Quand pourtant le bonheur était là...

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Ça serait un roman d'amour entre Jeanne et Frédéric. Mais un amour impossible. Tant de choses séparent nos deux personnages. Jeanne aurait un enfant d'un "premier lit". Il faut préciser que cette histoire se passerait dans les années 50-60, dans une petite sous-préfecture. Il y aurait aussi un adolescent que nous verrions grandir. L'auteur a passé son enfance et son adolescence écartelé entre ville et campagne. C'est un peu de cet écartèlement-là que ce roman témoigne.
Publié le : vendredi 5 juin 2015
Lecture(s) : 9
EAN13 : 9782336383620
Nombre de pages : 308
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Quand pourtant le bonheur était là…
Philippe Lipchitz
En fait, tout est parti de quelques phrases des « Chroniques rurales de
notre temps » : « Une professeure avec qui il a couché dit que son grenier Quand pourtant
ressemble à une galerie d’art / Elle a dit que Frédéric pourrait exposer /
Une femme divorcée / Elle enseignait l’Histoire dans le lycée de la petite
sous-préfecture / Elle ne couchait pas exclusivement avec Frédéric / le bonheur était là…
Parfois ça lui faisait mal / Parfois il s’en foutait. »
J’ai voulu en savoir plus. Et Jeanne est née, pour ainsi dire, de la côte Romande Frédéric.
Ça serait donc un roman d’amour.
Tome 1
Mais alors un amour impossible. Tant de choses séparent nos deux
personnages.
Jeanne aurait un enfant, comme on dit, d’un premier lit. Alors ça serait
un roman d’enfance. L’enfance d’un enfant de parents séparés, ce qui
n’était pas si fréquent ces années-là.
Il faut préciser que cette histoire se passe dans les années 50-60.
Ça serait donc un roman vaguement nostalgique.
Il y aurait aussi un adolescent que nous verrions grandir. On hésite à
écrire vieillir. Ça serait donc un roman d’apprentissage.
Il faut préciser que ça se passerait dans une petite sous-préfecture.
Alors ça serait la radiographie d’une petite ville de province dans les
années 50-60.
Pour être plus précis encore, l’introspection de ce que pouvait être
l’état moral et politique d’une petite ville de province dans ces années-là.
Tome 1
Les hasards de l’existence et de l’Histoire ont fait naître Philippe Lipchitz
en banlieue parisienne. À sa naissance, ou presque, ses parents ont acheté
une résidence secondaire ou une maison de campagne ou une maison de
week-end. Enfin ça veut dire la même chose. Ça veut dire qu’il a passé
son enfance et son adolescence écartelé entre ville et campagne. C’est un
peu de cet écartèlement-là que ce roman témoigne.
ETHNOGRAPHIQUES
ISBN : 978-2-343-06188-7
26 E
Quand pourtant le bonheur était là… Philippe Lipchitz
ETHNOGRAPHIQUES














Quand pourtant
le bonheur était là…
















Ethnographiques
Collection dirigée par Pascal LE REST

Ethnographiques veut entraîner l’œil du lecteur aux couleurs de la vie,
celle des quartiers et des villes, des continents et des îles, des hommes et des
femmes, des jeunes et des vieux, des blancs et des noirs. Saisir le monde et
le restituer en photographies instantanées, de façon sensible et chaude,
proche et humaine, tout en préservant la qualité des références, des méthodes
de traitement de l’information et des techniques d’approche est notre signe et
notre ambition.

Déjà parus


Muriel SANTORO, Mon voisin de maíz. Voyage au Guatemala au cœur de
la culture maya, 2010.
Bertrand ARBOGAST, Voyage initiatique d’un adolescent… Lancelot et le
vieux, 2009.
Mohamed DARDOUR, Corps et espace chez les jeunes français musulman.
Socioanthropologie des rapports de genre, 2008.
Jacques HUGUENIN, La révolte des « vieilles » : Les Panthères Grises
toutes griffes dehors, 2003.
Pascal LE REST, Des Rives du sexe, 2003.

Philippe Lipchitz


























Quand pourtant
le bonheur était là…

Tome 1

Roman














































































































Du même auteur


Nouveau Far West, L’Harmattan, coll. « Ethnographiques », 2014.
Chroniques rurales de notre temps, Mon Petit Éditeur, 2012.
« La fin du loup » (en collaboration avec Dominique Chanfrau) in Court
au Théâtre 1 – 8 pièces pour enfants, Éditions Théâtrales, coll.
Théâtrales-Jeunesse, 2005.


































































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06188-7
EAN : 9782343061887










Première partie

d’août 1965 à juillet 1966













Installation (août 65)

C’était encore une très belle journée d’été. Août finissant. Jeanne, assise face
au proviseur de son nouveau lycée, cherchait à donner un nom à cette odeur
entêtante qui l’avait incommodée dès qu’elle était entrée. Et qui persistait,
qui insistait. Tout faisait vieux dans ce bureau. Ce n’était pas que le
proviseur soit particulièrement âgé. Non, plutôt jeune, mais de la race de
ceux qui auront fait vieux toute leur vie. Pour commencer, il fit étalage,
flagorneur, du respect dû au rang de Jeanne :
- Croyez bien que nous sommes extrêmement flattés d’accueillir une
agrégée dans nos rangs professoraux. Nul doute que votre venue ne
rehausse le prestige de notre établissement. De surcroît, nous
arrivant d’un grand lycée parisien. Peut-on savoir ce qui nous vaut
cette mutation, que nous prenons, croyez-le bien, pour une aubaine ?
Jeanne préférait d’emblée jouer cartes sur table :
- Convenance personnelle. Je tenais à m’éloigner de mon mari… dont
je suis séparée.
A l’évidence, monsieur le proviseur tiquait. C’était perceptible à un rien : un
rictus de contrariété, la difficulté à reprendre le fil de la conversation.
- Ah ! Vous êtes divorcée ?
- Pas encore monsieur le proviseur, le divorce n’est pas encore
prononcé. Mais ça ne saurait tarder.
Monsieur le proviseur avait sorti un mouchoir de sa poche avec lequel il
s’essuyait les mains, convulsivement. Il soupira :
- Enfin, vous n’êtes pas obligée de le clamer sur tous les toits.
- Vous savez, je suis seule avec un enfant. Fatalement, les gens en
déduiront que cet enfant a un père. Et que le père n’est pas là.
- Ah ! Vous avez un enfant.
Monsieur le proviseur avait failli dire « et en plus » : « et en plus vous avez
un enfant ». Comme on réprimande quelqu’un qui, décidément, ne sait pas se
conduire. Jeanne savait aggraver son cas et elle l’aggravait avec une extrême
délectation.
- Oui, un petit garçon de huit ans.
Jeanne avait cru bon de le préciser, parce qu’il lui semblait que, pour
monsieur le proviseur, ce devait être pire : une femme seule avec un garçon
plutôt qu’avec une fille. Surtout pour un professeur de lycée de garçons. Une
petite voix ne cessait de répéter, dans le crâne de monsieur le proviseur, qu’il
ne devait pas laisser transpirer le moindre dépit. Même si la dite petite voix
lui prédisait en même temps une kyrielle d’emmerdements. Il avait pensé
emmerdements. Monsieur le proviseur pensait souvent emmerdements, mais
se faisait une règle, à voix haute, à ne parler que d’embêtements. Bref, ne
voulant pas passer pour quelqu’un de vieux jeu, il conclut, désinvolte, mais
sans cesser pour autant de s’essuyer convulsivement les mains :
9- De toute manière, les mentalités ont évolué. Nous avons déjà un
enseignant de physique chimie divorcé.
Un temps.
- Mais c’est un homme.
dit-il, osant un sourire. Jeanne se demandait quel sens donner au sourire de
monsieur le proviseur. Proposerait-il ses bons services pour remédier à l’état
de délitement moral dans lequel baignait la France de ce milieu des années
soixante ? Deux professeurs divorcés, un homme et une femme, on devait
pouvoir arranger la situation. Pour ce qui était de l’affaissement moral de la
Nation, monsieur le proviseur ne cessait de l’asséner à longueur de journée :
la France foutait le camp. Alors, il faisait ce qu’il pouvait, à son échelle, ce
pauvre monsieur le proviseur. Par exemple, il menait une guerre impitoyable
aux cheveux longs. Pas jusqu’à pratiquer une tonte périodique. Quoique…
Après tout, il était plus ou moins berger de troupeau. Dans un rêve, qui
revenait régulièrement dans ses nuits de proviseur, il se voyait flanqué de
son fidèle bras droit, monsieur le censeur, et de son fidèle bras gauche,
monsieur le surveillant général, armé d’une paire de ciseaux, tailladant la
toison de quelques beatniks qui l’auraient fait douter de se trouver à la tête
d’un lycée de garçons. Monsieur le proviseur se laissait souvent aller à
penser : « On dirait des gonzesses ». Des gonzesses, au mieux. Au pire des
pédés. C’était ce que pensait monsieur le proviseur, mais il ne le disait
jamais à voix haute. Naturellement. Imagine-t-on monsieur le proviseur
disant à un de ses élèves :
- Mon pauvre ami, vous ressemblez à une gonzesse.
Au mieux. Au pire :
- Mon pauvre ami, vous ressemblez à un pédé.
Mais dans ses rêves, monsieur le proviseur pouvait bien couper court. Ras,
même. Comme au temps de la chasse aux totos. Monsieur le proviseur
ramenait souvent les choses au temps de l’Occupation. Ça ne pouvait pas
leur faire de mal, à ces éphèbes à trois poils au menton. Après tout, à la
libération, on avait bien tondu des femmes, pour purifier la France. Et pour
monsieur le proviseur, il ne s’agissait rien de moins que de ça : purifier la
France. Il lui était arrivé, à quelques occasions, ayant convoqué des parents
d’élèves chevelus, de leur glisser un billet pour les frais de coiffeur :
- Si vous êtes dans le besoin.
persiflait-il dans ce genre de situation. Qu’ils mesurent, nom de Dieu,
jusqu’où leur laxisme pourrait conduire la France. Ça commence par les
cheveux longs et ça finit par diffuser une propagande communiste. Un
cauchemar de monsieur le proviseur : il avait, parmi ses enseignants, des
professeurs communistes, un professeur de mathématiques à qui il allait
jusqu’à confier des classes de Terminale. Irréprochablement noté. Que
voulez-vous faire si même les inspecteurs s’y mettent ? Pauvre France. Et
une agrégée d’histoire qui lui débarquait de la capitale, arborant son divorce
comme un gage de modernité, et qui élevait un mouflet toute seule.
10Comment voulez-vous qu’une femme ait la poigne d’élever un garçon toute
seule ? Il manquera toujours quelques paires de claques et des coups de pied
au cul que seul un homme peut donner avec la plus grande efficacité. C’était
exactement ce que disait monsieur le proviseur à des parents d’élèves venus
geindre contre un redoublement ou un avertissement conduite :
- Ne croyez-vous pas que nous en sommes arrivés là tout simplement
parce que votre fils n’a pas reçu assez de paires de claques.
Et le mal se propageait sur le corps de cette pauvre France, malade. Dans son
établissement, pourtant au-dessus de tout soupçon, établissement qu’il
pensait tenir d’une main de fer, des enfants de notables n’échappaient pas à
la contagion. Le fils d’une professeure de Lettres, classiques de surcroît,
comme si la chose n’en était que plus monstrueuse. Père médecin, à qui se
fier ? Monsieur le proviseur avait toujours cru qu’un médecin devait panser
les plaies de l’âme autant que celles du corps. Une crinière blonde bouclée. Il
n’était pas allé jusqu’à dire à son enseignante votre fils ressemble à une
gonzesse. Ou pire. A un pédé. D’ailleurs, à bien y réfléchir, à toujours traîner
avec un fils d’avocat, chevelu lui aussi, cela va sans dire, on pourrait se
poser la question. Voilà ce que monsieur le proviseur pensait même s’il ne le
disait pas, mais Jeanne lisait dans ses pensées, pour ainsi dire à crâne ouvert.
Elle, qui n’avait pas ces sortes de répugnance au langage cru, pensa : « Un
beau spécimen de vieux con ». Monsieur le proviseur pensa encore qu’il
avait attribué la seconde C 3 à la divorcée. Classe dans laquelle se trouvait le
merdeux chevelu de sa collègue de Lettres classiques. Monsieur le proviseur
se crut encore autorisé à lui donner un conseil :
- Evitez les pantalons.
Si les enfants de la bonne bourgeoisie portaient des cheveux qui leur
descendaient aux fesses et leurs professeures femmes des pantalons,
comment vous y retrouver en matière de dimorphisme sexuel ? Je vous
demande un peu.

Déjà Jeanne n’écoutait plus monsieur le Proviseur que d’une oreille distraite,
un peu inquiète de ne pas voir Julien, à qui elle avait demandé de l’attendre
dans le jardin. Elle l’avait laissé sur un banc, un Club des cinq entre les
mains. C’était un peu dur, le Club des cinq, pour un enfant de huit ans, mais
il fallait dire que Julien, son petit garçon s’appelait Julien, était un excellent
lecteur. Pour son âge. Il n’aurait plus manqué que ça. Avec une mère
agrégée d’histoire – géographie et un père ulmar en philosophie, qui
comptait Althusser et Balibar parmi ses professeurs… Il faudrait bien que
Jeanne, un jour, se départisse de l’admiration qu’elle vouait à Pierre. Quand
elle pensait que Pierre était un sale con, elle pensait aussitôt après, comme
pour se rattraper, que c’était un remarquable intellectuel. Comment
voulezvous dans ces conditions qu’elle, disons, réussisse son divorce ? Par ailleurs,
il faudrait également qu’elle cesse d’avoir cet horrible réflexe de pensée : il
ne manquerait plus que Julien… Tout ce que vous voudrez, ça sentait son
11réflexe de classe : autre divorce à, disons, réussir. Enfin, ses parents n’étaient
que de petits employés. On ne pouvait pas franchement parler d’origines
bourgeoises. Petites-bourgeoises tout au plus. N’empêche, ça l’agaçait
souverainement d’assimiler l’ascenseur social à une adhésion à la classe
bourgeoise. Si ses parents étaient communistes honteux, Jeanne, quant à elle,
avait fait le saut et pris sa carte. Comme Pierre. Sauf que Pierre se trouvait
de plus en plus en délicatesse avec le Parti. Encore Pierre, ça devenait
lassant.

Pour en revenir à Julien, fatigué par une lecture, quand même un peu trop
ardue pour son âge, même pour un fils d’agrégés, il s’était lancé dans
l’exploration de ce nouveau territoire.

- Vous comprenez, une femme divorcée dans un lycée de garçons, il y
aura toujours des dragons de vertu...
Elle préféra couper court :
- Je comprends.
- D’autant qu’avec votre agrégation, je vous confie des classes de
second cycle. Vous allez enseigner à des hommes.
Ce proviseur savait décidément prendre des risques. Après avoir donné à des
Terminales un communiste en mathématiques, comme s’il y avait des maths
bourgeoises et des maths prolétariennes, enfin vous m’avez compris, il
donnait à ses hommes pour professeur d’histoire - géographie une femme
divorcée, qui élevait seule un merdeux de huit ans. Monsieur le proviseur
affectionnait, quand il pensait à eux, traiter les élèves qui ne lui revenaient
pas de merdeux. Et peu d’élèves lui revenaient. En conséquence de quoi, il
se pensait souvent diriger un lycée de merdeux. Mais bref, avec tous les
risques qu’il prenait, qui pourrait dire, après ça, que monsieur le proviseur
n’avait pas les idées larges ?

Julien venait de réapparaître dans le champ de vision de Jeanne. Ce qui la
rassura. Elle abrégea une conversation qui n’avait déjà que trop duré :
- Je suis désolée, mais Julien m’attend dans le jardin.
- C’est le nom de votre enfant ? Et bien à très bientôt, madame. Je
crois que nous sommes appelés à nous revoir.
- Monsieur le Proviseur.

Quatre à quatre, elle dévala l’escalier. Majestueux, parce qu’il y a toujours
quelque chose d’un château dans les hauts temples de l’enseignement des
élites.
- L’héritage aux héritiers !
Persiflait toujours Pierre. Et elle se reprocha de penser une nouvelle fois à
Pierre. C’était, cette fois, bel et bien fini, elle avait mis tous ces kilomètres
12entre eux pour couper définitivement les ponts. Julien n’aurait pas trop à en
souffrir. Pour ce que le père s’occupait de son fils.

Sortant en pleine lumière, elle fut éblouie par le soleil. Elle appela Julien.
Elle le regardait courir, en short et chemisette, énamourée, regrettant tout de
même qu’il ressemblât un peu trop à son père. Mais quoi, son père était bel
homme. Autrement, elle ne l’aurait pas épousé. Trop bel homme peut-être,
puisqu’il ne pouvait s’empêcher de coucher avec toutes les femmes ayant
succombé à son charme. Et nombreuses étaient celles qui succombaient.
Enfin, il jouait davantage d’un charme intellectuel que d’un charme, à
proprement parler, physique. Pour la brillance intellectuelle, Julien était un
peu jeune, difficile de s’en rendre compte. Mais pour ce qui était du charme
physique, Julien était un très beau petit garçon. Mais enfin, quelle mère ne
pense pas avoir donné naissance au plus bel enfant du monde ?
- C’était bien ?
- A mourir. Viens faire un câlin à ta maman pour qu’elle oublie
comme les gens sont cons.
- Maman, c’est pas bien, tu as dit un gros mot.
- Mais mon chéri, ça n’est pas le mot qui est gros, ce sont les gens qui
sont cons.
Et ils pouffèrent, d’un rire complice. Monsieur le proviseur aurait
commenté :
- Etonnez-vous, après ça, qu’on retrouve ces merdeux, à l’âge d’une
adolescence indéterminée, avec des tifs, pour parler jeunes, qui leur
descendent au bas du dos. Jusqu’au cul, pour dire les choses.

Elle aurait souhaité effectuer les premières démarches seule, pour être plus
libre. Mais Pierre, naturellement, avait trouvé un prétexte pour l’emmerder :
- J’ai un article à finir.
- Bravo. Ton fils ne fait le poids face à un article.
Elle ne se faisait aucune illusion : ça n’était que pour l’emmerder. A croire
que Pierre adorait l’emmerder. Il l’avait emmerdée très vite après leur
mariage, l’écrasant de sa soi-disant supériorité intellectuelle. Et elle, comme
une idiote, qui subissait, à répéter partout : « C’est vrai que Pierre est un
intellectuel prometteur ». C’était affligeant d’en être encore là, les hommes
étaient toujours plus prometteurs que les femmes. Maintenant qu’ils étaient
séparés, Jeanne avait le sentiment qu’il redoublait d’efforts pour la mépriser.
Elle n’avait pas peur d’employer ce mot, même s’il était un peu fort : Pierre
l’écrasait de son mépris. Parce qu’entre autres choses, il méprisait l’histoire,
enfant pauvre de la pensée. Par rapport à la philosophie s’entend. Donc, par
rapport à lui. Elle aurait tant voulu épargner à Juju les conséquences du
naufrage de leur vie commune. Au moindre faux pas de Juju, elle y avait
droit :
- Ton fils.
13- Parce que ça n’est pas le tien ?
Les derniers temps, elle répondait par l’ironie :
- Remarque, maintenant que tu le dis.
- Qu’est-ce que tu sous-entends ?
- Rien que Julien soit mon fils, j’ai toutes les douleurs de
l’accouchement pour en témoigner, mais toi… Te ressemble-t-il
vraiment ?
- Tu n’es même pas capable d’être une femme adultère.
Alors, elle était partie. Quel con ce Pierre ! Comme quoi on peut être un
grand intellectuel, et dans la vie se comporter comme un con. Enfin, elle
prenait le bon côté des choses, après tout, ça n’était pas si mal que Julien soit
avec elle. Ça lui permettait de se familiariser avec son nouveau cadre de vie.
- Tu ne t’es pas ennuyé ?
- Non, c’est beau ici.
- Viens, on va voir ta nouvelle école.
Ils montèrent dans la voiture que Jeanne avait conservée de haute lutte,
décidée à ne pas se laisser faire. Pierre voulait la vendre et partager l’argent
de la vente. Encore une fois, rien que pour l’emmerder. De toute façon,
Pierre détestait conduire, c’était toujours Jeanne qui prenait le volant. Ce
dont se glorifiait publiquement Pierre comme la preuve irréfutable d’une
relation non machiste dans son couple. Et puis franchement, Jeanne, dans sa
province, ne pourrait pas se passer de voiture. Alors que Pierre, à Paris… Et
puis cette voiture lui appartenait plus qu’à lui : les voitures à ceux qui les
conduisent. C’était elle qui s’était rendue chez le concessionnaire Renault.
Tous deux étaient d’accord pour acheter Renault, comme un hommage rendu
à la Forteresse ouvrière, qui avait fait des miracles : la 4 L se vendait comme
des petits pains. Elle l’avait choisie rouge, ce qui ravit Julien, parce que tous
les petits garçons rêvent que plus tard ils seront pompiers. Sur la route qui
les conduisait dans sa petite ville de province, le gamin s’était amusé à
compter les 4 L qu’ils croisaient : un nombre impressionnant. Jeanne tourna,
un peu à l’aveuglette, cherchant à mémoriser ses trajets dans cette ville
qu’elle découvrait. Remarquez, quand on a vécu à Paris… Elle avait le
sentiment qu’ils allaient vivre dans un village, presque un hameau.
- Regarde, c’est une belle école.
- Tu sais, les écoles, je trouve ça jamais vraiment beau. Et puis, elle
ressemble quand même beaucoup à mon ancienne école.
- Tu as raison, toutes les écoles se ressemblent.
Encore un édifice qui suintait sa troisième République. Que voulez attendre
d’une République dont les ruines de la Commune tiennent lieu de fonds
baptismaux ?

- Allez, on va chercher de quoi se loger.
Décidément, tout s’annonçait sous les meilleurs auspices. Le premier
appartement qu’ils visitèrent lui convint parfaitement. Pour le prix, on sentait
14la différence avec Paris. Même si Pierre traînait les pieds pour la pension
alimentaire, elle pourrait faire face rien qu’avec sa paye. Et pour ce qui était
de l’appartement en lui-même : pas le rêve, mais pas loin. Très clair. Double
vue. Une rue, peu passante d’un côté, et de l’autre, vue sur le château. Toutes
les villes de province s’enorgueillissent d’un château. Une cuisine très
lumineuse. Salle de bains avec tout le confort. Une grande baignoire, ça
compte. Et quatre pièces. L’idéal : sa chambre, la chambre de Julien, un
salon et une salle à manger. Evidemment une cinquième pièce dont elle
aurait fait la chambre d’amis aurait été la bienvenue. Mais ça aurait haussé le
loyer. Et puis, on se débrouillerait bien quand des parisiens seraient de
passage. D’autant que dans un premier temps, Jeanne souhaitait réellement
couper les ponts. Elle le répétait assez : je me suis prescrite une véritable
cure de désintoxication. Enfin, s’il en venait tout de même, soit ils
s’installeraient sur le canapé du salon, soit, au pire, elle dormirait avec
Julien. Enfin quand Jeanne dit au pire. Avec Pierre qui découchait de plus en
plus souvent, elle avait pris l’habitude de dormir en serrant fort dans ses bras
son petit garçon qui ne demandait pas mieux. Jeanne en avait presque oublié
qu’elle visitait un appartement, elle s’adressa à la propriétaire :
- Je prends.
- Parfait. Rendez-vous compte que nous ne l’avons mis en location
que depuis la semaine dernière. Et qu’est-ce que vous venez faire
chez nous ?
- Je suis professeure d’Histoire Géographie. J’ai été nommée au lycée
de garçons.
- J’ai deux fils là-bas, vous les aurez peut-être.
- Peut-être. Qui sait ?
- Et votre mari ?
Evidemment, avec Julien dans les basques, la propriétaire se doutait bien
qu’il y avait un homme.
- Il est professeur de philosophie. Mais nous divorçons.
- Excusez-moi.
De quoi avait-t-elle à s’excuser ? En quoi portait-elle une quelconque
responsabilité dans l’échec du mariage de Jeanne ? La propriétaire avait un
sourire pincé, elle regrettait de s’être engagée à la légère, espérant que son
mari ne lui en tiendrait pas rigueur. Comme si un divorce influait sur le
paiement régulier d’un loyer ? Elle se consolait comme elle le pouvait :
divorcée, c’était déjà mieux que fille mère. Elle n’aurait qu’à dire ça à son
mari. Au cas où il ferait grise mine. Mais après tout, son mari ne dirait
peutêtre rien, trop heureux d’avoir loué si vite. Et sans que sa locataire ne discute
le prix.
- Elle te plairait cette pièce pour faire ta chambre ?
- Oh ! Oui maman.

15Elle avait fait tout ce qu’elle avait à faire dans la matinée, il était temps de
passer à table. Jeanne invita Julien au restaurant. Elle en trouva un petit,
donnant sur la rue principale, correspondant à peu près à l’idée que Jeanne se
faisait d’un petit restaurant de province. Une décoration qui hésitait entre le
rustique et l’idée que le restaurateur se faisait du chic. Julien prit l’invitation
très au sérieux, il se tenait comme jamais sa mère ne l’avait vu se tenir.
Jusqu’à se laver les mains avant de passer à table. C’est dire. La serveuse lui
avait donné un menu dont il ne savait pas bien quoi faire. Ce fut quand
même Jeanne qui choisit. Elle lui proposa un menu « ça sent si bon la
France » : Pâté de campagne maison, Coq au vin…
- Mais maman, tu crois que je suis assez grand pour boire du vin ?
- Tu sais mon chéri, ce serait très étonnant que tu sois saoul avec un
plat cuisiné.
Et une part de tarte en dessert. Avec des pommes du cru. Julien trouvait que
leur nouvelle vie commençait très bien. On leur servit une copieuse tranche
de pâté avec un bol de cornichons que Jeanne abandonna à Julien qui les
mangea jusqu’au dernier. Il trouva le coq au vin d’autant meilleur que ça lui
donnait l’impression d’être un grand. Il n’avait même pas été saoul. Quand il
l’avait dit à sa mère, Jeanne avait répondu :
- Qu’est-ce que tu tiens bien l’alcool ! Presque un homme.
- Quand même, faut pas exagérer, je suis encore qu’un grand garçon.
Jeanne commanda un café :
- Pour le café, mon Juju, il faut encore attendre un peu.
Après le repas, elle voulut explorer la campagne environnante. Ils roulèrent
sans but, découvrant un paysage qu’elle trouvait magnifique. Un vrai pays de
bocage. Vallonné. Le gamin, quant à lui, était ravi de voir autant d’animaux
dans les prés. Jeanne passa sans le savoir devant la ferme des Barentin. Elle
ne vit pas un jeune homme qui, dans la cour, déchargeait une charrette de
fumier. Lui, par contre, leva le nez. Plus par surprise que par curiosité : il
n’était pas si fréquent de voir passer une automobile par chez eux. Et une 4 L
couleur rouge pompier immatriculée 75 de surcroît.
16Jour de rentrée (septembre 65)

- Tu es sûr que tu vas t’en sortir ?
- Mais oui maman. Dépêche-toi, tu vas être en retard.
C’était vrai qu’avec ses huit ans, Julien était un grand garçon. Mais rien à
faire, vous n’empêcherez jamais une mère de ressentir de telles
appréhensions dans des moments pareils. Même si Jeanne était bien obligée
de laisser son gamin se débrouiller tout seul, parce qu’il avait raison : dans
cinq minutes, elle serait en retard. Ça la foutrait mal pour sa première rentrée
dans un nouvel établissement, déjà que... Elle croyait entendre
l’administration :
- La divorcée inaugure son service par un retard.
Ultimes recommandations :
- Je t’ai préparé ton petit-déjeuner sur la table de la cuisine. Ne joue
surtout pas avec le gaz. Tu plies ton pyjama sous ton oreiller. Tu fais
ton lit. Enfin tu fais semblant. Tu changes de slip et de chaussettes,
je ne veux pas qu’on pense que mon fils est un petit garçon
malpropre. Tu te laves les dents.
Si les femmes voulaient disposer plus tard d’hommes, oh pas parfaits, ça
non, un homme pourra-t-il être parfait un jour, du moins relativement
corrects, elles devaient prendre sérieusement en main leur éducation. Et ce
dès leur plus jeune âge, quand ils n’étaient encore que des petits mecs,
toujours prêts à faire plaisir à leur maman. Parce que, n’est-ce pas, après,
c’est une autre histoire.
- Et c’est tout ?
renâcla le gamin.
- Je ne vois rien d’autre. Le bain, ça sera ce soir, après la couverture
des livres. Je viens te chercher à midi, attends-moi devant l’école.
Un rapide baiser. Et puis encore un. Du coup, un gros bisou aurait pris autant
de temps. Et voilà Jeanne partie.

Le lycée n’était pas si loin. Enfin, elle y était quand même allée en voiture.
L’entrée du parking du personnel lui permit d’éviter l’entrée des élèves. De
loin, elle avait vu les jeunes, massés devant les grilles du portail. Jeanne
serpenta dans les allées du parc pour ranger sa 4 L entre une Ami 6 crème et
une magnifique DS noir cirage. Un long couloir et elle était au pied du mur.
Elle prit sa respiration et se jeta dans la fosse aux ours. D’une main ferme,
elle ouvrit la porte de la salle des professeurs sur laquelle, telle la Table de la
Loi, un écriteau était censé protéger la caste des professeurs : « Interdit aux
élèves ».

A quelques centaines de mètres du nouveau logement de Jeanne, une maison
bourgeoise avec une plaque cuivrée vissée sur la grille « Docteur Henri
Guidel. Reçoit sur rendez-vous. Consultations de 8 heures à 19 heures les
17mardis, mercredis et samedis ». Au rez-de-chaussée, dans la vaste cuisine,
aménagée de la manière la plus fonctionnelle qui soit, le docteur Henri
Guidel buvait son café, en compagnie de son épouse, pour qui c’était jour de
reprise. Anne-Marie était professeure de Lettres classiques au lycée de
garçons de la ville. Lycée où était élève leur fils aîné, Stéphane, qui entrait
en seconde. Seconde C, naturellement, parce que fils de médecin, Stéphane
sera médecin. Ça tombait sous le sens.
- Tu ne crois pas que tu devrais réveiller Stéphane ?
- Je le laisse dormir un peu, j’attends la dernière minute.
- Tu as raison, profitons de la tranquillité que son absence nous
accorde.
- Henri !
Quand son médecin de mari envoyait une pique à l’adresse de leur aîné,
Anne-Marie tempérait toujours d’un « Henri ». Il fallait dire qu’Anne-Marie
idolâtrait Stéphane qui, pourtant, leur en faisait voir de toutes les couleurs.
Un jour, Henri avait même déclaré, péremptoire :
- A ce stade, ça n’est plus une banale crise d’adolescence. C’est
pathologique. Une maladie grave, due à un dérèglement des nerfs et
des fonctions hormonales.
Anne-Marie avait, naturellement, répondu : « Henri ! ».
Sa biscotte avalée, Anne-Marie s’était levée :
- J’y vais.
- Bon courage ma chérie.

Anne-Marie avait toqué à l’une des portes du premier étage. La maison des
Guidel était ainsi conçue : au rez-de-chaussée, la cuisine donc et de l’autre
côté du couloir un vaste salon - salle à manger. En prolongement de la
cuisine, Anne-Marie s’était aménagé un bureau-bibliothèque. Le cabinet du
docteur Guidel, lui, avait été installé dans la maison de gardien. Il n’y avait
plus de gardien. Que voulez-vous, même médecin il fallait savoir tailler dans
le superflu. Avec trois enfants à élever, c’était moins facile qu’on ne pourrait
croire. A l’étage, quatre chambres. Celle des parents. Tout à côté de la salle
de bains. Nul besoin de s’étendre, les parents ont parfois la nécessité d’une
toilette nocturne. Et intime, cela s’entend. La chambre des filles : deux
adorables petites fillettes à couettes qui étaient encore à l’école primaire. La
première, l’aînée des filles, puisque Stéphane, lui, était l’aîné des trois,
entrait au CM 2. La seconde était au CE 1. Les Guidel s’étaient laissés aller à
la mode des lits superposés. D’ailleurs, il y avait aussi deux lits superposés
dans la chambre de Stéphane. C’était indispensable, Stéphane passant sa vie
avec Benoît, fils d’un avocat qui dormait bien souvent chez le médecin.
Quand Stéphane ne dormait pas chez l’avocat. Il y avait encore un étage où
se trouvait la chambre de bonne mais les Guidel n’avaient plus de bonne.
Que voulez-vous, même médecin, il fallait savoir tailler dans le superflu. Ils
se contentaient d’une femme de ménage. Tous les matins, tout de même.
18N’obtenant aucune réponse, Anne-Marie se risqua à entrouvrir la porte. Elle
savait, pourtant, ce qu’il y avait de périlleux à entrer dans l’antre de
l’adolescent pathologique, sans y avoir été invité. Mais c’était un cas de
force majeur, Stéphane ne pouvait pas arriver en retard le jour de la rentrée.
Un fils de prof, ça ferait bien. Anne-Marie se pencha sur le corps endormi et
le secoua avec toute la tendresse dont une mère est capable. Surtout
s’agissant d’Anne-Marie et de son Stéphane.
- Mon chéri, il faut absolument te réveiller, il est déjà sept heures.
Le jeune homme émergeait de ses couvertures, repoussait les draps et posait
les pieds à terre. Anne-Marie ne s’éternisa pas, parce que Stéphane, un jour
de crise, avait décrété qu’il ne porterait plus de pyjama. Anne-Marie avait
bien essayé de lui faire entendre raison :
- Mais mon chéri, comment veux-tu bien dormir ?
- En sous-vêtements. Benoît, ça fait longtemps qu’il a plus de pyjama.
Tu ne t'en es pas rendu compte quand il dort à la maison ?
Et bien en effet, Anne-Marie ne s’était pas rendu compte que Benoît dormait
chez eux en petite culotte. Il faut dire qu’il dormait dans le lit du haut. De
toute façon, Anne-Marie se gardait bien de pénétrer dans l’intimité de ses
jeunes gens. Pour la même raison, elle dit attendre son fils en bas. Pas
troublée, non, c’était quand même son fils, mais gênée de voir son grand
Stéphane en slip. Elle pouvait bien dire grand, quand elle voyait ses jambes
couvertes de poils blonds. Anne-Marie avait bien du mal à s’y faire, mais
son grand, qui restait son petit, devenait un homme.

Sortant de la douche, cheveux mouillés, Stéphane avala son porridge. Les
Guidel s’étaient mis à la mode anglaise, Stéphane ayant passé le mois d’août
à Londres. Comme Benoît ? Mais pas avec Benoît. Enfin, pas au même
endroit, Benoît était parti en Cornouailles. Les deux garçons voulaient partir
avec le même organisme. Les parents n’avaient pas cédé :
- Vous serez toujours ensemble. Quels progrès allez-vous faire ? Vous
ne parlerez même pas anglais. Autant que vous restiez ici.
Les deux jeunes avaient bougonné. Stéphane avait fait la gueule tout le
séjour à Dinard. Les Guidel passaient toujours une partie de leurs vacances à
Dinard. Et puis finalement, les garçons étaient revenus enchantés de leur
séjour outre Manche. Surtout Benoît. Parce qu’il confia tout de suite à
Stéphane qu’il avait couché. Ce qui mit Stéphane de très mauvaise humeur.
Parce que lui n’avait pas couché.

- Tu me jures que je suis dans la même classe que Benoît.
- Je te l’ai dit cent fois. J’ai vérifié sur les listes.
- Tu serais bien capable de me le jurer uniquement pour avoir la paix.
Henri ne put s’empêcher d’intervenir :
- Parce que tu nous fous la paix ?
- Henri !
19Là, c’était parce qu’Henri s’était laissé aller. Point de vue langage.
Stéphane se leva en haussant les épaules. Henri encore :
- Tu ne débarrasses pas ton bol ? La bonne va le faire à ta place.
Stéphane revint en maugréant, mais en s’exécutant. Il embrassa son père, sa
mère :
- J’espère qu’on se croisera pas dans les couloirs.
- Charmant. On a vraiment décroché le gros lot.
C’était évidemment Henri.

Maintenant, il faudrait nous transporter en dehors de la ville. Dans une de
ces fermes, perdues au bout du monde, au cœur de ce paysage de bocage qui
avait tant séduit Jeanne. Plus précisément encore, cette ferme, devant
laquelle Jeanne était passée le jour qu’elle était venue régler les détails de
son installation. Là où travaillait un jeune homme, qu’elle n’avait pas vu.
Contrairement au jeune homme. Enfin vu, si l’on peut dire, en fait, il n’avait
vu que la voiture, se faisant la réflexion qu’elle était immatriculée 75.

Maintenant, il nous faudrait revenir un peu en arrière. Parce que les paysans
se lèvent plus tôt que les professeurs, les médecins, les lycéens. Il faudrait
préciser également qu’il s’agissait d’une ferme pauvre, pour que tout cela
commence comme dans un conte de fées. En tout cas, pour Frédéric, un jour
de rentrée scolaire n’était rien d’autre qu’un jour comme tous les autres.
Réveil à cinq heures. Frédéric ne traînait pas au lit. Pas le temps pour ça. Il
s’extirpait de dessous ses couvertures. Le jeune homme ne dormait même
pas en sous-vêtements, il dormait à poil. Une fois réveillé, il ne s’habillait
pas tout de suite, il allait se laver. Pas de salle de bain, il faisait sa toilette
dehors, nu, à la pompe, celle qui alimentait l’abreuvoir des bêtes. Une bête
parmi les bêtes, si ce n’était qu’en ce qui concernait Frédéric, il s’agissait
plutôt d’une belle bête. Un corps sculpté par les travaux des champs, des
muscles saillants faisant éclater toute la virilité de sa jeunesse. Vingt-cinq
ans, Frédéric. Une très jolie tête, des traits réguliers, fins, comme un reste
d’enfance dans ce visage d’homme. Et des yeux. D’un bleu. Cheveux bruns
et yeux bleus, ça n’est pas si courant. C’était ça qui lui donnait un si beau
regard. Et un sourire. A chavirer le cœur des femmes. Même si dans ce trou
de campagne, loin du monde, il ne lui était pas si facile que ça de coucher.
Cheveux courts, pas rasés, il en avait suffisamment soupé à l’armée.
D’autant que, pour Frédéric, l’armée, ce fut très vite l’Algérie. Un mauvais
souvenir, pour la France et pour lui. Sur le bord de l’abreuvoir, il y avait
toujours un morceau de savon et une serviette. Quelle que soit la saison.
Naturellement, en ce matin de septembre 1965, ça n’était pas si désagréable
que ça. Mais en hiver. Pareil pour la chambre. Certains matins, Frédéric
retrouvait gelée l’eau dans la carafe qu’il gardait à sa tête de lit. D’ailleurs,
pouvait-on parler de chambre à propos du coin de grenier que Frédéric
20s’était aménagé, pour bénéficier d’un peu de liberté ? Il avait trouvé cette
solution au retour d’Algérie.

Avant, Frédéric dormait dans la salle commune où sa grand-mère avait
également son lit. Il n’avait pas à se gêner avec Emilienne, c’était elle qui
l’avait élevé, enfin avec sa bru, Marthe, la mère de Frédéric. Combien de
fois, pendant la guerre, prétextant un bombardement, le gamin s’était levé
pour rejoindre sa mère, serrant tout contre elle son petit corps ? Son mari,
Antoine, le père de Frédéric, dormait seul, lui aussi, si loin de sa ferme, si
loin de la France : un stalag, au centre de l’Allemagne. Antoine était revenu,
après la guerre et il avait retrouvé sa femme, sa mère et ce fils qu’il n’avait
jamais vu. Et puis, ce fut au tour de Frédéric de partir à la guerre. Il y a des
histoires de famille comme ça, où les hommes partent à la guerre, de père en
fils, une malédiction. A se demander si ça s’arrêterait un jour. Donc, quand
Frédéric était revenu, il avait décidé de se faire un coin à lui. Au mépris du
confort le plus élémentaire. Au début, ça les gênait, ses parents et sa
grandmère, de savoir leur grand jeune homme vivant au milieu des bêtes. Comme
une bête. Et puis, ils avaient accepté, malgré tout.

Après sa toilette, Frédéric remontait dans son grenier pour s’habiller. Et il
allait traire ses chèvres qui vivaient sous lui. C’était un peu par amour des
chèvres qu’il s’était installé là. Il aurait pu choisir un autre endroit. De toute
façon, il aurait vécu dans le même inconfort. Alors, autant rester près de son
troupeau. C’était un don d’Emilienne, ce troupeau. Quelque chose qui les
unissait tous les deux, la grand-mère et le petit-fils. Au retour d’Algérie, elle
lui en avait confié la garde, elle lui avait fait cadeau de l’objet de tous ses
soins :
- Je suis trop vieille à présent, il faut savoir passer le flambeau.
Elle savait à quel point cela ferait plaisir à Frédéric qui avait toujours couvé
leurs bêtes. Au point que, pendant cette sale guerre, ça l’avait révolté
d’entrer dans ce village après les paras qui avaient tiré au hasard. Pour tuer.
Les chèvres gisaient dans leur sang au milieu des rues. C’est par les chèvres
que, peu à peu, Frédéric avait tissé quelque chose comme une solidarité avec
ce peuple auquel il lui fallait faire la guerre. Comment voulez-vous vous
battre contre un ennemi dont vous vous sentez solidaire ? L’Algérie,
Frédéric n’aimait pas en parler. Cette guerre avait changé sa vie, la manière
qu’il avait de voir le monde. Il avait beau ne pas en parler, parfois, pendant
ses nuits passées dans la solitude de son grenier, elle revenait, la guerre. Des
cauchemars qui le faisaient se réveiller en sueur, même s’il gelait à pierre
fendre dans son antre. La peur, bien sûr, qu’il avait pu ressentir ces jours
d’embuscade qu’il se demandait s’il s’en sortirait vivant. Surtout ce jour,
qu’il était entré dans une maison où des soldats interrogeaient un prisonnier.
Il revoyait souvent cette scène dans ses nuits qu’il n’arrivait pas à trouver le
sommeil. Le fellaga était allongé, nu, sur une table, une électrode à l’oreille
21et l’autre qu’un officier lui promenait sur tout le corps, insistant sur les
parties. Frédéric n’oubliera jamais ce corps qui se tordait, les marques de
brûlure sur tout le corps, sur les parties. L’homme qui avait fait sous lui.
Cette odeur de merde et de chair grillée. Il avait eu besoin de sortir pour
vomir.

Cette scène-là, à laquelle il avait assisté à son insu, n’était pas pour rien dans
son refus de marcher sur Alger, quand leur capitaine leur en avait donné
l’ordre. Il avait fait preuve d’indiscipline. D’abord, avec quelques rares
appelés, comme lui. Et puis, plus ils parlaient pour inciter leurs camarades à
refuser d’obéir, plus étaient nombreux les camarades qui les suivaient. Il faut
dire que, parmi les premiers indisciplinés, il y avait un jeune étudiant qui
parlait bien, qui trouvait les mots qu’il fallait, pour expliquer, pour
convaincre, pour persuader, pour entraîner. Finalement, le capitaine s’était
retrouvé isolé. Leur unité ne marcherait pas. Ils avaient enfermé leur officier
dans une cave.

En fait, elle n’avait aucune raison de s’en faire une montagne. La salle des
professeurs de son nouveau lycée ressemblait à toutes les salles de qu’elle avait déjà connues. Même à celle de son lycée parisien.
Ses collègues étaient à l’identique de ses anciens collègues. Il doit exister un
professeur universel que l’on retrouve partout. Enfin, ça n’était pas tout à fait
exact de dire ça. Ici, il y avait cette odeur d’encaustique si prononcée qu’elle
avait déjà pu respirer à pleines narines dans le bureau de monsieur le
proviseur. Jeanne observait, un peu à l’écart, cherchant à distinguer les clans,
se demandant dans lequel elle serait cooptée. Les professeurs d’espagnol se
saluaient entre eux d’un sonore Hola. Jeanne s’amusait à contempler
quelques spécimens, issus d’un autre âge, qui vaquaient à de menues
occupations, pour se donner l’illusion de demeurer vivants. Quelques-uns
uns lui tournaient ostensiblement le dos. Elle les catalogua comme
appartenant au clan du proviseur qui, sans doute, les avait déjà mis en garde
contre la nouvelle :
- Divorcée s’il vous plaît. Et avec un gosse pour compléter le tableau.
Un homme, plutôt âgé, posait au penseur, c’est fou comme leur matière leur
colle à la peau : si celui-là n’est pas prof de philo, alors je suis prof de maths,
se dit-elle. Dans le même ordre d’idée, un homme d’une cinquantaine
d’années affichait une raideur toute prussienne. Jeanne prit des paris : ce doit
être un prof d’allemand. Un homme s’approcha d’elle, très souriant, encore
halé de ses vacances au bord de la mer, pas le genre dragueur, tout
simplement courtois :
- Vous êtes nouvelle ? Quelle matière ?
- Je suis professeure d’Histoire - Géographie.
- Enchantée. Nous voilà collègues.
22C’était une femme sans âge qui était venue lui serrer la main. Jeanne se fit la
réflexion qu’elles auraient sans doute bien du mal à travailler ensemble.
L’homme courtois enseignait le français. Il ne disait pas les Lettres parce
qu’il n’avait que des sixièmes et des cinquièmes.
- Comment vas-tu, Anne-Marie ?
Une très belle femme, à la séduisante quarantaine, dont nous avons déjà fait
connaissance, puisqu’il s’agit de madame Guidel, la femme du docteur
Guidel, la mère de Stéphane Guidel lui serrait la main.
- Je suis également enseignante de Lettres. Je crois que nous avons
une classe en commun. Et vous devez avoir mon grand dadais en
seconde.
C’est fou comme les profs d’anglais se distinguent entre tous. L’un des
individus de cette tribu salua tout le monde avant de s’adresser à
AnneMarie :
- Alors, ça s’est bien passé, votre fils en Angleterre.
Ah ! C’était un lycée à vouvoiement.
- Il est revenu ravi. Même si nous n’avions pas cédé. Rendez-vous
compte, Benoît et lui voulaient partir ensemble.
La professeure approuva :
- La chose à ne pas faire.
Ça sonnait. Chacun devait rejoindre son poste de combat. En meute, les
professeurs principaux se dirigeaient vers la cour où ils devaient prendre en
charge chacun leur classe. L’image de la meute était venue spontanément à
l’esprit de Jeanne : la meute allait s’attaquer aux pauvres agneaux - élèves,
pas si innocents que ça. Anne-Marie décidément très affable :
- Nous nous retrouvons à la récréation.

Stéphane, arrivé le premier, attendait Benoît au parking des élèves. Dès qu’il
vit le Solex de son ami à l’horizon, il courut à lui. Les Solex, ces années-là,
proliféraient sur les parkings des lycées, côtoyant quelques solides
Motobécanes qui, elles, se multipliaient dans les campagnes. On repérait les
campagnards à ça. Le Solex, c’était fait exprès pour les citadins, le fils de
paysan, lui, optait pour du robuste, en prévision de l’état des routes en hiver.
Pas de caddy. Parce que, n’en déplaise à monsieur le Proviseur, tous ces
petits jeunes gens revendiquaient leur virilité naissante, chevelus ou pas : la
caddie c’était pour les gonzesses.
- Ça va Ben ?
- Et toi Steph ?
On ne pouvait pas vraiment dire que les deux garçons se retrouvaient. Ils ne
s’étaient quittés que de la veille. Sitôt rentrés d’Angleterre, ils s’étaient
précipités l’un chez l’autre.
- T’as vu les listes ?
- Ma mère m’a assuré qu’on était dans la même classe. Autrement, je
fais un scandale chez le protal.
23- T’excite pas, on va aller voir.
Benoît gara son Solex et tous deux se rendirent dans la cour où, sur des
tableaux, les listes de classes étaient punaisées. Ce fut Stéphane qui le vit
aussitôt, poussant un retentissant « Yes ». Ils n’étaient tout de même pas
allés un mois en Angleterre pour rien. Un terminale, qui les emmerdait
depuis plusieurs années, les salua de son refrain favori :
- Ça va les petits pédés.
Parce que Stéphane et Benoît avaient les cheveux longs. Parce qu’ils étaient
toujours ensemble. Parce qu’ils étaient des fils de bonne famille. Parce que
la mère de Stéphane était prof. Et puis, comme dirait Jeanne, parce que les
mecs, c’est con, ça ne pense qu’au cul. Stéphane répondit par un gracieux :
- Fuck you.
Il n’était tout de même pas allé un mois en Angleterre pour rien. Les deux
copains se lancèrent dans les grandes retrouvailles de rentrée, allant de l’un à
l’autre :
- Comment tu vas ?
- C’était comment tes vacances ?
Tout ce que des lycéens peuvent se dire un jour de rentrée. Les surveillants
jouaient les chiens de troupeau, rassemblant les petits agneaux pour les offrir
en holocauste à la meute qui se répartissait les victimes. Jeanne se dirigeait
vers un petit groupe qui s’était formé au pied d’un marronnier, devant le
tableau où étaient listés les élèves de Seconde C 3. Elle toisa de loin ses
nouveaux potaches. Deux élèves arrivaient bon derniers. Des sosies de ses
lycéens parisiens : même cheveux longs, enfin n’exagérons rien, juste de
quoi donner des migraines à monsieur le proviseur. Finalement très
convenable, ça sentait son petit garçon de parents arrivés. Même uniforme :
jeans, nombreux étaient les lycéens portant le jean, autre combat que
monsieur le proviseur avait perdu, ayant pourtant tenté de résister à
l’invasion atlantique, chemisette décemment débraillée, une façon de retenir
l’été. Et rien dessous, surtout pas de débardeur que Stéphane avait obligé sa
mère à ranger au rayon des antiquités, du temps qu’il était enfant de chœur.
Professeur de sport, Jeanne aurait pu constater qu’il avait fait de même des
chaussettes bleu-marine et de la culotte Petit-Bateau remplacées
avantageusement par un slip Eminence, autrement plus moderne, et une
paire de chaussettes orange. Stéphane avait immédiatement attiré l’attention
de Jeanne. Avec ses boucles blondes, un vrai petit ange. Enfin, avec quelque
chose de viril, déjà, dans un, elle ne savait quoi d’une cambrure de la
silhouette, d’une façon de se tenir sur ses jambes très droites. Ce fut par
conséquent à lui qu’elle s’adressa :
- J’imagine que vous saurez trouver la salle 23. Je vous suis.
- Bien madame.
Et c’était poli, en plus. Exactement ce que pensait Jeanne : un héritier.
Investi de sa mission, Stéphane conduisit la nouvelle professeure salle 23.
- C’est ici, Madame.
24- Merci jeune homme.
Elle avait dit jeune homme parce qu’elle ne pouvait tout de même pas lui
dire monsieur, à son petit ange. Et le petit ange avait très bien pris la chose :
flatté. Une trentaine de garçons était assis face à elle.
- Je serai votre professeure d’Histoire – Géographie, et votre
professeure principale.
Pendant que les petits secondes remplissaient les fiches, rituel de rentrée
oblige, Jeanne prenait le temps de les observer, comme tout à l’heure, elle
avait observé ses collègues, en salle des professeurs. Quelque chose de
province peut-être, dans la façon endimanchée que certains avaient de
s’habiller. Depuis qu’elle était mère, Jeanne regardait autrement les lycéens,
projetant sur eux ce à quoi pourrait bien ressembler Julien, plus tard. Le petit
blond, elle aimerait bien. Sinon qu’il parlait avec son voisin, bel adolescent
également, aussi brun que son voisin était blond. Elle les reprit.
- Pardon Madame.
Décidément, très fils de bonne famille. Cet élève, au fond, affichait une
morgue qui lui déplaisait souverainement. Il lui allait falloir prendre sur elle
pour ne pas en faire sa tête de turc. Beaucoup de visages ingrats, défigurés
par l’acné. Çà, elle n’aimerait pas, Jeanne, que la belle petite gueule de son
Juju soit attaquée par l’acné. Les deux petits anges, par exemple, avaient de
vraies peaux de bébé, même si la barbe ne demandait qu’à pointer le bout de
son poil. Jeanne ramassa les fiches. Alors, comme ça, l’angelot s’appelait
Guidel. Déjà la sonnerie annonçait la récréation, elle n’avait pas vu le temps
passer.

Ce matin de septembre 1965, Frédéric avait tiré ses bêtes, comme tous les
matins. Avant de rejoindre Antoine, qui avait commencé la traite des vaches,
comme tous les matins. Le fils donnait un coup de main au père. Non sans
l’avoir embrassé auparavant, ce père, que Frédéric, d’abord, avait rejeté. Il
fallait comprendre, un père qui lui tombait dessus comme ça, alors qu’il
venait d’avoir cinq ans. Un homme qui l’expulsait du lit de sa mère.
L’adolescence n’avait rien fait pour arranger les choses. Un soir, le ton avait
monté. Les femmes ne savaient pas quoi faire, partagées entre Antoine et
Frédéric. La grand-mère, pourtant, avait osé un reproche à son amour de
petit-fils :
- On hausse pas la voix sur son père.
Et injuste comme savent l’être les adolescents, Frédéric avait répliqué :
- Pour ce qu’il est mon père.
Frédéric avait senti que son père faisait un effort surhumain pour ne pas lui
envoyer une paire de claques à travers la figure. L’adolescent était parti en
claquant la porte. Que voulez-vous, c’est comme ça un petit mec de quinze
ans, paysan ou pas paysan, aujourd’hui comme hier. Et puis, Frédéric s’était
fait des reproches. Il avait pensé qu’il était un mauvais fils. Il avait pensé
qu’Antoine était un bon père. Même dans cette gaucherie qu’il avait à ne pas
25savoir se comporter face à son gamin. Surtout dans cette gaucherie. Antoine
n’avait jamais eu de père pour apprendre de lui comment un père doit se
comporter face à son fils. Alors, Frédéric s’était levé, très doucement pour ne
pas réveiller Emilienne, et il était sorti dans la nuit froide. Et dehors, dans la
nuit froide, Frédéric avait pensé qu’il était un salaud. Et puis, il avait eu
besoin de le dire. Rien que pour se l’entendre dire :
- Je suis un salaud.
Et de plus en plus fort :
- laud.
Et puis, cette gifle que Frédéric avait senti venir, et qui n’était pas venue,
parce qu’Antoine était si gauche face à son fils qu’il ne savait ni lui donner
une claque ni le tenir serré dans ses bras, comme intimidé, cette gifle, elle
était tombée toute seule. Et ça n’était pas encore assez, Frédéric s’était giflé
à nouveau. Plus fort. Et chaque fois qu’il recevait une nouvelle gifle, il
l’accompagnait d’un :
- Je suis un salaud.
Et les larmes lui étaient venues aux yeux. Maintenant, il pleurait comme un
gosse, en se giflant et en répétant :
- Je suis un salaud.
Et puis, glacé, le visage baigné de larmes, il était rentré se glisser dans les
draps froids. Avant de s’endormir, il avait reniflé plusieurs fois. Comme un
morveux, un merdeux, un salaud qu’il était de ne pas aimer son père. Tous
les fils aiment leur père : il était anormal. Dorénavant, il y mettrait les paires
de claques à travers la gueule qu’il faudrait, mais il finirait par l’aimer, ce
père qui lui, l’aimait. Parce que Frédéric en était sûr, Antoine l’aimait,
comme une jeune fille maladroite qui ne sait pas comment dire à un jeune
homme qu’elle n’a jamais aimé que lui.

Le lendemain matin, Frédéric s’était levé le premier, pour faire le feu, pour
prouver qu’il était un fils modèle. Quand Antoine était sorti de la chambre
unique de la ferme, Marthe et Emilienne avaient vu Frédéric s’approcher de
son père et lui dire :
- Bonjour papa.
Et ce matin-là, son « bonjour papa » ne sonnait pas comme tous ces
« bonjour papa » qu’il avait dits de façon machinale. Parce qu’un fils dit
« bonjour papa » à son père. Ce matin-là, il avait dit « bonjour papa » en
embrassant son père. Et puis, ça s’était fait très vite. Très naturellement.
Antoine lui avait pris le bras pour que Frédéric ne s’éloigne pas tout de suite.
Et il avait tiré Frédéric à lui, l’avait pris dans ses bras, l’avait gardé tout
contre lui, lui avait même penché la tête sur son épaule. Et Frédéric, tout
adolescent qu’il était, s’était laissé faire. Et la nuit de ce jour-là, Frédéric
s’était réveillé et était sorti, sans faire de bruit, comme il était sorti la veille.
Et au milieu de cette cour où la veille, Frédéric s’était donné tant de claques,
il s’était mis à rire. Et en riant, il répétait, sans cesse :
26- J’aime mon père.
De ce jour-là, de cette nuit-là, ils étaient vraiment devenus père et fils.

Dans les escaliers, Stéphane et Benoît croisèrent Anne-Marie :
- On est dans la même classe.
- Je croyais que tu devais m’éviter dans les couloirs.
- Pardon maman.
Devant Benoît, Stéphane ne se cachait pas, n’ayant aucun secret l’un pour
l’autre. Par exemple, Stéphane savait que Benoît avait déjà couché. Par
exemple, Benoît savait que Stéphane faisait des scènes régulières à ses
parents. Par exemple, Benoît savait qu’après avoir hurlé, tempêté, bref avoir
été l’adolescent odieux des cauchemars parentaux, Stéphane se faisait câlin
pour se faire pardonner.
- On a une nouvelle en prof principale.
- Je sais, je l’ai croisée en salle des professeurs.
- Elle a l’air très sympa.
- J’avais tellement peur qu’on se chope la mère Duquoy.
- Veux-tu bien te taire.
- Stéphane a pas tort.
- Benoît, tu ne vas pas t’y mettre.
Anne-Marie était très libre avec Benoît qu’elle considérait comme son
second fils. De son côté, Benoît était très libre avec Anne-Marie qu’il
considérait comme sa deuxième maman.

Jeanne cherchait à prendre un café. Anne-Marie lui offrit une tasse. Elle, elle
ne buvait que du thé.
- Vous avez fait très bonne impression à vos secondes.
- Comment le savez-vous ?
- Stéphane.
- J’y suis, votre fils. Lequel est-ce ? Je dois avouer que j’avais
complètement oublié.
- Vous ne pouvez pas passer à côté, blond comme les blés, la tignasse
frisée d’un mouton, et toujours fourré avec son grand copain depuis
la maternelle, brun, noir comme du geai. Les deux se sont ligués
pour nous imposer les cheveux longs. Avec Henri nous avons tout
essayé, il n’y a rien à faire. J’espère que vous saurez passer outre.
- Vous savez, à Paris, j’avais des jeunes dont les cheveux
descendaient sur les reins. Je vois les deux jeunes du premier rang.
Je ne sais pas encore ce que votre fils vaut en histoire, mais vous
pouvez vous vanter d’avoir un très beau garçon. C’est exactement le
type d’adolescent auquel j’aimerai que Julien ressemble.
Jeanne pouvait d’ores et déjà considérer l’amitié d’Anne-Marie comme
acquise. Il faut dire qu’au sein de l’établissement, parmi les collègues,
27Stéphane ne faisait pas l’unanimité. Et ils ne se gênaient pas pour le faire
savoir à la mère.
- Qui est Julien ?
Le professeur qui avait adressé, en premier, la parole à Jeanne avait tout de
suite saisi :
- Votre fils, sans doute ?
- Ah ! Vous avez un enfant. Quel âge ?
- Huit ans.
- Et votre mari, qu’est-ce qu’il fait ?
- Professeur de philosophie.
- Dans un établissement voisin ?
- Oh ! Non, en faculté. A Nanterre.
- Et bien dites-donc, ça n’est pas commode.
- Au contraire, s’il avait pu être nommé dans la brousse, vous m’en
verriez ravie. Nous sommes séparés, en instance de divorce.
Difficile d’enchaîner là-dessus. De toute façon, il fallait y retourner. Jeanne
avait abandonné la paperasserie, elle n’avait pas choisi d’enseigner pour
faire de l’administration. Elle demanda à ses jeunes secondes de prendre une
feuille et en une heure et demie, c’était à peu près le temps qu’il leur restait,
rédiger quelques lignes : « Pour vous qu’est-ce que l’Histoire ? Et qu’en
attendez-vous ? ». Il y eut des grognements, des protestations. Stéphane
jetait déjà quelques idées sur le papier. Avec une certaine fébrilité. Benoît,
décontenancé, regardait Stéphane, comme Stéphane regardait Benoît quand
ils étaient en devoir de maths.

Quand la traite était finie, ils remontaient tous les deux. Le père et le fils, on
pouvait enfin dire comme ça. Ils entraient dans la salle commune où les
femmes avaient préparé le petit-déjeuner : un bon café qui emplissait toute la
pièce de son arôme, une grosse miche de pain et du beurre, leur beurre, celui
qu’Emilienne faisait du lait de leurs vaches. Après, chacun allait à sa tâche,
accomplissant le travail qu’il avait à faire. Il existait à la ferme une division
du travail, qui, à défaut d’être rigide, n’en était pas moins stricte. Frédéric
avait la passion des bêtes. Alors les chèvres et les moutons étaient son
domaine exclusif. Par ailleurs, il s’occupait de pair avec son père des
vaches : cinq grosses bêtes débonnaires d’un peu toutes les races. Même sur
la basse-cour, Frédéric régnait en maître. Quand pourtant on considérait que
ça ressortait plutôt du domaine des femmes.

Frédéric, la guerre l’avait changé, mûri. Il ne fallait surtout pas dire qu’elle
avait fait de lui un homme. Il disait qu’elle aurait pu faire de lui un meurtrier.
Ou pire, un tortionnaire. L’abandon de l’Algérie française ne l’avait pas
surpris outre mesure, persuadé qu’il était qu’on ne peut pas maintenir
longtemps un peuple en esclavage. Et le sien de peuple, ce monde silencieux
des campagnes, combien de temps resterait-il encore en esclavage ? Car pour
28Frédéric, c’était bien de cela qu’il s’agissait. Il avait ramené d’Algérie, de la
fréquentation des ces jeunes étudiants qui l’impressionnaient beaucoup, par
leur culture, leur facilité de parole, lui qui venait d’un monde où la parole
était si rare, une soif d’apprendre. Dès son retour, il s’était inscrit à la
bibliothèque municipale, y empruntant toutes sortes de livres : des romans,
de la poésie, des études historiques. Cette avidité de connaissances l’avait
rapproché de son père qui, lui, était revenu de captivité avec l’amour des
planches. Il avait même engagé son fils pour jouer, d’abord de petits rôles et
puis une année le Chérubin du Mariage de Figaro. Rôle dans lequel sa grâce
naturelle d’adolescent lui avait valu les plus vifs éloges. Et l’occasion de se
déniaiser, en marge des répétitions, avec la gamine qui jouait Fanchon. Les
activités théâtrales de son père déclinaient en proportion d’une population
qui désertait toujours plus la campagne, pour se masser dans les villes.
C’était comme un nouvel exode. De grandes barres d’immeubles se
construisaient aux abords des grandes viles pour loger ces émigrés de
l’intérieur. Frédéric, peut-être pour se différencier de son père, se sentait
davantage attiré par tout ce qui était du domaine de l’image. Par exemple, la
photographie était devenue une passion qui le dévorait toujours davantage,
depuis ce jour que Robert, l’ami de captivité d’Antoine, lui avait offert un
petit Instamatic Kodak pour sa réussite au brevet. La peinture l’attirait aussi,
mais il avait un peu peur de n’être qu’un barbouilleur. Frédéric n’en
négligeait pas pour autant l’agriculture, avalant des traités, qui lui étaient
parfois abscons, pour tenter de tenir le coup. Frédéric avait appris à
demeurer modeste dans ses ambitions : tenir le coup dans un monde rural en
pleine révolution, fût-elle silencieuse, ça ne serait déjà pas si mal. Alors, il
veillait à la qualité des semences, des cultures ou des élevages qui étaient de
meilleur rapport. Il avait déjà révolutionné le poulailler, triant les poules,
séparant les bêtes de ponte et celles de chair, sélectionnant les lapins. Ce
matin, il déposait des œufs dans une couveuse électrique qu’il leur avait fait
acheter. A côté, piaillaient les poussins de la dernière éclosion qu’il avait
installés sous une lampe à infra rouge. Il ne se lassait pas d’admirer cette vie
qui venait pour ainsi dire de ses mains. La ponte n’était pas des meilleures
aujourd’hui, il allait devoir faire un peu de ménage dans l’atelier : éliminer
les vieilles pondeuses, introduire de jeunes poulettes. Il y avait justement des
femelles parmi les poussins de la dernière couvée. Les lapins, également,
étaient l’objet de ses soins les plus attentifs. Quand il avait fini, il n’était pas
rare qu’il rejoigne sa mère, qui, elle, régnait sur le potager. Marthe vénérait
Frédéric, son seul enfant, qu’elle trouvait beau comme le saint Antoine de
l’église du village. Exactement comme Emilienne avait trouvé beau son
Antoine. C’était à cause du saint Antoine de l’église qu’Antoine, son seul
fils que lui avait fait son homme, avant de se faire trouer la peau sur une
crête de l’Argonne ou d’ailleurs, s’appelait Antoine. Ni Marthe, ni
Emilienne, ni Antoine, personne ne disait cette douleur sourde qui les
tenaillait de voir Frédéric encore célibataire à vingt-cinq ans. Comme ils
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