Promesse de gorille

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Mais qu'est-ce qui a poussé Romain, le jumeau de Léa, à quitter la maison, le Gabon, le soir même de son succès au baccalauréat ? Ainsi commence le road movie du jeune gabonais, long voyage, très tôt initiatique, qui l'amènera au Congo et hors de l'Afrique. Sur le bord de la route et par l'intermédiaire du garçon, nous nous associons à la quête du père et de soi-même.
Publié le : dimanche 1 septembre 2013
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EAN13 : 9782336323145
Nombre de pages : 273
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Bernard N’Kaloulou

PROMESSE DE GORILLE

Ecrire l’Afrique
Ecrire l’Afrique

Roman

L’ armattan










































© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ01040Ȭ3
EAN : 9782343010403






Promesse de gorille

Écrire l’Afrique
Collection dirigée par Denis Pryen

Romans, récits, témoignages littéraires et sociologiques, cette collection
reflète les multiples aspects du quotidien des Africains.

Dernières parutions

Ano NIANZOU,Sous les bombes de Char-kozy, 2013.
Francine NGOIBOUM,Fleur brisée, 2013.
Lang Fafa DAMPHA,African Aliens, 2013.
Claude-Ernest NDALLA,Le Gourou. Une imposture congolaise, 2013.
Salvator NAHIMANA, Angélique Gisèle Nshimirimana. Mon homme m’aurait
mangée toute crue. Edition bilingue kirundi-français, 2013.
Aboubacar LANKOANDE,La palabre des Calaos, 2013.
Christian ROCHE,Amaï. Amour et rébellion en Casamance, 2013.
Giovanni MELEDJE,Scandales d’amour, 2013.
Maxime OUARO,Boro, 2013.
Martin KAPTOUOM,Promesse africaine. Parole d’immigré, 2013.
Sidi ZAKARI,Un élu du peuple, 2013
Géraldine Ida BAKIMAPOUNDZA,Le retour en France des expatriés. De
Conakry à Paris, 2013.
José THISUNGU,Les chantiers intimes, 2013.
Djibril SALAM,Au bonheur des damnés, 2013.
Denis BOMBA-NKOLO,Le rêve du Pygmée Oyoa-Baka, 2013.
Jema DAZOABASILA,Bons vents, 2012.
Fweley DIANGITUKWA,Notre vie est un mystère. Cette chambre-là May,
2012.
Cyriaque MUHAWENAYO,La guerre des nez au Burundi. Je l’ai vue et
vécue, 2012.
Élie MAVOUNGOU,Incertitudes, 2013.
Serge FINIA Buassa,Une semaine mémorable. Qui a tué Laurent-Désiré
Kabila ?, 2012.
Isabelle JOURDAN,C’est comme ça, à Ouaga…, 2012.
Valentin DIBAKEMENAMUZEMBE,Les démons des rives. Ces maîtres qui
corrompent, 2012.
Corinne N’GUESSAN,Les vierges folles, 2012.
Maurice HASLE,Un seul pied ne trace pas le sentier, 2012.
Laurence RANDALL,La production littéraire camerounaise, 2012.
Arnold NGUIMBI,Pascaline, dans les flots de la chute, 2012.
Marilaure GARCIAMAHE,Le mythe de l’enfant fondateur, 2012.
FACINET,Kiridi, 2012.
Rachel KAMANOUATSATITO,Mirages de migrants, 2012.

Bernard N’Kaloulou

Promesse de gorille

roman






















L’Harmattan

Du même auteur :

Dynamique paysanne et développement rural au Congo,
Ed. L’Harmattan, 1984
Nkengue, la belle et le diable. Contes du Congo,
Ed. L’Harmattan, 2006
Le lièvre et le caméléon. Contes du Congo,
Ed. L’Harmattan, 2006
Le verger de N’go le léopard. Contes du Congo,
Ed. L’Harmattan, 2008
La Ronde des Polygames,
Ed. L’Harmattan, 2010







À mes fils Youri et Dimitri
À ma compagne Chris



À mes amis qui m’ont aidé
Hélène, Annie, Arlette et Loïc.

Ta tiare solaire à coups de crosse enfoncée jusqu’au cou
ils l’ont transformée en carcan ; ta croyance
ils l’ont crevée aux yeux ; prostituée, ta face pudique ;
emmuselée, hurlant qu’elle était gutturale,
ta voix, qui parlait dans le silence des ombres.
Afrique,
Ne tremble pas
Les jours oubliés qui cheminent toujours
Les choses cachées remonteront la pente des musiques endormies.

Aimé Césaire, Ferrements et autres poèmes, Point Seuil 2008.

LE DÉPART

Pour la première fois depuis son escapade – un coup de folie ? –, il
consulta l’heure à son poignet et s’écria : « Ce n’est pas vrai ! ».
Il était 9 heures passées de quelques minutes.
Anxieusement, il s’était mis à considérer sa propre silhouette. Elle
avait bien son allure, à lui, Romain Bansimba. Son père, Ngando,
homme d’affaires, était connu de tout le monde, y compris du
Président de la République que le garçon croyait infaillible. Normal.
Du haut de ses dixȬhuit ans, il n’avait connu qu’un président. Cet
homme à poigne qui régnait sans partage sur le Gabon était forcéȬ
ment sorti de la cuisse de Jupiter : un génie, croyaitȬil. Certainement,
régiraitȬil les destinées du pays encore et encore, quand, lui Romain
Bansimba aurait atteint la fleur de l’âge et après sa mort ! En Afrique,
un président de la république ne meurt jamais. Il existe partout, vit et
s’incarne dans tout : les aérodromes, les lycées, les boulevards…
portent son nom. Plus tard, son fils est là pour maintenir et entretenir
la chaîne de l’éternité.
Sa conscience se ranimait donc au fond de son cœur. Et voici qu’il
réalisait qu’il venait de parcourir la brousse équatoriale pendant huit
heures d’affilée, empruntant parfois les pistes des grumiers, mais
davantage celles des éléphants ou des buffles.
Il frémit à l’idée qu’il aurait pu faire une mauvaise rencontre.
« Comme j’ai de la chance ! », soupiraȬtȬil. En vérité, malgré son
agnosticisme affiché, il venait d’avouer une prière : « Dieu merci ! ».
Comment se faisaitȬil que quelqu’un de chanceux comme lui se fût
trouvé là, au beau milieu de la forêt vierge ? Pour quel projet ?

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Toutefois, court fut son temps d’interrogation car l’invisible
commença à s’animer. Il eut un soubresaut en voyant bouger, si près,
quelque chose. En effet, à quelques mètres seulement de l’endroit où
il s’était posté, dans un bruissement des feuilles mortes, une famille
de potamochères au groin verruqueux grumelait, tandis que surȬ
gissaient de la canopée des hurlements de primates provoquant la
réplique immédiate de mille chants d’oiseaux. Une énorme clameur
avait empli l’air. Des criailleries d’oiseaux résonnaient comme des
appels de trompettes et fusaient dans tous les azimuts
Au sol, on entendait des craquements partout. Une rumeur
d’épouvante monta sous la voûte de la forêt. Sans doute étaientȬce
des cris de mandrills apeurés ou dérangés, suivis des feulements
rauques d’une panthère. La forêt s’était enfin réveillée.
Le jeune homme avait des frissons, qui le secouaient comme un
jeune arbre, prêt de se rompre : il avait peur. Autour de lui et pendant
une fraction de seconde, il crut même percevoir quelques échos de
voix humaines. Des ombres s’agitaient sous les souffles du vent qui
les mélangeait, se fondant entre elles pour s’évanouir, plus tard, dans
l’ombre des feuillages.
La jungle équatoriale ne se nourritȬelle pas des plus folles
légendes ? Ne ditȬon pas, par exemple, que la vaste forêt est hantée
par des revenants ? Il avait le sentiment que quelqu’un le regardait, le
guettait comme du gibier, qu’il en était un, qu’on en voulait à sa
peau, à son sang, à sa vie. L’invisible s’animait et tout ceci le comblait
d’épouvante.
De mauvais augure, tout ça ?
Lui Romain Bansimba, enfant de la ville, qui ne s’était jamais avenȬ
turé en milieu forestier, resta un moment immobile, parfaitement
immobile, se sentant étouffer, envahi par une angoisse sans nom.
Il lui fallait coûte que coûte quitter cet endroit pour se trouver une
clairière et poursuivre son équipée sur terrain vague. Tel un impala
anxieux ayant miraculeusement échappé aux crocs d’un guépard, le
jeune homme détala prestement, tête baissée dans cet environnement
à la végétation et aux lianes enchevêtrées à hauteur de pygmée et aux
feuilles sèches craquant sous ses pieds. Son appréhension était semȬ
blable à celle de ses ancêtres qui redoutaient de voir l’action et la

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présence de mauvais esprits partout dès l’instant où ils se
retrouvaient seuls : il fallait absolument la protection du groupe.
Peu après, il se trouva au bord d’une grande rivière où déjà le
sable humide et blanc crissait sous ses pas, malade de peur, tousȬ
sotant et haletant tel un fumeur chronique, convaincu de l’avoir
échappé belle.
Mais à quoi ?
Dans sa course folle, le garçon venait de perdre ses papiers
d’identité.
Que faire ?
Pas question de retourner sur ses pas pour tenter de les retrouver.
Suant la peur par tous les pores de sa peau, il décida de les abanȬ
donner là, dans la forêt, à seulement quelques centaines de mètres.
Son cœur battait, ses tempes bourdonnaient.
Advienne que pourra !
Pour l’instant, il était tout heureux de se trouver là, sur cette grève
aux galets blancs qu’une lame d’eau bien fraîche et pure venait lécher
régulièrement avec un bruit léger. Une brise câline lui caressait la
tête. Il était bien.
À cet endroit, la rivière était assez tourmentée, un petit torrent,
auraitȬon dit, même si ses eaux demeuraient sans violence. Elle
sautait, gambadait et brillait des éclats du soleil. L’eau coulait
toujours limpide et musicale. Le garçon s’y était abreuvé un bon
moment comme s’il avait emprunté sa panse à l’hippopotame.
Boire et boire. Il n’y avait que cela à faire. Parti précipitamment de
Franceville, il n’avait pas pensé prendre le moindre coupeȬfaim.
Comme à l’abri de toute mauvaise surprise, ici, il pouvait
s’abandonner à la beauté qui l’entourait, contemplant le jardin
primitif de l’Afrique. L’océan vert déployait tous ses charmes.
Comme cette Afrique était belle ! Mais d’une beauté envoûtante qui
vous étreint au plus profond de vousȬmême. Le garçon avait le
souffle coupé. Jamais il n’avait eu pareille occasion de s’en nourrir.
De quoi rester des heures dans la contemplation de ce premier jardin
du monde.
La matinée était avancée et le ciel, maintenant, à peu près
découvert. Seuls les oiseaux et le vent troublaient le silence.

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Il fallait bien sortir de sa contemplation et repartir, marcher et
marcher encore jusqu’à la frontière congolaise. Mais Romain
Bansimba sentait ses jambes s’alourdir quand elles ne décidaient pas
de le trahir. Il était fatigué.
Un court instant, il en vint même à se demander pourquoi il faisait
tout cela. En tout cas, il se sentit envahi par le découragement, il
n’était plus très sûr de vouloir aller au bout de ce qu’il s’était toujours
juré de faire.
Il s’était assis le temps de se réconcilier avec ses porteurs de
toujours, ses jambes, s’était allongé sur la grève, puis, avait fermé les
yeux. Les senteurs de la forêt flottaient dans l’air. Et voici que les
souvenirs arrivaient, vague par vague, pour submerger sa pensée.
Mais que s’étaitȬil réellement passé ?
Dix heures auparavant, il fêtait son baccalauréat avec ses amis et
Léa Banzouzi sa sœur jumelle, tous lauréats de l’année.
La journée s’annonçait exceptionnelle même si une éclipse était
venue quelque peu la perturber. Prévue pour 10 heures précises, la
proclamation des résultats du baccalauréat au Lycée Omar Bongo de
Franceville avait été repoussée à plus tard, probablement autour de
12 heures.
Pour quel motif ?
Mystère.
PeutȬêtre à cause de l’éclipse de soleil d’une durée inhabituelle qui
tenait toute l’Afrique Centrale en haleine. En effet, commencée à
9 h 45, elle se poursuivait encore à 11 heures. C’était une éclipse totale
dans laquelle l’astre solaire avait disparu complètement. Même le
jour, comme effarouché, dut battre en retraite.
On dit que les ancêtres bantous arrêtaient net toute activité face à
ce qu’ils croyaient être une scène de ménage du plus vieux couple du
monde : le soleil, le mari, et la lune, l’épouse. Cet étalage de leur vie
privée, ils le redoutaient plus que tout. De leur avis, il n’était pas sans
conséquence sur les humains, soupçonnant de mettre sens dessus
dessous les têtes et les cœurs et d’obscurcir bien des destins.
ème
Mais en ce début du 3 millénaire, que pouvaitȬon craindre
encore d’un phénomène aussi naturel, somme toute, scientifiquement
bien élucidé, puisqu’il s’agit, tout simplement, d’une disparition d’un

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astre produite par l’interposition d’un corps entre cet astre et l’œil de
l’observateur ?
Pourtant, attendant la fin de l’éclipse et s’en émouvant au fin fond
de la grande forêt équatoriale, le coupeur d’Okoumé – arbre
gigantesque qui peut atteindre jusqu’à cinquante mètres de hauteur,
une des grandes ressources du Gabon – s’était figé avant de faire
trébucher l’arbre pluricentenaire. À Franceville, devant les grilles du
lycée, parents et élèves de terminale, impatients de connaître les
résultats, s’étaient interrogés sur l’opportunité même de leur
publication comme si les jeux n’étaient pas déjà faits.
Il y avait dans cette réaction collective la preuve que les hommes
reçoivent toujours de ceux qui les ont précédés leurs joies et leurs
angoisses, qu’elles soient fondées ou non. Fondamentalement, de tout
temps, l’Homme est le même, habité et conduit par le rationnel et
l’irrationnel. Au plan intellectuel et moral, nous dépendons fondaȬ
mentalement de ce que nos ancêtres ont été.
Cependant, de même qu’au cours d’une « prise de bec » dans un
couple, un bon mari bantou se fait respecter, de même en fin de
matinée, M. Soleil s’était résolu à corriger l’infidèle Lune à qui il
administra une bonne raclée. Évidemment, tout le monde objecterait
que : « C’est la faute à Vénus ! C’est la faute à Vénus ! ». Cet astre a,
en effet, un peu trop tendance à s’approcher de l’épouse de Soleil,
même si tout le monde est conscient du fait que Mme Lune a toujours
eu des cuisses hospitalières.
Toujours estȬil que Soleil l’avait projetée loin du logis conjugal, au
firmament, où elle pleure encore aujourd’hui – comme l’attestent ses
pleurs sous la forme de taches noires –, méditant sur cet adage
bantou :
« Ce n’est que lorsqu’une femme va vers un autre mari qu’elle reconnaît
que le premier était bon ».
De nouveau, le soleil triomphait de tous ses éclats. Comme par
enchantement, un long moment désertés, les abords des grilles du
lycée avaient été réinvestis par les candidats au baccalauréat et autres
badauds, dans les transes, en attendant la proclamation des résultats.
Beaucoup de parents s’étaient aussi déplacés et piaffaient d’imȬ
patience. Comme au spectacle où on est à l’affût d’une célébrité, la
foule, bruyante, guettait tout mouvement venant de l’autre côté des
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grilles. Si l’angoisse des élèves se lisait sur leur visage, elle était aussi
palpable chez les parents. La foule retenait sa respiration, morte
d’inquiétude.
Midi était venu. Et voici que Monsieur Mamboungou, le proviseur
du lycée, s’approchait de la grille, une liasse de feuilles blanches
frémissant dans sa main droite.
Tumulte général. Puis le silence s’établit. Lançant un regard
rassurant à l’assistance, d’une voix solennelle, il énonça alors, option
par option, les noms des heureux lauréats, tandis que le cœur des
présents battait la chamade.
Bansimba et sa sœur jumelle, élèves méritants, étaient aussi venus,
attendant le verdict. Tous deux furent très rapidement fixés sur leur
sort. Le peu de noms commençant par la première lettre de l’alphabet
permit à Monsieur le Proviseur d’arriver presque aussitôt à la
seconde.
L’aînée, Léa Banzouzi, élève de terminale L venait de décrocher
son sésame avec mention bien. Elle était radieuse et pleine d’espéȬ
rance. Quant à son cadet, Romain Bansimba de la section scientifique,
il triomphait, auréolé de la mention très bien.
Léa Banzouzi se précipita sur son frère, l’emprisonna dans ses bras
et ils s’embrassèrent, transfigurés par le bonheur de leur réussite.
Ils réagissaient comme tous les jumeaux bantous élevés dans une
relation fusionnelle, complices l’un de l’autre et s’assistant dans les
moindres parcelles de leur vie commune, cultivant et entretenant une
même espérance…
Romain Bansimba faisait l’unanimité auprès de ses enseignants
qui le considéraient comme un élève sérieux et brillant. Qui plus est,
il était poli, droit et honnête : c’était leur fierté.
Pourtant, un petit bémol venait tempérer cette vision. Presque
toujours, cette appréciation générale élogieuse était accompagnée
d’une petite remarque. Visiblement, ses juges restaient un peu sur
leur faim : « élève trop discret » ou « participation souhaitée » ou
encore « un peu plus de réactivité serait salutaire pour vousȬmême et
pour votre classe ».
En somme, ses enseignants auraient voulu en faire quelqu’un de
plus sociable – à leur goût – et surtout le moteur de la classe. Aussi le
pressaientȬils de modifier son comportement et sa vie.
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La demande de changement d’attitude provenait aussi de son
entourage, des plus proches, qui auraient voulu le voir moins taiseux,
et avec un brin de sourire et d’humour : bref, qu’il prenne la vie avec
un peu moins de sérieux.
Parfois cependant, certains jugements à l’emporteȬpièce formulés à
son encontre le chagrinaient, par exemple, lorsque son professeur de
français le somma assez vertement :
« Sortez un peu de votre égocentrisme ! »
On ignore bien souvent que la véritable personnalité a bien peu de
rapport avec ce que perçoivent de l’individu les yeux de son enȬ
tourage.
Malheureux sur le coup, il pensa à cette sagesse bantoue :
« Même si les paroles n’ont pas de dents, elles peuvent briser en
morceaux le cœur d’un homme ».
Évidemment, ce genre de jugementȬcouperet le plongeait dans de
grandes réflexions.
Romain Bansimba n’y était pas insensible. Arrivant à la conclusion
qu’il gênait tout le monde, il se jura à maintes reprises de changer.
Mais ne lui demandaitȬon pas de devenir quelqu’un d’autre que luiȬ
même ?
Impossible entreprise, car comme à son ombre, on reste attaché à
son enfance, à son histoire et personne n’en guérit, se disaitȬil.
« Personne ne peut changer son histoire ni celle de son clan », se répétaitȬil,
citant le proverbe bantou. AuraitȬil fallu s’ouvrir, en parler à
quelqu’un ? s’interrogeaitȬil souvent, en se référant à l’enseignement
des ancêtres.
En tout cas, le temps n’affaiblissait pas la barrière qui existait entre
lui et tous ceux qui lui faisaient la leçon.
On ne se réforme pas du jour au lendemain.
Puis ses souvenirs revenaient sur le baccalauréat et l’ambiance, son
corollaire. Il revoyait les lauréats se féliciter et se pourchasser pour
des embrassades à n’en pas finir ; il les voyait rire et gémir de joie et
de bonheur.
Certains parents s’y mirent également, empreints d’une jubilation
contagieuse, en se remémorant tout le parcours réussi du cycle
secondaire de leurs enfants. Une joie orgueilleuse éclairait leur

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visage, tandis que les recalés repartaient la tête basse, comme si le ciel
leur était tombé dessus.
Le père Ngando était aussi venu aux résultats. Rassuré et heureux,
il avait promis devant témoin et lancé avec fierté :
« Mes enfants, ce soir on va fêter ça, invitez qui vous voulez ! ».
Et il était parti préparer le terrain.
Le soir venu, une vingtaine de jeunes lauréats se pressaient au
domicile de l’homme d’affaires gabonais. La fête fut grandiose et les
réjouissances gargantuesques.
Puis, autour de minuit, cet appel lointain venu du Congo et ce fut
le départ. Romain Bansimba comme poussé par une force irrésistible,
prit la clé des champs en empruntant la route de Moanda dans l’unique
but de rejoindre le Congo par Mbinda à plus de cent kilomètres de
Franceville.
Revenu à la réalité, le garçon se sentit envahi par une angoisse
sans nom. FallaitȬil y penser dès à présent ? Il ne voulait pas se laisser
aller à des pensées pareilles, et pourtant, il ne parvenait pas à les
chasser tout à fait. Non, il n’était pas loin de la maison et y penser
c’était se contraindre à y retourner. Voilà tout ! Un coup de tête ne se
raisonne pas forcément, du moins pas tout de suite. Il était parti de
chez lui, c’était comme ça, point. Il se leva brusquement, comme pour
repousser ainsi les souvenirs fugitifs. Sa solitude ne donna que plus
de prix à son ambition. Il se frotta les yeux, et se reprit à considérer
attentivement la rivière. C’est alors qu’une carte du Gabon lui
apparut en imagination. Elle était comme étalée sur toute la surface
de l’eau.
Il se trouvait devant la rivière Lébombi, affluent du fleuve
Ogooué. Il était donc non loin de Mbinda et avait déjà parcouru une
quarantaine de kilomètres depuis Franceville. PeutȬêtre s’étaitȬil un
peu éloigné de la route.
Son visage s’éclaira, avant de s’entendre murmurer : « À cette
allure, Romain, demain en fin de matinée, tu seras au Congo »,
s’encourageaȬtȬil ainsi, joyeux, en soliloquant.
Ce disant, il passa la rivière à gué, avec de l’eau jusqu’aux genoux,
plongea dans l’ombre de la forêt. Il décida de marcher parallèlement
à la rivière Lébombi pour parvenir ainsi au sud de Bakoumba,
dernière localité gabonaise, avant la ville minière de Mbinda, en
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territoire congolais, ville quasi frontalière. Ensuite, avec le train de la
COMILOG, il parviendrait à Mont Bélo, sur le CongoȬOcéan, pour un
train le conduisant directement à Brazzaville ; le terme qu’il s’était
fixé pour son voyage.
Le sourire revenu et l’inquiétude presque estompée, ragaillardi et
porté allégrement par ses jambes, il s’enfonça dans la brousse
inextricable où chaque mètre à franchir est un véritable parcours du
combattant, très loin d’un milieu sillonné de nombreux petits
chemins où il fait bon se promener.
Chaque minute, chaque heure, il avançait sans voir le bout, mais
marchait, marchait, pressant le pas chaque fois qu’il pensait à ce Père
du Congo, qui l’attendait… peutȬêtre.
Il évitait toujours soigneusement d’emprunter la grande route
craignant qu’un avis de recherche ne fût déjà lancé à son encontre.
Forcément, son père et son oncle respectivement personnage influent
et officier de police ne resteraient pas les bras croisés.
18 heures allaient sonner. Le crépuscule arriva brusquement, les
derniers rayons du soleil accrochaient au feuillage des reflets d’un
vert phosphorescent. L’atmosphère de la forêt commençait à
changer : tourterelles et pigeons verts arrêtèrent peu à peu de
caracouler, pintades et perdrix de cacaber, corbeaux et corneilles de
grailler, perroquets et éperviers de piailler, charognards et hocheȬ
queues de lancer leurs cris larmoyants.
Des couroucous se fondirent dans les cimes des arbres pour
échapper ainsi à l’attention de leurs ennemis ; des nuées de moineaux
rentrèrent en rangs serrés au gîte, se coulant incognito dans les
feuillages, tandis que les merles métalliques à oreilles bleues jetaient
leur dernier cri sonore et perçant dans le soir au milieu d’un grand
bruissement affairé.
Puis, de distance en distance, la forêt se tut. Soudain, elle fut dans
sa totalité plongée dans un silence de mort.
Un duvet de brouillard laiteux, toujours plus épais, commença à
revêtir les cimes des arbres et à s’insinuer peu à peu dans le sousȬ
bois.
À l’ouest, les masses nuageuses formaient un berceau pour le
soleil couchant qui déjà teintait de pourpre la voûte céleste, de
l’horizon au zénith. Le crépuscule fut court ; la nuit vint donc plus tôt
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que d’habitude et se déploya, épaisse, odorante, envoûtante. Il était à
peine 18 h 30 quand le ciel, criblé d’astres, s’illumina d’un
fourmillement de constellations et sous les arbres clignotaient les
premiers vers luisants.
C’était la première nuit que Bansimba passait dans la brousse
équatoriale. La brise nocturne embaumait l’air de multiples parfums.
Le jeune homme avait préparé une couchette faite de brindilles et de
feuilles, comme un gorille improvisant la sienne. Puis il s’y étala de
tout son long étendant les bras et les jambes. Il tombait de fatigue.
Cependant, dans ce milieu grouillant de vies sauvages, il était décidé
à ne dormir que d’un seul œil, tous les sens aux aguets.
Sous les arbres, l’obscurité était d’un noir d’encre, animée par un
concert ininterrompu de grillons et de roussettes. De temps en temps
cependant, un signe de la civilisation venait l’alerter. C’étaient les
ronronnements d’un véhicule qui passait làȬbas sur la route de KoulaȬ
Moutou et qui mouraient peu à peu, tandis que résonnaient dans le
lointain les toussotements lancinants d’un tamȬtam enroué sous des
mains nerveuses, signalant une fête traditionnelle ou tout simplement
la sonnerie du téléphone africain. Le jeune homme eut ainsi le
sentiment de n’être pas tout à fait coupé du monde extérieur.
Au milieu de la nuit et, ce malgré la fatigue, Romain Bansimba,
envahi par l’haleine de la forêt, ne dormait toujours pas. Un nombre
incalculable de pensées prenaient naissance dans son esprit, se
développaient sans aboutir, se croisaient et s’entrecroisaient, s’emmêȬ
laient dans sa tête comme des fils inutiles sur un métier.
Sa tête bourdonnait.
Puis, voici qu’autour de 2 heures du matin, ce méliȬmélo accoucha
d’une pensée assez précise. C’était sa sœur qui s’invita la première,
prouvant une fois de plus qu’ils étaient l’un et l’autre comme les
doigts de la main.
Un frisson parcourut ses veines à l’idée qu’il lui avait, sans doute,
gâché ses vacances et ses espérances. « Ma pauvre sœur, ditȬil, je ne
voulais pas te faire de la peine. Ne fallaitȬil pas regarder la vérité en
face et agir en personne responsable ? ».
Le garçon ferma les yeux, il essayait de repousser l’image de Léa
comme s’il ne pouvait pas supporter de la voir en imagination ainsi

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face à face. Il faillit y parvenir quand la lettre écrite avant son départ
s’incrusta dans son esprit. Il se la rappela :
Franceville, 29 juin 2…
Léa, ma sœur adorée,
Au moment où tu liras cette lettre, je serai déjà loin. Je pars où tu sais et
j’ai le cœur serré parce que tu n’es pas avec moi.
T’en souviensȬtu ?
Ce père dont nous ignorons l’existence, duquel cependant nous sommes
ce que nous sommes, ce père que nous nous étions, toi et moi, juré de
retrouver et toucher, un jour.
Nous nous bercions d’infinis regrets car nous manquions de sa présence
affective et sécurisante. Malgré tout, nous lui avions toujours pardonné. Qui
sait ! PeutȬêtre n’ignoreȬtȬil pas notre existence et quelque part, dans ses
remords illimités, nous aimeȬtȬil ?
Ma sœur aimée, j’en ai assez de passer pour un éternel apatride. J’en ai
assez de me justifier, de justifier l’origine de mon nom comme si un
quelconque enfant pouvait choisir ses parents ou sa patrie.
Je n’ignore pas la tristesse dans laquelle te plonge mon acte. D’ailleurs,
d’aucuns parleront d’un acte d’enfant gâté, trop gâté. Il est vrai que je n’ai
jamais manqué de rien, notre mère nous aimant et notre père gabonais nous
protégeant et nous assurant de tout. Mais, comme tu sais, il nous a toujours
manqué l’essentiel : un vrai Père.
Léa, ne m’en veux pas et ne me pleure pas car je ne suis pas mort.
Je te donnerai de mes nouvelles dès que possible.
Autrement : « Pas de nouvelles, bonnes nouvelles ».
Romain qui t’adore.
Ces deux pages écrites et laissées à sa sœur lui procuraient un
immense soulagement. En effet, un souci lancinant hantait les
jumeaux : retrouver un jour leur père. Comme il ne fallait pas exposer
une fille, c’était à lui le garçon d’encourir les risques et d’accomplir
ainsi cette mission primordiale.
Peu après, vers 3 heures du matin, s’allongeant douillettement
dans sa couche improvisée, ses yeux se fermèrent d’euxȬmêmes et
Romain sombra dans le sommeil, glissant dans une série de rêves
agités.
Il se leva de bonne heure, réveillé par le vol lourd des bandes très
bruyantes de perroquets qui, arborant une multitude de nuances de
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rouge, incendiaient le feuillage de leur plumage, tandis que les
inséparables à tête rouge rangés en ligne sur la branche d’un acajou et
bien concentrés se lissaient les plumes aux premiers rayons du soleil.
La journée avait aussi commencé pour les coucous émeraude qui
volaient adroitement entre les branches des arbres, recherchant avant
tout les chenilles.
Le matin était partout. Des feuilles mordorées jonchaient le sol et
un lit de brume s’était posé sur la végétation basse.
On entendait, dans le sousȬbois, le ramage des rossignols. Le
garçon s’étira tout son content et se mit à bâiller, une manière de
chasser le sommeil par la bouche et par les narines.
6 heures. Une brise câline et embaumée se leva, imperceptible
d’abord, mais s’amplifiant sans cesse, dans un ciel relativement calme
où galopaient des petits stratus moutonneux d’une teinte très douce
et laiteuse. Elle s’était mise à chanter dans les cimes, autour
desquelles voletaient par millions les papillons multicolores comme
une masse de feuilles de papier jaillissant des fenêtres d’un building.
Comme à chaque aube dans la forêt, mille oiseaux se mirent à
saluer le retour de la lumière. Ramiers et pigeonsȬverts roucoulaient,
perchés sur les okoumés filiformes de la forêt. Perroquets, merles
métalliques, hochequeues, gendarmes, toucans, mangeȬmil, folioȬ
tocols, corbeaux s’égosillaient à qui mieux mieux comme pour
participer au réveil matinal. Le garçon était déjà bien éveillé, mais
restait concentré, les yeux fermés, comme si, les yeux ouverts, la
moindre manifestation extérieure allait fatalement diminuer sa
concentration ou favoriser sa dispersion.
Les pensées s’invitèrent aussitôt, bouillonnant dans sa tête comme
des gardons affolés pris et enfermés dans l’épervier d’un habile
pêcheur. Il fit défiler à nouveau en esprit les meilleurs moments
partagés, pensant beaucoup aux siens, à ses camarades d’école, à sa
sœur et encore à sa mère.
Deux barbus à bec jaune vinrent faire diversion. Ils étaient perchés
auȬdessus de sa tête, quand soudain, en proie aux jeux amoureux si
acharnés, ils faillirent carrément tomber sur lui. Le garçon, surpris,
esquissa un sourire innocent.
Romain s’étira sur sa couche de fauve, puis se leva, regarda autour
de lui et resta silencieux un moment. Mais plutôt que de s’attarder à
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plaisir, il fallait repartir et marcher, marcher encore pour atteindre la
frontière, avant la tombée de la nuit.
À l’est, l’horizon diffusait ses rayons obliques sous le feuillage
sombre de la forêt équatoriale.
Peu après, reprenant sa marche vers la frontière congolaise, il
disparaissait dans la brousse en remontant l’affluent Lébombi. Il se
jura d’arriver à Mbinda et d’y dormir, le soir même.







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PROMESSE DE GORILLE

Il avait marché toute la journée et calcula qu’il lui restait encore
plusieurs heures sans rémission. Mais pareil à l’horizon qui s’éloigne
à l’approche du marcheur, la petite ville de Mbinda n’était toujours
pas en vue. Un moment, il se sentit submergé par le découragement,
et il n’était plus très sûr de vouloir aller jusqu’au bout.
En vérité, il était près du but, à une vingtaine de kilomètres
seulement de Mbinda. S’il avait montré un peu plus de ténacité…
Mais son corps ne suivait point. Plus que la faim, la nature équaȬ
toriale s’étant montrée généreuse en fruits de toutes sortes à son
égard, ce fut l’extrême fatigue qui lui imposa du repos.
Le jour finissait. Le soleil crépusculaire donnait à la forêt une
beauté mystérieuse, envoûtante.
Un endroit bien dégagé au cœur d’une clairière parut lui convenir.
« Un bel endroit pour allonger ma carcasse ! » se ditȬil.
Le garçon ignorait qu’un énorme python royal rôdait par là avec
une intention identique. Alarmé, le plus grand serpent d’Afrique
partit dans une fuite brouillonne et se coula dans l’herbe en roulant et
déroulant ses anneaux en un éclair.
Pris de panique, Romain abandonna le terrain. Transi de frayeur, il
tentait de retenir sa respiration.
Il ne fit aucune interprétation de cette rencontre inopinée, ignorant
que dans le bestiaire bantou, le python ou la vipère est l’emblème de
la trahison.
Mais depuis qu’il était parti, ce n’était pas la première fois qu’il en
voyait. La prudence était de mise sachant que par les jours de forte
chaleur, la nature africaine devait être un peu moins hospitalière :
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cobras à cou noir, mangeurs d’œufs et autres serpents venimeux
embusqués abondaient et offraient leur peau mielleuse au soleil.
Plus loin, il se choisit un autre endroit qu’il examina de son mieux
et qu’il jugea plus sécurisant. C’était un bout de piste fortement
marqué par le passage de grumiers et de tracteurs. Il s’y affala et
demeura un moment étendu sur le dos. Il sentit aussitôt la fatigue
dans tout le corps et, dans un silence vaste comme l’espace, où la
forêt s’éteint tout entière et forme un continent mort, il ne vit ni la
nuit tomber, dense, figée, semblable à un abîme sans fond, ni même le
jour se lever, résolu et rieur. Il n’entendit pas non plus le
bourdonnement continu de tamȬtams annonçant les nouvelles aux
villages environnants. La bouche ouverte, comme pour faire le plein
d’oxygène, le garçon dormait d’un sommeil animal et profond.
Le lendemain : 6 heures.
Le sousȬbois était déjà conquis par les premières lueurs du jour au
travers des interstices de la voûte forestière. On aurait dit qu’il
chuchotait. C’était un bruit grave, sourd et continu, des scarabées,
criquets, papillons, bourbons et mouches, petits lézards, oiseaux et
colibris, qui s’agitaient sans repos.
Comme il fait bon quand la forêt s’éveille et quand dans le jour
naissant, une buée mentholée monte de la brousse comme une
immense haleine ! Tout est frais, neuf. De partout s’élève le chant du
monde.
Le jour s’était levé sur une lumière douce qui se renforçait à
mesure que le plafond de nuages se disloquait. La brise matinale
faisait bruisser les arbres. La symphonie des habitants de la forêt
n’avait pas véritablement commencé. Bansimba, bercé par cette
quiétude, dormait encore, en gendarme, il est vrai.
Mais c’était ignorer qu’une famille de gorilles, soucieuse de ne pas
se faire devancer par d’autres, avait décidé d’aller fourrager un peu
plus loin dans la forêt. La troupe, dirigée par un puissant dos argenté
et composée de femelles avec leurs petits et de quelques mâles
adultes, traversa la piste à l’endroit même où Romain Bansimba avait
trouvé couchette.
Le mâle à dos argenté aperçut le premier ce qui lui semblait être
un humain, allongé là. Il fit arrêter le groupe en s’interrogeant :
« Cet homme estȬil endormi ou mort ? ».
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