7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois
ou

Publications similaires

Echos Obscurs

de editions-du-petit-caveau

Spirite

de LIGARAN

QUAND LE CIEL SE RETIRE

Du même auteur

La saveur de l'ombre, L'Harmattan, 1992.

Gaston-Paul

EFF A

QUAND LE CIEL SE RETIRE

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-polytechnique 75005 Paris

@

LtHannattan, 1993

ISBN: 2-7384-2042-7

t

Isabellae Immoderate.

Johanni-Amato Margaritae Justinae Silviae

t
.

Melaniae
.

o Familia Carissima !

t ~ t t.

"Ange plein de gaieté, connaissez-vous l'angoisse, La honte, les remords, les sanglots, les ennuis, Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits Qui compriment le cœur comme un papier qu'on froisse ? Ange plein de gaieté, connaissez-vous l'angoisse ?" Baudelaire

~

J'ai toujours vécu une vie de prêtre ordinaire. Sans miracles, sans extases, sans crises mystiques et peut-être sans Dieu. Tous les matins, j'officiais dans la solitude, toute la journée je m'entretenais avec mes paroissiens, dans la solitude et tous les soirs je priais dans la solitude. La nuit seule m'accompagnait, rongeait ma vie et m'écartait de tous les plaisirs. J'avais toujours été au mauvais endroit au mauvais moment. Jamais la grâce ne m'avait touché. Sans doute étais-je condamné à m'ensevelir dans le monde profane. C'est pourquoi tous les vendredis soir je me rendais dans un cabaret parisien, où j'avais mes habitudes. J'y retrouvais une jeune entraîneuse, Silvia, avec laquelle j'aimais bavarder. Ce soir d'automne, Silvia m'accueillit avec moins de chaleur que d'habitude. Je l'interrogeais sur sa liaison orageuse av~c son amant - j'aimais beaucoup qu'elle me raconte leur vie dans les moindres détails, mon plaisir atteignait alors son comble; mais ce jour-là Silvia ne semblait pas d'humeur à se confier à moi: - Ma vie ne te regarde pas. D'ailleurs qu'est-ce que tu pourrais bien y comprendre, toi qui n'as jamais aimé personne! 7

~.

t

-

Qu'en sais-tu? répliquai-je - Eh bien alors raconte. . .

J'inspirai profondément et entamai cette confession douloureuse que je n'avais jamais faite à personne: C'était un dimanche d'hiver. Il faisait très froid dans le Sud cette année-là. J'allais très souvent me promener sur les bords de l'Adour, le mouvement de l'eau facilitant ma méditation. De Grenade à Tarbes, ses rives n'avaient plus de secrets pour moi. Un autre prêtre, enchanté d'habiter si près d'un lieu de pèlerinage, se serait empressé de se rendre à Lourdes. Moi, je m'attardai sur les bords de l'Adour, ne dépassant jamais Tarbes. Le lieu Saint, son cortège de malades et de rebouteux me répugnait au point que je demandai à mon Évèque de me décharger de mon aumônerie. Mais il ne voulut rien savoir et me maintint à Mont-deMarsan. Même lorsque j'avais fermement décidé d'aller jusqu'à Lourdes, le cours de l'Adour m'en détournait. A mon habitude, je m'attardais à Tarbes, le long de l'eau. Soudain, je vis un lévrier courir vers moi en aboyant. Je tressaillis, irrité que l'on vienne ainsi troubler ma solitude. Je tournai la tête et fus aussitôt entraîné dans un vertige de lumière. La femme que j'avais en face de moi était d'une étrange beauté. Jamais encore je n'avais été saisi par ce désir violent de capturer l'âme et le corps. J'aurais voulu pénétrer le mystère qu'elle incarnait, retrouver en elle les sentiments qui l'agita.ient, les joies qu'elle avait connues, le désespoir qui l'av,dt peut-être terrassée. J'aurais voulu m'insinuer dans sa 'vie, partager ses souvenirs, anéantir l'espace d'un éclair la douloureuse distance qui nous sépare de l'autre. L'élégance délicate qui se dégageait de sa silhouette contrastait singulièrement avec la monotonie du paysage. La vue de 8

ses talons aiguilles qui s'enfonçaient dans la teITeau bord de l'Adour me remplit de joie. C'est alors qu'elle rappela son chien. La voix rauque et distante, l'accent méridional, la ton coupant et énergique me troublèrent. Comme elle me vit, elle s'approcha et me proposa de faire quelques pas. J'étais transporté. Nous marchions en silence, nos épaules se frôlaient. Une odeur persistante de savon de Marseille flottait dans l'air froid. La présence brutale de cette femme qui ne prenait même pas le soin de se parfumer m'émut. Quand elle s'arrêta, nos yeux se rencontrèrent. Le désir me nouait le ventre à l'esprit. Je me penchai vers elle, embrassai ses lèvres, mordis sa langue, habitai sa bouche comme si son corps entier m'y était donné. Elle me repoussa, rappela son chien et se prépara à partir. C'est à peine si j'eus la présence d'esprit de lui offrir ma carte de visite qu'elle fourra dans la poche de son manteau sans la regarder. Je ne me reconnaissais pas. Que m'était-il arrivé? Ce corps inconnu qui m'avait été brusquement offert, puis retiré, j'avais eu l'impression de le connaître de l'intérieur. Il m'avait révélé le plaisir. Je pouvais donc désirer. C'est comme si Dieu, tout à coup, avait parlé dans la bouche de cette femme.

~.

9