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Pousse de chiendent

De
257 pages
Après Caux-Caux blues, Caro mio et Le Bois au coq, ce quatrième roman éclaire un nouvel épisode de la saga de Sébastien. Au lycée Corneille pour de fastidieuses années, il refuse ce monde aliéné, quête ses dulcinées et guerroie ses moulins à vent. Avec les copains de terminale des on frère Gaby, il découvre une contre-culture vivante, celle de la rue, de la récupération individuelle, du jazz, des Lumières, des surréalistes, du cinéma et de la dialectique, puis celle de la Résistance communiste dont il côtoie de prestigieux rescapés.
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Pousse de chiendent
Jean-PierreLEFEBVREPousse de chiendent Roman
© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13565-9 EAN : 9782296135659
 Les professeurs n’étaient eux-mêmes qu’incertitude, inconséquence et médiocrité pitoyable, comment ce qu’ils exposaient aurait-il pu avoir pour moi une utilité même insignifiante ?... Les relations entre eux et moi se résumaient au fond presque entièrement dans un mépris réciproque et dans les punitions continuelles qu’ils m’infligeaient... Leur activité envers moi ne consistait qu’à déverser quotidiennement sur ma tête avec la plus grande effronterie leur ordure historique malodorante…  Le savoir pourri dont on a bourré sans relâche ces élèves transforme la nature de l’élève en une nature dénaturée…il ne suffit pas de se contenter de changer sans cesse quelque chose ici et là, tout dans notre système d’enseignement mérite d’être changé si nous ne voulons pas que la terre ne soit plus peuplée que par des humains dénaturés, anéantis et détruits par une nature dénaturée... (L’origine,Thomas Bernhard)
 I  Le long de la route de Paris, à dix kilomètres de Rouen, Notre Dame de Franqueville parsème ses quelques chicots banlieusards sur les champs de blé du plateau de Boos. Le tramway 7/19 s’arrête au Mesnil-Esnard, à une heure de marche. Les autos sont rares en cette année 1945 et à défaut de jupe plissée et de lèvre carmine, le pouce qui implore le GMC américain déclenche rarement le souffle puissant des freins Westinghouse.  Tôt dans le matin gris d’octobre, à chaque coup de pédale mes genoux cognent le guidon du vélo de mes huit ans, rénové par Delamare, le mécano de la route de Paris. Loin devant sur son cycle en duralumin, tour de
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France 1937, déhanché comme Lazaridès à l’Aubisque, Albert tente impunément l’échappée paternelle. J’ahane loin derrière sur mon biclard de fiston. Sur l’insistance évasive de maman Louise, j’ai roulé sur le porte-bagages l’imper beigeasse de mes dix ans, trop court aux manches et dont on peut éplucher à l’intérieur l’enduit caoutchouté, passe-temps précieux qui rappelle l’arrachage des peaux squamées des panaris en voie de résorption. Juste dessus, des ficelles de papier fragiles à la pluie arriment le cartable en simili croco, usé par l’oncle Paul avant la guerre. Un pull à col roulé, confectionné par la grand-tante Madeleine avec la laine détricotée du cache-nez de l’année d’avant, recouvre une culotte en coutil qui laisse les mollets bronzer à l’air vivifiant. La selle tirée au plus haut a une fichue tendance à se dévisser et je pédale fesses serrées de crainte que le tube métallique ne m’empale selon le souvenir de supplice ramené au siècle dernier du Tonkin par l’ancêtre capitaine, avec le casse-tête en racine de roncier et la médaille militaire qui trônent sur la cheminée de marbre du salon glacé du grand-père où on n’entre que l’été ou pour les grandes occasions.  Albert, rentré du stalag trois mois plus tôt, a pris en main mon entrée en sixième, un peu négligée par le père Cousin qui ne pensait plus qu’à sa retraite prochaine. Bien que Gaby, de deux ans mon aîné, m’ait appris rose rosa la rose, Albert m’a inscrit d’autorité en section moderne, pas de latin mais riche en math, pour que je réincarne ses ambitions scientifiques jadis déçues. Je me rends, craintif, pour la première fois au Lycée Corneille. J’en prendrai pour sept ans. Malgré la rareté du charbon, j’espère que les salles seront chauffées.  Le ciel est bas, il ne pleut pas. Sous l’allée des hauts marronniers déjà roux, la nationale bordée de chaumes grimpe légèrement jusqu’à la villa « Bel Event » du
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