Quand les Afriques s'affrontent

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EAN13 : 9782296306929
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QUAND

LES

AFRIQUES

S'AFFRONTENT

DU MSME AUTEUR Théâtre:
L'Astuce (1974). Le Prince Olia (1974). L'Aller et le Retour ou la Mort de l'Université (1976). Le Village des Nouveaux Tala (1977). Les Rois Nègres ou cette Afrique-là (1978). Les Cris de la Nuit (1979).

Roman : L'Escalier (en préparation).
Toutes ces œuvres inédites seront publiées prochainement.

TANDUNDU E. A. BISIKISI

QUAND
LES AFRIQUES S'AFFRONTENT
PIECE EN CINQ ACTES

Version définitive

E.ditions l'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

La version originale de Quand les Afriques s'affrontent a été jouée pour la première fois par le Théâtre du Petit Nègre, le 25 novembre 1973, à Kikwit (Zaire), dans la salle de promotion de l'Institut Supérieur Pédagogique. Direction et mise en scène: Roger Pambu Golab, Richard Matanda Nzasi. Mwana

Assistance mise en scène: Justin Banza Bwanga, Victor Tandundu Mandeke. Distribution:
HUNG: Richard Matanda Mwana Nzasi. LOWEY: Jean-Pierre Moupondo Mikanda. DUGA: Marie-Marthe Lukula Bondo. DETSH: Angélique Inzun Laper. LEMBA: François Kasema Fumu Mbila. BULUNGANI: Juvénal Munganga Andosa. NGWAP: Uk:ondalemba Ngunza. KONGOLO: Victor Tandundu Mandeke. KAHONG: Engelbert Ikiesi Makita. Doublure de Hung: Eric Tandundu A. Bisikisi. Assistance techniqu.e: Jules Lubuma Ngabul'Olia, Gratien Bibab, Serge Nzende Gibunia.

Malema

@ L'Harmattan, 1984 ISBN: 2-85802-351-4

La version définitive de Quand les Afriques s'affrontent est spécialement dédiée à mon amie Anne-Carole Gonzales, pour juillet 1983 et pour ses 21 ans; mais aussi à mes amis Jacques et Richard Matanda M.M., Bernard Hidoine, Théophile Zangamoyo S.A., Victor Tandundu M., François Kasema F.M., Edi Angulu Mabengi. Avec toute mon affection. T.E.A.B.

«La situation actuelle est complexe: l'occidentalisation de l'Afrique n'est plus un projet théorique; elle est à présent une action et un mouvement qui, dans les pays africains (...), président à l'aménagement

de la vie et de la pensée.

Ji)

V.Y. MUDIMBE

L'Odeur du Père «Le vrai problème n'est pas de parler de l'Afrique, mais de discuter entre Africains... En d'autres termes, les philosophes africains actuels doivent réorienter leur discours. Ils ne doivent plus écrire seulement à l'intention du public non africain, mais d'abord à l'adresse du public africain.» P.J. HOUNTONDJI Sur la « Philosophie Africaine» «La culture est la dimension la plus immédiate, la plus importante de l'indépendance... Pas de nation consciente sans culture nationale... L'âme africaine achèvera de se dissoudre si les élites du continent persistent à refuser leur passé, à craindre l'immersion dans la masse et à prêcher l'exode culturel.» J. KI-ZERBO Le Nouvel Observateur, 25 janvier 1967.

Avant-propos

Voici la version définitive de Quand les Afriques s'affrontent, dont l'édition coïncide avec nos dix ans de théâtre. Quand les Afriques s'affrontent fut écrite en 1973, et jouée pour la première fois par le Théâtre du Petit Nègre de Kikwit. Nous espérons que cette première édition lui permettra de commencer une carrière africaine. Car c'est aux Africains qu'elle s'adresse en priorité - et par eux à l'homme en général. Nous aimerions prévenir notre lecteur que cette pièce est par endroits une véritable traduction simultanée. Qu'est-ce à dire? Lorsque les étudiants (Hung et Detsh Moupondo, Ngwap Ngunza, Azizah Asumani, Isaka Kanda et Bondo Tshibaïe) discutent entre eux ou avec leurs parents (Lowey et Lukula-Duga Moupondo, Kanza et Pengu Ngunza, Omatu et Kabeya Tshibaïe, Foba Asumani et Boyika-le-comédien), il faut supposer que, de fait, la conversation se déroule en français. Pour ce premier groupe, nous n'avons donc pas besoin de faire de traduction. Vient ensuite le deuxième groupe, qui comprend le domestique (Paul

Kongolo M andeke, alias

«

vieux Katangais») et le

chauffeur (Kahong lkiesi Makita). Lorsque ce groupe est en conversation avec le premier, la langue utilisée

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est soit une langue zaïroise, soit un mélange de français et de langue(s) zaïroise(s). D'où la nécessité de traduction partielle. Il y a enfin le troisième groupe. C'est le trio des notables de Muwaka (Bulungani Munganga, Ma Lusau et Lemba Kasema). Ce groupe ne comprend pas le français. Toute conversation avec lui est supposée se dérouler directement et entièrement en langue zaïroise. (Il est significatif qu'à l'acte V, Lemba Kasema dise à Lukula-Duga:« - C'est pour me faire des difficultés que tu emploies des mots fran. . ? çalS, h em.». ) S'il est un souci qui traverse notre texte de part en part, c'est celui de conserver à chacun des trois groupes précités son mode de parler: ses tournures propres" ses expressions et images, etc. Cette préoccupation se manifeste surtout pour les notables de Muwaka. Nous avons tenu à garder et à traduire, à rendre la saveur, la vigueur, l'humour, l'ironie, bref toute la
richesse et la beauté des langues zaïroises

- principa-

lement du kikongo, qui est notre langue maternelle. Cela dit, nos très sincères remerciements vont d'abord à M. Pierre Richard, Directeur de la SIRA (Société d'Impression et de Réalisations Artistiques) d'Asnières - et par lui à M. Guy Hofer. Ils savent pourquoi. Remerciements ensuite à notre ami Bernard Hidoine: la plupart des photos que l'on trouvera dans ce livre ont été prises (1), rephotographiées ou retirées

par lui.
(1) Notamment verture. la photo d'auteur, en page 4 de la cou-

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Remerciements aussi à nos amis Françoise, Didier et Célestin Mukanda, Jeannot Kati-Kati Hamba, Alain et Francine Bosese, Vincent Kanza, Jacques et Blandine Matanda, Nathalie Gallais, Gwenaëlle Clayeux, Anne Carlosse, Michel Paquié, Catherine Menanteau, Edi Augulu, Thierry Depambour, Donatien Bakomba K.N., Josseline Arricot, Roger Ngumbu, Nicole et Jacky Kawanda. Une pensée enfin pour Anne-Carole Gonzales, à qui est spécialement dédiée la version définitive de Quand les Afriques s'affrontent, et dont l'aide nous a été précieuse pour la correction du manuscrit et des épreuves. Tandundu E.A. Bisikisi

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Personnages
Lowey MOUPONDo: Président de l'Assemblée nationale. LuIrula-Duga: Son épouse. Hung: Leur fils, étudiant. Detsh: Leur fille, étudiante. Bulungani MUNGANGA: Notable à Muwaka, père de Lowey. Ma LUSAu: Son épouse, mère de Lowey. Lemba KASEMA: Notable à Muwaka, frère de Lukula-Duga. Kongolo MANDEKE: Domestique chez Lowey. Kahong IKIESI: Chauffeur de Lowey. Kabeya TSHIBAIE: Avocat, ami de Lowey et de Kanza. Omatu : Son épouse, amie de Lukula-Duga. Bondo : Leur fille, étudiante. Kanza NGUNZA: Magistrat, ami de Lowey et de Kabeya- Tshibaïe. Pengu : Son épouse, amie de Lukula-Duga. Ngwap: Leur fils, étudiant. Foba AsUMANI: Epouse de l'ambassadeur Azizah : Sa fille, étudiante. Isaka KANDA : Etudiante. BoYIKA : «Comédien». Asumani.

Lieu et scène
A Kinshasa (République du Zaire). Dans la grande pièce de séjour de la villa de Lowey Moupondo wa Mikanda, président de l'Assemblée nationale. Vue sur le fleuve Zaire et sur Brazzaville (République Populaire du Congo). Dans le fond, deux portes ouvrant sur le vestibule donnant lui-même sur le jardin (l'extérieur). Sur chacun des murs latéraux, deux portes conduisant à la bibliothèque familiale, au petit salon, au bureau de Lowey et au boudoir de Lukula-Duga. La pièce est luxueuse, meublée avec beaucoup de goût - à l'européenne. Ici et là, des objets d'art africain, européen, etc.

ACTE I
De la liberté et de l'esclavage en Afrique traditionnelle et moderne
LA QUESTION CENTRALE: L'homme africain noir a-t-il jamais été libre? peut-il l'être? le sera-t-il jamais? L'homme africain est-il voué à l'esclavage perpétuel?

Scène 1
Un soir de saison sèche. Musique en sourdine. Debout dans un coin du livingroom, Ngwap Ngunza fume une cigarette. Assises sur le canapé, à l'avant-scène, Detsh Moupondo et Azizah Asumani parcourent distraitement des magazines. Un temps. Entre Hung Moupondo. HUNG. (Sortant personne?
NGWAP. HUNG.

de la bibliothèque.)

-

Toujours

-

Personne. Que font-elles donc? Trente minutes de

-

retard, c'est beaucoup. AZIZAH. Sèche.) ( DETSH.C'est trop.

Oh! un peu de patience, les gars.
de

AZIZAH. - Moi, voyez-vous, j'en ai ras-le-bol poireauter comme ça. Y'en a marre!
NGWAP.

-

Quel langage! 17

AZIZAH. (Incisive.)

-

Je parle comme je veux. Qu'est-

ce que ça peut te foutre?
DETSH.

-

Allons, du calme! Ne nous énervonspas.

Isaka et Bondo ne vont plus tarder. Elles habitent tout à côté.
AZIZAH. HUNG. -

Raison de plus pour être à l'heure! Il paraît que les Mricains ne sont jamais

ponctuels.
AZIZAH.

-

Ça, c'est bien vrai.

NGWAP. (Agacé.) -

Laissons cela. Pourquoi?

AZIZAH. (Agressive.) NGW AP.

Il Y a plus urgent, Azizah.

AZIZAH. Quoi? Les fiançailles de Hung? NGWAP. AZIZAH. Oui. D'accord.

NGWAP.- La question des fiançailles de Hung doit être débattue ce soir. A tout prix.
AZIZAH. -

Je pense comme toi, Ngwap.

18

DETSH.

-

En effet, demain ce sera trop tard, ou un J'en conviens.

peu juste.

HUNG.-

NGWAP. Savez-vous que ces fiançailles posent des problèmes redoutables? Ce n'est pas pour rien que j'ai insisté auprès de Hung. TIfallait qu'on en discute d'abord entre copains. J'ai réfléchi à la chose...
HUNG. DETSH.

Alors? (On frappe
C'est Isaka.

à la porte.)

-

HUNG.

Comment le sais-tu? Attends, tu vas voir. (On frappe à la porte.)
(La porte s'ouvre. Entre Isaka Kanda. C'est une jeune fille de 22 ans. Elle porte des lunettes... Indifférente à l'arrivée de Isaka, Azizah s'est remise à la lecture de son magazine.)

DETSH. Entre!

19

Scène 2
ISAKA.Avec entrain.) ( Bonsoir, la compagnie! Bonsoir.
dans ta

TOUS.(Exceptée Azizah.) NGW AP. poche?

Dis, où as-tu caché Bondo?

ISAKA.- Non. Bondo est encore sous le choc. L'accident de Caroline l'a bouleversée. Elle ne sera pas avec nous ce soir.

DETSH. ISAKA.excuses.
HUNG. -

Dommage.
Bondo m'a priée de vous présenter ses

Soit, cela se comprend.

ISAKA.(A Azizah.) - Alors, Azizab, on ne dit pas bonsoir? On rechigne? AZIZAH.(Sur un ton moqueur et provocateur.) tiens! Te voilà enfin. Bonsoir, «présidente ». Ah,

20

ISAKA. (Contrariée,

elle avance lentement

vers Azizah,

qui la défie du regard.) - Azizah Asumani, je t'ai déjà dit de ne pas m'appeler «présidente ». C'est de la provocation. Tu te payes ma tête ou quoi?
DETSH.(A voix basse.) paxti. AZIZAH.(Elle se lève.)

-

Ça y est, Ngwap, c'est bien

Isaka Kanda, tu apprendras

à me parler sur un autre ton.
ISAKA. façon?

-

Quel toupet!

T'adresser

à moi de cette

AZIZAH.

Non, mais sans blague. Mademoiselle se

prend pour la reine d'Angleterre.

Reine d'Angleterre ou non, je te prie d'être correcte. Je m'accommode mal de ton ironie cinglante. AZIZAH. ISAKA.

ISAKA. -

Minute, coco. Galope pas comme ça.
Si tu me cherches, Azizah, tu vas me

-

trouver.
AZIZAH.

Dieu merci, je sais où.

ISAKA. (Excédée.)

-

Azizah, je te préviens:

les

choses vont tourner au vinaigre.
21

AZIZAH.

-

Va pour le vinaigre. Azizah, je t'assure que...

ISAKA. -

AZIZAH. Hé! Attends voir, la môme. T'es, oui ou non, le boss du Cercle Griot?
ISAKA.

-

Si tu veux dire la présidente,

oui, je le

suis.
AZIZAH. - Très bien. Qui c'est qui t'a flanqué titre prétentieux? Moi? Non.

ce

ISAKA. Azizah... AZIZAH. - Tu t'es toi-même bombardée «présidente». Alors ben, moi, après les autres, je t'appelle « présidente».
ISAKA.

-

Je m'y oppose, et d'un. Deux, tu n'es pas

membre du Cercle. Trois, je pense démissionner de ce poste. AZIZAH.-

Oh! On le connaît, nous, ton p'tit coup

de la démission... (Hung, Ngwap et Detsh échangent des regards complices, et, pendant que Azizah continue sur sa lancée, ils font un effort manifeste pour ne pas éclater de rire.) Tu démissionnes sans vraiment démissionner... Tu démissionnes pour te faire réélire... Faut savoir ce qu'on veut dans la vie.
22

ISAKA.

-

Je sais ce que je veux. On dirait pas. Puisque je te dis...

AZIZAH. ISAKA. AZIZAH.

-

J'ai ma p'tite idée.

ISAKA. -

Tu es butée.

- Ah, ça! pour le p'tit coup de la démission, la «présidente» en a fait voir aux siens... de toutes les couleurs! (N'en pouvant plus, les étudiants éclatent franchement de rire.)
AZIZAH.(Au public.) DETSH. (Avec un faux sérieux évident.) Azizah. Arrête ton char.

-

Ça va,

ISAKA. Gênée.) (
AZIZAH.

Azizah, j'ai failli te dire ton fait.

-

Je t'aurais bien rendu la pareille.

NGWAP.(Agacé.) - Assez. Nous avons mieux à faire que d'écouter vos chamailles.
AZIZAH. NGWAP.

-

Grognon!

- Quoi? Azizah, nous sommes ici pour une affaire grave... Detsh, quelle heure est-il, déjà?
23

DETSH.

-

Vingt et une heures précises.

NGWAP. -

Merci. Voici donc... (Il prend un air

grave et une voix autoritaire.) Demain soir, la famille du président Moupondo tiendra conseil. A la demande de Hung. La réunion aura lieu ici même, dans cette villa superbe... Si, d'ici là, Hung n'a pas changé d'idée - c'est-à-dire s'il maintient sa décision d'épouser qui vous savez -, le pot aux roses sera découvert. La vérité éclatera au grand jour. Les parents Moupondo seront enfin au courant. (Un temps.) Vous savez comme moi ce qui est à redouter: que le président et la mère Duga fassent opposition à ces fiançailles. Auquel cas, il surviendra certainement une crise grave dans la famille. Ce qui n'est point souhaitable. L'expérience prouve que les foyers ne survivent pas à ce genre de choc. Il mène au divorce. (Pause.) Hung, Detsh... Vos parents sont un couple très uni. Je n'hésite pas à dire: un couple heureux. Comme on n'en voit plus. Aimeriez-vous les voir se quereller, peut-être même se battre, puis divorcer? Ne seriezvous pas les premiers à pâtir de cet état de choses? (Un temps.) Nous avons entre vingt et vingt-quatre ans. Nous sommes assez grands, Hung, et pas assez fous pour nous lancer sans discernement dans l'aventure. Il nous faut prévoir les conséquences de nos actes; en soupeser le pour et le contre; en mesurer l'utilité, l'opportunité, l'efficacité pour nous et pour les nôtres. Cela s'appelle prudence et sagesse. (Pause.) Hung, il était de mon devoir de vieux pote de te prévenir contre toute décision précipitée et irréfléchie. 24

Il est toujours dangereux de jouer les apprentis ciers... A l'avenir, ma conscience n'aura rien reprocher... Ceci dit, tu es libre de tes actes. j'insiste: n'oublie pas l'enjeu de la situation. tout ce que j'avais à dire. (Un silence lourd.)
ISAKA. -

sorà se Mais C'est

Ces propos sont empreints de sagesse. Le débat est à présent ouvert. Comment allons-nous procéder, Ngwap?

NGW AP. DETSH.-

NGWAP. - C'est simple. Il s'agira pour chacun de nous de donner, sans complaisance, son opinion sur les fiançailles de Hung.
ISAKA. -

J'ajoute: censées soulever.
NGWAP.

et sur les problèmes qu'elles sont

-

Naturellement, Isaka. Cela va sans dire.

DETSH. - Si j'ai bien compris, le débat a pour but d'éclairer Hung; de mettre à sa disposition des éléments susceptibles de l'aider à prendre une décision lucide. Exact?

ISAKA. -

Oui, Detsh.

NGWAP. Tel doit être l'esprit qui commandera nos discussions. D'accord?
TOUS. (A vec enthousiasme.)

-

D'accord. 25

Scène 3
ISAKA.

-

Detsh, quel est ton avis sur la question?

DETSH. - J'aimerais d'abord dire que Ngwap a bien parlé. Je l'approuve. AZIZAH. (Agressive.) DETSH.

-

Pour quelles raisons? sont fondées, Azizah.

-

Ses appréhensions

AZIZAH. -

En quoi?
d'Azi-

ISAKA. (Agacée par la double intervention zah.) - Laisse tomber. Ensuite, Detsh?

DETSH. - J'avoue que, connaissant le paternel tel que je le connais, je ne doute pas qu'il en fasse des siennes. TI prendra la chose du mauvais côté, c'est sûr. Mais par ailleurs, Hung tient à sa fiancée. TI l'aime. Ceci pèse lourd dans la balance.

ISAKA. DETSH. hein '1 26

Peuh!
Car tu l'aimes, Hung, ta petite fiancée;

HUNG.

-

Pour ça, frangine, il n'y a pas de doute.

Je l'aime et je veux l'épouser. Vous m'entendez? (Fort.) Je veux l'épouser.
ISAKA. (Sarcastique.) - Pas besoin de brailler. On n'est pas dur d'oreille. Figure-toi qu'on a compris: tu l'aimes et tu veux l'épouser. C'est bien ça, non?
HUNG. (Irrité.)

-

Isaka, je n'apprécie pas le ton sur

lequel c'est dit.
ISAKA. -

Et après? Je n'ai que faire de tes appréciations. Garde-les pour ta «fiancée ». Elle en aura besoin.
HUNG. -

Si tu veux faire de l'esprit...

ISAKA. HUNG.moi...
ISAKA. DETSH. -

C'est mon problème. Sans doute. Mais quand tu t'adresses à Tu veux des salamalecs? Dites, je peux en placer une?

HUNG. - Pourquoi pas deux? Tu prétends que le pater s'opposera à mes fiançailles. Qu'est-ce qui te le fait penser?
DETSH. -

Son caractère. 27

HUNG.

-

Un vrai caractère impossible. Ses idées.
Quelles idées? Pas très claires en vérité.

DETSH. HUNG.DETSH. -

HUNG. DETSH. -

Confuses, peut-être? Non, pas vraiment. Allez! crache le morceau. Quel morceau?
Diable! De quelles idées

HUNG. (Impatient.)

DETSH.(Malicieuse.) HUNG. (Exacerbé.)

-

parlais-tu? DETSH. HUNG.DETSH. hasard.

Des tas d'idées.
Nom de Dieu! Des allusions rapides. Des mots lâchés au

HUNG. -

Quels mots?

DETSH.- Que sais-je, moi? Enfin, Hung! Tout cela n'a pas pu t'échapper, dis?
HUNG. -

D'accord. Je voulais en avoir le cœur net.

28

DETSH. -

Vicelard! Retors! Soit, soit. Passons outre... Et la

HUNG.(Il sourit.) mater?

DETSH.HUNG.DETSH.HUNG. -

Maman?
Si tu veux. Oh! avec elle, ça dépend.

De quoi?

DETSH. - De son humeur, voyons. Des jours, des circonstances.
HUNG. DETSH. -

Tu crois qu'on pourrait la convaincre?

Bien sûr.
Vraiment?

HUNG.-

DETSH. (Se ravisant.)

-

J'en doute un peu.

HUNG.DETSH.HUNG. DETSH. -

A quoi joues-tu? Je ne joue pas. Qu'est-ce qui te fait «douter
Son mec.

un peu» ?

29

DETSH. HUNG.

Le pater? Qui veux-tu que ce soit? Elle n'en a pas

deux,

que je sache.

HUNG. -

Bon, d'accord. Explique.

DETSH. - Admettons que nous parvenions à la convaincre. Parfait. C'est dans la poche. Oui, mais pour combien de temps? TI suffira que son «cher Lowey» lève le ton pour qu'elle te lâche.
HUNG. -

Comment!

Elle me ferait ça à moi?

DETSH.- Hé! dis, faut pas rêver. Mets-toi à sa place. Elle adore son type, la p'tite mère. T'as vu comme elle gobe ses paroles?
HUNG. -

Paroles d'Evangile sans doute. Comme tu veux... Maintenant écoute-moi. C'est bien ce que je fais, non?

DETSH. HUNG. -

DETSH.- Ngwap n'a pas eu tort de parler de divorce. Ça peut arriver... A mon avis, le divorce tuerait maman.

HUNG. DETSH. 30

Sûre?
Ah ça! j'en suis convaincue. Divorcée,

maman ne tiendra pas trois jours. Elle mourra de chagrin ou deviendra folle. Mais alors complètement folle! (Hung est visiblement troublé par ces propos.) Tu veux parier, Hung? Tu gages? (Hung pose une main sur l'épaule de Detsh.) HUNG.- A quoi bon, Detsh. Je te crois sur parole. (Il se retourne vivement et assène un grand coup de poing sur un meuble.) Oh, diable! diable! (Fort.) diable! (Silence. Hung va et vient dans la pièce d'un pas nerveux.)

31

Scène 4
HUNG.(Revenant vers le groupe.) - D'après vous, comment le «vieux» pourra-t-il justifier son opposition? Quelles pourraient être ses raisons?
NGWAP.

- Le président aura beau jeu, vieux frère. Les raisons d'opposition sont multiples.

HUNG. NGWAP.social.
HUNG. -

Lesquelles?
En premier lieu, il y a l'environnement

C'est-à-dire?

NGW AP. - La famille: restreinte et étendue. Les amis de la famille. Les connaissances.
HUNG. -

Ensuite?
société», si je

NGW - Vient ensuite la «grande AP. puis m'exprimer ainsi.
HUNG. (Avec lassitude.)

La société! (Fort.) Les chaînes de la société! 32

-

La société!

NGW - Eh oui! La société. La société avec son AP. histoire, sa tradition, ses coutumes et ses préjugés. Il yale regard de la société, Hung. Il faut en tenir compte.
HUNG.

- Je veux bien, Ngwap. Mais notre liberté dans tout ça, que devient-elle?
Oui. Que devient notre liberté?

AZIZAH.-

HUNG.privée? ISAKA. -

La société ne viole-t-elle pas notre vie Non.

AZIZAH.- Moi, je n'ai que faire de la société. Je m'en balance.
ISAKA. -

Qu'est-ce que cela veut dire? Moi et moi d'abord!

AZIZAH.Fort.) ( ISAKA. -

Anarchisme et nihilisme.

AZIZAH.- Encore un peu, Hung, et j'aurai droit à ses cours de philo.
ISAKA. AZIZAH.

Tu n'y comprendrais rien.

Pourquoi? C'est pas sorcier, la philo. C'est pas la mer à boire. 33

-

ISAKA.qui veut.

C'est ce qu'on dit. N'est pas philosophe

AZIZAH.- T'es philosophe, toi? Et puis zut! Au diable la philosophie et les philosophes. Revenons à la société. J'emmerde la société, voilà. ISAKA.- Qu'est-ce que cela change? de tels propos? A quoi rime

NGWAP. AZIZAH. -

A rien naturellement. Toi, Ngwap, la ferme! Hé!

NGWAP. Surpris.) (

ISAKA.- Tu as beau dire, Azizah, la société reste ce qu'elle est: condition sine qua non d'existence matérielle et spirituelle de l'homme. C'est pourquoi on lui doit respect et obéissance. Je n'ai pas dit soumission aveugle - qu'on me comprenne bien. AZIZAH.- Pardon, Isaka. Mettons sans plus tarder les points sur les i. Nous ne devons respect et obéissance à la société que dans la mesure où elle n'empiète pas sur nos droits. ISAKA.Parfaitement d'accord avec toi, Azizah.

AZIZAH.- Il faut donc affirmer la primauté de l'individu sur la société.

34

ISAKA.

-

Objection!

Proclamer la primauté de l'inc'est légitimer l'anarchie.

dividu

sur la société,

AZIZAH.

Comment cela?

ISAKA. La société comme totalité passe nécessairement avant l'individu comme partie.
AZIZAH. - Attention, Isaka. Les individus ne sont pas dans la société comme des éléments d'un ensemble géométrique. Les premiers sont doués de liberté, les seconds non. Cela change tout.
ISAKA. -

En ce sens-là, oui. Tu as raison, Azizah. De quelle société parlez-vous?

DETSH. - Minute! Il faut préciser.
NGWAP.

-

En effet. S'agit-il de la société traditionnelle ou Les deux.
Ça va. Maintenant, c'est clair.

DE TSH. moderne?
ISAKA. DETSH.

-

ISAKA.- Je soutiens qu'en Afrique traditionnelle et moderne, la société passe avant l'individu. HUNG.- Je te vois venir, Isaka. Donc, l'individu doit subordonner ses intérêts à ceux de la société. 35

ISAKA.

-

C'est là, cher ami, une question de fait et
rien. Je constate.

non de droit. Je n'invente

HUNG.- Oui, mais cette situation n'est-elle pas aberrante? Le moment n'est-il pas arrivé de privilégier la conscience individuelle?
ISAKA. - C'est curieux. Tu sembles poser comme inconciliables conscience individuelle et impératifs sociaux. HUNG. - De fait, ces réalités s'opposent. obéissent au principe d'exclusion réciproque. Elles

ISAKA.- Pas du tout! Elles s'opposent, certes, mais ne s'excluent pas. Parce que complémentaires. De façon nécessaire. Parce que dialectiques. AZIZAH.- Au diable la dialectique et les dialecticiens. Revenons sur terre.

DETSH. Bas.) (

Nous y sommes déjà.

HUNG.(Sur un ton de reproche.)

-

Detsh!

AZIZAH. Prenons des exemples concrets, dans l'histoire. (Un temps.) Nous examinerons tour à tour la société traditionnelle et moderne. O.K. ?
TOUS.(A vec enthousiasme.) 36 O.K.

AZIZAH.

-

Je vous remercie... Commençonspar la

société traditionnelle. Regardons-la. Nous y voyons l'homme soumis à la magie, prisonnier des traditions et des coutumes rétrogrades.
NGW AP.

-

Rétrogrades?

Pour qui?

AZIZAH. Evidemment pour nous, hommes du xx. siècle... Je continue... Bien plus, dans cette société l'homme est écrasé, d'une part par le pouvoir sacré et despotique du roi, et d'autre part, par le pouvoir arbitraire du chef du village. TI n'a aucun droit, aucun bien en propre. Car tout appartient à la collectivité. Toute initiative personnelle, toute innovation lui sont interdites. TI doit penser, agir comme tout le monde, selon la tradition... Cet homme soumis, dépendant, insignifiant, n'est-il pas plutôt esclave, Isaka ?

HUNG. ISAKA. -

Sans aucun doute.
Je proteste. Pardon, «c'est une question de droit »,

AZIZAH. -

Isaka, « et non de fait. Je n'invente rien. Je constate. »
Je poursuis... Peut-on dire que l'individu existe dans une telle société?

HUNG. AZIZAH.

Bien sûr que non, Azizah.

-

Ne se confond-il pas au groupe? à la

« tribu» ? à «l'ethnie»? Son moi n'est-il pas dilué dans le nous? dans le collectif? 37

HUNG. ISAKA. -

Et comment! Je proteste.

AZIZAH.(Elle hausse la voix.) - En admettant même que l'individu existe dans cette société, qu'en est-il de sa liberté? Tout est là. Et là précisément. Là. Le problème de la liberté est fondamental. Qu'est l'homme sans liberté, sinon une bête, un petit rien. HUNG.- Il faut se demander s'il y a une liberté de l'esclave - si du moins cela n'est pas contradictoire. Mais peut-être les «philosophes» nous apporterontils quelque lumière sur ce sujet? DETSH. (Elle se frotte les mains, amusée.) Ça, c'est pour toi, Isaka. Vlan!

ISAKA.- Je m'en doute bien, Detsh. (A Hung et Azizah.) Je vais vous répondre tout de suite. Je n'ai pas fini, Isaka. A chacun son temps de parole. Laisse-moi reprendre le fil de ma pensée... Il suit de ce qui précède qu'on ne saurait parler de primauté de la société sur l'individu là où l'individu n'existe même pas. A moins de verser dans l'absurde. Conclusion: la société traditionnelle est une société tyrannique. Tyrannique et barbare.
ISAKA, NGWAP et DETSH. (Ils sursautent, QUOI? 38 indignés.) AZIZAH. -

AZIZAH.

-

Ouais! N'ayons pas peur des mots. C'est

une société où l'homme ne peut s'épanouir, ni vivre libre. Et pour cause. Elle est figée, fossilisée. La notion de progrès est ici inconnue. La société traditionnelle apparaît comme une nature, un déterminisme: tout le contraire et la négation de la liberté. Voilà pourquoi je la renie. Je la rejette. Je dis NONà cette Afrique-là.

HUNG. Et moi avec toi, Azizah. Nous disons... HUNG et AZIZAH. (En chœur.)

-

NON

à cette Afrique-

là.
HUNG.(Sur un ton de défi.) Isaka? Qu'as-tu à répondre,

NGWAP. Permettez... (A Hung.) Vieux frère, dois-je croire que tu es en tous points d'accord avec Azizah ?
HUNG.-

Non. J'approuve Azizah quand il s'agit de

dénoncer le césarisme des rois nègres et l'égalitarisme traditionnels.
DETSH. Pourquoi?

HUNG.- Parce que je suis l'ennemi juré de tout ce qui obstrue la liberté de l'homme. De l'homme tout court. Parce qu'il n'est pas une seule forme de collectivisme qui ne soit en même temps le viol de la conscience de soi, la négation de l'individualité. Je me 39

démarque toutefois d'Azizah lorsqu'elle croit bon de renier et de rejeter en bloc l'Afrique traditionnelle.
NGWAP. (Surpris.)

-

Ah bon?

De deux choses l'une:

ou c'est une pirouette opportuniste, ou c'est une rectification honnête. Toujours est-il que tout à l'heure, tu semblais plus assuré. HUNG. Voyons, mon garçon. TIserait tout de même étonnant que tout soit mauvais dans cette Mrique-Ià. En somme, je dis: non à l'absolutisme des rois nègres, oui aux apports positifs de la société traditionnelle... La balle est maintenant dans ton camp, Isaka. Qu'astu à répondre à Azizah ?

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Scène 5
ISAKA. (Incisive.)

- Tu crois peut-être qu'elle m'a réglé mon compte? en deux temps, trois mouvements ?
Je ne crois rien du tout.

HUNG. -

ISAKA. Tu t'abuses, Hung. Le raisonnement comme celui d'Azizah, je le connais bien. Trop bien sans doute. Il n'a vraiment rien d'original. C'est le dernier des lieux communs.

AZIZAH. -

Isaka, je...

ISAKA. Mais c'est vrai! On trouve ce raisonnement dans les manuels occidentaux sur l'Histoire de l'Afrique noire. Rois nègres patati, rois nègres patata. Vous savez quoi? D'ordinaire sa conclusion s'articule de la façon suivante: la colonisation fut la chance de l'Afrique noire. Donc, vive la colonisation! N'est-ce pas, Azizah ?
AZIZAH.- Si tu comptes sur moi pour avaliser cette énormité, tu te trompes de porte, Isaka. Pas si bête. ISAKA.- Comment ça «je me trompe de porte» ? Soyons conséquentes. Tout le monde est témoin, tu 41

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