avais fait appeler ne se fit pas attendre. Je pris congé de mes amis et m'engouffrai à l'arrière de la voiture. Le chauffeur démarra vers l'aéroport d'Orly. Le jour était gris pâle, reflet d'un ciel d'où le soleil ne semblait pas vouloir se lever. Bus et automobiles se croisaient sans peine. De part et d'autre s'ouvrait un volet pour laisser entrer l'air frais matinal. Dans la voiture régnait un silence complet. Pour le commun des mortels, la journée ne faisait que commencer, sauf à l'aéroport, où grouillait déjà du monde. Le taxi s'arrêta. Je pris un chariot et y posai mes bagages, puis, j'allai me chercher un siège libre. Il y en avait justement un au bout d'une rangée en face des stands d'enregistrement. Je m'assis et commençai à ressasser les mêmes pensées. Si mon voyage s'était déroulé dans des conditions normales, je veux dire que si je n'avais pas en vue cet enterrement qui m'attendait, je pouvais sans peine imaginer à partir de ce moment-là, d'heure en heure, les occupations auxquelles se seraient livrées ma mère et ma sœur pour préparer mon arrivée. Quand je suis parti de chez moi, je n'avais laissé qu'un petit lit en bois. Mais compte tenu de mon âge et de la classe à laquelle j'appartenais désormais, c'est sûr qu'avec l'aide d'une tontine, ma mère me l'aurait remplacé par un grand lit métallique. Depuis des semaines, ma sœur se serait évertuée à remettre mes effets en ordre et je pouvais sans Il

trop me tromper imaginer ma chambre toute proprette et coquette et notre maison habillée comme pour les grands JOurs. Ce que je viens de dire pour la maison était en partie vrai. Une maison en deuil chez nous a en effet l'air d'un grand rassemblement avec toute cette foule de parents et d'amis qui viennent s'y installer pendant des jours et des jours. Il n'est pas permis de manquer à l'enterrement d'un parent même si de son vivant, vos relations n'étaient pas des plus cordiales. C'est là l'ultime occasion pour faire la paix avec lui grâce à cette mort rédemptrice. Est-ce donc pour cette raison que les oraisons funèbres sont toujours teintées d'éloges flatteurs? Quel que soit le mal commis, le jour de sa mort, tout homme rentre dans sa gloire. Si cette vérité n'était pas voilée à bien des gens, le monde aurait à déplorer encore plus de crimes monstrueux qu'on n'en voit de nos jours, car consciemment ou inconsciemment, l'homme recèle toujours au fond de lui la peur de l'enfer. J'étais totalement plongé dans cet univers de ténèbres lorsqu'on m'interpella. Bonjour Dika, tiens, tu voyages aussi? Bonjour Yvonne, je vais à Douala. Je suis contente de te voir là. S'il te plaît, peux-tu me prendre ce sac? J'ai tout un lot de bagages. Bien volontiers. La fille qui venait de m'appeler s'appelait Yvonne Konguè. C'était une compatriote et nous habitions dans la même résidence. Nous nous étions rencontrés pour la première fois lors d'une réunion d'étudiants. Elle passait en troisième année de médecine. En regardant autour de moi, je m'aperçus que les gens s'affairaient avec leurs bagages. Je tirai mon chariot et m'approchai du stand d'enregistrement. L'opération fut vite expédiée car je n'avais pour tout bagage qu'une valise 12

et un petit sac de voyage contenant mes vieilles paires de chaussures. J'attendis jusqu'à ce que les bagages de Yvonne fussent enregistrés, puis nous nous dirigeâmes ensemble vers la salle d'attente. Je trouve fantastique cette faculté dont dispose l'homme de pouvoir adapter son comportement à celui de la foule, car, au fur et à mesure que je me fondais parmi les gens, je sentais ma peine allégée. La présence de Yvonne à mes côtés était une grâce inespérée. Durant le voyage je me jouais la comédie d'être un vacancier comme les autres. À aucun moment au cours de nos discussions, je ne fis allusion à l'événement précis pour lequel je me rendais à Douala. Et sans le savoir, j'entamais ce jour-là le long voyage de la vie, fait de doutes et d'espérance, de réussite et d'échecs, en un mot des hauts et des bas qui font la vie, avec à mes côtés, celle qui allait plus tard devenir mon épouse. * * *

Yvonne Konguè, ce nom était bien de chez nous, mais je ne savais pas exactement d'où. Je lui demandai alors quel était son village d'origine. Je suis de Mbanga. Ah, Mbanga-Balong ! C'est juste. Les Balong sont en effet les autochtones de Mbanga. Mais Mbanga-Balong, c'est le nom d'un quartier de Mbanga. Tu connais Mbanga, j'espère? J'ai honte de te l'avouer, mais à part Douala, je ne connais aucune autre ville du pays.

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Tu n'es pas le seul dans ce cas-là. On a tous les yeux tournés vers l'extérieur, et on est moins curieux de ce qui se passe chez nous. L'avion volait. Après le déjeuner auquel je touchai à peine, je me rendis vers l'arrière de l'avion où se vendaient les produits hors taxes. J'achetai deux écharpes, gardai la première pour ma mère et offris l'autre à Yvonne que ce geste émerveilla. Peu après commença la projection d'un film français. Lorsque je levai les yeux vers l'écran, la scène qui passait se rapportait à un dîner au cours d'un mariage champêtre. En ce début de vacances, le moment était propice pour parler mariage. Cela faisait d'ailleurs partie des multiples projets que j'avais mijotés au cours des mois passés. Mais 1'homme propose et Dieu dispose. Néanmoins je savais que le mien ne se déroulera pas à la manière de ces parodies d'unions auxquelles on assiste souvent à Paris et qu'on appelle mariage par procuration: telle fille qui rêvait d'aller en Europe accepte un fiancé qu'elle n'a jamais vu et une fois son but atteint, elle fait fi des obligations qui la lient à son époux légitime. Et très souvent, il faut alors procéder à la rupture d'un mariage qui n'a même pas été consommé. Telle autre fille déçue par son prétendant, se résigne malgré elle à une situation de fait. Mais les divergences ne tardent pas à apparaître qui conduiront à la séparation des époux. Du jour au lendemain, la jeune fille se retrouve seule, confrontée à un univers qui lui est complètement étranger. Il y a bien sûr des exceptions, comme en toute chose. Je me rappelle par exemple une fois où nous sommes allés accueillir la femme d'un copain à l'aéroport. Il a suffi d'un sourire

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