Quitterie l'insoumise

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En 466, les Wisigoths sont maîtres de l'Aquitaine. Quitterie, alors âgée de six ans, est élevée dans la religion catholique, celle de sa mère, son père étant un compagnon du roi Euric, lequel entreprend de lutter contre la religion catholique. A l'âge de douze ans, pendant une promenade, Quitterie prend dans ses bras un enfant mort, qui ressuscite à l'instant. Comment accepter cet acte ? Qui l'a permis ? Dieu ou Satan ? Malgré les pressions, Quitterie persévèrera dans sa foi.
Publié le : vendredi 1 février 2008
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EAN13 : 9782296190672
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Quitterie l'insoumise
Au temps des Wisigoths

Roman historique Collection dirigée par Maguy Albet
Dernières parutions

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CLAUDE BÉGAT

Quitterie

l'insoumise

Au temps des Wisigoths

L 'HARMATTAN

Du même auteur, chez le même éditeur
Clotilde, reine pieuse, 2005. Frédégonde, reine sanglante, 2004. Brunehilde, reine trahie, 2003. Les héritiers de Clovis, 2002. Clovis, l'homme, 2001.

(Ç)

L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04949-9 EAN:9782296049499

I Mai est d'une agréable douceur, en ce printemps de l'an 466. Dans le jardin de la villa, un fouillis de roses, de violettes, de boutons d'or et d'iris propose ses couleurs gaies entre des haies de buis et de romarin. Une vigne habille de verdure le bois de la pergola qui protège du soleil une jeune femme et ses trois enfants. Sous l'entrelacs des feuilles, est installé un lit d'apparat, sur lequel la jeune femme est à demi allongée, un papyrus à la main, lisant en silence. Elle lève les yeux et son regard se porte vers les bambins qui jouent à ses pieds. Un garçon et deux filles. Le garçon est âgé de sept ans et se nomme Viteric. De nature peu expansive, il joue sans bruit à son amusements favori: lancer en l'air un osselet d'agneau, suivre de l'œil sa trajectoire, ramasser rapidement sept autres de la même main, sans les voir, et rattraper le premier avec adresse. Patiemment, il s'astreint à trouver la manière de placer les osselets dans le creux de sa paume, de façon que l'arrivant ne rebondisse pas et ne saute pas sur le sol. Il est capable d'y passer de longs moments, sans dire un mot, avant de se lever et de pratiquer un second jeu, auquel il se prête également volontiers: se mettre à courir, en gesticulant et émettant quelques sons retenus, pour un combat contre des ennemis imaginaires. Les deux petites filles s'appellent Quitterie et Gotlie. A six ans, elles sont surtout occupées par leur poupée, qu'elles vêtent avec les nombreuses parures trouvées dans le coffre ouvragé, ouvert prêt d'elles. Elles échangent, à voix basse, des conciliabules mystérieux, qui les font parfois éclater de rire, encouragées par l'œil complice de la jeune femme, leur mère Guttica. Celle-ci a une tendresse particulière pour Gotlie: l'enfant est fille d'un couple d'esclaves, qu'elle a recueillie à sa naissance, après le décès de sa mère, victime d'une fièvre fatale. Le père est l'intendant du domaine. C'est un homme bien considéré par son maître car il le sert depuis longtemps avec fidélité et honnêteté. En introduisant Gotlie dans la famille, avec évidemment l'assentiment du maître, Guttica a eu la conviction de répondre à la Voix qui lui avait murmuré d'y procéder: la Volonté divine avait décidé de faire sortir Gotlie de sa condition et de la donner pour compagne à sa propre fille, Quitterie. 7

Toutefois, l'intégration de la petite n'était pas complète: elle rentrait le soir chez son père, afin de ne pas priver l'homme de cette enfant unique qu'il chérissait. Au contraire de Gotlie, Quitterie est née de ses entrailles. Sa ressemblance avec sa mère est frappante: mêmes yeux vert émeraude aux cils longs, chevelure de soleil, épaisse et bouclée, front dégagé, nez petit, lèvres délicatement ourlées, menton doucement rond. Son père s'extasie volontiers devant la « beauté» de sa fille, accentuée par la fraîcheur de l'enfance. Ce père et maître du domaine, c'est le général Goftidic, son époux. C'est un de ces hommes du peuple des Goths, tribu venue du Nord, qui a longtemps butté contre les frontières de l'Empire avant de se mettre au service des Romains. Après bien des batailles, ces Goths ont fini par obtenir l'autorisation de s'installer dans une région appelée Daciel. Incapables de demeurer en place, ils ont poursuivi leur migration vers le Sud. C'est le moment où ils se sont divisés, les uns suivant la famille des « Balthes », les autres celle des « Amale ». Les premiers sont devenus les Wisigoths, les seconds les Ostrogoths. Toutefois, la séparation n'a pas été radicale, certains Amale sont restés avec les Balthes; c'est le cas de la famille de Gofridic, de souche royale ostrogothe, qui a accompagné les Wisigoths jusqu'en Aquitaine, où ils s'établissent au début des années 400. TIsne sont pas mal accueillis par les notables de la contrée qui comptent sur eux pour les défendre contre d'autres Barbares, en particulier les Alains, les Suèves et les Vandales. D'ailleurs, un partage des terres laissées vacantes par l'assassinat des propriétaires est effectué entre les nouveaux occupants et les Provinciaux2. La famille de Gofridic reçoit la villa dans laquelle se trouve Guttica aujourd'hui. C'est un immense domaine, peuplé de nombreux esclaves au service du maître; ils travaillent dans sa maison ou à la ferme, aux champs ou dans les ateliers. - Dis, maman, quand papa sera-t-il avec nous? Quitterie a posé sa poupée sur le dallage de la pergola et levé vers sa mère ses grands yeux clairs.

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La Roumanie actuelle. Propriétaires terriens aisés ayant survécu aux différents massacres et habitant l'une
définies par l'Empire romain après sa conquête de la Gaule.

des Provinces

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il est avec le prince Euric, qui commande toutes les armées du roi. Il est parti en inspection des forteresses de l'Adour et nul ne peut dire quand il en reviendra. La petite a une mimique déçue. Guttica passe ses doigts sur le front de sa fille, à la peau si pâle qu'on la dirait polie d'albâtre. Elle est toujours surprise par l'attachement de Quitterie à son père. Quand l'homme quitte la maison pour une longue période, l'enfant est en pleurs; elle qui est vivacité a tendance à devenir morose et ne retrouve son allant qu'une fois Gofridic à nouveau près d'elle. Pourtant, le militaire n'est pas tendre avec elle, lorsqu'il estime qu'elle a fauté. Sa punition consiste à être parfois battue, souvent enfermée dans sa chambre, dont elle n'est libérée qu'au bout d'un certain temps, toujours trop long, selon sa mère. Guttica ne peut s'empêcher de penser qu'elle-même n'éprouve pas pour Gofridic d'aussi tendres sentiments que sa fille: elle se le reproche et tente de se corriger. Pourtant, les circonstances de ses épousailles lui reviennent sans cesse, justifiant malgré elle son manque d'amour. Elle se souvient qu'elle était jeune fille en Arles, de famille sénatoriale, promise à un Romain3 de sa condition, c'est-à-dire un futur sénateur, lorsque la violence avait frappé sa famille. Le roi wisigoth Théodoric, celui qui règne aujourd'hui sur le royaume de Toulouse, avait décidé de profiter de l'éloignement de l'Empereur pour s'emparer d'Arles, cité de l'Empire la plus importante après Rome. Il avait lancé son frère Euric et les Barbares wisigoths contre elle. Devant l'avancée de ceux-ci, les Arlésiens les plus fortunés avaient fui vers leurs villas de campagne. Mais leur précaution avait été vaine; ils n'avaient pas échappé au pillage. Le domaine familial avait été ravagé par un incendie. Guttica s'était sauvée et avait fui à travers champs; tandis qu'elle courait, elle avait vu surgir un barbare, hirsute, armé, qui s'était emparé d'elle, malgré sa résistance; la brute l'avait attachée, avant de la traîner derrière lui, espérant la recevoir en esclavage. Un autre était arrivé, à cheval; tout de cuir vêtu, l'air arrogant; un chef semblait-il; sans descendre de sa monture, il avait renversé le soldat d'un coup de botte, pris le bras de la prisonnière, l'avait jetée comme un paquet en travers de sa monture et était parti au galop. A son campement, il s'était excusé de la brutalité dont elle avait été victime et l'avait assurée qu'elle était dorénavant sous sa
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- Je ne sais pas, ma chérie. Papa est général,

On dirait aujourd'hui Gallo-romain. 9

protection. Les parents de Guttica n'avaient pas eu la même chance, ils avaient été tués par des soudards: ils étaient trop âgés pour servir. Elle avait été conduite à Toulouse, malgré que les Romains aient repris Arles. Gotridic, puisque c'était lui, ne lui avait pas rendu sa liberté, il l'avait au contraire contrainte à l'épouser. Mon Dieu, la nuit de noces avec ce Barbare... Elle en frissonne encore. Pour échapper à ce souvenir douloureux, elle se lève et dit: - Il est temps de goûter, les enfants. Ils quittent la pergola, traversent le jardin puis le péristyle et s'arrêtent dans l'atrium, ratraîchi par le jet d'eau du bassin. Guttica frappe dans ses mains; deux servantes surviennent, chargées de corbeilles d'osier contenant des pâtisseries au miel et des fiuits. Le petit groupe s'assied devant une épaisse table rectangulaire en chêne, sur des tabourets à trois pieds. Chacun se saisit à pleines mains des gâteaux dégoulinants du liquide ambré et les croque gaiement. Les deux petites racontent à leur mère les aventures de leur poupée tandis que Viteric, le regard perdu, mâche en silence. Lorsque le goûter est avalé, on se rince les doigts dans un vase et Guttica passe à la leçon de religion. Elle a reçu dans sa famille d'Arles une éducation catholique, c'est-à-dire universelle, et veut la transmettre à ses enfants, y compris Gotlie. Sa détermination à élever sa famille dans la vraie foi est d'autant plus vive qu'elle est contrainte de subir la pratique arienne en vigueur dans le royaume. Le roi Théodoric est en effet adepte d'une hérésie, l'arianisme homéen, qui a l'audace de prétendre que Jésus n'est pas de même substance que le Père, le Saint Esprit Leur étant encore inférieur. La nature unitaire de la Sainte Trinité, fondement du catholicisme, est ainsi niée. C'est l'œuvre du Diable, condamnée comme telle par l'Eglise. Malheureusement, les Wisigoths sont convertis au christianisme selon cette hérésie. Gotridic, compagnon d'enfance du prince Euric, la pratique. Guttica redoute qu'il lui ordonne d'abjurer la vraie foi au profit de cette hérésie et qu'il livre ses enfants à l'enseignement d'un prêtre arien. Elle a donc décidé de précéder le risque en racontant à ses petits l'histoire de Jésus, telle qu'elle est transcrite dans les Evangiles. Elle privilégie les textes de Luc, qu'elle connaît bien. Toutefois, consciente de ses limites, l'appui d'un homme de Dieu répandant la vraie foi lui aurait été nécessaire; hélas, il n'en existe plus à proximité: ils ont fui ou ont été décapités par les Barbares wisigoths. Il lui faut donc suppléer leur absence, avec l'aide du Seigneur. 10

Elle se lève, va s'asseoir sur une banquette, invite les petits à s'accroupir autour d'elle et commence le récit de la vie de Jésus enfant, en la rattachant à leur propre existence. Bouche ouverte, yeux agrandis, ils l'écoutent attentivement. Elle aime ces moments où la divine Semence de la Parole commence à germer dans ces jeunes âmes. Pourtant, elle n'est pas complètement satisfaite: Viteric et Quitterie ne sont pas baptisés dans la vraie foi! Gofridic les a confiés à la bénédiction d'un prêtre arien qui, selon son rite hérétique, s'est contenté de les purifier par l'eau, sans les oindre du saint chrême! Ils ne sont donc pas pénétrés par le Saint Esprit et restent ainsi extérieurs au Seigneur! Quant à Gotlie, elle n'est pas encore chrétienne, Gofridic ayant refusé qu'elle soit baptisée en même temps que ses propres enfants: il tolère seulement sa situation particulière. « Fasse le Ciel que je puisse un jour faire consacrer mes petits au Père, au Fils et au Saint Esprit» se dit-elle, en embrassant les trois enfants, lorsque le récit est achevé. Après le repas du soir, Guttica raccompagne Gotlie chez son père. Elle a pris cette coutume, pour marquer aux yeux de tous l'état particulier de la petite. Entourée de ses enfants, elle quitte la villa, franchit une pelouse précédant le jardin potager, passe sous la tourelle qui sépare l'habitation du maître de la ferme, longe un moment le mur d'enceinte et parvient devant une petite maison, la demeure de l'intendant. L'homme n'y est pas encore, il a tant à faire qu'il rentre tard, surtout en cette saison où les travaux dans les champs se poursuivent jusqu'au coucher du soleil. Des servantes les accueillent; ce sont de jeunes esclaves dont Gofridic a autorisé le prélèvement au profit de son intendant. Les enfants s'embrassent avant de se quitter; Guttica note que, selon son habitude, Vitéric se dérobe à l'étreinte de Gotlie qui, elle, plaque sur les joues du garçon un vigoureux baiser. Dans la cour de la ferme, règne une agitation de fin de jour. Certains rentrent des champs, l'outil sur l'épaule, des femmes quittent l'atelier de tissage et filage, tandis que des hommes sortent de celui où ils ont frappé le métal toute la journée. Leurs enfants, qui commencent à apprendre le métier de leurs parents, les suivent. Ils se dirigent vers leurs logis, qui succèdent dans l'alignement des bâtiments aux granges et à l'écurie. Guttica parcourt le chemin inverse, tenant Quitterie et Vitéric à la main. Ils passent sous le fronton triangulaire de la façade, appuyé sur Il

quatre colonnes aux chapiteaux décorés de feuilles d'acanthe, et se retrouvent devant l'atrium et son bassin. Ils le contournent pour gagner la salle à manger, la pièce la plus vaste de la villa. Le bureau du maître et sept chambres s'ouvrent sur cet espace, séparés les uns des autres par des draperies relevées. De lourds rideaux aux couleurs vives encadrent les fenêtres. Ces tissus sont les uniques touches personnelles que Guttica a pu donner à son intérieur. Sur les murs, des peintures et des mosaïques, scènes de vie courante, de chasse ou de la mythologie romaine, vendanges, entrelacs et guirlandes de fleurs ont été conservés. Bien qu'elle soit elle-même Romaine4 et ait vu cette décoration dans toutes les villas des notables, elle aurait souhaité la remplacer par ce que font les artistes de Toulouse, la capitale, éloignée seulement de quelques lieues de la villa. Mais Goftidic avait refusé: cette demeure était celle de ses grands-parents et parents, rien ne devait être modifié. Il se contentait de faire raviver parfois les teintes murales quand elles étaient un peu ternies. Guttica n'a même pas pu acheter les meubles qui lui auraient convenu; ils appartiennent également au passé de la maison et sont irremplaçables: coffres et armoires de diverses tailles, décorés à la romaine, tables et consoles de multiples formes, tabourets et fauteuils en osier; seule, l'étoffe des coussins a été changée. Heureusement, la vaisselle, parfois cassée, a été renouvelée au cours du temps. Pour elle, Goftidic est tolérant: plats et assiettes à haut bord, cornes à boire, gobelets de verre ou de métal décorés d'oves fleuronnés, vases à verser, en céramique, sigillés, tout est conforme à ce que souhaite Guttica. - Maîtresse, la chambre des enfants est prête. Une servante s'est présentée devant elle, en s'inclinant, main droite sur le cœur. Guttica conduit Viteric et Quitterie vers leur lit: elle ne laisse pas aux esclaves le soin de s'occuper de ses petits, contrairement à la coutume en vigueur dans les familles nobles gothes. Elle veille à leur déshabillage, leur coucher et les embrasse tendrement, en leur souhaitant bonne nuit. Puis elle passe dans sa propre chambre, appelle pour sa toilette et sa tenue de nuit, renvoie la servante, s'allonge sur sa couche, se cale sur des coussins, saisit un des rouleaux qui se trouve à portée de main, le déroule et se met à le lire: il s'agit des Saintes Ecritures dont elle choisit un texte pour la leçon de religion du lendemain.
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On dirait aujourd'hui Gallo-romaine.

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II La chevauchée vers sa villa ravit Gofridic. Il apprécie ce moment où il galope, seul, vers les siens. Il sent avec plaisir sous lui le frémissement de sa monture, le mouvement à la fois souple et puissant des muscles de son cheval; la bête respire déjà son écurie et se hâte. Penché sur son encolure, il l'encourage à accélérer encore l'allure. Son absence a pourtant été plutôt brève, en tous cas plus courte que prévue. Il était parti pour une longue inspection des forteresses construites le long de l'Adour, jusqu'à proximité de la mer. En tant que général, il accompagnait le prince Euric, général en chef des armées du royaume, qui avait été chargé par son frère, le roi Théodoric Second, de vérifier l'état des citadelles, bâties par les Romains et utilisées par les Wisigoths pour défendre le pays contre les Vandales et les Suèves. Après la forteresse de Begoral, on devait s'arrêter au Mas d'Aire2 marcher vers le château de Palestrion3, où le héros Sever s'est illustré, avant de gagner le site de Lapurdum4, but ultime de l'inspection. Mais un événement considérable était survenu, qui avait amené la troupe à regagner hâtivement Toulouse: le roi Théodoric avait été trouvé mort sur un sentier, alors qu'il galopait seul dans la forêt, après une partie de chasse au faucon. Le roi avait quitté ses hommes pour une chevauchée sans escorte, comme il l'affectionnait. Les soldats et le fauconnier l'avaient découvert percé de trois flèches qui lui avaient enlevé la vie. Le prince Euric avait été prévenu alors qu'il marchait vers Palestrion; aussitôt ordre avait été donné de rebrousser chemin, de presser le pas, afin de parvenir devant le Sénat avant la désignation par celui-ci du nouveau roi. Le prince Euric était encore plus nerveux que de coutume; il était connu pour son humeur facilement mauvaise; il est vrai qu'il avait trente et un ans et qu'il désespérait de devenir roi un jour, Théodoric, son aîné de sept ans, affichant une santé capable de le tenir en trône très longtemps encore. Pendant treize ans, Euric n'avait été que «ftère du
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2 Aire-sur-L'Adour. 3 Saint-Sever, dans les Landes. 4 Bayonne.

Près de Tarbes.

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roi» et son orgueil ne s'en contentait pas. Cette situation avait pour conséquence d'exacerber un tempérament fougueux qui l'amenait à provoquer son frère: la dernière manifestation du prince avait été de jeter sur la table du roi la tête d'un ours gigantesque, qu'il venait de tuer, en criant devant un public nombreux « Même les têtes les plus orgueilleuses ne résistent pas à Euric !». On avait d'ailleurs murmuré que Théodoric avait envoyé son frère en inspection pour l'éloigner de lui. Le trépas du roi plaçait le prince Euric en première position pour la succession, puisque Théodoric n'avait pas de descendance mâle et qu'il était sa seule famille. Toutefois, être frère du roi défunt n'assurait pas une montée obligée sur le trône; il était nécessaire que le Sénat procédât à l'élection du nouveau souverain et désignât Euric comme tel. Cette disposition en cours chez les Wisigoths depuis toujours avait expliqué la hâte avec laquelle le prince regagnait la capitale. L'homme redoutait qu'un concurrent se présentât devant la Haute Assemblée avant lui et la séduisît, sans qu'il puisse s'y opposer: il n'ignorait pas qu'il avait de nombreux ennemis au sein de la Cour et que beaucoup aspiraient à lui barrer la route pour établir souverain un des leurs. Sa crainte n'était pas fondée: dûment prévenu de l'arrivée de celui qui n'était encore que candidat à la succession de Théodoric Second, le Sénat s'était réuni et attendait, dans la grande salle du palais. C'était déjà le signe que les adversaires d'Euric n'avaient pas triomphé pendant son absence. Gofridic en avait été content pour son ami. En effet, il pouvait prétendre à ce qualificatif flatteur: il était lui-même de souche royale, de la famille ostrogothe Amale, et avait passé son enfance avec le prince. A dire vrai, ils ne s'étaient jamais quittés, évoluant ensemble au sein de l'armée royale. Certes, le frère du roi avait toujours un rang d'avance mais il n'en tirait pas raison pour le faire sentir à Gofridic ; au contraire, ils vivaient de concert et de même cœur toutes les batailles et les réjouissances qui les suivaient, se partageant même le butin à parts égales. Quand il était entré dans la grande salle du palais, derrière le prince, Goftidic avait constaté que les oriflammes et les bannières montrant des têtes d'hommes nimbées, aux cheveux d'or, des lions et des taureaux, emblèmes du peuple goth, étaient accrochés aux murs, donnant à la cérémonie toute son importance. Les patriarches, les prêtres, les princes, qui constituaient la Haute Assemblée, étaient 14

debout ou assis autour de l'Ancien, le plus vénérable des Goths, président. Gofridic avait remarqué que se tenait à l'écart un compagnon très proche du roi défunt, du nom de Sigéric, qui piétinait sur place d'impatience. Euric avait salué l'assemblée d'un geste auguste, bras et main droite tendus en avant. L'Ancien s'était levé de son siège curule et avait désigné d'un mouvement large Sigéric pour lui donner la parole. L'orateur s'était planté devant le Sénat, les jambes écartées; il avait pointé vers Euric un doigt menaçant et d'une voix forte l'avait accusé d'avoir commandité l'assassinat de Théodoric! « Tu l'as souvent menacé de mort, cette fois tu as réussi! » avait-il hurlé, le visage cramoisi. « Tu voulais sa place, mais tu ne l'auras pas, tu es indigne de le remplacer! » Ces paroles avaient suscité des réactions vigoureuses de tous, certains protestant, d'autres approuvant. Une grande confusion avait régné, des épées avaient été brandies, l'Ancien avait eu beaucoup de peine à rétablir le silence avant d'inviter Euric à se défendre. Celui-ci s'était montré d'une habileté que Gofridic ne lui connaissait pas! Il avait pris son temps avant de répondre, ne s'était pas mis en colère, avait versé quelques larmes au souvenir de son frère et avait déclaré qu'il comptait, si le Sénat lui accordait sa confiance, poursuivre son œuvre. « Nous, les Goths, avait-il fièrement lancé, nous sommes missionnés par Dieu le Père pour administrer ce royaume au profit de notre peuple, sans spoliation des Provinciaux qui vivaient sur cette terre avant nous. La bonne entente entre eux et nous doit se continuer. J'y veillerai. Grâce à notre père, le roi Théodoric Premier, un code réglant les rapports entre les Goths a commencé d'être édicté. J'en poursuivrai la rédaction, afin qu'il soit comme le code de Rome pour les Romains, qui partagent le sol avec nous. Sur tout le territoire, du fleuve Loire aux colonnes d'Hercule5, règnera la paix d'Euric. Toute peuplade qui contestera notre droit sur lui sera pourchassée, vaincue et exterminée. D'autres contrées attendent que le roi des Wisigoths y apporte son autorité. Nous les délivrerons lorsque le moment en sera venu ». Il avait parcouru l'assemblée de son regard impérieux, qui impressionnait chacun depuis son enfance. Goftidic avait lu dans les yeux de la plupart respect et acceptation. «Nous, les Goths, avait poursuivi Euric après cette courte interruption, la main tranchant l'air d'un mouvement alternatif: nous affirmons notre gothicité! Après
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Aujourd'hui, détroit de Gibraltar. 15

cinquante années de présence en ces lieux, nous n'avons plus rien à devoir à quiconque! Hormis à Dieu le Père, à Qui nous rendons grâce depuis le prêche de notre saint évêque Ulfila! Honneur à celui qui nous a conduits vers Dieu le Père! La mission que Dieu le Père nous a confiée est de renforcer la pratique du culte arien homéen et d'effacer de notre royaume l'hérésie de Nicée6 ! » Il avait alors tracé sur son tront, sa poitrine et ses épaules le signe de la Croix, en psalmodiant la formule qui clôt tout discours: «Gloire au Père, par le Fils, dans l'Esprit ». La solennité du propos avait été suivie d'un silence puis l'Ancien s'était à nouveau levé. Il s'était tourné vers les sénateurs, qui, Gotridic en était certain, avaient écouté l'orateur avec grande attention. - Le prince Euric vient de s'exprimer, avait-il dit, le visage dépourvu d'expression, sans doute par volonté de ne pas révéler le jugement que lui inspiraient les propos d'Euric. C'est à vous de décider si vous le désignez roi des Wisigoths. Levez la main droite si vous estimez qu'il a votre faveur! Aussitôt, une forêt de bras s'était dressée, y compris celui de l'Ancien. Furieux, Sigéric avait quitté la salle, suivi par les compagnons dépités de l'ancien roi. Gotridic avait serré affectueusement la main de son ami et s'était écarté, tandis que les sénateurs s'étaient rués vers le nouveau roi, pressés de commencer leur cour. L'Ancien avait demandé qu'on regagnât sa place pour participer à la remise de l'Epée sacrée qui, depuis le début de la royauté gothique, est confiée à l'Elu. La cérémonie avait été brève mais empreinte de solennité: Euric avait une attitude naturellement noble s'y prêtant bien. Gotridic en avait été ému, bien qu'il s'en défendît, un guerrier goth ne devant pas avoir d'émotion pendant une scène de cette nature. Euric avait décidé qu'un banquet conclurait cette journée et y conviait tous les membres du Sénat ainsi que ses amis. En attendant le moment de s'y rendre, Goftidic avait sollicité l'autorisation de rejoindre sa famille. Son roi la lui avait évidement accordée et il avait aussitôt sauté en selle pour rejoindre sa villa et les sIens.
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Cité dans laquelle un concile a édicté en 325 les textes définissant le catholicisme,

c'est -à-dire la religion « universelle».

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ID

Pour rejoindre sa villa, située à six lieues du palais, Gofridic doit passer sur un chemin qui longe d'autres domaines. A perte de vue, champs cultivés, vignes et arbres fruitiers étalent leur abondance. Les parcelles sont bornées par des haies vives ou des palissades soigneusement entretenues. Des enclos contiennent des élevages d'ovins et de bovins, parfois de poulinières ou de taureaux. Il éprouve toujours une grande satisfaction lorsqu'il parvient au carrefour conduisant à son territoire. Le franchissement du tournant ralentit à peine son galop. Le spectacle de ses terres et de ses troupeaux le ravit: chaque fois, il constate que son intendant Josse prend soin des propriétés de son maître. Il n'a en effet qu'à se louer du service de cet esclave dont la famille appartient depuis longtemps à la SIenne. Le soleil couchant a disparu derrière l'horizon, laissant une grande flaque pourpre dans un ciel dégagé. Goftidic entre à vive allure dans la cour de la ferme et saute de cheval dont il confie les rênes au maréchal accouru. Sans un mot, il se hâte à grands pas vers sa demeure. Allongée sur son lit, Guttica réfléchit à la manière dont elle expliquera demain aux enfants la parabole qu'elle vient de choisir. Brusquement, le rythme d'une galopade trouble le silence de la maison. Guttica a un sursaut de mauvais pressentiment: elle a distingué le martèlement du cheval de Gofridic, qu'elle connaît pour l'avoir si souvent redouté! Elle frissonne. Elle se lève, enfile une tunique sur sa chemise, entoure ses épaules d'une étole et se hâte de sortir de sa chambre: peut-être parviendra-t-elle à la quitter avant qu'il n'entre et se jette immédiatement sur elle! Elle parvient dans l'atrium. Il est déjà là, immense sur le seuil, de cette haute et large stature de Goth, ses cheveux blonds et bouclés 17

virevoltant sur ses épaules musculeuses, ses yeux d'un bleu incisif fixés intensément sur elle, les lèvres écartées en un sourire épanoui. - Me voilà! fait-il, bras ouverts Si elle était bonne épouse, elle devrait se précipiter vers lui, en exprimant le plaisir qu'elle ressent à le revoir après une absence qui lui est toujours trop longue. Mais elle reste figée.

- Papa!
C'est Quitterie qui a lancé ce mot d'une manière affectueuse et court vers l'arrivant. Elle a dû entendre son père et décider de venir à sa rencontre. Guttica affiche un sourire de soulagement: sauvée, sa fille l'a sauvée du Barbare! Gofiidic s'empare de Quitterie, la soulève et la couvre de baisers tandis qu'elle rit abondamment sous les caresses. L'homme qui peut être si cruel fond lorsqu'il a sa fille contre lui! Guttica affiche une bonne humeur de circonstance et invite son mari à prendre une collation. Mais elle retrouve vite son appréhension: si l'homme reste ce soir, sa tranquillité de femme est terminée, il faudra sacrifier aux appétits charnels de ce goinfre d'elle... Viteric se présente quelque temps plus tard. Guttica suppose qu'il s'est levé avec moins d'enthousiasme que sa soeur: elle sait que le garçon craint un père dont la sévérité avec lui est souvent excessive. Dès qu'il ne donne pas satisfaction à l'exigence paternelle, il est frappé, à la ceinture, avant d'aller croupir dans un cabinet noir. Gofiidic embrasse rapidement son fils, se tourne vers sa famille: - J'ai une grande nouvelle à vous annoncer! Le roi Théodoric est mort! Devinez qui a été élu à sa place! Il laisse passer quelques instants avant de lâcher, avec un sourire carnassier: - Mon ami le prince Euric est le nouveau roi du royaume de Toulouse! Je ne doute pas que je serai nommé à un poste important et que je connaîtrai la gloire! Quitterie réagit la première: - Si le roi est ton ami, tu n'auras plus à faire la guerre et tu resteras plus souvent avec nous! dit-elle, illuminée d'espérance. - Nous verrons bien, ma chérie, répond-il, en caressant la joue de la petite. Il se tourne vers Guttica, qui est restée comme une statue. - Je suis revenu pour vous annoncer cette nouvelle importante mais je ne puis demeurer: le roi a commandé un banquet au palais pour fêter son élection et je dois évidemment y assister. 18

Il se penche vers ses enfants, les effleure du bout des doigts et s'attarde contre son épouse, qui se décide à lui donner ses lèvres, puisqu'il s'en va. - Je serai ici demain et je vous promets de vous raconter en détails tout ce que j'ai vécu depuis mon départ ! Il pivote et gagne le seuil avec vivacité, ses bottes de cuir sifflant sur les mosaïques du sol. Quand il a disparu, Guttica se sent soulagée, elle serre ses enfants contre elle. - Pourquoi papa est-il toujours aussi pressé? dit Quitterie, en levant des yeux embués vers sa mère. - C'est un papa fort occupé, ma chérie; mais il a dit qu'il reviendrait demain. Elle s'est toujours efforcée de cacher à ses enfants la répulsion qu'elle avait pour leur père. Elle espère qu'ils sont trop jeunes pour s'en apercevoir. Elle les accompagne dans leur chambre et veille, encore plus que de coutume, à leur bon endormissement. Le banquet a eu lieu. Goftidic n'a pas vraiment profité du festin: il voulait retrouver sa famille avec l'esprit clair. TI a laissé ses compagnons au petit matin cuver leur ivresse pour se hâter de nouveau vers les siens. Il a surtout une envie féroce de s'immerger dans son épouse, avant de lui annoncer une nouvelle tellement inattendue qu'il se demande si elle sera accueillie avec la joie méritée. Tandis qu'il chevauche, il se remémore l'étonnante scène qu'il a vécue au début des agapes. Avaient été conviés à la ripaille, outre les membres du Sénat, les Provinciaux les plus influents, venus avec la curiosité d'observer le nouveau roi. Chacun d'eux savait qu'ils sont considérés par les Wisigoths comme des témoins mal aimés de la présence de l'Empire dans le royaume de Toulouse. Ils étaient sans doute inquiets car Euric était connu pour son aversion à l'égard des Romains 1 : eux qui étaient tous de familles ayant eu au moins un sénateur romain en leur sein, se demandaient quel comportement le souverain aurait à leur égard. Aussi se préparèrent-ils à l'écouter attentivement lorsqu'il se leva pour prononcer le traditionnel discours d'accueil.

1

Gallo-romains.

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Eunc avait commencé par un rappel de l'histoire des Goths, depuis leur départ des contrées glacées du Nord. Les affiontements avec l'Empire romain suivis de périodes d'entente avaient été évoqués. Les propos du roi avaient surtout consisté à mettre l'accent sur les rapports difficiles entre les ancêtres goths et l'administration impériale. En effet, si les premiers respectaient leurs engagements, la seconde s'en dispensait trop fréquemment. Ainsi, les Goths avaient toujours suivi les prescriptions des traités, en fournissant la quantité de soldats prévue. En revanche, les fonctionnaires impériaux avaient plusieurs fois floué les Goths en détournant les subsides promis. La vengeance d'Alaric, grand-père d'Euric, avait été juste: le sac de Rome en 410 avait été une réponse aux mensonges de l'Empire. «Sous le roi Théodoric Premier, mon père, l'indépendance des Goths s'est peu à peu affirmée» avait-il ajouté, en fixant ostensiblement les Provinciaux. « Aujourd'hui, j'ai décidé que des ambassadeurs iront montrer aux autres peuples, y compris celui de Constantinople, que le roi Eunc est seul maître du royaume de Toulouse, dont les frontières vont actuellement du fleuve Loire aux colonnes d'Hercule». Il s'était tourné vers l'assemblée et avait désigné un à un ceux qu'il nommait: « Gofridic et Adlaric me représenteront auprès de l'Empereur d'Orient Léon de Constantinople. Pendant la vacance du pouvoir à Rome, l'Ancien se rendra auprès du Sénat en mon nom. L'évêque Ajax sera mon émissaire auprès des Suèves et le capitaine Gallic ira chez les Vandales ». Goftidic avait été saisi en s'entendant chargé d'une mission aussi importante, même si la présence de son ami Adlaric2 était rassurante. Il avait été tellement interloqué qu'il n'avait plus écouté la suite avec la même attention. Il se souvient seulement que le roi avait affirmé l'arianisme homéen des Goths et sa volonté de voir les catholiques hérétiques se convertir. Mais, maintenant qu'il est seul sur son cheval, au galop vers sa villa, il mesure la menace des derniers mots d'Euric : Guttica est catholique, elle devra donc changer de religion! Or elle estime que ce sont les ariens homéens qui sont hérétiques! Connaissant son entêtement sous un aspect de douceur, il s'attend à des difficultés: elle refusera
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souche royale mais issu d'une famille méritante, anoblie par le roi Alaric 1er,grandpère d'Enrico

Adlaric est égalementcompagnond'enfance du roi Euric, bien qu'il ne soit pas de 20

d'apostasier! Il a un mouvement de rage. Comment peut-on être attaché à une religion au point de ne pas accepter d'en changer quand la nécessité apparaît d'une manière aussi forte? Car il n'en doute pas: Eunc exigera que l'épouse de son plus proche compagnon adopte la croyance qu'il a décidé d'imposer. TI faudra donc que Guttica se soumette. Mais il n'est pas certain, bien au contraire, qu'elle s'y résoudra; en tout cas, pas sans pleurs! Or, les larmes de son épouse tant aimée le bouleversent trop pour qu'il ne cherche pas à les éviter. «D'abord, lui annoncer que je pars pour une longue, très longue durée » se dit-il, avec souci. Entré au galop dans la ferme encore endormie, il est contraint d'appeler le maréchal pour lui donner son cheval à bouchonner. Il court maintenant vers la maison. Surprendre sa femme dans son sommeil, voilà le désir qui le taraude depuis qu'il a quitté le palais royal! Se fondre dans la tiédeur de son corps, dont il a les formes constamment en tête! Se perdre en elle, les lèvres fouillant son cou, à la peau si tendre f Il franchit vivement le portail d'entrée mais se retient de bondir, par crainte de réveiller quelqu'un, elle ou une servante, qui gâcherait tout. Il marche avec précaution dans le vestibule, traverse l'atrium sur la pointe des pieds, enlève carrément ses bottes de cuir lorsqu'il parvient à proximité des chambres, redouble de prudence pour pénétrer dans celle de son épouse. Il fixe la couche où il s'attend à la trouver, demi nue, ses délicats bras potelés jetés délicieusement autour de sa jolie tête. Las, il n'y a personne! Ah, une femme entre f Ce n'est pas elle, mais une servante! - Oh, tu es là, maître! s'exclame-t-elle, effrayée. La maîtresse est en toilette, fait-elle en se glissant vers un coffre haut, dont elle sort une tunique turquoise. Gofridic esquisse un geste de colère. Il a envie de battre cette idiote qui se met en travers de son appétit. Avant de frapper, il se reprend: Guttica condamnerait ce mouvement de rustre. Et son jugement lui importe plus que tout f - Informe-là de mon arrivée f Je souhaite lui parler au plus vite! dit-il d'un ton sec. La fille disparaît, emportant sur le bras le tissu qu'il aurait eu tant envie de respirer! Il pourrait pénétrer dans la pièce où se trouve son épouse, sa position de maître l'y autorise, mais il sait qu'elle n'apprécierait pas. Elle le dévisagerait avec un œil qui peut se révéler 21

sévère: quand elle l'examine ainsi, il devine qu'elle le juge encore

emprunt des marques de la barbarie ancestrale de son peuple!

'

Tout à coup, il se sent épuisé. Depuis combien de jours n' a-t-il pas dormi? Il a un mouvement vague d'ignorance. Impossible de parler efficacement avec Guttica dans ces conditions. Il n'ignore pas qu'il est capable de colère si, comme il s'y attend, elle ne partage pas sa joie d'occuper dorénavant un poste important dans le royaume. Se laisser aller à la fureur qui l'habite volontiers quand on lui résiste le desservirait plus encore auprès de celle dont il désire tant les encouragements. Ses yeux le piquent. TIles essuie machinalement de la main. Dormir, oui, dormir, pour être en mesure de bien paraître devant Guttica. Il entre dans sa chambre et, tout habillé, débarrassé de son épée et de son baudrier, s'abandonne à la mollesse de sa couche. Est-ce le soleil dont un rayon s'est posé sur son œil droit ou bien une présence qu'il sent à portée de ses bras, s'il les tendait? Comme tout soldat, il est semblable au renard, il ne dort que d'une oreille, tout adversaire est à craindre, on doit toujours être prêt à se défendre. Sans bouger le corps, pour donner l'illusion qu'il dort encore, il entrouvre les paupières. Observation nécessaire de l'entourage. Comme il ne voit rien, il tourne légèrement la tête. Surprise, sa fille est à quelques pas de lui, droite, immobile, le fixant! D'un coup de rein, il est debout. - Bonjour, Quitterie, dit-il, comme s'il était naturel que son enfant rut dans sa chambre. Elle lui saute au cou en riant. - Bonjour, papa! Je me demandais si tu allais te réveiller un jour f - J'étais très fatigué, ma chérie. Mais je suis maintenant bien reposé. Et j'ai une nouvelle importante à donner! - Encore! Est-ce la même que celle dont tu nous as déjà parlé hier soir? - Non, encore plus considérable! Papa a été nommé par le nouveau roi, son ami Eunc, pour le représenter dans un pays très lointain, annonce-t-il en plaçant une main sur la tête de Quitterie et l'autre sur son épaule gauche, encore maigrelette. - Tu seras donc encore absent pendant de longs jours! gronde-t-elle, sourcils froncés. - Oui, reconnaît-il. Il se penche vers son oreille et souffie : 22

sur toi pour m'aider à ne pas fâcher maman quand je lui dirai ce qui se passe. - C'est moi qui suis mécontente. L'expression du visage d'ordinaire si lisse est gravée de souffrance. Goffidic en éprouve un chagrin aussi violent qu'inattendu. Il serre Quitterie contre lui, en un geste spontané inhabituel. Après un moment de silence pendant lequel il cherche une réponse, il essaie de rendre sa voix gaie lorsqu'il prononce cette platitude: - Je reviendrai le plus vite possible. - Tu dis cela à chaque fois! réplique-t-elle, impitoyable. Il la met à distance et la fixe intensément. Curieusement, l'exclamation d'évidence lui a permis de retrouver son calme. - Certains papas, qui occupent des fonctions élevées dans leur pays, sont contraints de quitter leur famille souvent, explique-t-il posément. C'est également le cas du père d' Amildia, qui vient d'être nommé comme moi ambassadeur à Constantinople. - Le père d'Amildia l'abandonne aussi? Amildia est la fille d'Adlaric et amie de Quitterie. De même âge, elles jouent fféquemment ensemble, lorsque leurs mères se rendent visite. - Ce n'est pas ce que tu crois, Quitterie. Nous partons en mission, qui sera certes plus longue que toutes celles connues jusqu'à ce jour, mais nous en reviendrons dès que nous le pourrons. Il a retrouvé son assurance. Au fond, mieux a valu parler avec l'enfant d'abord. Il se sent plus à l'aise maintenant pour s'entretenir avec Guttica. Celle-ci avait veillé à permettre un long repos à son mari. Quand elle avait découvert son retour, elle avait donné des consignes de silence aux serviteurs. Mais Quitterie s'était impatientée et sa mère avait accepté que la petite se rendît dans la chambre de son père, assister à son réveil. L'enfant était avide d'entendre ce qu'il avait promis la veille de raconter. Guttica l'avait laissé faire, avec l'espoir que son époux serait peut-être de meilleure humeur s'il voyait sa fille lorsqu'il ouvrirait les yeux. Elle avait suivi Quitterie à bonne distance, prête à intervenir si Goffidic se montrait brutal. Avec lui, tout était possible. Quand elle avait entendu la conversation, elle s'était approchée, sans se montrer. Que son époux parte pour longtemps ne pouvait que la réjouir mais elle devait donner le change aux enfants, en particulier à Quitterie. Elle avait décidé d'adopter un air mécontent: 23

- Je compte

vient de t'expliquer qu'il préfère son roi à sa famille, intervient-elle sur un ton sec, en s'avançant et se découvrant. En pleurs, Quitterie se jette dans les bras de sa mère. - Tu es injuste, Guttica ! répond Gofridic, que l'exaspération gagne soudain. Je me dois au roi comme à ma famille! Seulement, aujourd'hui, je suis obligé d'obéir à celui qui est notre souverain, avant de penser que je reviens à peine d'une campagne. D'ailleurs, celle-ci a été plus courte que prévue! Devant l'attitude de Gofridic, Guttica préfère l'apaisement: - Je considère surtout la déception des enfants qui préfèrent te voir, comme moi, près d'eux plutôt que parti vers des lieux dangereux, ditelle, d'une voix adoucie. Elle caresse les cheveux et le front de Quitterie, d'un geste familier. - As-tu entendu le nom de ma destination? avance Gofridic, qui se détend également. - Oui. Et tu comprendras que mon inquiétude est justifiée. Constantinople est à l'autre bout de la Terre. S'y rendre constitue un danger que nous n'avons pas connu à ce point. - Nous partirons dotés d'une escorte imposante, Euric me l'a confirmé. Nous ne craignons rien, ma mie. Satisfait d'avoir évité les larmes qui le bouleversent toujours, Gofridic s'approche de Guttica. Celle-ci se penche vers Quitterie. - Va rejoindre ton frère et Gotlie, ma chérie. Ils sont avec Josse, dans la ferme. J'ai quelque chose à dire à papa. La petite fille tend la joue pour recevoir un baiser de sa mère avant de quémander la même caresse à son père. - Je ne veux pas que vous vous disputiez! commande-t-elle, en riant. Et elle disparaît, en sautant d'une jambe sur l'autre. La beauté de Guttica est éclatante, avec un visage délicatement maquillé, un diadème dans les cheveux élégamment relevés, des boucles d'or aux oreilles, un collier de pierreries entourant le gonflement de la gorge. Gofridic sent une onde de désir le parcourir brusquement, du bas-ventre au cou. Le sourire de son épouse est engageant, il ne résiste pas, il la saisit à pleins bras, la soulève et la porte jusqu'à la couche. Tandis qu'elle est dépouillée de ses bijoux et déshabillée par des mains impatientes, elle songe qu'elle doit bien cela à son mari, puisqu'elle sera débarrassée de lui pendant plusieurs mois. .. 24

- Papa

IV

Out: c'est fini! Il est parti, retourné au palais, où son devoir l'appelle! Guttica est épuisée, courbaturée par les deux séances charnelles qu'elle a vécues. Elle est toutefois satisfaite: elle espère qu'elle ne s'est pas démenée en vain et que son époux tiendra sa promesse! Lorsque Goftidic avait annoncé qu'il était nommé ambassadeur à Constantinople, le nom de cette cité lointaine avait aussitôt suscité chez Guttica une idée, certes plutôt folle, mais qui méritait qu'on la tentât. Idée qui ne pouvait d'ailleurs, à la réflexion, qu'être inspirée par le Seigneur. Constantinople est en effet l'endroit où Hélène, la mère de l'empereur Constantin, a retrouvé la Sainte Croix sur laquelle Jésus a offert Sa vie pour la Rédemption du monde. C'est donc la Relique la plus sacrée qui soit. Pourquoi ne pas profiter de ce voyage extraordinaire pour recevoir en dépôt une parcelle de la Croix, qui serait bien utile pour lutter contre les démons de l'hérésie, si puissants dans ce royaume? Si bien qu'au moment où Gotfidic s'est jeté sur elle comme un affamé sur un cuissot de chevreuil- son morceau favori -, elle a pensé charger son époux d'une mission capitale: être celui qui rapporterait dans le royaume de Toulouse une parcelle de la Sainte Croix. Elle s'est donc livrée comme il le souhaitait, une première fois, après la conversation avec Quitterie, puis une seconde, le soir et pendant la nuit qui a suivi; Gotfidic était insatiable, ne cessant de vouloir recommencer ce qu'il lui avait infligé, avec obstination et abondance. Au cours des ébats, elle avait profité de quelques pauses pour lui expliquer ce qu'elle souhaitait. Il avait d'abord résisté, en arguant que l'empereur Léon n'accepterait pas une pareille demande sans qu'elle émane du roi lui-même. - Euric ne voudra jamais signer une lettre dans laquelle il prierait l'empereur d'y procéder! Tu sais qu'Euric ne veut rien devoir à l'empereur! En outre, je te rappelle qu'il est arien et qu'il ne professe 25

pas pour le Christ la même révérence que les catholiques! avait-il objecté. - L'empereur Léon a la vraie foi, avait-elle rétorqué calmement. TI n'aura pas besoin d'une missive introductive de ton roi. Il sera au contraire ravi de te donner satisfaction: grâce à la Relique de la Sainte Croix, nous propagerons la vraie foi dans un pays où règne malheureusement l' hérésie. Il l'avait regardée avec stupéfaction: - Te rends-tu compte de ce que tu me demandes? Te donner des moyens de lutter contre la religion du roi et des Wisigoths? Tu n'y penses pas! En réponse à ces propos inquiétants, elle l'avait caressé comme elle ne s'y était jamais livrée, priant le Seigneur de l'aider à convaincre l'homme qu'Il lui avait envoyé pour époux. Le Seigneur l'avait exaucée car Goftidic avait fini par promettre. De son côté, elle s'était engagée à rédiger elle-même une lettre exposant la situation à l'empereur et le suppliant d'apporter son concours à la bataille contre l'hérésie. Sans doute abasourdi par la fête de la chair dont il s'était gavé, Gofridic n'avait pas protesté. Peut-être l'œuvre du Seigneur commençait-elle à s'effectuer, guérissant l'âme enragée par le Diable arIen. Les jours qui suivent l'élection d'Euric, Gofridic passe son temps au palais. Guttica ne s'en plaint pas: il revient le soir si fatigué qu'il la laisse tranquille. Pourtant, il raconte aux enfants et à leur mère ce qui se passe. Le nouveau roi prend possession du palais au pas de charge, selon sa coutume. Certes, il connaît la disposition des bâtiments puisqu'il Y vit depuis sa naissance mais il veut immédiatement affirmer qu'il en est dorénavant le maître: auparavant, ses frères Thorismond et Théodoric avaient occupé cette position, le reléguant au simple rôle de prince royal. Aussi, suivi par une cohorte de palatins et de serviteurs empressés, parcourt-il les appartements royaux et les salles en faisant claquer sur les mosaïques ses bottes de cuir, donnant ses ordres d'une voix tonnante. Est d'abord concernée la décoration des murs et des sols. On dirait qu'il a réfléchi depuis longtemps à la manière dont il désire que soient parées toutes les pièces: les peintures et les mosaïques romaines doivent être recouvertes ou détruites puis remplacées par des œuvres d'inspiration gothique. Sa détermination à 26

effacer tout ce qui rappelle l'empreinte de ses prédécesseurs est évidente. Gofridic voit même dans cet entêtement à faire disparaître hâtivement les manifestations du passé, une atteinte à l'emprise de l'Empire qui a dominé l'architecture, au moment où les premiers Goths installés à Toulouse ont commandé la construction du palais. En l'absence de références proprement gothiques, les architectes goths avaient copié les bâtisseurs romains. A peine élu, Eurlc montre qu'il a décidé de rayer cette histoire de la nouvelle réalité gothique. Personne n'ose élever la moindre objection, pas même lui, Gofridic, son ami d'enfance, bien que tous s'accordent à penser qu'il est folie de se séparer d'un patrimoine aussi prestigieux. L'administration royale est traitée avec la même célérité. Les hauts palatins sont priés de transmettre à leurs successeurs les papyrus et parchemins officiels en leur possession. Des hommes sont nommés à leur place en un instant. Gofridic et Adlaric sont avertis que leur titre d'ambassadeur auprès de l'Empereur d'Orient leur confèrera à leur retour des postes au plus près du roi. En même temps qu'ils ont l'obligation de suivre Euric partout, Gofridic et Adlaric doivent préparer leur voyage vers Constantinople. Il faut trouver les bons bureaux pour récupérer les cartes fiables des pays qu'ils traverseront et des côtes qu'ils longeront. Parfois, ceux qui ont appris leur destitution mettent de la mauvaise foi à les leur procurer. Les menaces d'en référer au roi assouplissent heureusement les récalcitrants. Toutefois, cette atmosphère tendue agace Gofridic, qui est un soldat habitué à obéir sans regimber. En fin d'après-midi, il a hâte de quitter la cité pour rentrer à la maison, d'autant qu'il sait qu'il abandonnera bientôt les siens, pour longtemps. Il a toutefois la joie de retrouver une Guttica toute aimable et des enfants avec lesquels il se détend. Ces allées et venues entre palais et villa s'achèvent ce jour, le douzième de septembre. Depuis le milieu de la matinée, Gofridic est assis sur un banc, dans la cathédrale. Il est en tête des rangs, dans la nef centrale, en compagnie d'Adlaric, de l'Ancien, de l'évêque Ajax et du capitaine Gallic. Sur une estrade, se tiennent le roi et Sigésar, évêque de Toulouse, qui officie. Une messe et une bénédiction ont été décidées pour placer les ambassadeurs en partance sous la protection de Dieu le Père. Les bas-côtés de l'édifice sont garnis par la nouvelle cour, celle des grands palatins nouvellement nommés et des 27

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