Quartier Trois Lettres (roman réunionnais)

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296269910
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AXEL GAUVIN

QUARTIER TROIS LETTRES
roman réunionnais

dessins de Labor Robert

L 'HARMATTAN 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

DU MÊME AUTEUR Du créole opprimé au créole libéré, L'Harmattan, 120 pages. 1977,

L'auteur du dessin de couverture et des illustrations publiées dans ce livre est Labor Robert, né le J3 mai 1937 à Saint-Denis de la Réunion. Diplômé d'arts plastiques, Labor Robert est un peintre et un
sculpteur réunionnais.

<9 L'Harmattan, 1991 ISBN: 2-85802-146-5

A mon père qui m'a raconté tant d'histoires, et si bien, qu"e ce roman est aussi son œuvre.

A ma femme qui m'a constamment
encouragé et aidé.

A mes enfants Julien et Gaëlle.

PREMIÈRE

PARTIE

I

- Eh, "[i-Pierre, regarde un peu par ici, dit tonton Maxime, la figure fendue par un sourire en tranchepapaye. Devine devinaille, Ti-Pierre? Maxime avait, tout en parlant, décroché de l'hameçon le petit beauparterre de toutes les couleurs, qui déjà ne se débattait plus que très faiblement. - Devine devinaille, Pierre? J'ai des écailles, j'ai des arêtes, j'imite le poisson, mais je ne suis pas poisson. Je n'ai ni chair, ni goût, ni sentiment. Qui suis-je, Pierre? Qui suis-je? Plutôt que de chercher une réponse, Pierre éclata de rire: comme à son habitude le tonton plaisantait. - Je suis un beauparterre, roi des clous! Regarde un peu celui-là. Ça porte «beauparterre », mais ce n'est rien d'autre qu'une décalcomanie. Maxime, à son tour, explpsa d'un rire qui brillait comme les éclaboussures de soleil sur la mer. Ses grosses lèvres de mozambique riaient, ses chicots de dents riaient, et la peau de son visage, tannée par le vent salé, venait former des rides sur ses tempes pour faire rire davantage ses yeux. Maxime riait de sa comparaison. Il savait depuis trop longtemps que la malchance est ventrue pour ne pas se désoler quand le poisson, le vrai, avait déjà la panse pleine et ne se laissait pas tenter par l'appât. Maxime riait, et Pierre riait, et Kaèl - l'autre tonton qui tenait les rames pour empêcher la dérive de la « Santa Apolonia» - riait lui aussi, cœur clair comme les deux autres. Asteur le canot de Maxime et de son frère Kaèl avançait, péniblement: le moteur acheté d'occasion marchait mal, la coque faisait beaucoup d'eau que l'on 8

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était obligé d'écoper sans arrêt à l'aide d'un demi-coco. Penché à toucher la vague, Pierre regardait l'étrave écraser l'eau bleue. Il aimait cette mer qui scintillait à l'infini sous le soleil comme des millions d'éclits de verre. Il aimait ce moment où l'on larguait vers le large, vers l'inconnu, vers le sans-limite. La petite mer, le récif, il l'aurait presque laissé aux vacanciers, malgré le corail magnifique et tous ses habitants. Mais la grande mer indienne, elle, n'était pas à donner, mais à prendre, mais à conquérir. Elle appartenait à l'oncle Maxime, à l'oncle Kaèl, à lui Ti-Pierre quand il venait avec eux. Elle appartenait aux marins-pêcheurs, et ne serait jamais aux blancs riches qui venaient d'autres quartiers pour un mois ou deux. Longtemps, Pierre resta penché sur l'avant du canot, à regarder la mer, à rêver. La réalité quotidienne s'effaçait: finis les tourments de l'école et les coups de règle que madame vous donnait sur le bout des doigts pour vous obliger à parler comme les blancs; finis les comblages de ventre faits de goyaves vertes, fini le ramassage de l'eau grasse pour le manger du cochon. Le rêve balayait un goût de dépitation que, souventefois, la vie lui amenait dans la bouche, quand bien même il était encore marmaille. Pierre imaginait qu'il était pêcheur aux Kerguelen ou dans les îles à guano où l'albatros et le paille-en-queue viennent vous voler le poisson dans la main. Il prenait l'avion pour l'Amérique, il était cow-boy, indien ou pionnier, n'importe, mais il n'était plus le fils de Lucien Bator dit Ticien, maçon itinérant, et de Louise Atoumani, sans emploi, qui voulaient absolument faire de lui un bonhomme à gros l'argent, comme un docteur ou un franctionnaire... - Tu vois la ligne entre la mer et le ciel, là-bas, cria Maxime pour dépasser le bruit du moteur? Pierre leva les yeux dans la direction indiquée. ... On y sera bientôt. Pierre éclata de rire: tonton Maxime plaisantait une fois de plus. A quatorze ans, quand on a poussé arrosé à l'eau de mer, on sait que la ligne d'horizon est inacessible, qu'elle s'éloigne à la même vitesse qu'on s'en 10

approche, et si elle ne s'éloigne pas, c'est qu'elle est Madégascar, Maurice ou un autre pays de dehors. Tonton Maxime plaisantait. Il plaisantait toujours ainsi. Même quand il avait des tracas, il n'arrêtait pas. S'ils étaient trop grands, ses tracas, il les mouillait au rhum jusqu'à les faire faner, puis dansait le séga sur l'asphalte de la rue principale. Tonton Kaèl était bien différent: il ne plaisantait pas souvent et se contentait de rire aux plaisanteries des autres. Il ne blaguait pas, ne taquinait pas, ne cassait pas du sucre sur le dos du monde, il n'imitait pas, pour faire rire, les défauts des gens. Souvent même une ride partageait son front. C'était sans doute parce qu'il était plus vieux... Il était plus vieux, mais il n'était pas moins fort. C'était, par le fait, le plus costaud "et le plus grand cafre de toute la commune et peut être même de toute la Réunion. Il fallait voir les muscles de son bras quand il ramait et ceux de ses jambes quand il halait le canot au sec. Ses doigts de main? De vraies saucisses boucanées. Son poing fermé? Une marmite à café. Et quand il était saoul, tonton Kaèl, il ne dansait pas le séga, lui. Il marchait sur les mains et sur la tête comme un bébète à trois pattes, et à chaque fois que tête là cognait l'asphalte elle le faisait trembler et presque se fêlurer . Malgré le peu-capable de la « Santa Apolonia», on avait fait bien du chemin depuis tout à l'heure: maintenant toute la ville s'offrait au regard de Pierre. Il le connaissait comme le creux de sa main son Quartiertrois-lettres, qui, coincé entre la mer et les pentes qui déboulent du piton du Grand-Bénare, s'échappait en longueur pour avoir de la dimension. Temps là, Quartier, c'était surtout sa rue se lovant comme un congre en sommeil entre quelques magasinslongtemps, des boutiques fanées, des maisonsaujourd'hui-la-misère et trois fours à chaux qui enfumaient la saison sèche. Le grand entrepôt du temps de la Compagnie des Indes qui servait de mairie racontait la richesse passée de la petite ville, mais le bazar presque tout le temps vide en disait la misère d'alors. Et Il

veillant sur tout cela, en l'air sur son cap, la Chapelle de la Salette avec ses mercis de marbre et ses béquilles miraculées. Pierre aimait sa ville, qui, d'ailleurs, résumait tout son univers. Il avait rarement eu l'occasion de visiter d'autres villes, d'autres «quartiers». Deux fois il s'était rendu dans le quartier de Saint-Paul et une fois dans le grand quartier de Saint-Pierre - à trente kilomètres de là - auprès duquel Trois-lettres était vraiment peu de chose. Ti-Pierre ne méprisait pas' pour autant son bien, il faut dire que tonton Maxime l'avait bien aidé en cela: - T'as bien regardé notre quartier, d'ici, lui avait dit l'oncle un jour de pêche au large? - Oui, 'ton Maxime. - C'est un gaillard (1) quartier, Quartier-troislettres! Sais-tu au moins d'où vient son nom? - Non 'ton Maxime. - Roi des clous, qu'est-ce qu'on t'apprend donc à l'école? C()mment appelle-t-on encore quartier? - Saint-Leu, 'ton Maxime. - Leu. L, E, U. Trois lettres. Quartier-trois-Iettres. Il faut que ce soit moi, qui ai eu peur du portail de l'école qui t'apprenne cela!

Pierre n'habitait pas dans la ville même, il restait au bord de mer, dans une de ces petites cases dont les maisons des riches vacanciers n'avaient pas encore pris la place. Et, sans doute parce que la misère a toujours la même couleur, elles se ressemblaient toutes, ces petites cases, avec leur toit de paille-vétiver, leur soufflage de bambous tressés. Près de la cuisine en tôle de fût, un pied de raisin de mer ou de filao. Le tramail (2) séchait sur le rebord du mur qui retenait la cour juste audessus de la. petite plage de sable noir. La gaulette à pêche s'appuyait sur la saillie du toit, et la foëne à trois dents contre le mur de la cuisine. La boîte à
(I) Beau, bon, agréable... (2) Filet. 12

amorce pendillait par son anse en fil de fer à un clou fiché dans le tronc de l'arbre. Quand même son métier de maçon, la case de Ticien Bator - le papa de Ti-Pierre, par le fait était comme la case des pêcheurs: où aurait-il pris l'argent pour acheter les fournitures et s'en faire une plus belle? De l'argent, il n'en avait eu que pour remplacer la terre damée par un béton, glacé tel quel dans toutes les pièces sauf dans le salon où il avait ajouté un peu de sanguine. Qu'elle était fière de son salon, maman Louise! Tous les jours, elle le passait au patin. Elle l'encaustiquait deux fois par semaine, et l'on n'y entrait que lorsqu'elle recevait. En interdire l'entrée aux garçons Inès, la fille, était un bon petit morceau de monde, pas tête dure et bien obéissant - n'était d'ailleurs pas un problème: en contrebas, c'était la mer. De la cuisine, quand on était assis, on ne voyait qu'elle. Les garçons disaient qu'ils étaient dans un bateau. - Un bateau-la-misère, disait Louise pour ellemême, car si les enfants ont le droit de rêver, quel rêve peut faire une mère de famille quand il faut toujours chercher à tuer la faim de ses marmailles et haler la vie jusqu'à la mort. Dès que l'école était finie, les deux garçons, TiPierre et Ti-Jules, sans même enlever leur bon vêtement si Louise n'y portait attention, fonçaient à la plage. Oh, pas pour faire des châteaux de sable comme les enfants des vacanciers! Et si Jules ramassait encore rarement! - quelques coquilles: une jolie porcelaine, une belle « hache d'arme», un opercule de turbo éclatant dans la lumière du soleil, Pierre n'avait plus le temps de s'intéresser à tout cela. Il ne cherchait que ce qui se mange, que ce qui est utile. Il récoltait les moules sur les bancs de pierre-à-chaux, des «langues-debœuf», des colimaçons qu'il grillait sur la plage dans un feu d'aiguilles de filao. Il fallait aussi le voir, quand le fait-noir rentrait, courir derrière les crabes de sable pour ne pas les laisser filer (maman Louise en fait de si bons bouillons !). Il fallait le voir, marchant à 13

écraser l'asphalte de la route jusqu'à la Pointe-Château pour pêcher le makabi. Jules grouillait ses huit ans derrière les treize de son frère. Il capotait les roches pour que l'aîné puisse piquer le congre à la foëne (il était adroit à lancer foëne-Ià, le Pierre. Un coup, pas besoin de deux, shiaak! et le congre était pris. Il pouvait ensuite, le fant-de-garce de poisson, sobattre, débattre, amarrer son corps, il ne pouvait arriver à s'échapper). C'était Jules aussi qui attrapait les petits cabotssauteurs pour l'appât, qui écrasait les oursins pour l'amorce. Quelquefois, comme récompense, Pierre lui prêtait un instant la gaulette à pêche et lui montrait comment on ferre le mérou. Ces jours-là, oui, la vie de Jules avait son bon goût de piment. Mais, souventefois, il était moins heureux; quand Pierre, par exemple, s'en allait seul poser son casier, ou encore quand il allait à la pêche en canot avec tonton Kaèl et tonton Maxime, surtout qu'avant de partir Pierre le taquinait toujours à cause il boudait:
« Si t'es en colère colle-toi en l'air quand la pluie tombera tu te décolleras»

Que pouvait bien faire, alors, Ti-Jules, sinon attraper à la main les poissons-bourses qui coincent leur corps dans les trous de corail? Mais n'était-ce pas là une occupation juste bonne pour les enfants des vacanciers ? Le bord de mer, c'était, pour Pierre et Jules, non seulement le sable et la mer, mais aussi le vieux Léon. Dès que les deux marmailles avaient pêché leur cari de poisson ou récolté leur bouillon de coquilles, ils couraient jusqu'à la case du vieux monde, qui, la journée - s'il n'était pas malade, car il avait la petite santé -, allait la pêche-canot avec les deux oncles, et la nuit était gardien de la case de riches vacanciers habitant Saint-Denis. 14

Il en connaissait des histoires Léon, des z'histoires de Ti-Jean, des z'histoires de Grand-Diable, de grand'mère Ka!. Des z'histoires à vous peser à terre de rire, à vous écartiller les yeux de curiosité, à vous faire taper le cœur dans le dos, à vous faire debouter les cheveux sur la tête. Assis sur le sable à peine plus noir que lui, Léon racontait et Ti-Pierre et Ti-Jules buvaient sa parole, ramassaient son causement, se délectaient de toutes ses bonnes menteries. Le tard pouvait entrer, ils restaient là même même. Et si, de temps en temps, Louise ne venait pas les chercher, un fouette de filao à la main, ils passeraient la nuit à écouter le vieux pêcheur: - Madame Ticien, disait alors Léon, ne les tapez pas. Depuis ma défunte femme est morte, personne ne vient plus me voir... Par le fait, Léon était le meilleur camarade des deux garçons de Ticien, et il était toujours paré à flatter leurs oreilles d'une jolie histoire, sauf quand il avait bu, alors il chantait des chanters de la guerre quatorze, que d'ailleurs il n'avait pas faite:
« Les barbélés rouspètént Là haut dans la transée Tout le monde qui perdent la têté Mêmé lé coloneL.. »

Kaèl coupa le moteur, et, avant de prendre la demicoque de coco pour enlever l'eau entre les côtes de la vieille «Santa Apolonia», dans sa parolie calme et grave, dit à Ti-Pierre tout juste tiré de son rêve: - Regarde là-bas, dans notre alignement: la croix de Jubilé et la maison des Méralikan. Regarde de ce côté, à notre hauteur, la Pointe-au-sel et de l'autre-côté, la Pointe-Château. Tu vois, c'est ici, où nous sommes - si Bon Dieu a pitié - La Nouvelle. Rien qu'à ce nom, le cœur de Ti-Pierre se mit à taper dans son dos. «La Nouvelle»! Depuis qu'il ne mâchait pas encore le gros manger, Pierre avait entendu parler de ce haut-fond où les mérous pullulaient, où les 15

bancs de thons poursuivaient les bancs de sardines. Lieu de pêches miraculeuses, mais aussi lieu insaisissable : quelques gaulettes carrées, le plancher de la boutique Chane Lame! A la rentrée des canots, les pêcheurs morts comme des chiens qui ont couru toute la nuit, mais ravis, montraient des kilos et des kilos de «premier choix» et disaient, la bouche heureuse: «La Nouvelle». Les mêmes après une coupe de temps revenaient plus fatigués encore, et, pleins de regrets, montraient le fond du canot vide et lâchaient: « La Nouvelle ». Mais, chanceux ou malchanceux, ils jetaient avec force leur chapeau-Iacloche dans le sable noir et juraient de joie ou de dépitation.. . Alors, dans le gros cœur du soleil, dans ses éclits rebondissant sur les petites vagues de la mer, la pêche reprit. Tandis que Kaèl contrôlait la dérive, Maxime et Ti-Pierre appâtaient, laissaient couler la ligne, attendaient que le poisson morde, ferraient, puis halaient la ligne, halaient, halaient. Appâter, couler la ligne, ferrer, haler, haler, haler. Pierre avait les doigts qui faisaient mal, il avait les yeux éclaboussés de lumière et la tête. en volcan malgré le chapeau de feutre informe. Mais il ne se plaignait pas, au contraire! Il n'aurait pas donné sa place pour un merle blanc ou même un cent de letchis. Appâter, couler la ligne, ferrer, haler, haler, haler... Là-bas, à côté, l'eau de mer s'évaporait lentement dans les bassins de la Pointe-au-sel. Au Soufleur, les vagues s'engouffraient dans les canaux de vieille lave, giclaient à plus de vingts mètres de hauteur, et" en retombant, aspergeaient les croix des marins morts en mer. Dans les hauts, l'usine de « Stella matutina » boucanait déjà: on essayait les moulins avant l'ouverture de la coupe des cannes. Appâter, couler la ligne, ferrer, haler, haler, haler... Souvent, la ligne remontait vide: les voleurs d'appât en étaient l'auteur. Souvent ne s'y débattaient que de pauvres décalcomanies, sans valeur, sans goût ni sentiment mais que l'on ne rejetait pas, pour Qe pas faire affront à l'océan en refusant ce qu'il vous offrait. Mais 16

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