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Quelqu'un d'autre

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Pierre Granier, âgé de 56 ans, est un archéologue de réputation mondiale. Il va faire une découverte extraordinaire lors de fouilles réalisées dans le désert de Libye près du site de Nabtat playa.

À son retour d'expédition, Pierre vit un drame personnel qui le laisse en proie à une forte mélancolie. C'est le début de son aventure. Sa découverte aura des répercussions planétaires et va le propulser, bien malgré lui, sur le devant de la scène mondiale. Une lutte d'influences se met en place ; il en est étrangement spectateur tant il est obnubilé par une réminiscence intime dont il a fait sa priorité. Ce qui n'était au début qu'une réflexion anodine se transforme alors en une véritable obsession et Pierre se retrouve rapidement tiraillé entre ces deux pôles de son existence, l'un concret et démesuré ; l'autre intime, enfoui, mais tout aussi essentiel.


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Cédric Le Calvé

 

Quelqu’un d’autre

 

Roman d’anticipation

 

© Cédric Le Calvé

Bookless-editions

Tous droits réservés

Juin 2017

Isbn : 978 2 37222 413 0 

 

Rendez-vous à Amsterdam

 

 

 

 

Pierre avait renoncé au vol de nuit et aux embouteillages récurrents autour de l’aéroport de Schiphol. Depuis l’entrée des Pays-Bas au sein du pôle européen, la cité aux multiples canaux était devenue extrêmement difficile d’accès. Elle avait été autrefois le royaume des piétons et des vélos charpentés pour des voyages au long cours. En famille, en amoureux ou en solitaire, les cyclistes traversaient alors la ville comme on découpe une lamelle de beurre, sans résistance, avec un appétit gourmand. Cette époque, que Pierre avait fugacement connue, était aujourd’hui complètement révolue. À tel point qu’il se demandait s’il ne magnifiait pas un peu cette vision enchanteresse, comme il le faisait parfois quand il laissait des souvenirs de jeunesse réchauffer son cœur fatigué. Amsterdam, aujourd’hui, était devenue une sorte de blockhaus, une citadelle fortifiée de béton ou le nomadisme n’avait plus cours.

Le conseil municipal avait cédé aux exigences du pragmatisme et voté l’édification de lourdes infrastructures autour de ses axes principaux. Les tunnels, les ronds-points, les voies de dégagement, les parkings à ciel ouvert s’étaient multipliés jusqu’à gangrener le cœur de la cité. L’avenir s’inscrivait donc dans une forme de retour moyenâgeux où une architecture métallique, complétée par le béton cellulaire et l’acier empêchait l’accès fortuit, innocent ou simplement hasardeux au sein de la capitale batave. L’adhésion au pôle européen était à ce prix. Le train était devenu le moyen de locomotion le plus efficace pour percer l’enceinte de la ville. Et Pierre, en deux clics et un paiement immédiat avait pu réserver une place pour un départ en début d’après-midi.

Un e-mail était tombé la nuit précédente, à 2 heures 43 minutes précisément, il confirmait la tenue de la conférence extraordinaire prévue le 12 dans la neuvième capitale.

Le communiqué, impérieux et succinct, suggérait de réserver une chambre pour trois jours dans les lieux de convention habituelle. Il avait respecté le protocole et opté pour une suite à l’Ambassador le long de l’avenue Strassburger. Tout cela ne lui disait rien qui vaille.

Ces nouvelles en cascade déréglaient une mécanique devenue fragile au fil du temps, elles puisaient dans une source vitale qu'il avait longtemps cru intarissable, mais qui s’était atrophiée au contact de la solitude et de l’ennui. Depuis quelques mois, des pensées volatiles, capricieuses et blessantes se baladaient dans sa tête jouant avec une cruelle malice à piquer leur créateur. Pour lutter contre ces indésirables envahisseurs, il essayait de rester en action, même si parfois, ces ébauches de mouvement pouvaient apparaître dérisoires.

Ainsi ce matin, il avait passé une bonne partie de son temps dans l’appartement, il avait changé le sac de la poubelle, repeint en bleu la porte de la cuisine, consacré une bonne heure à ranger et à nettoyer sa chambre, puis il s’était mis en tête de classer des CD obsolètes qu’il n’écouterait sans doute plus jamais.

 

Il n’avait laissé aucune prise à la pensée et à la rêverie qui sous des allures affables, il le savait, le conduiraient tout droit sur des chemins incertains où il n’était jamais bon de s’engager.

Quoi qu’il en soit, dans ce petit monde au ralenti, ce nouveau départ pour Amsterdam était un singulier contretemps, le quinquagénaire amaigri allait revenir sous les feux de la rampe pour quelques heures au moins, et loin de l’enchanter, cette perspective à présent lui faisait peur.

Tout cela arrivait trop tard. La pièce qui se jouait sans lui depuis bientôt un an était devenue une production internationale dont le scénario était régulièrement en cours de réécriture, même l’ordre des actes avait peu d’importance, les auteurs exploraient simultanément plusieurs pistes sans savoir d’ailleurs où elles allaient les conduire.

Pierre y avait tenu autrefois le rôle principal, une participation majeure pour laquelle il avait payé le prix fort. Et voilà maintenant que l’État français le rappelait et exigeait sa contribution active. Il aurait pu refuser, ce n’est pas le travail qui manquait, avec toutes ces portes à repeindre, ces bols à empiler et les livres de la bibliothèque qu’il faudrait également classer par genre, par auteur, par taille, par poids, par titre, il avait l’embarras du choix.

Mais la convocation avait des accents de mise en demeure et Pierre, c’est un fait qui le troublait parfois, n’aimait pas vraiment les complications. Alors pour un week-end, il allait devoir oublier son dos douloureux et sa fiancée envolée et reprendre encore une fois la chronologie immuable de cette singulière nuit étoilée.

À 14 heures, quand il grimpa dans l’hyper rapide en direction de Bruxelles, les nuages avaient envahi le ciel parisien enterrant l’espoir d’un après-midi ensoleillé. Il avait réservé une place au centre du wagon, dans l’allée de gauche, côté fenêtre. Le train était déjà bondé.

Il se fraya un chemin entre les jambes tendues et les bras pendants des passagers, il hissa difficilement sa valise dans le compartiment réservé aux objets lourds et s’affaissa dans son siège. Tout cela était bien contraignant, il avait perdu l’habitude de ces petites luttes quotidiennes. Malgré la climatisation régulée, l’air était moite et odorant, il y avait trop d’expirations, trop de chuintements, un excès de salives et d’hormones, il ferma les yeux quelques secondes attendant patiemment que le train démarre. Il songea à Camille dont il n’avait plus de nouvelles depuis quatre mois et à Anna qu’il n’avait pas rappelée depuis une petite éternité. Il se demanda également ce qu’allait devenir Guillaume, son fils de 29 ans, ce beau jeune homme à la réussite effective qui n’avait cessé de s’éloigner au fil des ans.

Dans quelle mesure les deux hommes avaient-ils amplifié ce mouvement naturel qui les avait un temps opposés l’un à l’autre. Aujourd’hui, tout semblait si compliqué.

Pourtant, Pierre se rappelait avoir aimé intensément cet enfant qui maniait avec dextérité de petits hélicoptères en plastique dur sur une terrasse ensoleillée de Provence, c’était une époque bénie où lui-même était invité à participer au décollage de la flotte et au survol de la longue, de l’interminable balustrade noire. Plus épars est le souvenir de l’écolier studieux qu’il devint ensuite. À ce moment, sans doute vivait-il douloureusement le divorce de ses parents. C'est ensuite que les choses se sont gâtées. Le petit garçon s’est effacé, il s’est presque dissous, pour laisser place à un collégien angoissé et boutonneux qui a basculé progressivement du côté de sa mère. L’adolescent pubère et hésitant n’a pas fait long feu. Un lycéen, plus énergique, injuste et péremptoire a pris sa suite, s’autorisant quelques mises au point sévères avec son entourage. Pierre n’a pas supporté, l’un et l’autre ont fini par se détacher. On aurait pu en rester à cet ordre assez naturel des choses, il faut bien tuer le père après tout. Mais leur relation s’est encore dégradée avec l’entrée de Camille dans sa vie. Guillaume a malmené les dernières attaches qui les reliaient encore, certaines ont lâché définitivement, d’autres se sont abîmées dangereusement.

Guillaume est ainsi devenu un visage familier que l’on retrouve avec un plaisir mesuré pour les repas de fin d’année, à Noël ou pour le Nouvel An, un proche que l’on croise pour un enterrement ou un baptême, curieusement, il est devenu le fils d’Anna.

 

Le téléphone sonna brusquement, trois coups secs, un nom s’afficha sur le combiné : celui de Mel Dixon. Pierre, sorti de sa rêverie, jeta un regard circulaire autour de lui, tous les passagers étaient activement occupés. Il décrocha.

— Bonjour, Mel, cela faisait longtemps.

Une voix aux fortes intonations américaines le salua en retour.

— J’aurai aimé vous contacter bien avant, mais la démarche aurait été considérée comme maladroite. Vous n’êtes pas sans savoir qu’entre nos deux gouvernements, les relations se sont un peu tendues.

À qui la faute ? Mais tout cela n’est pas bien grave. Cette mise à l’écart n’avait rien de personnel, je l’ai bien compris, fit le français à voix basse.

— Je suis désolé que les choses se soient passées ainsi, vous savez comme moi que nous n’avons pas notre mot à dire.

Un silence de connivence s’installa entre les deux hommes. Pierre appréciait Dixon qui l’avait accueilli à l’occasion du premier lancement. Curieusement, alors qu’il n’avait pas grand-chose à y gagner, la réciproque semblait vraie.

— Vous êtes déjà en route pour Amsterdam ? questionna Dixon.

— Oui. La conférence de presse est prévue vendredi. 

— Je voulais simplement vous souhaiter bonne chance, j’espère que vous saurez faire bon usage de votre temps de parole. Je suis content qu’ils vous aient accordé cela.

— Merci, c’est gentil. Peut-être aurons-nous l’occasion de nous revoir, venez-vous prochainement en Europe ?

Dixon sembla hésiter un peu.

— Cela me ferait plaisir, mais dans l’immédiat, cela me paraît compliqué.

— Oui bien sûr, j’imagine que vous avez beaucoup de travail.

— Ce n’est rien de le dire. Ici, cela part un peu dans tous les sens. On s’interroge beaucoup epuis l’échec de la seconde tentative. 

— Échec à l’identique ? interrogea Pierre.

— Oui quasiment, les relevés sont comparables. Mais ce n’est pas cela qui pose problème.

La voix de l’américain s’était brusquement assombrie, conscient qu’il en avait trop dit.

— Ne vous mettez pas dans une situation inconfortable, dit Pierre. Je ne suis pas naïf, j’imagine bien qu’ils ont prévu une suite après mon entrée en scène.

— Oui, cela va aller très vite. Je crois qu’ils vous ont laissé quatre jours, vous ne tarderez  donc pas à être au courant. C’est un projet mo-nu-men-tal.

— Curieusement, je me sens tout à fait capable d’attendre quatre jours supplémentaires pour en savoir davantage.

— Vous avez raison, profitez bien de votre tribune. Et ne laissez personne vous voler la vedette. Je vous souhaite bonne chance.

Les deux hommes se saluèrent à voix basse puis raccrochèrent.

« Mo-nu-men-tal » reprit Pierre en grimaçant, mais depuis le début cette affaire était monumentale.

 

Pendant leur conversation, le train avait pris sa vitesse de croisière. Pierre se trouva à nouveau isolé dans ce compartiment surchargé, heureusement à Bruxelles, une partie du contingent était amené à quitter les lieux.

Un magazine acheté à la hâte sur le quai de la gare végétait dans la poche droite de sa veste, le tabloïd ferait office d’anesthésiant. Il se força à parcourir quelques pages pour occuper son esprit. Il dévisagea la jeune icône sur la couverture, une beauté froide d’une vingtaine d’années peut-être davantage ou peut-être moins, on ne pouvait plus être sûr de rien.

La réflexion valait également pour son décolleté vertigineux, en tous points remarquable, mais les volumes comme les couleurs se prêtaient admirablement bien au travail de la palette graphique, d’ailleurs ce processus de correction était devenu une pratique courante acceptée par les consommateurs. 96 % des photos de magazine étaient retouchées, et comme plus de la moitié des actrices avaient déjà succombé aux charmes de la chirurgie esthétique, au final il n’était pas évident de savoir qui était vraiment la jolie Stancy Hirley. Une beauté parfaite, soit, mais comme il en existait de plus en plus. Dans le premier paragraphe de l’article, elle lançait un défi aux réalisateurs, à tous ceux qui oseraient lui confier cette partition à laquelle rêve toute comédienne. Elle voulait un rôle à contre-emploi. Elle en avait assez de jouer les séductrices, les nymphettes enamourées ou les sex-symbols, elle voulait être boulangère ou marchande de choux, une femme simple au destin simple, mais dans un corps de rêve.

« Faites-moi confiance », ajoutait-elle en prenant la pose. L’article était signé P.P.H.

Le courageux journaliste ironisait à demi-mot sur la reconversion difficile de l’ancien mannequin. Pierre passa rapidement à l’épreuve suivante également signée par P.P.H.

Il s’agissait cette fois d’un footballeur au nom exotique qui se plaignait du manque de reconnaissance de son club. L’objet du litige : une revalorisation salariale repoussée par le président alors que le joueur avait inscrit 11 buts en championnat, « sans tirer aucun pénalty » précisait-il. Le journaliste parfaitement informé et un peu persifleur relatait qu’on rétribuait cette fonction de buteur patenté à hauteur de 650 000 euros nets par mois et qu’à ce prix-là, il était concevable que le jeune sud américain inscrive une douzaine de buts dans la saison. Quant à cette carence insoutenable de reconnaissance, PPH considérait, au vu des émoluments attribués, que l'attention qu'on lui prêtait était déjà considérable. Effectivement, l’argument, bien que démagogique, était recevable. Pierre était assez satisfait de son choix, le temps passait vite entre les lignes de cette revue. Il abandonna rapidement le footballeur à son triste sort et parcourut distraitement un article sur la ville de New York, il y était question de grattes ciels et d’espace aérien. Mais tandis qu’il découvrait des clichés impressionnants de la « world building », célébrée comme la plus haute tour du monde, le speaker annonça l’arrivée en gare de Bruxelles provoquant une certaine agitation dans le compartiment. Trois passagers se levèrent immédiatement, un petit garçon au ventre rebondi termina d’une traite sa boisson énergétique. Pierre, par mimétisme sans doute, reposa son magazine, bien qu’il ne soit pas concerné par ce premier arrêt.

Pendant les quelques minutes que dura l’intermittence, il observa la lente décrue du wagon, les gens se poussaient des épaules tentant de résoudre l’insoluble équation entre l’espace de l’allée et le volume conséquent des corps et des équipements.

L’arrivée des nouveaux occupants fut d'un caractère différent, on n’était plus dans la libération mais dans la conquête, il y avait un nouveau domaine à coloniser. Leur démarche énergique presque gaillarde pour se frayer un chemin apportait un souffle nouveau à la locomotive, effet illusoire qui prenait fin dès que le siège numéroté était découvert. En attendant, l’animation n’était pas désagréable, et puis une passagère en particulier avait retenu l’attention de Pierre. Elle s’était faufilée avec une dextérité étonnante entre les dos indécis et les bras tendus comme des barrières. Quand elle s’affala avec son sac sur le fauteuil juste en face de lui, Pierre qui avait observé toute sa progression, s’en trouva bêtement gêné. Mais cela ne se vit pas trop. La jeune femme avait basculé côté fenêtre ; une joue collée contre la vitre embuée, elle fermait déjà les yeux, indifférente au sifflet strident qui annonçait le départ imminent. Il en profita pour la dévisager complètement, de la tête aux pieds, tout en s’enfonçant un peu plus dans son fauteuil. Elle avait l’âge d’être sa fille, et même davantage. Elle était jeune, mais les traits de son visage étaient tirés, la fatigue sans doute. D’ailleurs son jean portait les marques d’un périple animé, il y avait plusieurs traces de boue séchées sur le revers de son pantalon, elle avait les cheveux raides et la propreté douteuse de celles qui peuvent encore s’en passer.

Il aurait pourtant juré qu’elle sentait bon, il avait décelé des effluves de clémentine quand elle était passée près de lui. Il observa durant de longues minutes ce corps recroquevillé qui s’était mis en veille et ses imperceptibles sifflements. Le train avait accéléré son allure, par temps sec, l’hyper rapide pouvait atteindre 700 kilomètres/heure. Les Pays-bas étaient en vue, par instant, de manière fugace, on pouvait apercevoir les bras de la mer du Nord. Pierre continuait à examiner la jeune fille. Elle était brune, belle et sale, elle ronflait légèrement, et dans cette position à demi repliée, somnolente et abandonnée, il la trouva particulièrement attirante.

Mais il ne songeait à rien d’autre qu’à la regarder dormir. La locomotive qui devait préparer son ultime arrêt avant la destination finale décéléra, faisant subir au wagon quelques secousses inopportunes. Pierre connaissait toutes les étapes du trajet, il avait emprunté cet itinéraire des dizaines de fois, d’ailleurs beaucoup de gares, d’aéroports et de halls d’hôtel n’avaient plus aucun secret pour lui, mais il ne savait plus vraiment s’il devait s’en enorgueillir.

Il y eut une annonce micro trop forte, la jeune fille se réveilla en sursaut, elle se frotta les yeux puis se moucha. Il détourna le regard.

La fille consulta sa montre puis guetta par la fenêtre, visiblement elle recherchait un panneau indicateur.

« Harlem » pensa-t-il.

« Harlem » répéta le haut-parleur tandis que la locomotive s’immobilisait.

Ce fut comme un signal, d’un bond, la jeune femme se leva, saisit son sac d’une seule main et se dirigea d’un pas décidé vers la double porte. Il la suivit des yeux, un peu étonné par cette course énergique. Le train s’immobilisa et les portes s’ouvrirent. Pierre la perdit rapidement de vue, alors il se leva discrètement de son siège et approcha de la fenêtre. Il l’aperçut enfin au bout du quai, mais elle n’était plus seule, la jolie brune avait trouvé refuge dans les bras d’un jeune viking imberbe dont les membres déliés caressaient le jean souillé.

Elle tendit ses lèvres au géant blond qui s’inclina de bonne grâce.

Le baiser dura de longues secondes, une étreinte à n’en plus finir, même le train semblait hésiter à redémarrer, c’était comme si toute la station retenait son souffle avec eux.

Pierre put enfin mettre des mots sur le mal-être sournois qui commandait ses gestes, il se sentait vieux et impuissant, aussi désirable qu’un fruit gâté par le temps, il n’avait plus grand-chose à offrir et n’en espérait pas davantage. Heureusement, il y eut un nouveau cri strident, la mécanique implacable des roulements se remit en marche et par bonheur, elle l'éloigna des deux amoureux qui continuaient à se serrer très fort sur le quai.

Le train embrassa une courbe accentuée et le couple infernal disparut enfin. Le vieil homme s’enfonça dans son fauteuil et ferma les yeux quelques instants. La poisseuse était de nouveau à ses côtés, il s’en voulait de n’être pas mieux préparé. Malgré les mois écoulés, la plaie n’était pas encore refermée, et son âge avancé ne le prémunissait nullement contre les morsures de son amour défunt. Il savait que la banlieue d’Amsterdam était proche et la chambre froide de l’Ambassador également. Inconsciemment, il songea que l’occasion était belle, encore meurtrie par cette union fusionnelle et toujours contracté par la réalité sombre qui se profilait. La tenaille exercée par les deux entités pouvait peut-être le conduire sur ce chemin qui se refusait à lui depuis de longues semaines.

Il avait l’intime conviction que seule une pression émotionnelle intense pourrait fragmenter son inconscient et rétablir une évidence, tout cela était tellement cadenassé, verrouillé. Oui, seule une constriction radicale pouvait débloquer la situation. Celle-ci n’avait rien d’irrésistible, mais il devait essayer, il avait déjà abandonné tellement d’heures à cette quête incertaine. Il prit une profonde inspiration et se laissa happer par le flot des souvenirs. Il remonta le fil du temps, évita le mont Milain où il avait embrassé Anna pour la toute première fois et où il avait longtemps rodé dans l’espoir d’y retrouver la source tarie.

Il prit directement la direction de l’Irlande, il en avait à présent la certitude, c’était là-bas que son cœur avait commencé à battre. Quelque part aux environs de Cotterney. Une photo en attestait. Mince indice en définitive, mais c’était jusqu’à présent son seul élément probant.

Le point de départ était le même, tout commençait avec cette descente d’avion à la nuit tombée dans une atmosphère étrange, et cette terre inconnue qui s’offrait à eux. C’était l’image la plus nette du voyage, la suite était plus confuse, il y avait des pubs, pas toujours bien localisés, des plages souvent désertes sur la côte Est, il y avait Dublin et Kilkenny, les routes en serpentin du Connemara, mais où était-il, lui ?

Le wagon s’éclaira, une lumière vert pâle illumina l’allée centrale, le train se préparait à entrer en gare. Pierre relâcha un peu la pression, de toute manière il tournait en rond, incapable de retirer l’épine enfouie qui lui meurtrissait les chairs. C’était un véritable scandale. Dire qu’il devait s’en remettre à cet organe spongieux et capricieux, capable de se remémorer les éléments les plus insignifiants de son histoire et de l’empêcher d’accéder au seul schème qui comptait à ce jour, celui qu’il pistait en désespoir de cause depuis des mois et qui continuait inlassablement à se dérober. La radio décidément mal réglée hurla dans ses oreilles « Amsterdam, terminus ! Amsterdam, terminus ! »

« C’est ridicule » songea-t-il, tandis qu’un contrôleur lui rappelait de ne surtout rien oublier en sortant.

 

L’objet

 

 

 

 

Le vent sec et chaud soufflait de plus en plus fort et balayait les profondes tranchées qui avaient des allures de bouches béantes dévoreuses de sable fin. Au nord, les dunes de sable imitaient les replis de l’océan dans une lumière doucement orangée. La plupart des archéologues avaient quitté le chantier, empruntant pour leur retour sur Abou Simbel les jeeps grises et vertes mis au service de l’équipe par le gouvernement égyptien. Pierre avait choisi de rester au camp et il s’était isolé dans la baraque provisoire construite à la hâte sur le sol aride et caillouteux du désert de Libye. Entre les quatre murs de contreplaqué blanc, il faisait et refaisait les derniers calculs qui l’éloignaient toujours davantage du premier espace de fouille. Il avait consacré deux années de sa vie à ce projet ambitieux, mettre à jour ce qui pouvait fort bien devenir le tout premier calendrier de l’humanité.

Jusqu’à présent, Nabta Playa faisait office de référence.

C’est à cet endroit qu’on avait découvert un cercle mégalithique daté de 6 millénaires qui avait révolutionné la perception et la connaissance de l’histoire pré-égyptienne. Pendant de nombreuses années, on avait cherché en vain d’autres signes de vie près du site original, mais c’est 40 kilomètres plus à l’ouest que l'archéologue français, un peu fortuitement, avait mis à jour les vestiges d’une ancienne zone de peuplement. Voilà près de 4 mois que les fouilles avaient débuté. Après l’extraction du premier mégalithe, une magnifique pierre de 80 cm de hauteur, l’excitation avait été si grande que l’État français en partenariat avec le gouvernement égyptien avait accru le budget alloué aux recherches. La prospection nécessitait des moyens considérables, les vents de sable soufflaient sans relâche et modifiaient constamment la topographie du chantier. Il fallait la présence continue d’une équipe de 12 personnes pour dégager chaque jour quelques mètres carrés de terre sèche. Or depuis 5 semaines, hormis quelques débris d’os et des fragments de céramique, rien n’était remonté à la surface, les profondes excavations ressemblaient de plus en plus à des tombes qui refusaient de s’ouvrir. Pierre avait le sentiment que la chance l’avait abandonné et il n’avait pas voulu partir avec le reste de l’équipe pour 24 heures de repos méritées.

Il n’avait pas le cœur à s’amuser. Mais cette fois, les stèles millénaires qui se refusaient à lui n’y étaient pour rien. Dès qu’il stoppait son activité, dès qu’il s’autorisait à penser, à rêver, sitôt qu’il se plaçait en dehors de la zone d’action, Camille lui manquait énormément, c’était aussi simple que cela. Il n’y avait pas que dans le sous-sol égyptien qu’il piochait.

Il avait fait les comptes. Quarante-sept jours sans pouvoir lui susurrer un mot doux à l’oreille, autant de nuits à passer loin de ses bras protecteurs, c’était une éternité qui en valait d’autres.

Les élans de son cœur rivalisaient avec sa concupiscence, chacun dans sa partie avait entonné une drôle de sarabande, réclamant comme un dû cette enveloppe charnelle bien vivante, si loin des débris préhistoriques qu’il s’entêtait à reconstituer. Pensant calmer un temps leurs ardeurs communes, il avait installé sur sa table de travail la dernière photographie de Camille, un portrait aux couleurs pastel pris sur les bords de la Seine et arrivé jeudi dernier par le vol long-courrier du Caire. Mais ce geste dérisoire n’avait fait qu’attiser le feu qui couvait en lui.

Quarante-sept jours, c’est très long quand on aime. En désespoir de cause, il avait fini par retourner la photo et s’était promis de travailler chaque jour d’arrache-pied.

Les colosses d’Abou Simbel se seraient peut-être amusés de ces petites indignations temporelles. Pierre, de toute façon, devinait que le dénouement était proche.

Autour de son projet, l’étau s’était resserré. Le ministère de la Culture, par la voix de Jacques Dorsay, s’était manifesté samedi dernier, une intervention ronde et courtoise comme savent le faire les politiciens, mais au final aussi tranchante qu’une lame de rasoir.

Le début du dialogue autorisait pourtant quelques espoirs.

Oui, naturellement, Pierre avait encore les pleins pouvoirs et il allait de soi qu’il fallait terminer les fouilles. Assurément, il pouvait compter sur le soutien actif du ministère. Mais passé cet aimable préambule, Dorsay n’avait pas traîné pour pousser ses premiers pions. La crise économique frappait les ministères les plus importants, et promouvoir la culture n’était plus du tout une priorité nationale. Alors, les choses en l’état étaient simples.

Soit le professeur découvrait rapidement un nouveau mégalithe, soit il faudrait envisager une option plus minimaliste. Dorsay n’avait pas voulu en dire plus, mais Pierre avait deviné le fond de sa pensée. Oh, elle était simple à résumer, en trois mots « Arrêtons les frais », en trois autres « Retour à la maison », l’ancien ministre de l’Agriculture aurait même pu ajouter « Terminer les conneries ».

C’est un fait, un chantier archéologique exigeait de la minutie, de la persévérance, et surtout beaucoup de moyens. C’était le nerf de la guerre et les temps étaient durs, voilà presque 5 décennies que la crise s’était installée durablement en Europe, 50 ans qu’on surveillait les dépenses de l’État, qu’on s’inquiétait des chiffres de la croissance, 50 ans que les services publics tournaient au ralenti. Pierre et son équipe avaient balayé 30 % du site (il avait donné le chiffre de 60 à Dorsay pour l’amadouer un peu), mais la surface à explorer était encore considérable au regard du temps dont il disposait. Il fallait maintenant plus qu’une bonne pioche, il avait besoin d’un miracle. Instinctivement, il retourna la photo de Camille et l’approcha de son visage. Ils existaient, il en avait la preuve concrète sous les yeux.

Une princesse de trente printemps qui se rapproche d’un quinquagénaire sans charme, cela s’était déjà vu, notamment dans les pages glacées des magazines mondains, mais que ce cœur déjà partiellement sclérosé se soit remis à battre au contact d’un frère moins aguerri, oui on pouvait parler d’un prodige de la nature.

Pouvait-elle répéter son geste pour quelques tonnes de roches ?

Était-ce bien raisonnable de solliciter ainsi les faveurs du destin ?

Le visage de Pierre s’assombrit. Il songeait à ces appels de plus en plus espacés.

 

Si c’était plutôt à Paris qu’il convenait de creuser, si sa véritable richesse se trouvait dans le 18e arrondissement, si son mégalithe à lui avait le regard clair et craignait les caprices du temps. Il prenait des risques inconsidérés avec cet exil volontaire, on ne laisse pas une beauté dans la fleur de l’âge sans surveillance. Dorsay avait peut-être raison. Il restait trois semaines au mieux avant de plier bagage. Il n’avait aucune illusion à se faire, le prochain appel en provenance du ministère entérinerait leur retour en France.

« Au final, pourquoi pas ? » songea-t-il en embrassant le front de Camille.

 

Au même moment, on tambourina à la porte ; une série de petits coups secs accompagnés de cris aigus : « Monsieur Pierre, Monsieur Pierre »

Le fidèle Khalif s’excitait derrière la mince couche de contreplaqué. Le jeune Serkaoui était un élément prometteur, un archéologue instinctif plein de fougue et d’enthousiasme, un peu impulsif parfois, mais d’une pugnacité à toute épreuve.

— Entre donc ! ordonna le professeur.

La porte céda et Khalif se présenta couvert de poussière et l’œil pétillant.

Il n’avait pas encore 25 ans. À son âge, c’était une chance inespérée de participer à un projet de cette envergure. Alors chaque soir, il remerciait Allah pour cette offrande et multipliait les heures supplémentaires même lorsque tout le monde avait plié bagage.

Ce week-end n’échappait pas à la règle. À chaque permission, Khalif demandait l’autorisation de demeurer sur le campement et fouillait souvent seul des zones que Pierre et ses hommes avaient volontairement délaissées, pressés par le temps et les injonctions du gouvernement.

Ce traitement spartiate avait transformé son corps et modelé son tempérament.

Il avait maintenant de fins cernes sous les yeux et ses joues s’étaient creusées au contact du vent et du sable. Sa tendance hyperactive s’était également accentuée, alimentée par l’absence de sommeil et l’excitation croissante du jeune apprenti. Elle expliquait en partie ses deux erreurs de manipulations lors de la mise à jour des céramiques. Pierre aurait pu le freiner, canaliser son énergie, le mettre en garde contre une implication excessive, mais il savait que cette débauche d’énergie servait également son projet et il aurait aimé qu’elle inspire ses autres partenaires.

 

Pourtant Pierre l’accueillit assez froidement, encore un peu perdu dans ses pensées. D’un geste las, il lui fit signe d’approcher. Les cheveux ébouriffés et les mains noircies par le dur labeur, Khalif fit un pas en avant, annonçant d’un ton hésitant :

— Monsieur, en bas, dans l’espace B1, je crois que j’ai fait une découverte.

Calmement, Pierre saisit son plan de fouilles entre le pouce et l’index et examina la zone en question.

— Où cela exactement ? 

— Partie Nord, dans la roche, juste après le dénivelé. 

— Nature de la découverte ?

— Je ne sais pas. Il vaudrait mieux venir voir, répondit l’apprenti archéologue.

Pierre, intrigué, releva la tête.

— D’accord, on va aller observer ça.

Il passa une cape cirée et suivit le jeune égyptien.

Dehors, le ciel étoilé brillait de mille éclats. Illuminées par la lune, les plus hautes dunes dominaient le fond de la vallée. Ils empruntèrent l’échelle et descendirent à quatre mètres sous la terre. Les galeries étaient inégalement éclairées, mais les deux hommes munis de lampes torches connaissaient parfaitement la topographie du terrain. Les pièges à éviter se trouvaient dans la salle principale notamment ces rebords saillants, tranchants comme des lames de rasoir, qui serpentaient le long de la paroi rocheuse. C’était un endroit sombre et froid, de jour comme de nuit. Khalif pointa du doigt un petit amas de terre.

— C’est ici fit l’égyptien.

Pierre approcha prudemment et orienta la source lumineuse vers le mur.

— Plus bas, indiqua Khalif. Plus bas.

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