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Mon frère

de grrr-art-editions

Q U A S I V I V E
Silvana OLINDO-WEBER Q U A S I V I V E
© L’Harmattan, 2011 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13740-0 EAN : 9782296137400
1 Etait-ce un souvenir ou le souvenir d'un cauchemar ? Une phrase « il faut se débarrasser de l'enfant ». Elle savait qu'elle avait parlé à - ou entendu parler- une tueuse d'enfant. La cour d'une maison entre la lueur rouge d'un coucher de soleil, probablement en bord de mer, pour être aussi rouge et aussi précis à l'horizon, et, à l'intérieur, par la porte ouverte, le rougeoiement d'un feu en braises, quoique, une cheminée en bord de mer c'est peu probable. Mais le souvenir est ainsi. La femme est une ombre raide. Aplatie en deux dimensions. Longueur maximale pour un humain, peut-être deux mètres. Largeur normale, environ cinquante centimètres. Pas de volume! C'est un rêve ou un souvenir rêvé. La voix est tout à fait réelle, chuchotée, un peu rauque, féminine, oui, féminine d'un certain âge. Une femme conseille à une autre femme de tuer un enfant. Le conseil est presque un ordre : il faut.... Cette scène a un témoin. Une enfant dissimulée dans la cabane végétale d'un bosquet qui lui sert d'abri pour jouer. L’enfant comprend qu'on veut faire disparaître le bébé. Un bébé tout nouveau du jour, tout ratatiné et moche, avec des poils noirs sur le crâne et sur le front. Elle est complètement d'accord. Il faut le faire disparaître ce bébé pas beau. Qu'il s'en aille comme les autres ! La rêveuse réalise alors qu'on a tué plusieurs enfants. La petite fille, dans sa cabane, évite de faire le moindre bruit. Elle sait qu'elle n'aurait pas dû entendre. Elle se demande s'il va falloir passer la nuit ici, au milieu des bébés qu'on laisse dans la cour et qui ne reviennent plus à la maison. Elle se demande si elle aussi ne reviendra plus à la maison. L'angoisse monte. Le souvenir-rêve s'arrête là en général.
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Racontée sur la méridienne verte d'un cabinet de psy, cette scène oscille entre le cauchemar et le souvenir falsifié pour les besoins de la névrose. Ce n'était pas la première fois. Elle rabâchait, tournait en rond, genre policier minable autour d'indices invisibles. Le Psy ne disait plus rien. Lui aussi tournait en rond. Après ses réflexions vaseuses sur le complexe de Caïn, il faisait, vu le résultat, juste semblant de s'intéresser encore. Il n'y croyait plus. Au début, la première fois, elle avait senti qu'il se redressait sur son fauteuil, qu'il respirait plus vite. Sans blague ! Se retrouver avec une infanticide en série, quel pied ! ça vous changeait des frigidités et des éjaculations précoces. Et puis plus rien. Le même rêve, absolument identique. Vingt fois au moins. La même phrase, la même silhouette obscure. L'écran ne se soulevait pas. La rengaine plâtrée dans un moule se figeait et prenait tournure d'idée fixe: « ilfoferdisparaîtrelenfant » « il faut faire dix par être... ? » Est-ce dix enfants ? Il avait cru ça, la deuxième ou troisième fois. Pensez ! Dix enfants tués et ça tombait sur lui....Hélas ! On en était restés là. Impossible d'accrocher quoi que ce soit d'autre, un souvenir, une autre scène...rien, sec. On n'était plus sûr de rien. On ne comprenait même plus le signal réel de la répétition. Tout meurtrier répète. C'est bien connu. Or là, celle qui répétait n'était pas la meurtrière. Juré, promis ! Du coup il faut admettre qu'un témoin répète aussi. Il n'y a pas de secret moins bien gardé que par un témoin. Rappelle-toi le roseau de Midas…. Le psy s’en fout. La parleuse ne s’en fout pas. tout ce que je peux ajouter, c’est qu’on parleitalien aussi avec des sonorités rugueuses et un prénom : ciccio ou cesco ou quelque chose d’approchant.C’est nouveau ça!  Non! J’avais juste omis de le dire parce que je ne comprends pas ce que ça fait là. si vous omettez de dire tout ce que vous ne Alors, comprenez pas…. Où allons-nous ? Il s’énerve n’est-ce pas ?
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2 Juste avant de mourir elle eut le temps de penser, premièrement : « Qui m'a tuée ? » Question oiseuse à ce stade de sa vie. Deuxièmement : « J'ai quelques minutes pour croire en Dieu. » Merde! Fais un effort !... Ça ne vient pas ! C'est atroce. ! Ce serait si bon de pouvoir se dire « je vais vers Lui » au lieu de « qu'est-ce qu'y a là au bout ? » Et elle mourut avec cette question irrésolue. Non sans traverser comme il se doit le faisceau lumineux dont parlent les revenants de la fameuse expérience. Les voix depuis quelque temps lui étaient devenues étrangères. Dans sa somnolence assistée elle saisissait des flocons de sonorité sans attaches. Des sons légers, vaporeux où des sons gluants s'avachissant sur son corps immobile, mais plus aucun son signifiant. Elle se déplaça donc dans un espace cotonneux quoique lumineux tenant un filament qui dans cette nouvelle géométrie pouvait tout aussi bien être un glaire qu'une mélodie. Pour elle, c'était l'écho encore vivant de sa question terminale. Elle en profita pour se dédoubler et se regarda en arrière dans le temps quand elle était encore vivante. Drôle, les souvenirs! C'est pas ce que l'on croit. Pas un visage aimé pour transhumer avec elle. Elle se revoit dans la rue ou plus précisément sur une place ou les deux, rien n'est impossible avec ce flou spatial. En tout cas elle marche et même d'un pas saccadé. C'est d'autant plus facile à reconnaître qu'ici et maintenant, tout glisse ou vole. Il faudrait qu'elle puisse le leur dire avant de disparaître : la saccade c'est le vivant. Ces petites interruptions discriminantes qui forment les encoches de la vie et se comptent en jours, en
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secondes, comptez-les bien, c’est votre compte; après ce n’est plus que le flux. Cette jeune femme, qui fut Elle, a donc marché d'un pas saccadé quelque part dans un lieu public. Et s'il est vrai qu'on emporte en dernier le plus important de sa vie, il faut croire que cette marche publique fut un moment crucial.
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