Quand elle me manquera

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Deux auteurs sous un même nom. D'abord le récit d'une femme, écouté par un homme, puis tracé d'une seule écriture. Un dialogue autour d'un passé, qui peu à peu devient une histoire au présent. Et au fil du temps, l'envie d'écrire, de dire à d'autres...
Publié le : mardi 2 juin 2015
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EAN13 : 9782336382517
Nombre de pages : 198
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Camille Sablon
J’ai lancé le magnétophone et retrouvé la voix
de mon père. Il n’aurait pas dû revenir de déportation.
On ne revient pas de cette expérience
sans que les autres la payent aussi.
Ces pensées me reprennent toujours,
aussi brutales que je les écris.
Je n’arrive pas à m’arracher à son souvenir
pour parler de ma mère. Je vis avec elle ses dernières
années. Lorsque je viens la voir, je l’ai tout à moi. À vingt
ans et même après, je ne l’ai pas ménagée parce que
j’avais besoin de savoir. Elle était encore la femme
contre laquelle je pouvais me dresser.
« Il n’y a que toi dans la famille
à te poser ces questions-là », me disait-elle.
Je lui en ai longtemps voulu de ne rien pouvoir
lui reprocher. Elle est de ces femmes qui se devaient
à l’héroïsme combattant de leur mari et croyaient
par une silencieuse constance protéger leurs enfants.
On m’envie d’avoir eu une telle mère. Mais je n’étais
qu’une petite flle comme les autres, une petite flle
en attente de tendresse et qui devait se hisser
à la ferté d’hériter d’un héros. J’ai brusquement éprouvé
le besoin de dire qui fut ma mère. Quand elle
Camille Sablon. me manqueraDeux auteurs sous un même nom.
D’abord le récit d’une femme, écouté par un homme,
puis tracé d’une seule écriture. Un dialogue autour d’un passé,
qui peu à peu devient une histoire au présent. Et au fl du temps,
l’envie d’écrire, de dire à d’autres… Roman
Illustration de couverture : © Antoine Koerner.
ISBN : 978-2-343-06281-5 9 782343 062815
19 €
Camille Sablon
Quand elle me manquera












Quand elle me manquera


Camille Sablon









Quand elle me manquera


Roman
























































© L'HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06281-5
EAN : 9782343062815





1941


En juillet 1941, ma mère avait 22 ans. Elle appartenait à
l’équipe de France d’athlétisme et de basket. Elle était de
taille moyenne, fine, presque fluette d’apparence. A l’époque,
ça n’empêchait pas d’être basketteuse. C’était aussi une
sprinteuse. Si les Jeux olympiques de 1940 avaient eu lieu,
elle aurait participé aux épreuves de relais et de 60 mètres
individuel. Je ne sais pas si elle en a éprouvé de l’amertume.
Quand nous avons été au musée du sport, elle m’a indiqué
les noms des sportives sur les photos, se reconnaissant
parfois, d’une simple évidence. Elle n’a pas évoqué ce qu’elle
aurait pu devenir.
Un événement a orienté son existence et la nôtre. Ce
matin-là elle se rendait au lycée Condorcet pour un
entraînement de basket. Elle avait pris le métro jusqu’à la
station Opéra. Elle était en train de sortir avec d’autres
voyageurs face au théâtre. Elle se souvient de leur
mouvement pressé de marche en marche. Elle se souvient de
cet horizon limité au carrelage des parois latérales et des
silhouettes alentours, puis le trottoir qui apparaissait à
hauteur des yeux. Comme les autres voyageurs, elle avait
découvert au dernier moment les brodequins de soldats et
les bottes d’officiers puis la masse des uniformes. On n’avait
pas le temps de comprendre et on continuait à avancer. On
pressentait que s’arrêter ou faire demi-tour n’était pas de
circonstance, qu’il fallait ne pas se faire remarquer, ne pas
chercher à savoir ce qui se passait. Et puis on était entraîné,
ce n’était pas un barrage qui empêchait d’avancer, ni une
nasse qui se refermait. La foule se dispersait sur le trottoir
comme un jour ordinaire.
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Pourtant elle voyait des épaules saisies, des corps
poussés sans ménagement, des crosses de fusil. Ca se passait
autour d’elle pendant qu’elle avançait. « Comme chacun, je
pensais que je n’étais pas concernée, » me dit-elle. Déjà les
officiers et les soldats sortaient de son champ de vision. Il
n’y avait plus que des ordres rauques qui s’entrecoupaient,
des protestations étouffées, des bruits de bousculade. Sur le
côté elle entrevoyait un camion bâché, un transport de
troupes, et des corps qui enjambaient la ridelle. Ma mère
continuait d’avancer, avec la sensation que ça s’éloignait
derrière elle, les bruits, les soldats, les passants embarqués.
« J’ai commencé à réaliser. » Elle s’est souvenue des
nouvelles à la radio et des titres de journaux entrevus le
matin : « Un officier allemand lâchement assassiné… en
représailles des otages… onze personnes sans distinction,
prises au hasard… fusillées sans délai... Pour l’exemple. »
Fusillés parce qu’ils étaient là, à ce moment-là. Pas elle
mais d’autres, avait-elle pensé avec un soulagement mais
incrédule, stupéfaite devant l’arbitraire qui l’épargnait.
S’imaginant à la place de ces fusillés sans délai. « Quand j’y
pense maintenant, ma vie aurait pu s’arrêter là.. »
Je lui ai rétorqué en pensant qu’elle le savait :
- Mais ils ne prenaient que des hommes comme otages.
- Je sais… Mais j’ai quand même eu l’impression que ma
vie avait basculé.

De cette rafle elle fait l’événement qui a décidé de ses
choix. Elle me dit cela sans forfanterie ni dramatisation.
Comme une douleur qu’elle a surmontée par ses actes
ensuite mais dont elle veut rester témoin. Dans la façon dont
elle déroule le fil de sa vie à ma demande, elle semble
considérer que sa conscience de femme s’est éveillée alors,
qu’elle acceptait d’avance ce qui surviendrait comme une
nécessité à laquelle elle ne pouvait se dérober. A l’écouter,
j’ai l’impression que cela a engagé ma propre existence.
Elle s’était arrêtée quelques dizaines de mètres plus loin,
comprenant qu’elle venait d’assister à une rafle. Pourtant elle
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ne s’était pas retournée pour regarder. Elle me dit que sur le
moment elle a eu peur qu’on l’arrête pour l’empêcher de
relater l’événement. Alors que le but des Allemands était
précisément qu’on sache ce dont ils étaient capables !
En tout cas elle n’a pas eu la présence d’esprit de se
retourner pour assister à la fin de l’embarquement, pour
raconter ensuite autour d’elle, agir en paroles, ne pas ignorer.
Elle s’est seulement arrêtée. A la limite de l’événement.
Insuffisamment maîtresse d’elle pour assumer d’en être
témoin, presque voulant l’oublier. Elle me parle d’une colère
qui lui remonte encore aujourd’hui, brouillonne, trouble,
honteuse, mêlée de lâcheté. Il avait fallu que le moteur du
camion s’élance derrière elle, que sa silhouette la dépasse,
pour secouer son indécision.
Elle était repartie alors, sans regarder autour d’elle, avec
la peur d’être rattrapée. Au moment d’atteindre la station
Richelieu-Drouot, elle a réalisé que le lycée était dans la
direction opposée. Elle allait fait demi-tour s’est
brusquement arrêtée. Elle me dit qu’elle ne pouvait pas. Elle
ne pouvait pas raconter sa peur, son soulagement d’avoir été
épargnée, affronter le regard de l’entraîneur, jouer avec
l’équipe. Sa colère était informe, trop facile, irrésolue. Son
récit aurait été faux, dissimulé. Elle ne voulait pas.
Elle me montre une photo de l’époque : un pantalon
boxer, une chemisette et un gilet, un sac en bandoulière pour
ses tennis. Elle m’explique qu’elle voulait s’épuiser mais
qu’elle s’est d’abord retenue de courir, qu’elle a d’abord
marché, prenant rapidement de l’allure, filant le long des
passants, sinuant entre eux. « Je retrouve encore les pensées
que j’ai eu à certains endroits. L’immeuble du boulevard
Lafayette où m’est revenu le profil de l’homme qui était à ma
droite dans l’escalier, sa surprise et son mouvement de retrait
quand l’officier lui a saisi le bras. Au carrefour de Barbès et
de La Chapelle, c’est l’image du camion que j’ai eu à cause du
passage d’un autobus dont le moteur tressautait. A l’écluse
du Faubourg du Temple, je me suis dit que je ne pourrais
jamais raconter à ton père comment je m’étais comportée. »
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Je lui ai demandé si elle voulait que je l’accompagne sur
ces lieux quand elle viendrait à Paris. Elle a écarté ma
proposition d’un haussement d’épaules. Puis : « Ce sont les
images qui restent fortes. » Je pense qu’elle me disait que ces
images devaient rester comme telles, seulement parlées au
détour d’un moment à deux, sans les rapporter à la réalité
des lieux aujourd’hui.
Elle avait marché comme ça toute la matinée, avec la
conscience que sa colère n’était qu’une façon de se décharger
de sa honte, qu’il fallait la transformer. Ce qu’elle se
reprochait, ce n’était pas d’avoir eu peur mais d’avoir voulu
échapper à l’événement. Elle était furieuse contre elle-même,
honteuse d’avoir pu penser que ça ne la regardait pas, que
chacun avait sa chance et qu’elle n’avait qu’à courir la sienne.
Furieuse d’avoir eu ces pensées.
« Il fallait que je coure… Je suis descendue jusqu’à la
place de la Bastille. Là j’ai commencé en petites foulées le
long du canal Saint-Martin, vers les Buttes Chaumont… Je
me souviens que mon sac me glissait dans le dos. J’avais
serré le cordon avec un mousqueton à la ceinture mais ça
n’allait pas. J’étais obligée de le tendre en avant avec la main
et ça me faisait mal à l’épaule. »
Elle sourit, moqueuse :
- Tu imagines de quoi j’avais l’air... Je me disais que, si
des Allemands me voyaient, ils me croiraient en fuite...
Comme s’ils s’intéressaient à une jeune fille en train de courir
dans les rues de Paris ! Ils pouvaient tout juste croire que
j’allais rater un rendez-vous…
Ses mots sont dérisoires pour exprimer l’émotion
d’alors. Dérisoires à l’encontre de son corps qui manifeste
l’intensité de ce qu’elle ressentait. Elle s’est raidie dans son
fauteuil, les mains tendues sur les accoudoirs.
- Arrivée au parc des Buttes Chaumont, j’ai jeté mon
sac dans un buisson et je suis partie en flèche.
Je connais l’endroit et, adolescente, j’ai eu l’occasion de
courir avec ma mère. Je sais ce qu’elle appelle « partir en
flèche ». Les Buttes Chaumont montent et descendent en
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ravins, corniches, passerelles, sentiers ombreux et traverses
de soleil. Au creux le plus profond on s’imagine déjà sur le
passage en balcon qui domine à proximité. Perché en
surplomb, débouchant des tunnels, contournant des
moignons rocheux, on cherche l’issue pour dévaler de virage
en virage. J’y suis retournée après notre conversation. A
l’allure tranquille d’une promeneuse, j’ai parcouru les allées
qu’elle avait dû avaler comme une sprinteuse, attaquant les
montées au même rythme que les plats, dévalant les
descentes en virages à une allure vertigineuse, bouche grande
ouverte, à pleines goulées d’air dans les poumons, entamant
une nouvelle côte les jambes raides, tétanisées, à la limite de
l’asphyxie…
A la fin sans doute s’était-elle calmée, la course épuisant
sa fureur, sa honte, l’aveu de sa peur. La peur qu’elle n’avait
d’abord osé s’avouer, la honte de n’avoir pensé qu’à elle, au
sport, à son corps, à cette excellence que ses maîtres sportifs
encourageaient. On lui avait appris à soigner son corps, à
respecter la nature qui s’y incarnait. Elle lui imprimait une
hygiène de vie sans défaut, un idéal partagé avec ses
camarades sportives. Elle s’y accomplissait. L’existence était
simple, le chemin tracé.
Mais l’injustice de la guerre trahissait cette évidence.
L’absurdité de cette guerre. Elle détestait Hitler et les Nazis,
mais pas les Allemands. Comme à son père, cette guerre lui
avait jusqu’alors semblé aussi dénuée de raison que la
dernière. Sa jeunesse n’aurait pas dû la connaître.
Elle a rejoint la gare Saint-Lazare. Elle se sentait moins
mal. Une détermination se formait en elle, une lucidité la
gagnait. Elle ferait quelque chose. Elle ne savait pas quoi,
mais elle ne voulait plus se dérober. Une révolte l’emportait.
Contre l’injustice, la haine qui fusille, l’aveugle vengeance.


Ma mère s’appelle Claire Vallier. Cette journée de juillet
1941 m’a semblé la première de son existence de femme. Je
lui en ai parlé parce que je gardais de mon adolescence le
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souvenir qu’elle et mon père lui accordaient une importance
particulière dans certaines de leurs conversations.
J’ai dû y revenir à plusieurs reprises car elle s’est d’abord
dérobée, avec un apparent désintérêt pour sa jeunesse. Et
moi-même je ne discernais pas ce que je voulais. Indécise, je
prenais le temps et son peu d’empressement s’y accordait.
Comme si nous éprouvions la même nécessité de nous
familiariser lentement à cette perspective.
Peu à peu, je l’ai relancée de façon plus insistante. Elle
me rabrouait affectueusement, faussement hésitante et plutôt
amusée : « Mais qu’est-ce que tu veux savoir ? Ton frère et ta
sœur ne m’ont jamais posé ces questions… » Et elle
commençait à raconter.
Elle m’a bientôt envoyé des courriers de quelques lignes
avec un en-tête ironique : « Puisque tu y tiens tant… » ou :
« Pour ton instruction… » ou encore : « Pour compléter ton
dossier… ». Et elle s’est mise à parler quand nous marchions
ensemble. Des phrases que je m’efforçais de recopier dès
notre retour chez elle. Elle me voyait écrire et, assise dans
son fauteuil à feuilleter une revue, elle ajoutait des bribes de
souvenirs, comme si cela devait coïncider avec mon écrit de
l’instant, puis elle se replongeait dans sa revue.


Ce jour-là, elle avait repris le train de banlieue pour
Bécon en toute fin d’après-midi et était rentrée chez ses
parents presque à la nuit tombée. Sa mère s’en était à peine
inquiétée, trop occupée à inventer un nouvel hameçon pour
son magasin de pêche. Son père lui avait dit : « Ils ont fusillé
dix otages. »
Elle s’était dérobée à son regard mais sa voix l’avait
trahie : « Je sais. » Elle se souvient de la main de son père
glissant sur son épaule jusqu’à la nuque dans une caresse
comme lorsqu’elle était enfant. Elle l’en avait remercié d’un
sourire, quittant la pièce pour ne rien lui dire.
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Elle avait pris une douche et s’était couchée. Incapable
de dormir. Elle était obsédée par la justification qu’elle
devrait fournir à celui qui était alors son entraîneur.
Peu à peu pourtant, la perspective de cet aveu l’avait
apaisé. S’il y avait quelqu’un à qui livrer la confusion de ses
sentiments, c’était lui. Sans doute jugerait-il sévèrement sa
conduite. Mais il saurait aussi l’écouter sans la condamner. Il
lui expliquerait l’événement, le situerait dans un combat, lui
indiquerait les résolutions à prendre.

A son réveil elle avait mesuré la puérilité de cette
perspective. De nouveau la honte l’envahissait. Plus
seulement de s’être dérobée à l’événement, mais aussi d’avoir
cédé à l‘impulsion de marcher et de courir sans mesure.
Comment pourrait-elle se livrer à son entraîneur alors quelle
avait manqué l’entraînement, qu’elle n’y était pas retournée
pour s’expliquer ! Elle n’avait pas eu le courage d’affronter
son regard, de prendre sa place dans l’équipe, elle ne s’était
pas dominée. Elle avait manqué à la discipline collective.
Cette discipline qu’un entraîneur attendait d’une
championne.
Elle est partie de chez ses parents dans cet état d’esprit.
« Je me détestais. » dit-elle. Pour la première fois de sa vie,
elle éprouvait un dégoût d’elle-même. Jusqu’alors elle avait
abordée les épreuves sans appréhension, l’existence était
claire. Et d’un coup l’horizon se dérobait. Son corps l’avait
lâchée. Son corps qui jusqu’alors assurait ses succès. A quoi
servaient ses performances, si elle ne se maîtrisait pas devant
le danger !
Elle se maudissait toujours en arrivant Gare Saint
Lazare. Elle était partie largement en avance pour aller à pied
jusqu’à Condorcet. Elle se sentait incapable de prendre le
métro. Et pourtant elle s’est dirigée vers l’escalier intérieur de
la gare qui y conduisait. Sans comprendre pourquoi elle
reprenait le chemin de la veille, avec le sentiment d’une
provocation, d’une impulsion qui la projetait vers le danger.
Elle avançait sans retenue dans les couloirs, apercevait
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bientôt le poinçonneur au loin, approchait du portillon. Et
d’un coup elle a fait volte face. Le défi était trop facile.
Faussement libérateur.
Elle a rebroussé chemin et est sortie de la gare. Elle s’est
appliquée à marcher en grandes enjambées, sans
précipitation. Il y avait toujours ce dégoût en elle, la honte, le
mépris d’elle-même. Mais, en même temps, le rythme de sa
marche lui offrait une discipline et elle en éprouvait comme
un allègement.
- Je retrouvais ma liberté, me dit-elle. Pas encore une
force, mais une liberté.
J’imagine la fragilité de ses 22 ans, encore incrédule
devant l’événement, insignifiante devant sa brutalité, et
pourtant une insolence, un courage retrouvé.
- J’ai décidé de ne rien dire à ton père.
Elle ne pouvait déchoir devant cet homme auquel elle
devait ses performances sportives. Elle le solliciterait pour
qu’il l’associe à son engagement politique, il lui apprendrait à
se battre, elle partagerait ce combat contre l’ennemi qu’elle le
soupçonnait de préparer avec d’autres. Mais plus tard,
lorsqu’elle-même lui aurait démontré la constance de sa
volonté. Aujourd’hui, elle ne se sentait pas à sa hauteur.
Les reproches allaient pleuvoir, se disait-elle. Tant
mieux, elle les affronterait. Une première façon de marquer
sa détermination.

- Tu n’as pas l’air trop défaite pour quelqu’un qui était
malade hier…
Il l’avait accueillie avec ces mots. Avant même qu’elle ait
parlé, il l’avait soupçonnée de mentir. Si elle n’en riait pas
aujourd’hui, je croirais qu’elle lui en garde la rancune d’une
humiliation.
Elle ne s’était pas dérobée.
- Je n’étais pas malade, Monsieur Vernan.
- Je m’en doutais.
Il l’avait longuement considérée en silence. Sans doute
pour lui offrir une chance. Elle ne sait même plus si elle
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contenait ses pleurs ou la violence d’une insulte, mais elle
n’avait pas faibli.
Alors il l’avait intimée :
- « Monsieur Vernan » ! Qu’est-ce que c’est que ça veut
dire, Claire, ce « Monsieur Vernan » ? Qu’est-ce que ça veut
dire, Mademoiselle Vallier… Vous attendez peut-être que je
vous engueule avec des politesses… Ne compte pas sur moi,
Claire ! Tu m’appelles Renaud comme d’habitude… Bon,
ton explication ?
Elle gardait la tête baissée pour ne pas voir ses
camarades alentour. Il s’était avancé, la main à hauteur du
visage. Elle avait imaginé qu’il allait lui saisir le menton, le
relever pour l’obliger à soutenir son regard. D’un
haussement, elle s’était reculée, redressant la tête et
l’affrontant :
- Aucune explication.
La réponse avait cinglé d’une voix étouffée. Elle ne
pense pas qu’elle avait crié, que ses camarades avaient
entendu. Elle ne cherchait pas à le provoquer mais n’aurait
rien concédé. Elle s’était dit qu’il allait la gifler. Du regard
elle attendait sans céder. Mais il s’était dominé : « Va te
mettre en tenue. Je te verrai tout à l’heure. » Elle avait rejoint
le vestiaire.


Ensuite, ce jour-là, mon père avait profité de l’avantage
de sa position et des quelques années qui les séparaient. En
écrivant ces mots, je ne sais comment ils me viennent à
l’esprit, je ne sais ce qui m’y autorise. Ma mère ne les a pas
employés. Elle m’a rapporté la scène, les paroles échangées,
ses sentiments, ceux qu’elle avait perçus chez mon père, ce
qui se passait entre eux à leur insu. Mais elle ne les pas
transmis d’un seul tenant. Il lui a fallu diverses occasions
pour qu’elle m’en offre les contours. Je pense qu’elle s’est
prise au jeu de ces moments qui lui permettaient d’être avec
moi, qu’elle a retrouvé des détails d’abord écartés et qu’ainsi
elle a pu y revenir pour revivre l’événement en le partageant
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à plusieurs reprises avec moi. Au point qu’à travers mes
questions ou mes suggestions, nous finissions par le
reconstituer d’un commun accord, que j’en devenais le
témoin présent.
« Tu joues à quoi Claire ? » avait-il repris dans son
bureau. « Qu’est-ce que tu crois ? Tu n’es pas encore arrivée.
Et même si tu arrives un jour, tes caprices ne seront pas sans
conséquence. Dans le sport, on tient ses engagements et on
explique ses défaillances. En tout cas, c’est comme ça dans
l’équipe de France. Même si tu étais la plus douée de
toutes… sans discipline, tu ne mériterais pas que je
t’entraîne... Alors explique-toi, s’il te plait. »
Elle était parvenue à soutenir longuement son regard,
sans insolence, mais elle ne pouvait toujours pas lui
répondre. Confrontée à ce qu’il voulait connaître, elle
éprouvait la même sidération que la veille, elle retrouvait sa
honte, sa peur impuissante, sa lâcheté. Si elle lui avait
raconté, si elle avait expliqué, il aurait certainement compris,
mais c’était impossible de son côté. Toute sa force servait à
soutenir au moins son regard.
Et peut-être que lui aussi avait préféré ne pas savoir sur
le moment. Il avait posé une question mais sans lui laisser
vraiment le temps d’y répondre. Il n’avait pas attendu pour
reprendre : « Claire, quand on manque à un engagement, on
prend ses responsabilités. Tu ne sais peut-être pas ce que ça
veut dire ?… Ou alors c’est la tête de mule, l’orgueil ! Et tu
me prends pour un con, un vieux con qui ne comprend rien
aux fredaines de jeune fille… Tu n’es pas digne des efforts
qu’on fait pour toi. Tu te conduis comme une gamine. »
A cet instant, ce n’était pas la dureté de son jugement
qui l’avait frappée. Elle se souvient aujourd’hui qu’elle n’en
avait pas éprouvé de la révolte, qu’elle n’avait pas eu le
sentiment de devoir se soumettre à sa sévérité. Elle avait eu
l’intuition de son désarroi, l’intuition qu’à être insultant il
s’abaissait et allait la décevoir mais le devinait aussitôt. Il lui
avait brusquement tourné le dos, avec un mouvement du
bras qui faillit l’atteindre au visage. Et, s’étant repris, de
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nouveau la considérant : « Tu as raison. Je ne suis plus
moimême tellement tu me déçois. Tu me fais dire n’importe
quoi… Bon alors, écoute : j’oublie et tu me prouves le
contraire jusqu’à l’examen. Je me fous du résultat. Je veux
que tu sois régulière, tu comprends ? »
Elle avait acquiescé.
« Sérieuse, appliquée, obéi… non, disciplinée.
Obéissante, c’est pour les enfants. Tenace, rigoureuse,
honnête. Tu m’entends ? »
Elle hochait encore la tête, soulagée d’une exigence qui
s’accordait à sa propre résolution. Alors lui, poursuivant sur
son avantage, lui avait servi la morale.
- On a subi une défaite parce qu’on s’est relâchés, qu’on
s’est laissés pourrir par le confort, la facilité, toutes ces
lâchetés, parce qu’on a cédé à la force... Maintenant il va
falloir se redresser moralement et ensuite se dresser contre
l’ennemi. Alors, le courage, ça commence maintenant. Je ne
te parle pas que du physique, du moral aussi… Et il ne suffit
pas d’être une sprinteuse, il faut tenir la distance, tenir ses
engagements Les caprices de midinettes, les fragilités de
bonne fem… J’arrête, je vais me faire tort. En tout cas,
j’espère que tu as compris. Demain, huit heures sur le stade.
Elle m’a raconté ça en accentuant la grandiloquence de
mon père, le parodiant à la façon des êtres dont on connaît
bien les travers et qu’on aime. Je lui ai demandé :
- Il parlait comme ça ?
- Ah oui, il se prenait très au sérieux. Exactement
comme avec vous quand il vous emmenait toujours dans les
mêmes spectacles. Vous n’aviez pas intérêt à montrer que ça
vous barbait.
Ramassée sur elle dans le fauteuil, inclinée vers moi, elle
me touche le bras et ajoute, finaude :
- Tu sais, je crois qu’il en rajoutait parce qu’il n’avait pas
été au front en 40.
- Ah bon !
- Comme sportif il appartenait aux pompiers de Paris.
Avec les bombardements ils ont couru des risques, mais pas
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beaucoup plus que les civils. Rien à voir avec certains
régiments dans les Ardennes et à Dunkerque.
Devant mon étonnement, elle prévient un reproche.
- Je ne pouvais quand même pas vous dire ça devant lui.
Et pas non plus par derrière. Je devais rester loyale. Tu
comprends ça ?
Ses lèvres s’entrouvrent dans un sourire.
- Quand on mesure où l’a conduit son courage… Il
méritait bien qu’on l’honore.
Elle ne s’apitoie pas. Elle ne parle pas non plus avec la
suffisance du mérite. Elle s’en détourne en retrouvant ce qui
devait être l’espièglerie de sa jeunesse. Elle ne mesure pas à
quel point sa façon de raconter me livre leurs sentiments et
leurs caractères d’alors, à quel point je les retrouve tels qu’ils
devaient être. Maladroit dans ses sentiments comme l’était
mon père, je n’ai aucun mal à me représenter la scène qu’il
lui a faite. Prétentieux et ridicule dans sa tirade moraliste. Et
elle, sans le savoir, je pense qu’elle l’intimidait avec sa
rectitude juvénile.


Ma mère réussira brillamment ses examens. Mon père
n’a pas manqué d’exigence au cours des entraînements, mais
elle n’avait pas besoin de ça. Elle n’avait qu’une idée : elle
serait très bien placée ou elle arrêterait tout. Sa résolution
était orgueilleuse.
La veille, mon père, qui avait déjà les résultats, lui a dit :
- Demain, tu viens me voir quand tu as ta place.
Elle était confiante car elle connaissait ses performances
aux épreuves. Mais elle appréhendait cet instant à cause de
ses sentiments envers lui et des sentiments qu’elle avait
pressentis chez lui au long de la préparation à l’examen, de
ce qu’il laissait échapper ou de ce qui transparaissait dans sa
façon de s’en défendre. Il avait parfois esquissé des gestes,
sans jamais la toucher. Et puis des conseils strictement
sportifs mais avec une émotion. Et une façon de commenter
ses mouvements, de la regarder de trois quarts. Elle en avait
18

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