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Prince Dragon

De
576 pages

Rohan est le nouveau prince du Désert. Il entend imposer une paix durable à son monde composé de principautés constamment divisées, toujours prêtes à se faire la guerre.

Et, sur des terres où tuer les dragons est une preuve de virilité, Rohan est leur unique défenseur, luttant désespérément pour préserver les derniers seigneurs du ciel et avec eux un secret qui pourrait sauver son peuple.

Son épouse Sioned, qui a appris la magie des tisseurs de lune et de soleil, les faradh’im, commence à entrevoir les fils d’un destin incertain qui pourrait changer leur vie à jamais.

Mais déchirée entre les plans de la Dame du Fort de la Déesse et ceux que Rohan fomente contre son ennemi juré, le redoutable haut prince, Sioned saura-t-elle protéger son seigneur de la menace d’une guerre qui risque d’embraser le monde ?


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couverture

Melanie Rawn

Prince Dragon

Prince Dragon – tome 1

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Antoine Ribes

Bragelonne

À la mémoire de mes parents :

 

Robert Dawson Rawn

24 août 1921 – 24 février 1987

 

Alma Lucile Fisk

28 août 1928 – 19 juin 2002

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PREMIÈRE PARTIE

DES VISAGES DANS LA FLAMME

Chapitre 1

Le prince Zehava, les yeux mi-clos, tourna la tête vers le soleil et sourit d’un air satisfait. Les signes annonçaient que la chasse serait bonne ce jour-là : de longues griffures sur les falaises, des traces d’ailes dans le sable, des morelles broutées à ras sur les parois du canyon. Mais c’étaient d’autres indices, plus subtils, que le prince percevait et les signes manifestes ne lui servaient à rien. Sa proie, il la ressentait sur toute sa peau, tout le long de ses nerfs, il la sentait dans l’air. Ses admirateurs prétendaient qu’il pouvait dire quand le moment était le plus propice pour se mettre en chasse en se contentant de scruter les cieux. Ses ennemis insinuaient qu’il n’était pas étonnant qu’il ressente de telles choses, puisqu’il comptait des dragons parmi ses ancêtres.

De fait, Zehava ressemblait au monstre qu’il chassait ce jour-là : un dragon qui aurait pris forme humaine. Son visage de prédateur, émacié, au nez long et fier, aurait pu sembler impitoyable si sa bouche n’avait pas été toujours prête à sourire. Presque soixante hivers avaient marqué le contour de ses yeux de rides profondes, mais son corps était encore souple et vigoureux, il chevauchait toujours avec aisance, le dos droit comme son épée. De tous les vieux dragons, Zehava était le plus fier. Sa cape, aussi sombre que ses yeux, ondulait comme des ailes dans son dos, au rythme du galop de sa lourde monture noire, dans ce Désert qu’il gouvernait depuis trente-quatre hivers.

— Progression, mon prince ?

Zehava jeta un coup d’œil à son beau-fils.

— Progression, répondit-il, selon la formule rituelle. (Puis il sourit.) Bien sûr que nous progressons, Chay, à moins que ton bras soit déjà fatigué.

Le jeune homme sourit en retour.

— Une fois seulement mon bras s’est fatigué, lors du combat contre les Merida, et juste un peu et uniquement parce que tu les avais envoyés sur moi !

— Tobin voulait s’enorgueillir de tes exploits et je n’ai jamais rien pu refuser à ma fille.

Il talonna les flancs de sa monture. La troupe le suivit dans le Désert. Les brides étaient emmitouflées et les selles dépouillées des ornements habituels dont les cliquètements auraient pu alerter le dragon.

— Encore dix mesures, je dirais, dit Chaynal.

— Cinq.

— Dix ! Ce fils du Démon des Tempêtes se sera terré dans les collines et nous attaquera de là-bas.

— Cinq, répéta Zehava. Et il sera à l’embouchure de la Rivière de Pierre comme le haut prince Roelstra au château de la Faille.

Le visage avenant de Chaynal s’étira en une grimace.

— Je m’amusais tellement. Pourquoi fallait-il parler de lui ?

Zehava rit. En son for intérieur, il aurait préféré que ce jeune homme plein de qualités soit effectivement la chair de sa chair, son héritier. Il se sentait infiniment plus proche de Chay que de son propre fils, le prince Rohan ; un jeune homme mince et calme qui se consacrait davantage à l’étude et à la réflexion qu’aux arts virils. Rohan était un bretteur honnête, un excellent chasseur, sauf quand il s’agissait des dragons, et, dans un combat au couteau, il était rapide comme l’éclair et d’une habileté remarquable. Mais Zehava ne comprenait pas qu’aux yeux de son fils tout cela ne représente pas une fin en soi. Zehava était tout simplement incapable de comprendre le goût de Rohan pour les livres et les discussions érudites. Par souci d’honnêteté, il devait bien admettre que Chaynal ne s’intéressait pas uniquement à la chasse et au combat, mais au moins ne préférait-il pas ces autres occupations à l’exclusion de tout le reste. En outre, quand Zehava incitait Rohan à s’intéresser à des activités plus viriles, sa propre femme et sa propre fille se jetaient sur lui comme deux dragonnes furieuses.

Tout en chevauchant sous la chaleur accablante en direction du canyon de la Rivière de Pierre, Zehava sourit intérieurement. Si seulement Tobin avait été un garçon. Toute jeune, elle surpassait n’importe quel enfant de son âge à l’équitation ou au combat au couteau. Le mariage et l’enfantement l’avaient calmée, mais il lui arrivait d’entrer dans des rages noires aussi terribles que celles de son père. Une clause dans le contrat de mariage de Chaynal stipulait qu’il était interdit à Tobin d’apporter une dague dans la chambre conjugale. Il s’agissait, bien sûr, d’une plaisanterie de la part de Chay, mais qui avait fait hurler de rire tout le monde – y compris Tobin – et qui était venue enjoliver la légende familiale. Légende dont Zehava doutait que Rohan y ajoute quoi que ce soit.

Non pas que Tobin manque de féminité, se disait-il, en jetant un autre coup d’œil à Chaynal. Seule une femme réellement envoûtante pouvait conquérir le cœur du jeune et ardent Seigneur de Fort Radzyn et le garder. Après six ans de mariage et la naissance de jumeaux, la princesse et son Seigneur restaient épris l’un de l’autre comme au premier jour. Quel dommage que Rohan ne se soit pas encore trouvé une femme pour affermir son courage et sa virilité. Rien de tel qu’une jolie fille à impressionner pour changer un gamin en homme.

La prédiction de Zehava se révéla juste : le dragon avait choisi comme perchoir un pic d’observation à l’entrée du canyon. Les chasseurs firent une pause à bonne distance pour admirer le monstre, sombre et doré comme les sables qui l’avaient couvé, à l’envergure plus imposante que trois hommes de bonne taille. Même de si loin, ils pouvaient sentir son regard mauvais rivé sur eux.

— Un vrai seigneur parmi les siens, dit Chay dans un murmure appréciateur. Prends garde, mon prince.

Zehava comprit l’avertissement comme il devait l’être. Son beau-fils ne craignait pas qu’il puisse perdre le combat, mais qu’il récolte un trop grand nombre de blessures. S’il revenait chez lui avec davantage que de simples égratignures, sa femme ne cesserait de le dorloter que pour mieux pester avec rage contre sa maladresse. La princesse Milar était aussi célèbre pour son caractère bien trempé que pour ses cheveux blonds, si rares dans le Désert et qu’elle avait transmis à son fils.

Les vingt cavaliers se dispersèrent, prenant position selon les règles du jeu et Zehava s’avança, seul. Le dragon lui jeta un regard torve et le prince sourit. Cette bête était au comble de la fureur. L’odeur infecte d’huile rance flottait dans l’air. Elle suintait de glandes situées à la base de sa longue queue pointue. Il s’apprêtait à s’accoupler avec les femelles terrées au fond de leurs cavernes et quiconque le détournerait de son but serait voué à une mort horrible.

— T’es bien chaud, pas vrai, Dents-du-Démon ? murmura Zehava.

Il chevauchait à une allure soutenue, sa cape flottant sur ses épaules, et il s’arrêta à une demi-mesure du piton rocheux. Le grès strié d’une dizaine de tons d’ambre et de grenat s’élevait comme la Tour des Flammes de la Forteresse de Zehava. Le dragon s’agrippait au roc avec des griffes aussi épaisses que des poignets. Il était solidement ancré malgré sa queue noire et dorée qui fendait l’air de coups répétés. Les deux Seigneurs du Désert se jaugèrent. En apparence, le combat semblait ridiculement inégal : un énorme dragon aux dents aussi longues et acérées que des dagues contre un homme seul à cheval. Mais Zehava bénéficiait d’un avantage qui lui avait assuré la victoire par neuf fois et qui l’avait fait entrer dans la légende familiale. Il comprenait les dragons.

Celui-ci brûlait d’engrosser une dizaine de femelles ou plus, mais il se faisait vieux et le savait. Son cuir sombre et doré était couturé de cicatrices récoltées au combat et l’une de ses griffes pendait selon un angle anormal, abîmée lors d’un précédent affrontement. Menaçant, il déploya ses ailes immenses, dévoilant un cuir duveteux, où se devinaient des déchirures mal cicatrisées et des os tordus mal remis de leur fracture. Cet accouplement serait peut-être le dernier et Zehava pensa que le monstre le savait.

Il offrirait néanmoins au prince un bon combat. Mais Zehava savait autre chose sur les dragons. Bien que notoirement rusés, ils n’avaient jamais en tête qu’une chose à la fois. Celui-ci voulait s’accoupler. Son style de combat serait donc direct et brutal, dépourvu des artifices dont usaient les dragons après la période d’accouplement triennale. Des jours durant, lors des préliminaires – la danse du sable et la danse de la falaise, qui attirait les femelles à lui –, il avait baigné dans les effluves de son propre désir. Il était drogué désormais et son esprit combatif serait affaibli, car son seul but était de féconder ses femelles, ce qui le rendait à la fois plus dangereux et plus vulnérable.

Bien que Zehava soit conscient du danger représenté par ces griffes et ces crocs, il se réjouissait à l’avance de son dixième triomphe. Il allait mater ce seigneur des dragons et il y prendrait un grand plaisir.

 

À cinquante mesures de là, dans une Forteresse creusée à même le roc par les ancêtres de Zehava, la princesse Milar tenait compagnie à sa sœur Andrade dans le solarium. Elles observaient un moment de silence : l’entrée d’une servante portant un plateau chargé de fruits et de boissons fraîches avait interrompu une discussion orageuse entre les sœurs jumelles au sujet du prince Rohan.

Lorsque la domestique eut quitté les lieux sur une courbette, Dame Andrade rejeta sa longue tresse blonde sur ses épaules et adressa un regard furieux à sa sœur.

— Cesse d’ennuyer ce garçon ! Zehava est incapable de comprendre ce qui se trame à la cour de Roelstra. Rohan, lui, le sera !

— Prendrais-tu mon mari pour un imbécile ? répondit sèchement Milar.

— Garde tes grands airs, Milar. C’est un soldat brillant et un excellent homme, mais si tu penses que le conflit à venir se réglera par le fer, détrompe-toi. Le Démon des Tempêtes seul sait ce que Roelstra prépare et ce n’est pas une armée qui pourra trancher cela. (Elle se pencha pour attraper une grappe de raisin dans un bol et inspecta d’un œil critique leur éclat rouge sombre.) Tu crois que ta principauté est trop florissante et trop puissante pour être menacée. Mais le haut prince est parfaitement incapable de supporter quiconque plus riche que lui. Et Zehava n’est pas très discret au sujet de sa propre fortune. J’ai eu vent du présent d’anniversaire qu’il avait envoyé à Roelstra.

— C’était parfaitement en accord avec…

— Avec la vanité de Zehava ! Deux chevaux, quatre même, joliment harnachés, voilà qui aurait été parfait. Mais vingt ! Et entièrement caparaçonnés d’argent ! Il fait étalage de sa richesse, Milar, et c’est dangereux… Comme ce stupide dragon qu’il chasse aujourd’hui. Il a déjà tué neuf de ces monstres, qu’a-t-il besoin d’un dixième ?

La princesse Milar afficha une expression qui avait déjà fait trembler plus d’un puissant Seigneur. Malgré cette froideur hautaine, son visage n’en conservait pas moins une grande beauté.

— C’est son devoir de débarrasser le Désert des dragons. C’est aussi une démonstration de sa ruse et de sa vaillance, deux qualités qui importent en temps de guerre. C’est de la politique.

— C’est de la stupidité. Il aurait mieux fait d’envoyer Rohan tuer ce dragon, pour que ce soit la ruse et la force de son héritier que l’on reconnaisse.

Andrade mit un grain de raisin dans sa bouche, fendit la peau avec ses dents, aspira les chairs douceâtres, avant de recracher les restes dans un bol d’argent disposé à cet effet.

— Rohan n’a pas le cœur à combattre des dragons, avoua tristement Milar.

— Mais c’est un véritable guerrier, et du cœur, il en a bien assez, fit remarquer Andrade. Endosser l’uniforme d’un simple soldat dans la dernière campagne contre les Merida, alors que tu lui avais interdit de quitter la Forteresse…

— Ce n’est pas son courage qui pose problème. Mais tu sais qu’il passe trop de temps plongé dans ses livres ou à discuter avec les personnes les plus improbables. Avant, je le défendais, mais maintenant je commence à penser que Zehava a raison. Rohan devrait apprendre à régner comme ses ancêtres.

— Voilà précisément ce qu’il n’a pas besoin d’apprendre ! Fonder une principauté est le travail d’un soldat et Zehava s’en est fort bien acquitté. Il a consolidé ce qu’avait commencé à bâtir son grand-père, fortifié ce que son père avait arraché aux Merida et agrandi le tout grâce à ses propres efforts. En vérité, dit Andrade d’un air pensif, on ne peut pas le blâmer de vouloir s’en glorifier. Il a accompli des miracles, tout particulièrement contre les Merida.

— Si j’avais besoin d’une leçon d’histoire, je ferais mander mon barde, répondit Milar d’un ton cassant.

Andrade ne tint pas compte de la remarque.

— Le problème de Zehava, c’est qu’il n’a plus rien à faire. Il passe son temps à dilapider son argent pour toi et Tobin et pour ce tas de cailloux sur lequel nous nous tenons… et à tuer des dragons. Crois-moi, ma chère sœur, Roelstra a bien de quoi s’occuper l’esprit et rien de ce qu’il manigance n’est fait pour vous plaire.

— Je ne vois pas…

— Comme d’habitude, l’interrompit Andrade. Laisse Rohan lire ses livres et parler avec les ambassadeurs… oui et même avec les serviteurs des ambassadeurs ! Il y apprendra plus que tout ce que Zehava pourra lui enseigner.

— Pourquoi ne retournes-tu pas à tes travaux dans ton fort moisi ? Et pourquoi ne laisses-tu pas les affaires du monde à ceux qui peuvent s’en charger ?

Andrade renifla d’un air dédaigneux et s’empara d’une autre grappe de bonne taille.

— Que crois-tu donc que je fasse dans mon fort moisi ? Du tricot ? Lorsque j’entraîne des garçons et des filles stupides à être de bons faradh’im, je les écoute. Et ce que j’entends ces derniers temps n’est pas agréable, Milar.

Elle se mit à compter sur ses longs doigts fins, tous ornés d’un anneau d’or ou d’argent serti d’une gemme différente. Les anneaux étaient liés par de fines chaînes qui couraient sur le dos de ses mains jusqu’aux bracelets qui indiquaient sa charge de Dame du Fort de la Déesse.

— Premièrement, Roelstra n’envisage pas de déclarer une guerre : les démonstrations de force de Zehava et son habileté à tuer les dragons ne servent donc à rien. Deuxièmement, le haut prince a disséminé des agents dans toutes les cours, y compris la tienne.

— Impossible ! s’exclama Milar d’un ton méprisant.

— Ton sommelier ne me dit rien qui vaille et je ne me fierais pas non plus à l’assistant du palefrenier. Et, troisièmement, le haut prince a dix-sept filles, dont certaines sont les héritières de feue la pauvre Lallante. Toutes seront à marier. Et où Roelstra leur trouvera-t-il de bons partis ? Je vais te le dire : dans les cours les plus importantes, même pour ses bâtardes.

La princesse se redressa sur son fauteuil de velours bleu.

— Veux-tu dire que l’on pourrait faire une proposition à Rohan ?

— Très bien ! s’exclama Andrade d’une voix pleine de sarcasme. Oui, on lui fera une proposition. Peux-tu imaginer meilleur parti que ton fils ? Il est riche, du sang le plus noble, il régnera sur cette terre désolée un jour ; ce qui ne constitue pas une recommandation en soi, mais suggère un certain pouvoir. Et il n’est pas si désagréable que ça à regarder.

— Mon fils est le plus beau jeune homme du continent ! s’insurgea Milar. Il est parfaitement superbe et je…

— Et parfaitement vierge ?

Milar haussa les épaules.

— Zehava dit que tu es capable de savoir si une femme est vierge rien qu’à sa démarche, mais je n’ai rien entendu de tel pour les garçons. Et puis quelle importance ? C’est l’épouse du prince qui doit arriver vierge dans le lit nuptial, pas le prince lui-même.

— Je voulais juste savoir si son cœur était pris. Il n’est pas du genre à écarter les cuisses de n’importe quelle femme juste pour le plaisir. Rohan est du genre sentimental, le pauvre. (Elle réfléchit un moment, puis soupira.) De toute manière, la proposition qu’on lui fera concernera l’une des princesses légitimes, parce qu’une bâtarde serait une insulte à votre maison, et…

— Mais c’est merveilleux ! (Les yeux bleus de Milar brillèrent sous l’or soyeux de sa chevelure.) Quel honneur… et quelle dot ! Il faut absolument que nous demandions le château de Feruche. Rohan ne pourrait avoir meilleure épouse qu’une fille du haut prince !

— Milar, réfléchis. Tu serais alliée à Roelstra par mariage…

— Mais justement ! Il n’oserait pas attaquer le mari de sa fille !

— Écoute-moi ! Rohan et sa princesse auront des fils qui un jour régneront sur le Désert. Quoi de plus naturel pour le petit-fils du haut prince que d’adjoindre ses territoires à ceux de son cher grand-père ?

— Jamais ! Le traité de Linse octroie le Désert à la famille de Zehava tant que « du sable naîtra le feu ».

— Très joli. Une citation, n’est-ce pas ? Mais le Désert appartiendra toujours à la famille de Zehava par Rohan. Il appartiendra aussi à Roelstra, par la fille qu’il donnera en mariage à Rohan. Le haut prince n’a que quarante-cinq ans cette année, Milar. Laisse-moi évoquer une vision pour toi.

La princesse écarquilla les yeux.

— Non ! Andrade, il ne faut pas ! Pas ici !

— Par de simples mots, ma sœur. Disons que Rohan se marie avec cette fille, quelle qu’elle soit. Je n’arrive jamais à me les rappeler toutes. Admettons qu’ils aient un enfant deux ans plus tard. Roelstra aura alors quarante-sept ans. Disons qu’il vive jusqu’à quatre-vingts ans. Ce n’est pas impossible. Son grand-père est mort à quatre-vingt-treize ans…

— Et son père à vingt-huit à peine.

— Âge pathétique. J’ai toujours eu des doutes sur cette bouteille de mauvais brandy qui était censée avoir causé sa mort. Mais où en étais-je ? Ah, oui ! Zehava a soixante ans cette année et n’est pas issu d’un clan connu pour sa longévité. Oh, ne me regarde pas avec ces yeux larmoyants, Milar. Il me fera sans doute mentir juste pour me contrarier et vivra jusqu’à cent trente-cinq ans. Mais imaginons que quelque chose lui arrive avant que ses petits-fils atteignent l’âge adulte. Rohan devient prince. Supposons également qu’il arrive quelque chose à Rohan ; et crois-moi, très chère, quand ses fils auront survécu à toutes leurs maladies infantiles, Rohan ne vaudra plus grand-chose. Cela nous laisse avec la princesse veuve, ses fils de dix ou douze hivers… et Roelstra robuste et vigoureux, plus jeune encore que Zehava l’est maintenant.

— C’est parfaitement ridicule ! s’exclama Milar, mais une ombre obscurcissait son regard.

— Si tu veux. Toujours par de simples mots, je t’évoque une autre vision. Rohan devient réellement inutile après avoir fait un ou deux fils à cette fille. Après l’avoir écarté et nommé Zehava tuteur des garçons jusqu’à leur majorité, Roelstra pourrait laisser ton mari mourir dans son lit, et faire tout de même ce qu’il veut dès que son petit-fils héritera.

Dame Andrade fit mine de s’intéresser aux raisins et attendit que sa jumelle assimile toutes les implications. En vérité, Andrade ignorait pourquoi elle perdait son temps avec sa charmante tête de linotte de sœur. Milar avait hérité de toute la beauté de la famille, laissant à Andrade l’esprit et l’énergie. Ce qui était délicatement doré chez Milar était roux chez Andrade. Les rages flamboyantes de Milar étaient bien connues et l’on attribuait le même caractère à Andrade, mais c’était toujours chez elle le fruit d’un long calcul. Milar était très heureuse d’être la femme d’un homme plutôt remarquable (en privé, Andrade reconnaissait à Zehava certaines qualités), la mère de ses enfants et l’intendante de sa Forteresse. Andrade ne se serait jamais contentée d’une telle vie. Elle aurait pu épouser un homme grâce auquel elle aurait dirigé de vastes étendues du continent, mais en qualité de Dame du Fort de la Déesse elle régnait indirectement sur bien plus de terres que Roelstra lui-même. Ses faradh’im, communément appelés les Tisseurs de lumière, étaient partout et par leur intermédiaire elle influençait ou régnait purement et simplement sur chaque prince et chaque Seigneur depuis les Eaux Sombres jusqu’aux Eaux du Levant.

C’était sans doute pour Rohan qu’elle se donnait tant de peine avec Milar, pensa-t-elle. Sa personnalité ne tenait d’aucun de ses deux parents… et elle ne devait rien non plus à celle d’Andrade, ce n’était donc pas elle-même qu’elle voyait sous une forme masculine. Il était unique et elle l’estimait pour cela. Milar vouait un amour sans bornes à ce garçon et Zehava l’aimait tout autant, bien qu’il soit incapable de le comprendre. Seule Andrade le comprenait et avait entrevu ce qu’il pouvait devenir.

— Je vois où tu veux en venir, Andri, dit lentement Milar. J’aurais préféré que tu me l’expliques clairement dès le début. Il faudra simplement que nous rejetions la proposition du haut prince lorsqu’elle se présentera.

Dame Andrade soupira.

— Comment ? interrogea-t-elle succinctement, se demandant si sa sœur était vraiment aussi idiote qu’elle le laissait croire parfois.

Le visage de la princesse, à peine marqué malgré presque trente années passées dans les rigueurs du Désert, se creusa de fines rides d’inquiétude.

— Un refus direct serait une terrible insulte ! Roelstra se jetterait sur nous comme un dragon sur un nouveau-né ! (Inquiète, elle garda un moment le silence, puis sourit.) Zehava gagnerait n’importe quelle bataille. Si Roelstra osait attaquer, il retournerait se terrer au château de la Faille après une défaite écrasante.

— Imbécile ! gronda Andrade, à bout de patience. N’as-tu donc rien entendu de ce que je t’ai dit ? N’as-tu pas écouté les points quatre, cinq et six ?

— Je n’ai pas écouté parce que tu ne m’en as pas parlé ! s’emporta Milar. Comment veux-tu que je prenne une décision si tu ne me donnes pas toutes les informations ?

— Désolée, marmonna Andrade. Très bien donc, quatre : le prince Chale d’Ossetia est entré dans le camp de Roelstra grâce à un accord de commerce qu’ils rendront public au Rialla cette année. Cinq, le Seigneur Daar des Côtes de Gilad a besoin d’une femme et réclame une princesse. Six, et pour les mêmes raisons : cette charogne de prince Vissarion de Grib est aussi du côté de Roelstra. Crois-tu sérieusement que Zehava puisse tenir contre tous ceux-là en plus des alliés que Roelstra reconnaît ouvertement ? Ils ont tous vu ce que Zehava et toi avez construit ici. Le Désert ne sera jamais un jardin, mais c’est quasiment le cas à certains endroits. Ce fort, le Radzyn de Chaynal, Tiglath, Tuath et le manoir de la Blanche Falaise ; tous les efforts des ancêtres de Zehava portent enfin leurs fruits. Ne crois-tu pas qu’ils aimeraient tous avoir une occasion de les piller ? Une insulte envers une des filles du haut prince leur donnerait une bonne raison de venger l’honneur de celui-ci, tout particulièrement si certains d’entre eux sont mariés ou fiancés à ses sœurs.

Elle s’arrêta, voyant à l’expression catastrophée de sa jumelle que Milar comprenait enfin la gravité de sa situation ou, plus exactement, celle de Rohan.

— Andri, dit-elle dans un souffle. Si tout cela est vrai, alors que pouvons-nous faire ? Je ne peux pas laisser Rohan épouser une des filles de Roelstra, ce serait allumer son bûcher ! Et si nous refusons…

— Oh, Rohan sera bien vite marié, dit Andrade, ayant amené sa sœur exactement là où elle le voulait. J’ai justement la fille qu’il lui faut. Roelstra ne peut proposer le mariage à un homme déjà marié, n’est-ce pas ?

La princesse s’adossa dans son fauteuil.

— Est-ce qu’elle est jolie ? demanda-t-elle d’un air morne. Comment est sa famille ?

— Elle est très belle, la rassura Andrade, et très bien née. Mais même si elle était laide comme une dragonne et que sa mère était une putain, elle serait tout de même parfaite pour Rohan. (Andrade jeta dans un bol la tige dépouillée de ses raisins et sourit.) Ma chère Milar, cette fille a une tête.

 

La chaleur de la mi-journée était étouffante. Le Seigneur Chaynal observait son beau-père aux prises avec le dragon, essuyant son front trempé de sueur et se demandant si cela allait durer encore longtemps. Du sang suintait d’estafilades dans le cuir doré du monstre et une de ses ailes portait une longue entaille. À en voir les soubresauts, un nerf avait dû être touché également. Le dragon grondait de rage et Zehava se jouait de lui. Mais il mettait trop de temps à vaincre et Chay commençait à s’inquiéter.

Les autres cavaliers s’agitaient, eux aussi. Ils restaient en formation semi-circulaire, n’ayant reculé qu’un petit peu lorsque le dragon s’était élancé de son perchoir pour attaquer Zehava sur le sable, à l’entrée du canyon. C’était à Chaynal de décider de charger ou non et il avait reçu l’ordre de ne pas le faire, à moins de ne pas avoir d’autre choix. Les hommes et les femmes présents s’étaient entraînés contre des dragons plus faibles, car Zehava était un prince généreux et il aimait que chacun revienne avec une dent ou une griffe comme souvenir en attendant les prochaines chasses. Mais seul le prince lui-même avait le droit de tuer des seigneurs en rut comme celui-ci et nul ne devait intervenir sans une excellente raison.

Chay commença à s’agiter, rêvant à la fraîcheur des vents marins de Fort Radzyn. L’air tourbillonnait autour de lui à chaque coup d’ailes rageur du dragon, mais la chaleur aspirait sa sueur, l’asséchant aussitôt sur sa peau, ne laissant à la brise aucune chance de le rafraîchir. Il cligna des yeux et jeta un regard vers le canyon où un soleil implacable se réverbérait sur les rochers, puis il se détourna, fermant les paupières le temps de quelques battements de cœur pour atténuer l’éclat douloureux de la lumière. Changeant de position sur sa selle, il sentit son malaise passer à son cheval. Les oreilles surmontées d’une touffe de poils argentés de l’animal étaient rabattues et des frissons parcouraient ses muscles soyeux sous sa robe noire luisante.

— Patience, Akkal, murmura Chay. Il sait ce qu’il fait.

Ou, du moins, Chay l’espérait. Cela faisait longtemps que le dragon avait choisi son terrain et que Zehava avait versé le premier sang. Les mouvements du prince étaient plus lents et les sauts de son grand cheval de guerre se faisaient plus lourds. Il semblait à Chay que les deux vieux guerriers, le dragon et le prince, étaient désormais à égalité.

Le dragon rugit et tenta de mordre Zehava. Son cheval parvint de justesse à le mettre hors de portée. Des pierres roulèrent dans les cavernes du canyon et les plaintes des femelles impatientes se muèrent en gémissements. Chacune d’elle était en sécurité, nerveuse et avide de se retrouver seule avec le compagnon qu’elle avait choisi, réclamant plaintivement sa présence.

Akkal frémit de nouveau et Chay flatta l’encolure de son cheval. Afin d’oublier son inquiétude grandissante pour Zehava qu’il voyait esquiver de justesse les coups de griffes et les morsures, Chay se mit à calculer combien de femelles mourraient dans les cavernes sans avoir été fécondées et combien d’œufs resteraient stériles à la mort de ce dragon. Quinze femelles, peut-être, avec chacune une vingtaine d’œufs, desquels cinq ou six petits au mieux survivraient pour prendre leur envol. Si l’on multipliait ce nombre par les neuf autres seigneurs que Zehava avait tués en rut, plus leurs femelles, le résultat était stupéfiant. Pourtant il y avait toujours plus de dragons. Tous les trois étés le Désert donnait naissance à des centaines de dragonnets qui survolaient les principautés en ravageant les cultures et les troupeaux. Tuer les seigneurs en rut était le meilleur moyen de réduire leur population, car les femelles délaissées et leurs œufs stériles étaient perdus, eux aussi. Mais cette solution ne représentait qu’un pis-aller. Il y avait toujours plus de dragons.

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