Qui fait gémir la Terre ?

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Lors d'une manifestation du Mouvement des Sans Terre, à Porto Alegre, un paysan tua d'un coup de serpe un soldat. Charles Kiefer sut comme personne raconter l'envers possible de cette tragédie. Issu de la population rurale d'origine germanique qui émigra au Brésil à la fin du dix-neuvième siècle, et dont une partie peuple aujourd'hui les campements des Sans Terre, il dépeignit, avec art et sensibilité, mais aussi un regard éminemment esthétique, leur univers.
Publié le : dimanche 1 juin 2003
Lecture(s) : 40
EAN13 : 9782296323315
Nombre de pages : 124
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QUI FAIT GÉMIR LA TERRE ?
Un roman au cœur du Mouvement des Sans Terre

Collection L'Autre Amérique dirigée par Denis Rolland, Pierre Ragon Joëlle Chassin et Idelette Muzart Fonseca dos Santos
AGUIRRE Eugenio, Gonzalo Guerrero, 1990. ARCE Manuel José, D'une cité et autres affaires, 1995. BARETTO Lima, Souvenirs d'un gratte-papier, 1989. BARETTO Lima, Sous la bannière étoilée de la Croix du Sud, 1992. BARETTO Lima, Vie et et mort de Gonzaga de Sa, 1994. BOURGERIE D., Des ciels d'Amazonie aux berges de l'éternité, 1992. BRANT Vera, La routine des jours, 1998. CONST ANTINI Humberto, Dieux, petits hommes et policiers, 1993.
DE FRANOSCO Miguel, Annoire de célibataires, traduit de Michel Falempin, 1996.

DIAZ ROZZOTIO Jaime, Le papier brûlé (trad. de J-J Fleury), 1996. ELORDI Santiago, Babieca, 2001. GIL OLIVa Ràmon, L'homme sur la place et autres nouvelles, 1997. GosAL VEZ Raul Botelho, Terre indomptable (roman traduit du bolivien par Agnès Sow), 1994. GUINEA DIEZ Gerardo, Etre sous le regard (trad. Jean-Jacques Fleury), 2002. JACOME Gustavo Alfredo, Pourqiuoi les hérons s'en sont allés, 1998. JIMENEZ GIRON Adalberto, Les récits de la mort (trad de Andrée Ducros), 1995. LAFOURCADE Enrique, La fête du Roi Achab, 1997. LEZAMA LIMA José, L'Expression américaine, 2001. MACEDO Porfirio Mamani, Les vigies, traduit de l'espagnol par Elisabeth Passeda, 1997. MACEBO Porfirio Mamani, Le Jardin et l'oubli, 2002. MARTI José, Vers libres. Edition bilingue établie par Jean Lamire, 1997. MEDINA Enrique (nouvelles argentines traduites par Maria Poumier), La vengeance, 1992. MEDINA Enrique, Transparente, traduit de rargentin par Maria Poumier MEJIA José, Plus grand que les plus grands..., 1997. MIGDAL Alicia, Historia Quieta, Histoire Immobile, 1998. MONTSERRAT Ricardo, La périlleuse mémoire de Tito Perrochet, 1992. MONTSERRAT Ricardo, Là-bas, la haine, 1993. OTERO Lisandro, La situation, 1988. PALLOTINI Renata, Nosotros, traduit du portugais par Jandira Telles de Vasconcellos, 1996.
POSADAS Carmen, Mon frère Salvador et autres mensonges

- Nouvelles -

(Traduction de l'espagnol de Sophie Courgeon), 1996. PRENZ Juan Octavio, Fable d'Inocencio Onesto, le décapité, 1996. RODRIGUEZ JULIA Edgardo, L'enterrement de Cortijo. Chronique portoricaine, 1994. ROMERO Flor, Terres d'Emeraudes, 2000. ROMERO Flor (traduit par Claude Bourguignon et Claude Couffon), La présidente, 2003. VERDEVOYE Paul (traduits et présentés), L'abattoir suivi de Soledad, 1997.

Charles KIEFER

QUI FAIT GÉMIR LA TERRE ?
Un roman au cœur du Mouvement des Sans Terre

traduit du brésilien par l'Association France Bienvenue sous la responsabilité d'Elaine Penny

Titre original: Quem faz gemer a terra, Charles Kiefer

EditoraMercado Aberto (Porto Alegre - Brasil), 1999

Traduction

réalisée par l'Association sous la conduite d'Elaine

France Bienvenue Penny

couverture: projet graphique: (Ç)Miguel 1mbiriba photographie: (Ç)Maïra Kiefer

@

L'Harmattan,

2003

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Iralia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargira u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-4492-3

A José Hildebrando Dacanal

«Conscient que je ne puis me séparer de mon temps, j'ai décidé de faire corps avec lui. C'est pourquoi je ne fais tant de cas de l'individu que parce qu'il m'apparaît dérisoire et humilié. Sachant qu'il n'est pas de causes victorieuses, j'ai du goût pour les causes perdues: elles demandent une âme entière, égale à sa défaite comme à ses victoires passagères. »
Albert Camus, Le mythe de Sisyphe

Toute histoire a un début? Celle de la Bible si, je sais, mais elle commence au premier des commencements. Je n'ai pas cette prétention. L'arrogance est le réconfort des sots, je me contente, moi, d'un récit menu, au ras des pâquerettes. L'air des cimes appartient aux montagnes, moi, je viens de la plaine, du creux. Toi, à ma place, tu raconterais quoi? la fin pour commencer? et le début pour terminer? Tu commencerais ton histoire par le tranchant de la serpe, par le choc sourd de la lame contre le cou du soldat, par la débandade, le gaz lacrymogène, les pavés? Ou tu viendrais de loin, plutôt, précautionneux, attaquant par le premier cri, douleur inconnue des bêtes, car elles naissent plantées sur leurs quatre pattes, prêtes pour la marche et la vie? Et alors? Tu veux une histoire droite, en cercle, ou en va-et-vient? Depuis moienfant je suis bon à ça, connu et reconnu comme bavard, jaseur, menteur et autres sobriquets, pour la simple raison que je ne repasse jamais le râteau dans le même sillon. Mensonge? Non, je ne mens pas, j'améliore la vérité. Comme le coiffeur, je bichonne, j'égalise les pointes! Dire que j'ai tué le soldat par mégarde, que cette main droite a levé la serpe sans le faire exprès aurait été mensonge; et tout autant faire croire que j'avais planifié le coup, avec volonté et fanfaronnade. Si chaque geste, dans la vie, se faisait dans le déchaînement de la colère, il n'y aurait pas de ttontière entre la vie et la guerre; si chaque geste était mûrement pesé, la disgrâce n'existerait pas. L'heure de la colère est aveugle; le temps seul est lucide. C'est bien moi qui ai levé la serpe, je ne nie pas, la serpe que j'avais tant de fois levée pour désherber la terre, et le

soleil a frappé l'acier, le soleil a frappé la propreté de l'acier, le soleil a frappé le sang. « Barre-toi », quelqu'un a crié. J'ai détalé, j'ai descendu la pente, me suis caché dans la Mairie, avec les Sans-Terre qui fuyaient la place prise d'assaut. Les soldats ont fait le siège, ils ont menacé d'envahir notre refuge, d'aller chercher par la force les paysans à l'intérieur du bâtiment. Je me suis assis sur une marche de l'escalier; je n'ai pas pu garder les yeux ouverts, malgré la confusion, la peur et le remords. Pendant le voyage à Porto Alegre, je regardais la roue de l'autocar avalant la route, les satellites artificiels et les étoiles dans le ciel, comme je faisais avec mon grand-père dans la vieille baraque, et avec Pedro, plus tard~ dans la nouvelle maison. Tout le monde dormait et moi, je me racontais ma vie de Sans-Terre. Ah! s'il suffisait de regarder en arrière pour que les choses reprennent leur place... Je me suis rappelé une autre mauvaise nuit, cinq ans plus tôt, la dernière dans la maison construite de nos mains, par mon père, Pedro et moi, après la mort de Grand-Père. Je me suis rappelé la vieille maison, les après-midi de chasse et de pêche, la folie de Fata à chercher de l'or, les prières que l'on récitait. Les souvenirs venaient et s'embrouillaient comme une ligne emmêlée autour de l'hameçon. Depuis trois ans, enfermé ici, j'ai eu le temps de mettre un peu d'ordre. Au début, je ne pouvais pas penser, je regardais ma main droite et pleurais: j'avais tué un homme. Puis, je me suis calmé. Maintenant, je peux parler de tout ça. A chaque fois que je raconte, je comprends mieux ce qui s'est passé. Raconter clarifie. Quand je parle, je me vois à l'extérieur: je ne suis plus moi-même, je suis quelqu'un d'autre. J'aime l'autre qui est moi-même. C'est lui qui raconte? C'est moi qui suis dans son histoire?

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De la maison où je suis né, il ne reste rien, que les quatre poteaux de guajuvira, du bon bois pour les fondations. C'était une construction à haut faîtage, avec larges fenêtres, fière, solide. Ne ris pas, ne t'étonne pas, les choses aussi ont des sentiments. Le bois, les poutres, les solives, tout dans notre ancienne maison avait été honnêtement bâti. A chaque pas, il y avait la main de mon grand-père. Elle ne méritait pas le creux, notre maison. Moi-enfant, j'imaginais un sentier grimpant la côte et, en haut de la butte, dominant le lointain, notre maison entrant dans les nuages. Dans mes rêves, parfois, la vieille bâtisse me rend encore visite. Je remonte le chemin, m'écorche dans les ronces, blesse mes pieds sur les cailloux, mais finis par arriver au sommet. J'ouvre la porte et retrouve la famille réunie dans la cuisine, en train de prier, comme dans le temps. Tous les soirs, après le dîner, ma mère éteignait la lampe à kérosène et, en même temps, ma joie. Je voulais encore jouer, je voulais attraper des vers luisants pour les enfermer dans une bouteille, tuer les chauves-souris qui tournaient autour des vaches dans l'étable, les renards qui tournicotaient autour du poulailler, les rats qui rongeaient le maïs dans le grenier, mais je n'avais pas le droit. Je devais garder le silence, baisser la tête et penser à ce Dieu stupide cloué sur la croix. Ma mère ouvrait le buffet, prenait la bougie, le chapelet et l'image de la Vierge Marie. Commençait alors l'heure la plus longue, les minutes qui ne se fondaient pas, les grains qui n'en finissaient pas entre les doigts.

Il

« Je crois en un seul Dieu, Le Père tout-puissant... », elle disait, commençant ainsi la prière. Je mordais mes lèvres, pinçais mes cuisses, pour faire peur au sommeil. «Notre Père, qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié... », la voix de ma mère résonnait dans la cuisine. Les ombres de nos têtes dansaient sur les murs. Je fixais la bougie, me sentais triste, me souvenais de Grand-Père. « Quelle est la couleur de la flamme? », il demandait. « Jaune », je répondais. « Jaune? Regarde bien. » « Il y a du bleu et du noir aussi », je venais de me rendre compte. «Mateus, tu dois apprendre à mieux voir. Maintenant, regarde encore et dis-moi ce que tu vois au-delà de la flamme. .. » Je regardais, regardais, jusqu'à ne plus pouvoir regarder. À la fin, je ne voyais plus que le feu, la mèche et la cire fondue. « Et alors? », il insistait. « Rien. » Lindolfo replaçait ses lunettes, fixait la flamme un temps si long que je me fatiguais d'attendre. Je me bougeais et il susurrait: « Pour voir, il faut de la patience. » Tout d'un coup, il écarquillait les yeux, allongeait le cou et criait: « Je vois! Je vois! » « Quoi? » « Là-bas, au milieu de la flamme », pointait-il. Je cherchais, mais ne voyais rien d'autre, à part la mèche noire, le feu bleuâtre et la fumée presque blanche. « Tu as vu ? » « Non. » « Mais si ! Je vois une ténébreuse tempête et des vagues gigantesques tentant d'avaler un petit navire. Sur la proue, un lampion s'éteint presque. Oh ! un marin ajoute de l'huile de 12

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