Proverbes berbères

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296283381
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Sous la direction de Fernand BENTOLILA

PROVERBESBERBERES
bilingue Français-Berbère

L'Harmattan! A wa)

Le Centte d'études et de recherches Amazigh (CERAM), fondé - en 1984 à la Maison des sciences de I'homme à Paris, avec le soutien de Pierre Bourdieu - par Monloud Mammeri et son groupe, est destiné à servir de lieu de rencontre et de communication aux chercheurs versés dans les études berbères. Le CERAM, au service d'une passion désintéressée, s'est donné pour objectif principal de favoriser la collecte systématique de textes de littérature orale, dont beaucoup sont menacés de disparition. Le Centre publie une revue annuelle, Awal, Cahiers d'études berbères, qui est à son numéro neuf et une série d'ouvrages publiée aux Editions AWAL, dont une collection à la Maison des sciences de l'homme.

Editions Awal, 4, roe de Chevreuse, 75006 Paris. Editions L'Hannattan, 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris.

Ouvrages du Ceram-Awal à paraitre aux éditionsl'Hannattan

Henri Basset La littérature des Berbères

Tassadit Yacine-Titouh
Lafleur et le piège «chant de l'exil d'une femme immigrée» André Nouschi Amère Algérie
Saïd Boulifa Le Djurdjura à travers l'histoire Nadia Mécheri-Saada La musique de l'Ahaggar Tassadit Yacine-Titouh Chérif Kheddam ou l'amour de l'art Abderrahmane Lakhsassi Sidi Hammou barde chleuh

Saïd Boulifa Textes berbères en dialecte de l'Atlas marocain

INTRODUCTION
Fernand Bentolila

Pourquoi les proverbes berbères? 1 S'agit-il seulement de sauver un patrimoine culturel? Nous savons très bien que la notation n'évite pas la mort de la littérature orale. Elle peut, tout au plus, en faire un objet de musée. Comme pour les langues, la vraie vie du proverbe réside dans l'usage, dans l'échange. Comme le note un observateur berbère 2, la société berbère évolue très vite et les jeunes, attirés par les distractions modernes (télévision, cinéma, cafés) délaissent les veillées familiales où l'on joue aux devinettes, où l'on se dit des contes, des proverbes; par suite, on peut prévoir qu'on anivera très vite à un état comparable à celui de l'Occident où le proverbe, dit-on, est moribond. fi est vrai qu'en Occident, on voit se réduire de plus en plus le nombre de proverbes que comprennent et utilisent les jeunes générations. Mais en même temps, on sent un regain d'intérêt, comme un retour aux sources. Des futurologues proposant une vision du prochain siècle 3, illustrent leur démonstration par des proverbes de toutes origines; entre autres ce proverbe africain : «Nous n'héritons pas la terre de nos parents, nous l'empruntons à nos enfants.» où nous percevons aujourd'hui des préoccupations écologiques. Un avocat français très connu 4 cite un proverbe berbère en exergue à sa
biographie: «Ton secret c'est ton sang... Si tu le donnes entièrement tu meurs.». Il suffit, dans un cercle d'amis, de citer un proverbe avec à-propos pour susciter plus d'écoute et d'attention. C'est qu'il y a un channe du proverbe comme il y a un channe de la poésie. Le proverbe est une parole qui vient de loin, avec l'autorité du grand âge, une parole qui est le bien commun de toute une société. Bien sûr, les proverbes donnent plus de force au discours mais ils permettent aussi de prendre position, de conseiller, de critiquer, sans heurter de front les susceptibilités, en se référant à un fond d'expérience

I. Le berbère

est une langue chamito-sémitique Essai d'aMlyse sémiotique

parlée dans le nord de l'Afrique d'U/t corpus de prover~s

(Maroc.

Algérie.

Twrisie, Libye. Egypte), 2. Yakhlaf Oumeriem, cycle, Paris X, 1985. 4.1ean-Louis

au Mali, au Niger et en Mauritanie. berbèru, thèse de 3e

3.2100, récil du prOCMin siicle. sous la direction de Thierry
Remilleux. Le Salaud IIInIÜuIlX. Paris. Editiœ

Gaudin, Paris, Payot, 1990.600 p.
na 1. Michel Laffon~ 1990.

très ancien. D'autre part, grâce au proverbe on évite les longs délais, les analyses pesantes et les points sur les i. En une formule lapidaire se trouve résumée toute une situation complexe, avec des actions, des sentiments, des espoirs et des craintes; - c'est pourquoi il est si difficile d'étiqueter avec des «mots-thèmes» la grande ricbesse de cette expérience. Le proverbe en effet est comme l'aboutissement d'une création artistique de la langue: il s'agit d'une mise en mots particulièrement réussie, de la meilleure saisie possible du réel. En berbère, les proverbes sont parfois des fonnes courtes de poésie où sont mis en oeuvre des procédés traditionnels (mètre, assonances, rimes, images) comme on peut le voir dans les exemples suivants :
tzra ysnn an

tattusriman ~Ene vit les poissons Et oublia Slimane». asif ifstan a itsttan «Fleuve silencieux, fleuve qui engloutit». ssufy in d nsan ma izran madt~an ? «Quand tu sors tes enfants habille-les bien Car qui remarquerait ce qutils ont mangé 1»
wan mi yer irdn

rtlnasaren «Celui qui a du blé On lui prête la farine». Mais le plus souvent, ce qui séduit dans les proverbes, c'est l'expression métaphorique, une force de vérité bouleversante, un caractère énigmatique, et parfois aussi un certain humour. Comme dans les énigmes dont ils sont proches, on trouve dans les proverbes berbères des images très fortes ou des détails finement observés. Ainsi le berbère dit de celui qui désire l'impossible : ~Il cherche les racines du brouillard». Si quelqu'un veut à tout prix se mêler à une conversation, sans même savoir de quoi on parle on dira de lui: «Comme un chien sourd qui aboie parce qu'il voit les autres bâiller». Les Berbères ont un proverbe pour ridiculiser l'homme qui change sa décision pendant la nuit, sous l'influence de sa femme: «La parole de la nuit annule celle du jour». Ils se méfient de la parole sous la couverture (limas nddwfaggu). D'ailleurs proverbe et énigme se présentent parfois sous la même
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fonne : si une femme se montre trop généreuse envers les étrangers et oublie ses proches, on dira d'elle à Marrakech: «Elle ressemble à une aiguille: elle habille les autres et elle, elle reste nue» (ar. dial.). La deuxième partie de ce proveIbe est une devinette dont la clé est l'aiguille. L'allure oraculaire des proverbes leur donne parfois un attrait supplémentaire. fi y a une obscurité qui vient de ce que la culture spécifique dont ils sont issus ne nous est pas familière; par exemple un proverbe indien (Rob. p. 440) dit : «Quand la mère meurt le père devient un oncle». S'agit-il d'une coutume (analogue à celle qu'on trouve chez les Sémites) qui veut qu'alors le père épouse la sœur de la défunte? Dans la tradition juive il existe d'ailleurs un proveIbe analogue: «Quand le père épouse la tante, il devient un oncle» (Rob. p. 527) n y a aussi une obscurité qui vien4 pour nous citadins, du fait que nous n'avons pour la plupart jamais observé attentivement les bêtes et les plantes. Quand nous lisons: «L'âne ne lx>itjamais d'eau claire», il faut, pour bien comprendre l'image, savoir que l'âne a l'habitude, quand il boit, de frapper le sol du sabot et de troubler son eau. Parfois le proverbe est la conclusion d'un conte: c'est le cas de «Parlez encore un peu de cet âne~, «Ce que ta mère t'a appris, ma mère me l'a appris aussi». Et la connaissance du conte éclaire beaucoup le sens du proverbe. Dans le premier cas il s'agit d'un paysan qui vient de perdre sa femme, il surprend une conversation de ses enfants qui parlent de vendre l'âne pour marier leur père. Puis le temps passe et les enfants ne reparlent plus de ce projet. Le veuf, à qui la solitude commence à peser, dit alors à ses enfants: «Parlez encore un peu de cet âne». Dans le deuxième conte on assiste à la première sortie d'un souriceau et d'un chaton: ils font connaissance, deviennent les meilleurs amis du monde, passent la journée à jouer ensemble. Le soir venu, chacun rentre chez soi et raconte à sa mère quelle bonne journée il a passée. Chacun subit reproches et réprimandes. Le lendemain, quand le chaton soucieux d'être un vrai chat va chercher le souriceau «pour jouer comme hier», ce dernier lui répond que lui aussi est au courant: «Ce que ta mère t'a appris ma mère me l'a appris aussi». Notons au passage qu'on voit ici à l'œuvre l'un des modes de création des proverbes: la moralité du conte est détachée de son contexte et elle suffit à elle seule à évoquer le conte c'est -à -dire la situation à laquelle s'appliquait le proverbe à l'origine. Une fois codée, cette moralité commence une nouvelle existence en tant que proverbe. Pour ma part, j'ai gardé le souvenir d'une histoire drôle qu'on racontait il y a une trentaine d'années: une famille pauvre, qui vient d'acheter un billet de loterie, commence à bâtir des châteaux en Espagne: «Si on gagne, on achètera une maison et puis une très belle voiture...» Là-dessus naissait
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une dispute entre les enfants qui voulaient tous monter devant à CÔtédu chauffeur. Et le père intervenait alors avec autorité, giffiant l'enfant qui ne voulait pas céder cette place privilégiée: «Prends cette gifle et descends de la voiture!» Cette dernière réplique avait été détachée de son contexte et suffisait à évoquer une situation où on se prend à rêver, à croire trop fort à ses rêves; cette phrase n'a pas réussi à devenir un proverbe mais cet échec même peut illustrer le processus de création du proverbe. Certains proverbes nous séduisent par une espèce de gaieté dont ils émaillent leur leçon. Cette gaieté se colore de toutes sortes de nuances. fi y a d'abord le sourire malicieux du souriceau disant au chaton: «Ce que ta mère t'a appris, ma mère me l'a appris aussi». fi y a aussi des litotes savoureuses: au moment de récolter les fruits, la vue des propriétaires de vergers s'affaiblit, car ils craignent les solliciteurs; le veuf désireux de se remarier ne dit pas à ses enfants: «Où est cette épouse que vous m'aviez promise? » mais: «Parlez encore un peu de cet âne» - l'âne qu'ils comptaient vendre pour marier leur père. Les dialogues de sourds produisent immanquablement un effet comique mais les proverbes berbères n'en abusent pas; on n'en trouve que trois exemples pour ridiculiser ceux qui sont à côté de la question: «On lui dit "il est court", il répond "raccourcissez-le".» «On lui dit "bonjour" il répond "je laboure mon champ de fèves".» Curieusement on retrouve cette même image en grec (Rob. p. 414) «Bonjour Jean - je sème des fèves». «Je lui dis "je suis stérile" il me répond "comment vont tes enfants 1"» Enfin cette gaieté -peut aller jusqu'à l'humour noir, c'est le cas du proverbe qui met en scène un Rifain particulièrement entêté qui décide d'abattre un voleur de figues; ce voleur, qui n'est autre que son propre fils, se fait reconnaître; mais le père, inflexible, lui répond calmement: «Trop tard, trop tard, cher fils, le fusil est déjà anné» et il le tue. De quoi parlent ces proverbes? Ils parlent de l'essentiel, et cela se réduit à quelques observations, toujours les mêmes, qui reviennent dans des sociétés très éloignées l'une de l'autre. On stigmatise l'impatience, on blame l'égorsme, l'injustice, l'hypocrisie, l'ambition démesurée, la vantardise, le sans-gêne, la mauvaise foi; on loue la vérité, l'authenticité, l'entraide. Tout cela est bien connu, mais justement le proverbe ne veut rien nous apprendre de nouveau: sa réussite consiste à saisir la réalité, l'expérience de tout un chacun en peu de mots. Et cette fonne lapidaire qui s'est transmise par l'usage est devenue apte à signifier des situations riches et complexes. Ici encore on voit le principe d'économie à l'œuvre dans la langue.

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Est-ce ce fond commun d'expérience humaine qui explique qu'on retrouve des proverbes analogues dans des cultures très différentes '1 Parfois, il est vrai, la ressemblance tient au contenu même du proverbe. On retrouve par exemple un même fond de pessimisme en urdu et en chinois; le urdu dit: «Il y a deux hommes bons, l'un est mort et l'autre n'est pas encore né.» (Rob 441) ; le chinois dit: «fi y a seulement deux sortes d'hommes vertueux: ceux qui sont déjà morts et ceux qui ne sont pas encore nés.» (Rob. 525). Quand on est dans une situation très difficile on a recours, pour se sauver, à des solutions de désespoir: le français dit: «Un noyé s'accroche à un brin d'herbe.» (Rob. 12) ; l'annénien : «Un homme qui se noie s'accroche à un brin de paille» (Lar 283) ; et le berbère: «Celui que la rivière emporte s'accroche à l'aunée». Quelquefois la rencontre est due au réel qui est le même partout; et si ce réel est finement observé on a des chances de retrouver une image identique ou analogue. On lit dans un conte berbère cette belle désignation de Dieu: «Celui qui protège la langue contre les dents.» On a une notation analogue dans un proverbe cinghalais: «La langue est en sécurité même au milieu de trente dents.». Les rapports conflictuels entre l'arbre et le bOcheronse retrouvent dans les cultures les plus diverses. Deux proverbes indiens utilisent ce conflit pour vanter le juste et sa générosité: «L'arbre ne retire pas son ombre même au bQcheron.» et: «Le juste doit imiter le bois de santal: il parfume la hache qui le frappe.». Dans une énigme berbère, le manche de la hache symbolise la trahison: «Il accompagne l'assassin et tue son propre frère.» On retrouve cette image dans bien des proverbes: «Le manche de la hache se retourne contre la forêt d'où il vient.» paroles d'Ahiqar, VIe siècle avant I.C. (proverbe araméen, Lar p 236) «Quand la hache pénétra dans la forêt, les arbres dirent: "Son manche est des nÔtres".»(proverbe turc, Rob p 472) «Si on parvient à abattre l'arbre, c'est que le manche de la cognée s'est mis de la partie.~ (proverbe malgache, Rob p 495). En bihari (langue de l'Inde) et en rifain, on a la même image du chat comme pèlerin: le bihari dit: «Après avoir mangé neuf cents rats, le chat part en pèlerinage» (Rob 437); du chat revenu de son pèlerinage, le rifain dit: «L'aspect d'un hadj, mais les yeux d'un chat.» (I, 194) ; en français nous dirions: «Chassez le naturel, il revient au galop.» fi arrive souvent qu'on trouve des proverbes identiques en berbère et en arabe dialectal. Ces rencontres doivent être traitées à part. Dans les rapports complexes qu'entretiennent ces deux langues, rapports faits d'apparentement, d'emprunts, de calques, les productions de littérature
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orale et les proverbes en particulier occupent une place privilégiée. n suffit de comparer les recueils de proverbes arabes et berbères: les ressemblances sautent aux yeux immédiatement. Ainsi on trouve en arabe (in Rob) : p 541 «On ne peut pas porter deux melons d'eau dans la même main.» (cf. II.7) P 545 «Une seule main n'applaudit pas.» (cf. VU.10 et 1.137) p 546 «Le chameau ne voit pas sa bosse.» (cf. IV. 83) «Le chat mordu par un serpent craint même une corde.» (cf VII. 52 et IV. 58) P 546 «Celui qui s'attend à manger la soupe de son voisin passe la nuit sans diner.» (cf. IV. 63) P 541 «Le taureau ne se fatigue pas de porter ses cornes.» (cf. II. 50) p 541 «Dieu envoie des pois chiches grillés à qui n'a pas de dents.» (cf. III. 32) P 541 «Tout mouton est pendu par ses propres pattes.»-(cf. ln. 49) p 544 «Une poignée d'abeilles vaut mieux qu'un sac de mouches.» (cf IV. 13) P 546 «Celui qui mange le~miel doit souffrir les piqdres des abeilles.» (cf. IV. 85) Comme pour les ressemblances linguistiques, le chercheur est bien embarrassé pour décider s'il y a eu emprunt et dans quel sens ou s'il y a eu un fonds de civilisation commun où ont puisé les deux cultures (l'arabe et la berbère) ; de la même façon qu'en matière de linguistique on peut expliquer. certaines ressemblances en se référant à l'apparentement chamito-sémitique. Notons aussi que rien ne voyage plus facilement qu'un proverbe. Bien entendu, à l'intérieur du domaine berbère, on retrouve souvent les mêmes proverbes. Nos corpus ne sont pas assez importants pour qu'on puisse dégager des caractéristiques générales. Notre corpus le plus long (celui du Rif) est aussi le plus varié et le plus représentatif; en outre, c'est le seul qui comporte des proverbes obscènes; on peut donc supposer qu'il n'a donné lieu à aucune censure. Les corpus moyens (entre 50 et tOO proverbes) comportent en général le même noyau de proverbes qu'on pourrait qualifier de «classiques» : ce sont les plus usuels, les premiers à émerger dans la conscience des locuteurs lors de l'enquête. Le corpus des Zemmours (VII) est exemplaire à cet égard; on y trouve la vingtaine de proverbes qui reviennent le plus fréquemment: 4, 9, 10, Il, 17,18,25,26,28,29,33,36,37,39,41,43,45,46,52.

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Je dirai maintenant quelques mots sur le contenu de notre recueil: il comprend 840 proverbes répartis en huit corpus originaux (numérotés en chiffres romains) recueillis en différentes régions du Maroc (Rif, Zemmours, Moyen Atlas, Haut Atlas, Souss). Chaque proverbe donne lieu à trois paragraphes: a- notation phonétique du texte berbère, b- traduction française, c- commentaire pour éclairer l'image ou le sens général du proverbe. Nous citons parfois, à titre d'exemple, une ou deux situations auxquelles le proverbe peut s'appliquer; mais il y en a bien d'autres. Dans le corpus du Rif, l'auteur a regroupé les proverbes par thème avec des rubriques explicites. Pour les autres corpus, on a effectué quelques regroupements sans leur donner de titre.
Pour faciliter la recherche des proverbes et la comparaison intraberbère ou avec d'autres langues, Driss Azdoud a établi un index des mots-clés (mots les plus importants figurant dans le proverbe) et un index des mots-thèmes (mots exprimant la leçon ou le sens général du proverbe). Il convient ici de dire tout ce que nous devons au Dictionnaire des proverbes et sentences de Maurice Maloux (Larousse, 1960) et au Dictionnaire de proverbes et de dictons (Les usuels du Robert, 1987) 5 car ces deux ouvrages nous ont été d'un grand secours pour trouver les mots-thèmes de nos proverbes. Pour renvoyer à un .proverbe du même corpus on donne simplement le numéro du proverbe (soit: cf. 390) ; pour renvoyer à un proverbe d'un autre corpus, on donne le numéro du corpus suivi du numéro du proverbe (soit: cf. III, 15). Je donne, pour finir, le système de notation valable pour tous les corpus, il s'agit là de symboles communs et chaque auteur mentionnera les signes qu'il rajoute:

Voyelles: a, i, u. Semi-consonnes: w (comme dans watt), y (comme dans yole).
Consonnes: b, ~, d, f, g, g, h, ~, k, 1, m, n, q, r, s, ~, t, x, z, i, r, E.

Cet

g notent les affriquées chuintantes sourde et sonore
à ces deux ouvrages

5. Pour renvoyer

nous utilisons respectivement

les abréviations

Lar. et Rob.

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x et r les fricatives vélaires sourde et sonore h la laryngale (aspiration) q l'occlusive dorso-uvulaire r la vibrante apicale («r roulé»). Le point sous la lettte note l'emphase (J). Le trait sous la lettre note la spirantisation : l ; le Wen exposant note la labiovélarisation de la consonne: kW, gW,xW, rW. Les lettres doubles notent les consonnes tendues («géminées»). a note un point d'appui vocalique qui n'a pas de valeur distinctive Le signe" entre deux lettres indique une assimilation:

~ et E notent

les fricatives pharyngales sourde et sonore

- d"t = tt

: d"tiwit se lira ttiwit .

Ce recueil est le résultat d'une recherche menée au laboratoire Théorie et description linguistique de l'Université René Descartes. Que soient remerciés tous ceux qui ont panicipé à sa réalisation et tout particulièrement Muriel Détrie qui a bien voulu relire le manuscrit, et Driss Azdoud qui m'a aidé à mettre au point la présentation matérielle du recueil.

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LISTE

DES

ABRÉVIATIONS

alg. algérien angle anglais ar. cf. dial. fr. Lar. mar.
Rob. s.v.

arabe confer "comparez" dialectal français Maloux Maurice,1960 Dictionnaire des proverbes et sentences, Paris, Larousse. marocain
Montreynaud, F., Pierron, A., et Su~zoni, F., 1984. Dictionnaire de proverbes et dictons, Paris, ( ~Les Usuels du Robert»). sub verbo "au mot"

var.

variante

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I

PROVERBES DU RIF
Ahmadou Bouylmani

Nous ne faisons aucune distinction, dans ce recueil, entre ~proverbe», «adage».,«maxime», «dicton», ~sentence»... etc... Pour nous swarn zman ou nntr équivalent au tenne ~proverbe». Néanmoins, les expressions idiomatiques telles que: ssadx zzay-s ifassn mu (litt. : j'en ai lavé mes mains) «j'ai rompu avec lui» et les comparaisons du type: ra-s i~ am !qninn~t«il a le sommeil d'un lapin (i.e. léger et silencieux)>> sont pas ne incluses dans ce recueil. Le corpus que nous présentons ici a été recueilli dans la région du Rif. A l'exception de quelques proverbes qui ont été cités par des infonnateurs originaires des Aït Ouryaghel et des Ail Sider, ces proverbes appartiennent intégralement à la tribu des Aït Touzine. Dans notre notation, nous ne séparons par un trait d'union que les pronoms personnels objets (zrix-N«je t'ai vu»), les régimes indirects (ul)as «donne-lui».) ; les compléments de nom de parenté (baba-l «ton père») et les compléments de nom ordinaire (arrm-nn-s «son chameau»). Mais les pronoms personnels sujets ne sont pas séparés du verbe; et ce en raison de leur caractère discontinu et aussi par souci d'éviter un émiettement qui nuirait à la compréhension. En plus des consonnes et voyelles communes à tous les parlers berbères déjà mentionnées dans l'introduction générale, la Tarifit comprend les phonèmes suivants : e : ouven mi-antérieur o : ouvert postérieur
ALTRUISME ET GÉNÉROSITÉ
1.

wn wa yzmman i rxe asyQixe. Celui qui n'est pas serviable, pourrait au moins garder le silence.
Au lieu de décourager les bonnes volontés, celui qui est incapable de rendre service aux gens ferait mieux de se taire.

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I

2.

manis 1a y~iz ufus ad ~~ndfa. D'où une main peut tirer sa nourriture,dix autrespeuventen faire autant.
On dit ce proverbe pour mettte à l'aise un hôte qui est gêné d'offrir un repas insuffISant à ses convives.

3.

wnni wa yti~~nzi Qruswa yti~zg ana~.
Celui qui n'offre rien du peu qu'il a, n'offrira rien du trop qu'il aura.
Un radin pauvre ne sera pas généreux quand il deviendra riche.

4.

~wayt i £ma ~wayt i f[ma. Un brin pour Amar et un brin pour soi.
Il ne faut
être

ni trop altruiste ni trop égoïste. AMOUR ET AMITIÉ

5.

al}g ur ma fug qa yggWo. Are! c'est au coeur que j'ai mal, quant au genou, il fonctionne encore.
Etant tabou, l'amour chez les Rifains est souvent exprimé par ce genre de tournures proverbiales, dont le caractère à la fois poétique et
énigmatique leur penn et de s'épancher sans trop trahir leurs sentiments.

6.

i~wran n lmal}ibba gW eaddis idZan. Les racines de l'amour, c'est dans le ventre qu'on les trouve.
Pour gagner l'amour de quelqu'un il faut lui offrir à boire et à manger.

7.

wn wa yzarbn !sa wa yssin fidzus mani ynsa. Celui qui ne connait pas l'amour parental ne se soucie guère du sort du poussin.
!i~!i n r£Qu!ssQl.ta~ !Dnin ~q !ss!IU. Le coup d'un ennemi fait rire, celui d'un ami fait pleurer.

8.

9.

£mInas r£Quwa y~i d ~q. Jamais un ennemi n'est devenu un ami.

18

I Voir le conte de «Hajj Gattos» in Contes Maghrébins, Fleuve et flamme, C.I.L.F., Paris, 1981.

10. xmi ya !8fag tnayn munan ~ba x izzn. Quand deux êtres s'aiment, il y en a toujours un qui fait des concessions à l'autre.

Il.

mani mma ydZaregu Qin~q. Là où il y a un ennemi,il y a un ami.
D y a partout des gens gentils et bien élevés et des gens méchants et mal

élevés.

12. timssi yugm wa !ssi~mi. Le feu lointain ne chauffe pas.
Cf. fr: «Loin des yeux loin du cœur». 13.

ayaf ikka arf sna ntta yazzu wmas annani !-yufa. La meule du dessus chercha mille ans avant de trouver sa soeur germaine.
On cite ce proverbe lorsqu'on trouve deux êtres unis par l'amour ou par l'amitié qui s'entendent à merveille comme les deux parties du moulin-àmain. BEAUTÉ PHYSIQUE

14.

il].aran imaran ibddaQn wgan. Elégance et allure, les foulards sont tombés.
Se dit comme compliment aux femmes élégantes qui travaillent si vite dans leur foyer que leur foulard tombe de leur tête découvrant ainsi leur belle chevelme.

15. aQa£lIla~Qirw~t idayam qqan-as bu-l8£yun. Un borgne au milieu des aveugles, on l'appelle l'homme aux beaux yeux.
"Au pays des aveugles les borgnes sont rois."

16.

yaQn wxxa ifsat-tn x u~iguQ sb~dn. Même étalé sur une vieille natte pourrie, le blé garde toujours son éclat et sa beauté. Même en haillons,une belle femme reste belle.

19

I
17.

zzin gwriri ntta Qm~g. Le laurier rose est beau mais il est amer.
Se dit d'une femme belle mais insupportable.

18.

hazzami tfaraa tamrah. . . Habille bien une pelle à four, tu en feras une beauté.
On le dit pour insinuer qu'une femme ne paraît belle que grâce aux vêtements luxueux qu'elle porte.
BON SENS ET BON GOÛT

19. iZ u74i~ g fus ~sn zi ~ra !!awn. Un oiseau en main vaut mieux que dix en l'air.
Un «tiens» vaut mieux que deux «tu l'aums».

20.

snqas zg dyyar I}.uma aQ irql] uze.
Si tu veux voir tes arbustes grandir, réduis le nombre de tes ânes. Tout comme les ânes qui dévorent les arbustes et les empêchent de devenir des arbres, les petites dépenses quotidiennes empêchent nos projets de devenir une réalité.

21. !adda! wa tg !~anut, !ttanut tg !8dda!La maison ne construit pas l'épicerie, mais l'épicerie peut construire la maison.
Une somme d'argent investie dans le commerce donne suffisamment de bénéfices pour financer d'auttes projets, alors que l'argent consacré à la consttuction d'une maison ne rapporte rien. 22.

bnaQm aQiyura x warug nnas ~san zima iyura x-as.
Il vaut mieux vivre plus longtemps que ses habits plutÔt que l'inverse. Profitons au maximum de nos biens plutôt que de les transmettre
intacts à nos héritiers.

23. wnni yufin dhan iQhan mkurnnfsar. Celui qui trouve du beurre, qu'il s'en enduise toutes les articulations.

20

I Si on a la possibilité de bien manger ou de bien s'amuser il faut en
profiter sans réserve.

24. mani yufa wyyur skinzbe. Où l'âne aurait-il appris à savourer le gingembre?
On le dit pour se moquer de quelqu'un qui ne sait pas apprécier la qualité de ce qu'on lui fait écouter, boire ou manger.

CONFIDENCE ET DISCRÉTION

25. ug-as innan u-mu~ aqa nhara nssnaddu. Qui a infonné le chat qu'aujourd'hui nous barattons le lait?
Se dit de quelqu'un qui arrive à l'improviste et à propos.

26. rxba ini-! waha aQyuya x igan nn-s. Dis un secret, et le voilà patti à toutes jambes. Un secret divulguése propageà vive allure et a tôt fait d'atteindre
l'oreille de la personne concernée.

27. ri ~q ar ~q ar 1a y~l]aQ~q. D'un ami à un autrejusqu'à ce qu'il devienneun grand scandale.
D'un ami à un autte, le secret fera tache d'huile. Il sera vite connu de tout le monde et fmira par devenir un scandale. 28.

Qya!&Inu~tyarzan ig itnssisn. Seule une jarre fissurée goutte.
De même que nous évitons de mettre nos récoltes d'huile ou de miel dans une jarre fissurée, de même il ne faut pas se confier à une personne trop bavarde. On le dit pour assurer quelqu'un de notre discrétion.

29. !ya~it wa !eru 4i ssuq. La poule ne pond pas dans le souk.
On le dit quand on ne veut pas répondre à une question indiscrète en
présence d'étrangers.

30.

!ahra~!8ffiI1lu!. Elle était malade et mourut.

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