Quasi vive

De
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Marité va mourir avant d'avoir trente ans. Elle porte sans le savoir l'ombre de l'assassinat d'une autre femme. Une parole portée comme un coup a fait germer lentement dans cette femme la conviction d'être plus mortelle que les autres. Où l'on voit qu'au-delà de ses rives la Sicile tue encore.
Avec ce roman s'achève la trilogie sicilienne après Les chiens noirs de San Vito (prix Gaston Baissette de la nouvelle 2001) et Le Détroit de Messine, parus chez L'Harmattan.
Publié le : mardi 1 mars 2011
Lecture(s) : 44
EAN13 : 9782296454033
Nombre de pages : 148
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Silvana OLINDO-WEBER
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© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-13740-0
EAN : 9782296137400

1 Etait-ce un souvenir ou le souvenir d'un cauchemar ? Une
phrase « il faut se débarrasser de l'enfant ». Elle savait qu'elle
avait parlé à - ou entendu parler- une tueuse d'enfant. La cour
d'une maison entre la lueur rouge d'un coucher de soleil,
probablement en bord de mer, pour être aussi rouge et aussi
précis à l'horizon, et, à l'intérieur, par la porte ouverte, le
rougeoiement d'un feu en braises, quoique, une cheminée en
bord de mer c'est peu probable. Mais le souvenir est ainsi.
La femme est une ombre raide. Aplatie en deux dimensions.
Longueur maximale pour un humain, peut-être deux mètres.
Largeur normale, environ cinquante centimètres. Pas de
volume! C'est un rêve ou un souvenir rêvé. La voix est tout à
fait réelle, chuchotée, un peu rauque, féminine, oui, féminine
d'un certain âge. Une femme conseille à une autre femme de
tuer un enfant. Le conseil est presque un ordre : il faut.... Cette
scène a un témoin. Une enfant dissimulée dans la cabane
végétale d'un bosquet qui lui sert d'abri pour jouer. L’enfant
comprend qu'on veut faire disparaître le bébé. Un bébé tout
nouveau du jour, tout ratatiné et moche, avec des poils noirs
sur le crâne et sur le front. Elle est complètement d'accord. Il
faut le faire disparaître ce bébé pas beau. Qu'il s'en aille comme
les autres !
La rêveuse réalise alors qu'on a tué plusieurs enfants. La petite
fille, dans sa cabane, évite de faire le moindre bruit. Elle sait
qu'elle n'aurait pas dû entendre. Elle se demande s'il va falloir
passer la nuit ici, au milieu des bébés qu'on laisse dans la cour et
qui ne reviennent plus à la maison. Elle se demande si elle aussi
ne reviendra plus à la maison. L'angoisse monte. Le souvenir-
rêve s'arrête là en général.

7

Racontée sur la méridienne verte d'un cabinet de psy, cette
scène oscille entre le cauchemar et le souvenir falsifié pour les
besoins de la névrose.
Ce n'était pas la première fois. Elle rabâchait, tournait en rond,
genre policier minable autour d'indices invisibles. Le Psy ne
disait plus rien. Lui aussi tournait en rond. Après ses réflexions
vaseuses sur le complexe de Caïn, il faisait, vu le résultat, juste
semblant de s'intéresser encore. Il n'y croyait plus.
Au début, la première fois, elle avait senti qu'il se redressait sur
son fauteuil, qu'il respirait plus vite. Sans blague ! Se retrouver
avec une infanticide en série, quel pied ! ça vous changeait des
frigidités et des éjaculations précoces. Et puis plus rien. Le
même rêve, absolument identique. Vingt fois au moins. La
même phrase, la même silhouette obscure. L'écran ne se
soulevait pas. La rengaine plâtrée dans un moule se figeait et
prenait tournure d'idée fixe: « ilfoferdisparaîtrelenfant » « il faut
faire dix par être... ? » Est-ce dix enfants ? Il avait cru ça, la
deuxième ou troisième fois. Pensez ! Dix enfants tués et ça
tombait sur lui....Hélas ! On en était restés là. Impossible
d'accrocher quoi que ce soit d'autre, un souvenir, une autre
scène...rien, sec. On n'était plus sûr de rien. On ne comprenait
même plus le signal réel de la répétition. Tout meurtrier répète.
C'est bien connu. Or là, celle qui répétait n'était pas la
meurtrière. Juré, promis ! Du coup il faut admettre qu'un
témoin répète aussi. Il n'y a pas de secret moins bien gardé que
par un témoin. Rappelle-
toi le roseau de Midas…. Le psy s’en
fout. La parleuse ne s’en fout pa
s.


tout ce que je peux ajouter, c’est qu’on parle
aussi italien
avec des sonorités rugueuses et un prénom : ciccio ou cesco ou
quelque chose d’approchant.



C’est nouveau ça
!

Non
! J’avais juste omis de le dire parce que je ne
comprends pas ce que ça fait là.

Alors, si vous omettez de dire tout ce que vous ne
comprenez pas…. Où allons
-nous ?
Il s’énerve n’est
-ce pas ?

8

2 Juste avant de mourir elle eut le temps de penser,
premièrement : « Qui m'a tuée ? »
Question oiseuse à ce stade de sa vie. Deuxièmement : « J'ai
quelques minutes pour croire en Dieu. »

Merde! Fais un effort !... Ça ne vient pas ! C'est atroce. ! Ce
serait si bon de pouvoir se dire « je vais vers Lui » au lieu de
« qu'est-ce qu'y a là au bout ? »
Et elle mourut avec cette question irrésolue. Non sans traverser
comme il se doit le faisceau lumineux dont parlent les revenants
de la fameuse expérience.
Les voix depuis quelque temps lui étaient devenues étrangères.
Dans sa somnolence assistée elle saisissait des flocons de
sonorité sans attaches. Des sons légers, vaporeux où des sons
gluants s'avachissant sur son corps immobile, mais plus aucun
son signifiant.
Elle se déplaça donc dans un espace cotonneux quoique
lumineux tenant un filament qui dans cette nouvelle géométrie
pouvait tout aussi bien être un glaire qu'une mélodie. Pour elle,
c'était l'écho encore vivant de sa question terminale.
Elle en profita pour se dédoubler et se regarda en arrière dans le
temps quand elle était encore vivante. Drôle, les souvenirs!
C'est pas ce que l'on croit. Pas un visage aimé pour transhumer
avec elle. Elle se revoit dans la rue ou plus précisément sur une
place ou les deux, rien n'est impossible avec ce flou spatial. En
tout cas elle marche et même d'un pas saccadé. C'est d'autant
plus facile à reconnaître qu'ici et maintenant, tout glisse ou vole.
Il faudrait qu'elle puisse le leur dire avant de disparaître : la
saccade c'est le vivant. Ces petites interruptions discriminantes
qui forment les encoches de la vie et se comptent en jours, en

9

secondes, comptez-
les bien, c’est votre compte

; après ce n’est
plus que le flux.
Cette jeune femme, qui fut Elle, a donc marché d'un pas
saccadé quelque part dans un lieu public. Et s'il est vrai qu'on
emporte en dernier le plus important de sa vie, il faut croire que
cette marche publique fut un moment crucial.

01

Journal
L
a nausée. Pas la nausée d’A
ntoine Roquentin (merde à Sartre et aux
intellos) pas la petite corruption existentielle. Du boyau pur jus ! Un
remugle de fond de gorge qui souligne sans aucune esthétique que nous
sommes proches de la pourriture. Quand l'intestin s'emballe il nous
enseigne ou nous rappelle que nous sommes à deux doigts de la putréfaction.
La nausée s'empare de la belle âme humaine et lui colle des vomissures aux
lèvres.
Quand on n’est ni saint ni fakir, on vomit sa belle âme avec le
déjeuner, ça va, ça vient, ça veut se retourner, se vider. La sueur et le frisson
glacé en disent long sur la précarité des 37°. Un rien, une malbouffe ou
bien une malphrase et vous voilà au bord du trou à vous sentir virer sur
place, prêt à lâcher tout ce qui vous tenait debout il y a une minute à peine
et dont vous étiez si fier que vous fanfaronniez à la cantonade : Moi je
pourrais mourir pour...la patrie...mes idées...mon amour...mon enfant...ma
liberté... Et bien meurs ! Te voilà pris au piège, pris au mot, pied de la
lettre M comme Mourir d'une Maladie Mortelle.
Les chrysanthèmes de la Toussaint poussent déjà pour toi. Tu n'as jamais
aimé les cimetières. Pas de chance !
Dans l'embrasure de la porte la femme radiologue, comme prête à se retirer
ou déjà retirée, a prononcé un énorme gros mot. Elle a dit ça d'une voix
chuchotée, se parlant à elle même et un peu à la jeune femme assise sur un
tabouret, les vêtements encore défaits :
« suspect »
C’est bien ça
? « suspect »? ...en regardant à nouveau les clichés puis
l’appareil après
deux allers et retours trottinés pressé d
ans l’arrière
-
boutique.
Ça va pas du tout
! C’était juste une mammographie de contrôle,
le truc à

faire tous les deux ans, si on y pense.
Les souliers restent au sol, les boutons dégrafés. On sait bien que d'autres
attendent, mais excusez, « suspect » mérite une pause. ça ne va pas du tout.

1 1


Quand la voix de la Science prononce de tels oracles, l’humain (moi, vous)
genre
cogito ergo...

ça ne va plus du tout. ça revient à l’ère glacière,
analphabète. Comprend plus ! Erreur sur le disque dur. ça ne peut pas
être. Ell
e s’est trompée la dame Mammo. Y a qu’à la regarder, toute
noiraude, toute sèche, le ventre creux à force de refus. Une bréhaigne
délaissée. Suspecte toi même !
Elle sent comme une humidité imprégner ses yeux, mais aucune tristesse,
pas même un sursaut
d'angoisse. En fait c’est

plutôt la honte d’être là,
comme d'avoir perdu la face devant un être cher. On ne devrait pas avoir
honte d'être malade. C'est fini les ma
ladies honteuses, ce n’est pas comme
une histoire de sexe ou alors un viol.
Voilà ! Un viol
! c’est ça.

Le cancer est un violeur immonde, pas seulement une maladie comme une
autre.
Elle ne sait pas pourquoi ce verdict provisoire « suspect » lui fait ressentir
un lien indécent entre la radiologue et elle.
Tout d’un coup elle n’est plus

regardée mais plutôt exhibée à ce regard devenu voyeur. Elle parvient à se
relever, rajuster son cardigan. Sourit pourtant à la salope qui, elle, ne lui
sourit pas.
« Le professeur Boulé va vous recevoir cet après-midi, à quinze heures »
Elle a prononcé « Boulé »
à pleine bouche. C’est donc par là qu'elle se
comble la vieille, la vieille incompétente. Tu verras ton Boulé, va te renvoyer
vite fait dans ton coin. « Mademoiselle Trucmuch ! Suspect est un peu fort
pour ce petit kyste bénin
! Allons, allons, pas d’affolement.
» Alors
d’a
ccord pour Le Professeur-Boulé.
Elle alla dans les toilettes, pissa et pleura un coup, se lava les mains,
s'aspergea le visage et vérifia dans le miroir que son apparence n'avait pas
été modifiée. Pas même une pâleur. Elle eut tout d'un coup envie d'un
grand verre de rhum agricole avec du sucre et une tranche de citron. Elle eut
envie de baiser immédiatement, urgemment e
t avec n’importe qui.

Dans la rue tout avait l'air en place. Elle se dit qu'elle respirait mieux
qu'avant. Elle réalisa qu'il y avait un avant et un après. « conneries, tout
ça! » On allait voir.

21

Son amant le plus proche était fort heureusement en congé de thèse, donc
probablement chez lui à travailler.
A peine entrée, elle lui passa les bras autour du cou et, évitant de le
regarder, le poussa jusqu'au lit qui lui servait aussi de divan dans ce studio
précaire d'étudiant de troisième cycle dont les parents s'étaient saignés etc.
Il n'eut pas un geste pour la repousser. Trop heureux. D'habitude il devait
supplier des jours, voire des semaines.
Elle avait retroussé sa jupe et retiré son slip, sans un mot, dans une frénésie
qu'il ne connaissait pas. Il crut sans doute qu'il s'agissait d'un jeu et joua
aussitôt. Il voulut la caresser, histoire de mériter une bonne note sur l'échelle
des amants. Elle refusa et quasiment le pénétra plus qu'elle ne se fit
pénétrer.
Ils jouirent très fort, très vite et se rejetèrent, le souffle furieux, en
adversaires après combat.
Elle entendit seulement alors la voix alcoolisée de Chet Baker qui n'en
finissait pas de reprendre My funny valentine. Elle eut encore plus envie
d'un punch créole bien tassé. Pas ici! Chez elle ou dans un bar anonyme.
Ici, ce qui devait être fait l'avait été.

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