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POUVOIR DE PLUME

De
193 pages
Ce livre retrace la biographie d'un journaliste, Gilbert Torro, qui a lutté toute sa vie pour que triomphent la liberté, la vérité et la justice dans son pays. Cette conviction le poussera à animer les organisations d'étudiants et les mouvements des droits de l'Homme. La même flamme lui fera résister aux différentes épreuves que lui fera subir le pouvoir. Ce récit se voudrait une grande fresque sur l'Afrique, par le temps d'abord car il va de la période coloniale aux années de démocratie, par l'espace ensuite puisqu'il recouvre une bonne partie du continent.
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Fidèle Pawindbé ROUAMBA

POUVOIR DE PLUME
Roman

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

EPIGRAPHES Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s'affaissent au cachot du désespoir. Aimé Césaire, Cahier d'un retour au pays natal La vérité est que les gouvernements doivent agir sur les choses pour les changer selon leurs besoins, cependant que les journalistes agissent sur les idées pour mieux éclairer, à partir des choses et des faits. Quand les premiers n'y arrivent pas, ils accusent les seconds. C'est classique. Lorsque la tâche devient ou paraît trop lourde, certains choisissent le confort trompeur, les illusoires facilités et les vaines solutions que procure la force du pouvoir, des pouvoirs, sans se rendre compte qu'ils immolent leurs qualités d'esprit sans pour autant prendre prise sur le pouvoir. Si la presse n'existait pas, l'esprit humain aurait été vain dans ses inventions. Patrick G. Ilboudo, "Témoignage sur un crime impuni", Regard n0033 du 24 au 30 mai 1993.

CONTEXTE

C'était dimanche. Ce j"ou/4-là, contrairement à mes habitudes, j"'étais resté à la maison.Je m'étais /4éIJeillé depuis longtemps et, au lieu de languir sur mon lit, je m'étais leIJéet mis à jèuillete/4 mon liIJ/t!de cheIJet : la 1Jible. Comme pa/4 hasard, j"'étais tombé sur un chapitre de l'exode. rfJans ce chapit/4e, il était question des dix commandements où, entre aut/t!s~ obligation était faite à l'homme de consacre/4le septième jour dé la semaine à la louang~ du rfJieu omniscient et omnipotent mais misé/4icordieux. /1? dimanche en effet, les chrétiens deIJaierlt se ret/40UIJe/4 l'église pou/4la IJénération du à Seigneur, dans une unité, une communlon de tons~ de pensées et d'actlons. ën ce qui me conce/ne, mOlJean de rfJieu Ouéd/Tlogo, j"'aIJaischoisi de l'lepas quittel4 mon domicile, non pas que ;"aie IJoulu l11e14ebelle/4 ont/4e l'ascèse dominicale c assigTlée aux. cl11titierlslnais palr:e que ;"'aIJaisqffalit! à

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un l/isiteu/: Ce matirl-là erl effet, j"'atterldais al/ec urie impatience l/isible l'a/4/4il/ée d'un g7~and ami en prOl/enance de LJJmacorladougvu, capitale de la Go/rie, not/t! pays.
*

*

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mesure que le temps passait, j"e commençais à douter de la sincé/~ité du /t!ndez-l/ous que nous nous étions fixé. J'en a/7~il/ai même à me demande/~ si l'homme que j"'attendais féb/~ilement, cest le cas de le dire, n'était pas lui aussi de la trempe de ceux (les citadins su/tout) pou/~ qui la parole donnée constituait tOUjours lett/~ mol1e. çpou/~sû/; du moins le p/t!nais-;e pour tell'étrange/~ n 'était /~ien d'aut/~e qu'un uaflabulateur" de plus, n 'ayant /~lentroul/é de mleUX que d'aller enterre/4 not/t! rendez-l/ous dans le cimetière de l'oubll:Je me mis alo/~ à jurer qu'on ne m 'y p/t!nd/~ait plus. Mon pè/t! al/ait raison de me di/~e tOUj"ou/~s,au sUj"et de problèmes similaliY?s à celui auquel je me c/~oyais cor!fronté, qu'on ne piétine pas deux fois de suite la he/nle de l'al/eugle.

fi

* * *
Cest à ce pOli1t p/ricis de ma n1éditatlol1 que j"entendis fr'appe/~ à ma po/~te. COlnme mû pa/~ un /~esso/~t, j"e bondis ho/~ de lnon fauteull et so/~tis. Quelle nefut pas

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ma colèl.e quand JOeme ,.et,.oul/ai erl face de deux fillettes de ma classe, le COUI.S élémentail.e Pl.emièl.e année. $iguI.ez-l/ous que JOe suis un instituteuI. en sel.l/ice à rfjong.o. $atin1ata et $atouma qu'elles s'appelaient, mes élèl/es. elles habitaient dans le qUal.tlel.~biteng~.Je connaissais blerl leuI. pèlt? pOUI. autant que JO 'étais le maftlt? de ses erifants. Mais ce que Je n'al/ais Jamais pensé, c'était qu il y ait quelque lien entre lui et le l/lsiteuI. que J°'attendals. $près m 'al/oli.It?ligleusement salué (al/ant tout JO 'étals leur 1JleU - erifin leuI. maftlt? - et JO 'étals capable de leuI. inflige/~ ici et maintenant, des sanctions pOUI. impolitesse, pOUI. hal.diesse et que saisjOe encore), les jilles me tendlit?nt une cal.te, que Je plis naturellement 8uI. celle-cl: une photo d'identité. C'était la photo de mon ami Goama 'lansoba alias Gllbel.t 'loI7.o.Je le reconnus à son lt?galYi à la fOls dollX et pelvant malS aussi et SUI.tOUt son légr:l.sounit? à Lgs erifants m 'expliquèlt?nt que le titulalit? de la carte, leuI. oncle en l'occurl.ence, l/enait d'a,.,.il/er de J:gmaconadoug.ou et les al/ait enl/oyées pour m ii1l/ltel. à le ,t?JOli1d,t?iJe n'y l/oyals pas dii1conl/énients. s

* * * Je dOls al/ouel. que Je ne n~e pelYils pas en It?buffades stéI7Ies.$près une bl.èl/e tOllette, Je pItS le chemin de ~blteng"Cl à la suite de Ines cIeux dlsciples qui al/alent

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de la peine à pédale/~ leu/~ l/élo aussi l/ite que JOe l'exigr?ais.fi mon a/77°l/ée, t/"oul/ai Goama 'Tarisoba Je assis su/~ une chaise en boi5~ sous uri hangrl/: 1Jel/ant IUl~ une calebasse d'eau. Il se lel/a et l/int à ma /~encont/"e.Je le saluai al/ec aménité puis il m 'ti1l/ita à p'~end,~e place su/~ une aut/~e chaise posée un peu en /t?trait.Je m'y installai Il m 'cffTit l'eau, que Je bus plus pou/~ IUlfali"eplaisli~ que poussé pa/~ une soy/tielle. T/ous comp/t?nd/t?z (et me pa/Yionne/t?z au besoin) les /nisons de ma désobéissance au commandement dlvin ce matin-là. C'est que Goama 'Tansoba alias Gilbert 'al/ais de l'admiratlon 'Torro était un Jou,naliste. O/~JO pou/~ ces gens qu~ chaque JOou/;tentalent autant que falit? se poul/ait de lil/re/~au public lecteu/; auditeur ou télé5pectateu,~ des info/"mations ,"ecueillies çà et là paifois même au p'~lX de leu/~ l/ie. ÇpOU/~ Ol~ la m /~encont/~e al/ec mon ami se/~ait l'occasion de m 'tinp/~égne/~du statut du Journaliste en géné/~al et, singuliè/~ement, du JOournaliste g'o/~éen. ën out/~e, JOe souhaitais al/oi/~ une clal"~e conscience de ce qu'on appelal~ à tort ou à raison, le quat/7ëme poul/oli:

* * *

Je n'eus pas le loisli; du moins dans l'tmmédiat, de mit/nille/~Glïbe/1 'TO/7~O questions que Je b/ûlais de des lui pose/: Cont/~etoute attente, celui-ci p/~it su/~lui de

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m 'expliquer" le Inobile de son déplacement à 1Jongv. J"il avait résolu de le fair.e, c'était pOUI. dissipel. un b,vullla,d, celui dans lequelll évoluait depuis sa tendltl enfance. C'était poul.j.etel. un éclail.ag.e sans doute bierifaisant SUI.son passé. Cetait, si vous voulez, pOUI. ,.et,vuver ses /.acines, ses SOU/Tes,la sou/.ce de sa vie. cn d'autres tel711es~ était venu à 1Jongo pOUI. /rfpond/tl à II ce qu'il convenait d'appele/. 't'appel du sang'~ z'homme me Jit alo/~ un b/t! Irfsumé du dl.ame qu il avait vécu d'abolYi de façon inconsciente puis à partir de l'âge de /.aison. Il me tendit ensuite un paquet contenant trois cahie/~ et me dit: - Mon amlJean de !lJieu, les cahie/~ que je te /tlmets sont un condensé de ma vie depuis ma naissance jOusqu a ce jOou/; telle qu'elle m 'a été contée par mes parents et mes amis~ ou telle que je l'ai vécue moi-même tout au long de mon existence.J'ai écrit mon histoire d'un jOel,sans o,.d,.e de cohé/.ence p/.écis, selon mes humeurs et au g/rf de mes inspirations. Ces cahie/~~je te les donne pou/.lectultl. 'Tupou/Tais t'en insplitlr pOUI. compose/. une nouvelle, un ,.oman ou une pièce de théâtre. * * * Je /tlstai muet pendant longtemps~ tant la p,.oposition, la sugg.estiorl de mon inte/.locuteu/~ me su/prenait. Ce/tes, j°'avais la passion de lec/~itu/Y!mais je ne faisais enco/~e que n1 'y essayel: Ce/~te5~ InOll sO~thait était de

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poul/oli~ entlt?/~un jOU/~dans le cénacle des g-erls dits de lettlt?s mais~ pour"l'heult!, je n'étais qu 'un 'g/7bouilleu/~" inconnu qui n 'al/ait enco/~eI~ienpublié. fi la l/élt"té, j"'étais à la jais jlatté et anxieuvy ca/~ ce que me demandait mon ami Goama était une tâche aussi bien exaltante que /~edoutable"fi l/oulol"~ l'accompli/~ on paul/ait blen Irfussli:.. ou échoue/: Surtout échouer lJe ne sal/ais donc pas si J"e del/ais exulte/~ ou me moifondre. Je ne manquai pas de dlre mon app/~éhension au joulnaliste. Il sourit puis me donna une tape amicale SU/~l'épaule al/ant daffi"~me/~ al/ec jO/~ce qu'il al/ait confiance en moi et était conl/aincu que je r"éussl"~ais cette jais enco/~e tout comme j"al/ais I~éussi à écri/~e L'effrontée, Ivman de mœu/~ qu'il al/ait eu le p/~il/llège (et l'insigne honneu/'l de llre, d'apprécle/~ quelque deux années plus tôt fi l'époque, Jejirfquentais blen Gllbe/1 'l017V mais j"'ignolnis absolument de quelle localité il était 017ginalit?Jusqu 'au jOU/~où, IIy a de cela un mois enl/livn, II m'annonça qu il l/lendlnit nous It?ndlt? l/lsite un week-end à 1Jongv, son l/lllage natal

* * * fiOus /~estâmes enco/~e quelque temps ensemble. uNôus él/oquâmes d'aut/~es plvblèmes de la l/ie. uNôus nous penchâmes su/~tout su/~ la situation politique, économique et sOcloc~{ltult?lle lJfli7de not/~ecorltli~erlt de

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situation telle que llOUS la pe/~cel/ions en tant qu 'hommes de communication.fiu fu/~ et à mesu/t} que nous causions~ et eu éga/d au contenu des cahiers que Gilbe/~t 'TO/7~O 'al/ait b/~ossé, J"e ne cessai pas de m
/rfjléchli~ su/~ la fO/7ne que Je pou/7Tiis donne/~ à l'œul//t}

dont accoucherait ma lectu/~e.Me fondant su/~le /~ésumé de mon aml; Je m'étais ape/r:u qu'il s'était plutôt attaché à él/oque/~ l'homme qu'il était. C'était bien mais j"e l/oulais aussi et su/tout découl//7i~leJournaliste.fi mon al/lS~ce l/olet de la l/ie de mon inte/iocuteur donne/Tiit à coup sû/~aufutu/~ /~oman (j"al/aiserifin choisi le gen/t}, il est l/rai que J"em 'y accomplis le mieux quoique J"e m'essaie aussi à la noul/elle, à la poésie et au théâtre, al/ec moins d'aisance J"e l'al/oue) une dimension p/~o/0nde et totale. Je fis pa/~t de mon l/œu à Goama. Ill'approul/a et p/vmit de s 'oul//7i~ moi à ce sUjet les JOUl.Ssuil/ants, si à nous al/lOnS blen sû/~l'occaslon de nous rel/oli: !Pensez donc .I Comme J"'y tenais tant, Je P/~oposai que nous nous rencont/~ions à L:gmaconadougou la capitale dans les t/vis semaines à l/enli: Il accepta. C'est su/~ces ent/~tfaites que nous nous séparâmes ce Jour-là, alo/~ qu'il était déJa quato/ze heu/t}s. * * * fiu JOu/~conl/enu, je me /t}lldis dans la capitale.fi la 1Jli~ectiong"éné/~alede la p't}sse pl~il/éeEtincelles où il me l~eçllt, Gilbel~t 'TOI7~O me l~emit un lot de cirlq

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cassettes déjOà enr"egïOstl"ées. Celles-ci corltenaient l'essentiel de sa caI7"ièlt!de joulnaliste... !!Jel"etoul"à la maison, je me mis aussitôt au tlnT/alZD faut dil"e, autant le p,"écise," tout de suite, que ma plongrfe au cœuI" de la T/lede mon ami pOlta un coup sél"ieux à l'exe/~cice de mon métle/~ d'instituteur. C'est tout juste Sl; la nUl~je ne bâclais pas la prépalntlon des leçons et Sl; pire encore, je n'escamotais pas des COUI"S entiel"S lejour en classe.$ ce plVpOS, je suis peut-étlt! à blâmer mais jOesuis ainsifait (tous ceux qui me connaissent le saT/ent bien) : quand je décide de me consacl"e/~à une tâche quelconque, celle-ci deT/lent un magnifique apostolat auquel je ne peux plus me dérobe/: !!Jeux semaines après, jOaT/aisfini la lecture des cahie/~s et la tl"anscI"iption des cassettes. J'étais impressionné pal" la fOITe des zdées de mon amz: pal" son style SUltOUt D aT/ait cette manière simple, ceje-nesais-quoi si pathétique de It!later son dlnme, ce qui ne manqua pas de me confoltel" dans la conT/iction qu'il fallait nécessairement témoigne/~ SUI"IUl:Mais si je ne touchai pas au titlt! qu'il aT/aitdonné à ses mémoire5~ à SaT/OlI" Pouvoir de plume, je pl7S l'initiatiT/e cependant, pendant un tl7mestlt!, de lriéc/7/t!le texte initial de mon ami Goama 'larlsoba alias Gilbel"t 'iOI"/~O, en assalsonlzant son hlStOllt! de toutes sortes d'idée5~ de l"tfIlexions SUI"l'insondable destinée de l'homme, de telle manièlt! que, à la T/eillede mOll dépalt pOU/~les g1Llndes T/acances, jOaT/alS,..ecomposé l'ensemble du lricit de la
lnarlièlt! SUiT/arlte. . .

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1 LE RAIL

En ce temps-là, l'armée bongolaise était fort redoutée dans toute la région des Hautes Montagnes. Sa principale force de frappe était constituée par une puissante cavalerie et une infanterie redoutable. La plupart des sofas de cette armée disposaient d'arcs, de flèches empoisonnées, de gourdins et de lances à la pointe effilée. Au nombre de mille cinq cents environ, ces défenseurs de l'ordre bongolais inspiraient une peur indescriptible aux piètres conquérants des contrées VOISInes. Selon un éminent professeur d'histoire goréen, dans cette partie ouest de notre chère patrie, Bongo était le seul exemple vivant de l'unité et de la cohésion sociales. C'est vous dire que le pouvoir y était bien centralisé, géré avec une rigueur d'austérité et, partant, constituait un frein au désordre, donc à l'anarchie telle que la vi vaient beaucoup de peuples environnants. Mais tout cela appartient à I'histoire... * * *

Bien des siècles plus tard, c'est dans ce village-là que naquit Goama Tansoba alias Gilbert Torro, l'enfant au destin exceptionnel, "le griot des temps modernes", l' homme au pouvoir de plume, au moment même où l'Aride, notre continent, accédait à l'âge de la liberté retrouvée, au sortir de la plus grande guerre meurtrière jamais vécue par les

Aridéens jusqu'alors depuis la nuit des temps. C'était dans les années 194... Les premières années de l'enfance de Goama furent des plus tragiques dans la contrée bongolaise. C'était sous le règne du grand empereur Naaba Kandé dont la préoccupation essentielle était le rail. Le souhait le plus ardent du souverain était de voir passer du rêve à la réalité le projet de construction du tronçon FofoLomaconadougou. Or le tronçon en question devait nécessairement passer par Bongo. Pour un bon déroulement des travaux ferroviaires, les habitants de tous les hameaux voisins devaient se mettre à l'œuvre. Une sorte d'effort populaire d'investissement. En tout cas, chaque chef de village était tenu de fournir une main-d'œuvre abondante (femmes et hommes) pour le creusage des montagnes, le concassage des roches granitiques, le damage du sol, la pose des traverses... sous la férule des gardes-chiourmes, ces véritables monstres insensibles à la misère humaine. Les travailleurs qui tombaient malades étaient exécutés, achevés sur place s'il s'agissait des hommes. Les femmes, elles, après avoir été violées et humiliées, étaient renvoyées sans ménagement chez elles. Leurs maris étaient alors obligés d'en payer le prix en travaillant doublement dès lors pour eux-mêmes et pour leurs épouses congédiées. Il va sans dire que les rapports entre hommes et femmes s'en ressentaient énormément car, des chefs de famille, de retour à leur domicile, n'hésitaient pas à battre leurs conjointes au motif qu'elles inventaient toutes sortes de prétextes pour se soustraire à leurs obligations.

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En ce qui concerne la famille de Goama Tansoba, sa mère Ninda était l'objet d'une multitude d'exactions de son mari Souwanré Kayaaba qui jurait de la tuer pour ne plus avoir à payer le lourd tribut de ce qui constituait, à ses yeux, des simulacres de maladie.

* * *

Un homme mystérieux vivait à Bongo. Du nom de Yandé qui signifie honte, ce vieillard était le dernier survivant des vrais Tansoba, c'est-à-dire des guerriers. Réputé pour ses dons de voyance et d'ubiquité, féticheur hors pair, Yandé avait été, de son village natal, le seul rescapé de la conflagration mondiale à laquelle plus de six cents sofas bongolais auraient participé. En fait, le terme de Yandé est le diminutif d'une devise propre aux guerriers de Bongo, la devise intégrale se traduisant de la sorte: "Le guerrier préfère la mort à la honte". De retour du front où il avait vécu trois années, le vieux Yandé avait décidé d'enterrer son passé somme toute légendaire et de vivre dans l'anonymat le restant de ses jours. Mais c'était compter sans la terrible traversée du rail dans son village, traversée pour laquelle le peuple bongolais allait payer un lourd tribut de sang et de larmes. Face aux multiples sévices dont les siens étaient alors victimes, le vieil homme fut si indigné qu'il prit entre-temps la décision de mettre un terme à l'esclavage des dignes fils de Bongo. Une nuit en effet, le vieillard se vêtit de sa tunique de guerre, prit son sabre, son arc, son carquois et sa queue de buffle puis alla sur la place centrale du village. Là, ayant

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tendu sa queue magique vers le ciel et planté sa redoutable hache de guerre au sol, il se mit à invoquer les mânes des ancêtres en ces termes: - 0 génies du bois sacré, génies des fleuves Tékré et Kuilbèega, ô génies de la région des Hautes Montagnes et des Grandes Vallées, je vous invoque. 0 dieux de la brousse, dieux du ciel, vous êtes tous témoins de la tragédie que vit notre chère tribu. Nos larmes sont taries à force de pleurer nos frères, nos femmes et nos enfants qui sont morts sur le chemin de fer, ou plutôt sur le sentier de la honte. Vous êtes tous témoins que beaucoup d'entre nous ont dû abandonner le village pour échapper à l'animosité meurtrière, à la violence assassine des gardes commis à la surveillance de la construction du rail. C'est pourquoi je vous demande, ô puissances tutélaires de notre chère patrie, d'insuffler en moi la force vitale et imposante qui a toujours permis à l'éléphant de mettre ses assaillants en déroute. Donnez-moi l'invulnérabilité et la psychose qu'inspirent les fantômes de Kiimkouilougou afin que je puisse neutraliser sans bévue tous les rapaces qui s'acharnent sur nos paisibles populations. Après avoir ainsi demandé protection, grand-père Yandé se rendit cette nuit même sur le chantier du rail et, par des procédés dont nul ne put jamais rendre fidèlement compte, égorgea tous les gardes qui campaient à la sortie du village. Le lendemain, c'est avec stupeur que les habitants de Bongo découvrirent les nombreux cadavres qui jonchaient le chemin de fer. * *

*

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Informé, l'administrateur du projet, un Blanc qui résidait à Lomaconadougou, dépêcha une troupe de cent soldats pour aller mâter les Bongolais et les obliger à dénoncer les auteurs de ce triste carnage. Mais la soldatesque n'arriva jamais à destination. En effet, plusieurs essaims d'abeilles l'attaquèrent en cours de route et tout le monde périt sous les piqûres de ces insectes. Depuis lors, chaque jour que Dieu créait, la poursuite des travaux sur le rail demeurait lettre morte. Naba Kandé, dont le souci politique était de pactiser avec les colons pour s'assurer des lendemains meilleurs, s'en remit à tous les chefs blancs qui venaient d'outre-mer. Ceux-ci promirent de tout mettre en œuvre pour décider leur ministre de tutelle, le ministre des Colonies en l'occurrence, à accélérer la pose du rail jusqu'au centre de la Gorée. Mais la chose promise ne fut pas due immédiatement car, quelques mois plus tard, ordre fut donné de mettre un terme définitif aux travaux ferroviaires. Ainsi cessa officiellement le fonctionnement du chantier. Naturellement, les rapports entre l'empereur et les administrateurs coloniaux en furent affectés. Pour Naba Kandé, une chose était au moins sûre: l'arrêt des travaux lui faisait perdre tous les avantages matériels dont il jouissait sans vergogne. N'était-il pas en effet le transitaire obligé entre son peuple et le colon dans l'acheminement des vivres et du bétail pour le bon fonctionnement du projet? Or, il était de notoriété publique qu'on ne pouvait pas partager du miel sans se lécher les doigts. Mais si le blocage du chantier sur le rail indignait au plus haut point le grand empereur, pour les Bongolais en

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