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Pour une dent?

De
222 pages
Lorsqu'elle fit la connaissance de Peyembouo, tout semblait indiquer que Biloa venait de trouver le vrai bonheur. Evidemment, lorsqu'on sort d'une famille qui a la pauvreté pour emblème, et la sorcellerie comme religion, le mariage offre le meilleur des refuges,surtout s'il a l'avantage d'avoir pour cadre une petite ferme à entretenir à son propre compte...
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Pour une dent ?
Prowo Kentingye Pour une dent ? Récit
Du même auteur Sorcellerie, ou le refus de s’assumer.. ?, Harmattan Cameroun, 2012.Nous savonsqu'il reste dans ce livre des imperfections;nousprenons cependant l'option de le faire circuler,àpetit tirage,remerciant d'avance tous ceuxqui nous aideront à le perfectionner dans les tirages successifs.© L’Harmattan, 2012 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-55893-9 EAN : 9782296558939
François Bingono Bingono, Homme de culture de grande renommée qui sut, mieux qu’un autre, faire vibrer en moi la fibre de l’endurance qui consacre les grandes réalisations. Ceci est un roman à caractère philosophique qui pose, non le problème de la sorcellerie en tant que réalité culturelle, mais le fait de sorcellerie en tant qu’il justifie la gravité qu’on lui prête dans notre société au moment où la technique, via la cybernétique, fait reculer un peu plus le champ si vaste de l’ignorance dans laquelle est enfermée l’espèce humaine. Toute ressemblance avec des personnes, des faits connus ou des événements actuels, en rapport avec l’objet du présent ouvrage, est pur hasard et ne saurait engager la responsabilité de l’auteur. Le choix des noms comme des lieux ci dedans mentionnés n’a pour but que d’adapter le sujet à un contexte qui a avec eux des similitudes sans que l’on puisse en déduire une quelconque conséquence.
La vie est une suite d’événements imprévisibles qu’on apprend à vivre et qui plus tard constituent ce que nous nommons expérience. Il s’en trouve toutefois qui ne voient dans la vie qu’un mélange d’échecs et de chagrins banalisés par de prétendus succès qui, loin de la ternir, donne à la vie toute la saveur d’être vécue. Pour cette seule raison, donnons-lui une valeur et défendons là !
Prologue Doté d’un physique de catcheur, avec des épaules en forme d’armoire, malgré la cinquantaine bien sonnée qui semblait si peu écorcher son embonpoint ; l’on notait derrière ses yeux vifs sous lesquels bombait un torse qui aurait fait frémir de peur le plus téméraire des effrontés sur le pied de guerre, une froideur qui cadrait mal avec le sourire bon enfant qu’on observait, généralement plaqué sur ses lèvres, on aurait dit un masque adhésif. Cette force sournoise qu’enveloppait une montagne de muscles, haute de soixante dix sept centimètres, traduisait mieux que des mots puisés dans le plus subtil des vocabulaires, issu d’une des langues les mieux articulées de la planète, sa détermination à en finir, une fois pour toutes, avec l’immense forêt d’herbes qui s’étendait sur une distance de plusieurs dizaines de mètres, et qui l’empêchait de cultiver sa tomate ou autre denrée comestible dont il avait fait sa raison d’être. Il faut dire qu’il en avait l’habitude, depuis le temps qu’il s’y était mis, avec la ferme conviction de se faire un nom dans un environnement miné par une pauvreté criarde et rébarbative, la méchanceté, le cynisme et, le plus grave de tous : la sorcellerie. -Le mal du siècle en Afrique après le sida, même si les statistiques faisaient montre d’une ignorance coupable quant au nombre exact des victimes de cette pandémie d’un genre particulier. Elle avait la réputation de vider les villages de leurs habitants en un temps record ; soit dix fois plus que ne l’aurait fait un virus d’Ebola en seulement vingt-quatre heures, dans un rayon de propagation appréciable, en comparaison, à la rapidité d’une fusée en perte de vitesse. La crainte de la sorcellerie poussait les personnes sincères, de bonne volonté, naguère réputées sans histoires et sociables, à renier leurs origines au profit d’une existence de reclus en ville qui n’ajoutait qu’à leurs souffrances. Et des souffrances, il en existait, et à la pelle. Le manque d’électricité par exemple ; trop d’obstacles à franchir pour accéder à la plus simple des choses : l’eau ; les rancœurs familiales et les blocages divers ; autant de pièges qui constituaient les différents freins constitutifs d’une relégation en bonne et due forme de toute tentative visant la mise sur pied de quelque projet au relent avantageux. À cela s’ajoutait la corruption qui n’était que le prolongement naturel, au niveau le plus élevé de la société, d’un attentisme érigé en système qui s’opposait à tout
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changement, et permettait que les bonnes initiatives soient torpillées au profit de nébuleuses financées à hauteur de plusieurs millions de francs CFA au grand dam du contribuable. Aussi, la recherche des financements se heurtait toujours à cet obstacle qui n’était pas des moindres. Mais Peyembouo n’en avait cure, ne reculant devant aucun obstacle, aucun danger, ne rechignant sur rien qui pût l’aider dans son entêtement à braver le sort commun aux villageois pour réaliser son rêve. Il s’était constitué tout seul son capital et, avec celui-ci, était parvenu à donner progressivement une suite positive à ses ambitions. Plus de dix ans que ça durait ; et il ne semblait pas pressé d’abandonner, même si, apparemment, il peinait encore à trouver une voie de sortie dans ce qu’il avait entrepris. Il avait au contraire le profil de celui qui s’est découvert sa véritable vocation sur le tard et se démène comme un diable pour rattraper le temps perdu.
Peyembouo, c’était son nom. Il en faisait une légende, une sorte de mythe, celui de la bravoure ; un patronyme qu’il adorait prononcer avec une fierté provocante. Cela tenait tant de la haute idée qu’il s’en faisait que de ses origines qu’il voulait singulières. Drôle, pût-on pensé, pour quelqu’un dont l’âge indiquait qu’il n’avait maintenant plus besoin de ce genre d’artifice pour se donner une certaine notoriété, s’il ne l’avait déjà acquise, ailleurs, et par des moyens autrement plus convaincants. Le prénom qui accompagnait le nom et qu’il ne laissait personne révéler, pour ceux qui pouvaient se vanter de le connaître, n’avait presque pas d’importance pour lui ; et, de toutes les façons, il ne le revendiquait jamais, comme pour faire insulte à celui qui avait eu la malencontreuse idée de l’en affubler. Les enfants du voisinage lui préféraient un « Le père » d’une vulgarité devenue banale, mais plein de charme à leurs yeux, à un « Papa Peyembouo » d’une raideur affligeante qu’ils n’auraient su ou voulu prononcer avec l’exigence de la prononciation qu’eût probablement exigé son propriétaire. Peyembouo était fier de son nom, et, c’était peu dire, qu’il portait depuis cinq décennies ; ce d’autant plus que ça se voyait chaque fois que l’occasion lui était donnée de commenter sa signification, que ce fût au milieu de connaissances ou d’amis ahuris. Une bizarrerie de plus à une époque où dévoiler son patronyme relevait du sacrilège le plus outrancier. On préférait des « Atango» pour Atangana, « Kem’s » pour Kamga, « Fot’s » pour Fotso quand ce n’étaient pas des sobriquets empruntés au contexte socioculturel
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occidental qui donnaient fière allure à ceux qui se les attribuaient et s’imposaient de fait comme valeur culturelle de référence à la place du nom véritable soigneusement dissimulé.
‘‘Mon père me l’avait donné à une époque où il connaissait les pires difficultés et attaques de son existence de la part de ses propres frères- aimait-il raconter avec une once de rancune, une pointe de nostalgie, une certaine animosité dans la voix ; comme si ça s’était passé devant lui, et non avant sa propre naissance, et par conséquent, comme si le poids de ce nom résidait dans la valeur qu’il lui attribuait et qui le déterminerait, vaille que vaille, même devenu le quinquagénaire qu’il était aujourd’hui- ‘Certains étaient allés jusqu’à prédire, continua t-il, qu’il ne ferait plus de garçons parce que ma mère en avait enterré près d’une dizaine… Et, non contents de rire de ses malheurs, ils exigeaient que mon père leur sacrifiât la seule chose à laquelle il tenait le plus au monde après ses enfants : ses terres ; afin, prétendaient-ils, de l’aider à mettre un terme au carnage qui avait cours dans sa maison ; sinon il ne lui arriverait que malheurs après malheurs après la perte de ses enfants. C’est pour y répondre que Kuo, mon père, m’avait donné ce nom lorsque je naquis. Et comme explication, il disait : Peyembouo est une sorte de réaction qui traduit une volonté de s’affirmer et qui signifie en quelque sorte : ‘C’est des menteurs ! Ils mentent !’ Ou encore : ‘C’est un mensonge !’ Une autre façon de dire par exemple : ‘Tous mes détracteurs prédisent ma mort, mais ils auront honte, parce qu’il ne m’arrivera rien et je leur prouverai qu’ils sont tous des menteurs !’. Voilà, avait-il ajouté avec vantardise en se frappant la poitrine, je suis une sorte de démenti apporté à la fois aux affirmations grotesques des jaloux qui en ont après mes succès et ceux qui ont précipité mon père dans la tombe ; et leurs accusations mensongères ne ralentiront pas mon progrès. Elles ne seront tout au plus que ce qu’elles sont en réalité : des mensonges’’
Les jaloux ici, c’étaient ceux de ses frères et sœurs, tous de la grande famille Kuo Monfong, grand père de grande réputation, notable émérite s’il en fût dans le grand village des Bagam ; qui l’avaient en grippe pour une raison ou une autre, et avec lesquels toute tentative de réconciliation s’avérait improbable, voire impossible du fait de certaines anomalies constatées de part et d’autre
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dans la famille, et qui révélaient la grande animosité qui existait entre eux. En conséquence, il n’avait pas fait de gros efforts pour se rappeler les explications liées au nom prestigieux qu’il portait et qui lui avaient été révélées par sa défunte mère. Mais, ce qui impressionnait le plus, c’était la force qui se dégageait de sa voix chaque fois qu’il lui arrivait d’en parler : provocante à souhait. On eût dit que le simple fait de donner ces explications sur les origines de son nom et sa signification lui insufflait une quantité incommensurable d’énergie vitale dont il avait besoin pour accomplir ses tâches quotidiennes. Sa bonhomie apparente se changeait alors en un masque de fureur qui donnait à son faciès une aura malsaine et imprimait à sa musculature abondante un caractère si effrayant qu’on avait de la peine à l’imaginer partageant des moments de douceur avec quelqu’un d’autre en dehors de lui même. Et le rire quelque peu narquois qui suivait cet exposé d’un genre particulier sonnait faux lorsqu’on l’imaginait sortant de la bouche de celui qui venait de laisser échapper, avec une voix aux intonations menaçantes, la rancœur au relent de challenge qui, de coutume, l’opposait à ses ennemis. La vérité résidait dans le fait que ce nom dont la seule prononciation dégageait une force, une détermination à nulle autre pareille, ne se percevait réellement, dans toute sa substance significative, que lorsqu’il était prononcé avec une certaine hargne, ce refus catégorique, ce ton osé, orgueilleux et autoritaire ; exprimés avec les gestes tranchés d’un révolutionnaire qui caractérisaient toute la personne de Peyembouo. Et il avait quelque chose d’irréel, voire de magique, comme si tout dans la vie de celui qui aujourd’hui était quinquagénaire se trouvait concentré dans ce seul nom, apparemment inoffensif : Pe-yè-mbouo. Une sorte d’aimant en fait qui n’exerçait son attraction qu’en plaçant, paradoxalement, l’objet de cette attraction devant lui comme un bouclier de protection. En était-il conscient ? Personne ne pouvait l’affirmer avec certitude, ni le réfuter avec une quelconque assurance. Car, en dehors de sa voix qui avait la particularité de tonner, du fait d’un élargissement anormal de ses cordes vocales, quand bien même il tenait une simple conversation de peu d’intérêt, Peyembouo était l’exemple même de la timidité et de la serviabilité dans les domaines où, généralement, la tendance était au rejet ; même si dans ses rapports de tous les jours, on soupçonnait en lui un caractère d’homme distant, frondeur et rancunier. Caractère
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