R.K. Nàrayan

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Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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EAN13 : 9782296274297
Nombre de pages : 232
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Michel POUSSE

R.K. NARA YAN
Romancier et Témoin

ILLUSTRATION DE COUVERTURE dans l'Art en Inde de C. Sivanamamurti, 00. Mazenod, Paris, 1974, p. 94 Dans ses deux mains, Shiva tient le tambour de la création et la flamme de la destruction. Le nain qu'il foule aux pieds représente les illusions qu'il disperse.

Composition,

Maquette:

Edith AH-PET Secrétariat Secteur Recherche et Publications Faculté des lettres et des Sciences Humaines Université de la Réunion
24-26, Avenue de la Victoire - 97489 - SAINT-DENIS CEDEX

@ Editions l'Harmattan, 1992 7, rue de l'Ecole Polytechnique - 75005 - PARIS
La loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproductions déstinées à une utilisation collective. Toute reproduction, intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou dé ses ayants cause, est illicite.

ISBN: 2-7384-1718-3

Michel POUSSE

R.K. NARAYAN
Romancier et Témoin

Cet ouvrage a été réalisé grâce au concours du

Centre Interdisciplinaire de Recherche sur l'Afrique et l'Océan Indien (C.I.RA.O.I.)

EDITIONS L'HARMATTAN

1992

Pour Elizabeth

AVANT PROPOS
La littérature peut-elle ignorer la civilisation? Au cours des siècles, n'a-t-elle pas été son témoin privilégié? Il est possible d'apprécier un écrivain en ignorant tout de l'univers qu'il décrit - à la condition toutefois que cet écrivain soit excellent - mais il est impossible de le comprendre si son milieu nous est étranger. Le problème se pose alors de savoir si l'on peut aimer ce que l'on ne comprend pas quand le plaisir vient surtout de J'art de représenter. Que devient Chaucer pour qui ne connaît les tabous, les superstitions et les interdits du monde de ses pélerins en route vers Cantorbéry? Une peinture aux détails inutiles. Les écrits de Zola et de Proust traduisent principalement une attitude envers la société. L'étude des sentiments et le choix des mots restent un phénomène de civilisation. Comment comprendre l'outrance de 'Tu seras mon lion superbe et généreux' sans faire référence à la retenue sexuelle et lexicale de J'époque? Madame Bavary restera un chef d'œuvre pour ce qui est de l'étude psychologique. Il n'est un roman à scandale que dans le cadre de la bourgeoisie provinciale de la fin du siècle dernier. Passent les sociétés, change le sens des œuvres! Narayan est un écrivain profondément enraciné dans un milieu social différent de celui du lecteur pour lequel il écrit. L'objet de cette étude est d'aider à le comprendre, ce qui n'est peut-être pas, en effet, nécessaire du seul point de vue du plaisir.

REMERCIEMENTS
Bien que signé du seul nom de l'auteur, un livre est toujours le fruit d'intervenantsmultiples.
Il me faut tout d'abord témoigner ma gratitude à Antoine Pitchaya, l'ami indien, qui depuis de longues années est un véritable gourou, ayant réponse à toutes les questions que l'Inde nous pose. C'est à lui que je dois d'avoir découvert Narayan, alors que celui-ci était encore un auteur en quête de renommée. Les relectures et les critiques de Madame Claude Féral, de Monsieur Tabuteau et de son fils Eric m'ont fait prendre conscience de nombreuses lacunes dans le style et d'imprécisions dans la rédaction. Je ne suis pas sûr d'avoir pu remédier à toutes! Enfin, que soit remerciée Madame Edith Ah-Pet qui a eu la lourde charge de mettre en page et d'harmoniser la présentation des diverses parties de cet ouvrage.

AVERTISSEMENT
Nous avons jugé utile de citer Narayan et ses critiques dans la version originale et de traduire en bas de page les passages cités. S'il est vrai que la plupart des lecteurs de Narayan sont anglophones, ses romans sont traduits en français et c'est en pensant à ceux qui ne lisent que cette langue que nous avons jugé nécessaires les traductions. Celles-ci n'ont aucune prétention littéraire. Elles n'ont pour but que de rendre, aussi clairement que possible, les idées et les sentiments exprimés par Narayan et par ses critiques. Trois des chapitres de cet ouvrage ont déjà fait l'objet de publications en anglais. Ils ont été traduits et largement modifiés pour pouvoir s'intégrer à cette étude. Il s'agit de : Une vision hindoue de l'homme. Titre original' "Grateful to Life and Death", in Commonwealth, vol. 10, n° 2, Spring 1988. Narayan et Gandhi. Titre original: "Narayan as a Gandhian Novelist", in The Literary Criterion, vol. xxv, 1990, n° 4. (Repris dans une version abrégée dans: The Journal of Indian Writing in English, voI.19, July 1991, n° 2. L'Occident maléfique. Titre original: "The West in R.K. Narayan's Novels", in Commonwealth, vol. 9, n° 2, spring 1987.

LISTE DES ROMANS DE R.K. NARAYAN
Avec les dates de publications et les abréviations employées dans le livre.

SWAMI AND FRIENDS (1935) (SW) Indian Thought Publication - Mysore THE BACHELOR OF ARTS (1937) (BA) Indian Thought Publication - Mysore THE DARK ROOM (1938) (DR) Indian Thought Publication - Mysore THE ENGLISH TEACHER (1946) (ET) Indian Thought Publication - Mysore MR SAMPATH (1949) (MrS) Indian Thought Publication - Mysore THE FINANCIAL EXPERT (1952) (FE) Indian Thought Publication - Mysore WAITING FOR THE MAHATMA (1955)(WM) Indian Thought Publication - Mysore THE GUIDE (1958) (TG) Indian Thought Publication - Mysore THE MAN EATER OF MALGUDI (l962)(MEM) Penguin Books - London THE VENDOR OF SWEETS (1967) (VS) Indian Thought Publication - Mysore THE PAINTER OF SIGNS (1976) (PS) Heinemann - London A TIGER FOR MALGUDI (1983) (TM) Penguin Books - London TALKATIVE MAN (1983) (TMAN) Indian Thought Publication - Mysore THE WORLD OF NAGARAJ (1990) (WN)

Heinemann - London
Les citations renvoient aux éditions ci-dessus. L'abréviation (DD) renvoie à : My Dateless Diary - Delhi - Orient Paperback -1969

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Narayan s'est raconté deux fois. Dans ses romans, principalement dans les trois premiers qui ne sont qu'une version romancée de sa jeunesse (Swami and Friends, The Bachelor of Arts et The English Teacher), et dans son autobiographie, My Days, qui parut en 1973. Dans le cas de Narayan, l'autobiographie n'est qu'une réécriture de tout ce qu'il avait déjà écrit dans ses romans. Les détails que l'auteur ajoute ne révèlent rien de nouveau sur un homme dont on savait qu'il souffrait d'une introversion maladive et que rien ne lui paraissait plus inutile que l'étude critique de ses romans:
These scholarians always try to read meanings into my books, trace a theme, relate this character to that. make a connection between hero and hero. I wish they would leave me and my books alone.! '"

Pour Narayan, un roman ne peut offrir que le plaisir de sa lecture et ce plaisir seul doit servir d'aune pour juger de la qualité de l'auteur. Rien d'étonnant, dès lors, à ce qu'il trouve Faulkner et Tolstoï ennuyeux au possible! Contrairement à certains auteurs modernes qui jouent à l'introverti plus qu'ils ne le sont réellement, Narayan, homme par ailleurs parfaitement charmant et très sociable, ainsi qu'il se révèle être dans le récit qu'il fit de son premier voyage aux Etats-Unis (My Dateless Diary), a sincèrement horreur de se pencher sur ses écrits. Jusqu'à la publication de son autobiographie, les critiques se sont contentés de ce récit de voyage pour essayer de comprendre l'homme dont les romans offrent de l'Inde contemporaine une description inégalée au point de vue humain. Lire les romans de Narayan, c'est découvrir cette civilisation dans ce qu'il y a d'unique et d'universel en elle;
I Ved Mehta, "The Train Had Just Arrived at Malgudi na 3D, 15 septembre 1962. '" Les universitaires établir des relations livres et moi. Station..." in The New Yorker, XXXVlli,

essaient de trouver un sens à mes livres. Ils veulent trouver un thème, entre tel héros et tel autre. J'aimerais bien qu'ils nous laissent en paix, mes

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L'enfant qui, assis sur le seuil de la porte de la maison de sa grand-mère regardait s'écouler un trafic de bicyclettes et de charrettes dans Purusawalkam High Road à Madras au début du siècle n'avait que deux amis: un paon et un singe. Le paon, symbole de l'empire Moghol, n'avait pas de nom et le singe portait celui de Rama, le plus célèbre des dieux hindous. C'est sur ces deux animaux, symboles de l'antagonisme hindou-musulman que Narayan, bien plus tard, ouvrira ses mémoires. Le calme de sa vie contraste avec la violence des événements que l'Inde a traversés depuis le début du siècle: développement du nationalisme, accession à l'indépendance, partition, massacres, guerres avec le Pakistan et la Chine, apparition du Bangladesh, le tout accompagné par une profonde mutation sociale, elle-même liée à l'influence grandissante de l'Occident. De tout cela il ne sera nullement question dans ses romans car les héros de Narayan, pour autant qu'ils répondent à cette appellation, sont, à l'image de leur père spirituel, des êtres intériorisés en quête d'un idéal philosophique et religieux qui donne à l'Homme une dimension cosmique qui transcende la réalité politico-temporelle. Une enfance sans problème, des études ordinaires penchant vers le médiocre, une vie toute entière consacrée à l'écriture et physiquement confinée jusqu'à l'âge de cinquante ans au triangle culturel Madras, Coimbatore, Mysore. Aucune fracture propice à l'éclosion du génie, si ce n'est le décès de son épouse quelques années seulement après leur mariage. Dans toute sa vie, Narayan ne semble avoir affirmé sa personnalité qu'à deux reprises: tout d'abord en décidant une fois pour toute qu'il serait écrivain et en faisant supponer à sa famille le prix de son choix, car l'argent fut long à venir, et ensuite en faisant un mariage d'amour au mépris de toutes les conventions sociales indiennes. Le paradoxe de cet homme est d'avoir écrit une œuvre à valeur universelle tout en restant constamment replié sur lui-même et sur sa région. Narayan naquit le 16 octobre 1907 à Madras (plusieurs ouvrages mentionnent l'année 1906 comme étant celle de sa naissance mais l'auteur lui-même penche pour 1907, aucune trace d'état civil n'ayant subsisté). Outre Rama et le paon, les compagnons de ses premières années furent sa grand-mère, trop gentille, et son oncle, célibataire un rien excentrique, qui était photographe amateur, certainement l'un des tout premiers en Inde. Narayan, son sujet favori, figure donc sur de nombreuses photos, maintenant bien vieillies et qui le montrent posant à moitié nu, cheveux longs et bouclés, peau noire des Dravidiens, entre ses deux animaux favoris ou devant l'un des cinquante massifs de fleurs que sa grand-mère entretenait avec un soin jaloux. Si l'oncle n'a pu transmettre à l'enfant son goût pour la photographie, il fut peut-être à l'origine de son envie d'écrire. Cet enseignant nourrissait en effet un grand amour pour Shakespeare et pour The Tempest en particulier. Narayan ne savait pas

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encore lire qu'il était familier de Prospero et de Caliban, incarnés quotidiennement pour lui par son oncle et par son meilleur ami. Bien plus tard, sur son lit de mort, ce vieil oncle donnera à Narayan le seul conseil littéraire qu'il ait écouté: "étudie le Ramayana de Kamban".1 Ce qu'il fit bien plus tard, en 1968 ! Les souvenirs de Madras sont vagues et Narayan n'est pas du genre à vérifier les impressions qui furent les siennes. Ainsi se souvient-il d'incidents qui éclatèrent en 1916 à propos, pense+il, des Rowlatt Acts (or ces décrets, limitant la liberté de la presse et permettant l'internement sans procès de toute personne soupçonnée d'activités subversives ne furent votés qu'en 1919 I). Les émeutes qui

le marquèrent - et qu'il décrit dans Swami and Friends - devaient
plutôt être celles liées à l'internement de Mrs A. Besant en 1916.2 De la première guerre mondiale ne reste que l'image du Emdem, vaisseau allemand qui vint bombarder Madras. Les dommages causés furent minimes mais une partie de la population jugea plus prudent de se retirer hors de la ville, ce que ne manquèrent pas de faire Ammani et Kunjappa (noms familiers de sa grand-mère et de Narayan lui-même). L'Emdem permit ainsi à Narayan de profiter de vacances supplémentaires, ce qui n'était pas pour déplaire à un enfant qui se souvient avoir détesté dès le premier jour l'école maternelle: It was a gaunt-looking building with a crucifix on its roof, and I hated it atfirst sight.3* La mission Luthérienne dans laquelle il fit ses études primaires et qui deviendra Albert Mission dans ses romans lui a laissé un bien meilleur souvenir, bien qu'il y ait souffert de préjugés religieux. Peu d'hindous fréquentaient cet établissement principalement ouvert aux chrétiens et les enseignants ne manquaient pas d'affirmer la supériorité du dieu chrétien sur les multiples dieux hindous! En prévision d'un possible retour de l'Emdem, Narayan fut donc envoyé à Chennapatna, dans l'Etat, alors province, de Mysore. Dans cette petite ville, Narayan retrouve sa famille: son père, directeur d'école, sa mère, dont, étrangement, il parle fort peu, ses frères (deux aînés et quatre cadets !) et ses deux sœurs (dont l'une était plus jeune et l'autre plus âgée que lui). De son père, Narayan se souvient d'une immuable routine quotidienne: de la maison à l'école, de celle-ci au club de tennis et de celui-ci à la maison. Il parlait peu et était réputé ressembler plus à un général d'armée qu'à un directeur d'école. Les huit semaines de vacances à Chennapatna sont autant de bons souvenirs. Au contact de sa famille, Narayan découvrait un monde qu'il ignorait à Madras: la vie de groupe, les courses dans les
1 R.K. Narayan, My Days, London: Chato and Windus, 1975, p. 102. 2 Mrs. A. Besant fut présidente de la Theosophical Society et, sur le plan politique, Home Rule League. 3 R.K. Narayan, op. cité, p. 8. * C'était un bâtiment vis. à l'aspect lugubre, avec un crucifix sur le toit et je le détestai

créa la

dès que je le

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champs, les bêtises que l'on tait par solidarité. Les vacances à Chennapatna ne furent toutefois pas fréquentes car le père de Narayan fut muté à Hassan. Sourd aux conseils de tous ses amis, il accepta le poste bien que la ville eût mauvaise réputation. Depuis Madras, le voyage était déjà une aventure. Une nuit de train jusqu'à Bangalore puis une demi-journée perdue dans une triste salle d'attente avant de prendre un autre train qui, au matin suivant, le déposait à la gare de Arisikere. Quelques heures plus tard arrivait Manja, factotum à l'école de son père. Il ne parlait que le kannada, langue alors inconnue du jeune Narayan. L'enfant installé sur une charrette à bœufs, Manja se joignait à une petite caravane dont un certain Hajan prenait la tête. Il était armé d'un lourd gourdin pour faire peur aux voleurs de grand chemin réputés être actifs dans la région! Quarante kilomètres plus loin se trouvait Hassan, dédaigneusement surnommée "Ooty du pauvre" par référence à Ootacamund ("Ooty"), ville d'eau où les classes aisées de la région passaient la saison chaude. A Hassan, Narayan fumera ses premières cigarettes, en cachette, avec son frère. Dénoncé par l'une des ses sœurs, il découvrira le goût amer de la trahison et de la sévérité maternelle. L'enfant grandit et le séjour chez sa grand-mère à Madras arrive à son terme. Trop occupée à louer une partie de sa maison, à interpréter les horoscopes pour arranger les mariages et à soigner ses parterres de fleurs, Ammani n'a guère de temps à consacrer à surveiller les études de son petit-fils. Deux brefs passages dans deux écoles différentes: C,R.C High School puis le plus prestigieux Christian College (dans lequel on n'était admis que sur recommandation !) suffiront à convaincre son père qu'il vaudrait mieux soustraire Narayan à l'influence de sa grand-mère et de son oncle pour préserver les derniers espoirs d'accomplir une scolarité aux résultats déjà bien compromis. N'en déplaise cependant au sévère directeur d'école, c'est bien de son oncle que Narayan a tiré l'essentiel de sa philosophie, comme il le reconnaît dans son autobiographie: he condemned all rulers, governments, and administrative machinery as Satanic and saw no logic in seeking a change ofrulers.1* Durant cette dernière année passée à Madras, Narayan devint un adepte du scoutisme et fut l'un des dix mille à accueillir Baden Powell lors de sa visite dans cette ville. Toutefois, si le déjà légendaire B.P. était bien le père du scoutisme indien, Narayan faisait partie des Besant Scout of India et les trois doigts levés pour leur salut ne signifiaient pas Dieu, Roi et Pays mais Dieu, Liberté et Inde et les paroles qu'ils chantaient sur l'air de God Save the King étaient également une variante locale: "God save our Motherland, God save our noble land, God save our Hind". Ces détails oubliés, un scout
1 R.K. Narayan, op. cité, p. 15. * Pour lui, tout dirigeant, tout gouvernement, toute administration était satanique et il n'y avait à ses yeux aucune logique à vouloir changer de dirigeant.

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reste un scout. Il doit savoir allumer un feu de camp avec une seule allumette et se repérer dans les forêts grâce aux indications laissées par ses camarades. De cela, Narayan, qui aura bien du mal, à Palo Alto, à allumer sa gazinière, était tout à fait incapable. A sa grande honte, il ne devint jamais scout de première classe! Il était aussi peu à l'aise dans la nature lorsqu'il était enfant qu'il sera maladroit dans la description de celle-ci dans ses romans à venir. Après des années passées dans des établissements perdus dans des villes n'ayant rien à offrir, le père de Narayan fut nommé directeur de l'important Maharaja's Collegiate High School à Mysore. Le terme Collegiate indique qu'il existe dans cette école une classe préparatoire à l'université. Narayan va tomber amoureux de Mysore et de ses environs. N'habite-t-il pas dans la capitale d'une des provinces les plus riches de l'Inde? Narayan découvre les délices d'avoir un père directeur de l'établissement scolaire qu'il fréquente: une bénédiction pour le mauvais élève qu'il continue d'être car les professeurs savent se montrer plus compréhensifs envers le fils d'un directeur aussi sévère envers eux qu'envers les étudiants. Mais rien ne retient Narayan dans une salle de classe. Par les grandes fenêtres ouvertes son esprit s'enfuit dans la campagne, vers le temple de Chamundi Hill d'où l'on a une si belle vue sur la ville. Chaque jour est un long ennui dont Narayan ne sera soulagé que par un échec à l'examen d'entrée à l'université. Qu'un élève aussi peu studieux ait échoué ne saurait surprendre, mais qu'un futur brillant écrivain de langue anglaise ait échoué à cause de l'épreuve d'anglais, voilà qui est plus gênant à introduire dans une autobiographie. Cependant, Narayan est fidèle à son image. Pour lui, la littérature n'est que le plaisir de lire et non le souci mesquin de l'exercice intellectuel. Lire ce qui le tente et non ce qui est prescrit dans le cadre d'un quelconque cursus sera toujours la philosophie ultime de Narayan en ce qui concerne l'approche de la littérature et il pourra citer Tagore à l'appui de ses idées à tous ceux qui trouveraient cette attitude superlicielle. Il est dificile d'imaginer ce qu'il serait advenu de Narayan s'il avait réussi son examen d'entrée à l'université. Sans doute aurait-il été un médiocre étudiant manquant par trop de culture littéraire pour devenir Bachelor of Arts (licencié). Le règlement lui permettait de ne pas assister aux cours avant de se présenter à nouveau à l'examen l'année suivante. Voilà enfin un règlement scolaire dont il va pouvoir profiter! Prenant en quelque sorte une année sabbatique, il passe. son temps au bord du Kukanahalli Tank, réservoir d'eau non loin de Mysore. Là, il dévore tout ce qui lui tombe sous la main, abandonnant sans faire le moindre effort pour l'achever tout ouvrage qu'il trouve ennuyeux, pour aussi prestigieux qu'en soit l'auteur. Il devient une sorte d'autodidacte de la littérature. Les romantiques - Keats, Shelley, Byron entre autres -lui plaisent et il aime leur approche de la nature, mais c'est surtout pour Scott et Dickens qu'il développe un

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amour immodéré, sans oublier Thomas Hardy. Comme ce dernier le fit dans son Wessex fictif il créera une ville imaginaire et, comme Dickens, il donnera vie à toute une panoplie de personnages que ses lecteurs associeront à l'Inde moderne. Tagore et Shakespeare seront aussi ses compagnons fidèles ainsi que Marie Corelli. Pour cette dernière, il faut bien pardonner à l'autodidacte! S'il s'efforce encore de lire sans succès des ouvrages critiques, c'est avec délice qu'il se plonge dans la lecture des nombreuses revues littéraires que son père commande pour la bibliothèque du Maharaja's Collegiate High School. Grâce à elles il sait ce que ses contemporains écrivent, ce qu'ils pensent et même ce qu'ils gagnent. Narayan se souvient encore de la couverture orange du Mercury et de celle, jaune, du Manchester Guardian. Les critiques qu'il lisait dans ces revues lui permirent de revoir certains de ses jugements sur ses auteurs préférés (et en particulier sur Marie Corelli). Sans attendre, il se met à écrire. Sa première composition Divine Music, un mélange de prose et de poésie, écrite sur les bords du réservoir de Kukanahalli et qu'un écrivain public tapa à la machine pour la somme de deux annas la page (un "anna", le seizième de la roupie, était lui-même divisé en trois "paisas". Cette division fut abandonnée en 1961 lorsque fût adoptée la division décimale de la roupie). Divine Music, ainsi que sa deuxième création, une tragédie (Prince Yazid, histoire d'un malheureux prince Moghol torturé par son père - une sorte de remake à l'envers de l'histoire de Shah Jahân qui fit construire le Taj Mahall) seront refusées par tous les éditeurs. Elles eurent pour seul mérite de familiariser Narayan avec la messagerie internationale: chaque six semaines, le facteur lui rapportait le manuscrit, accompagné d'une brève note de l'éditeur lui notifiant son refus. Deux semaines pour le voyage aller, deux pour le retour et deux semaines sur le bureau de l'éditeur qui, à en juger par l'état dans lequel le manuscrit était renvoyé, n'en avait pas tourné la première page. Qu'importe! Tous les candidats écrivains se consolent en pensant que les plus grands chefs-d'œuvre essuyèrent le refus de nombreux éditeurs avant de trouver preneur. Divine Music fut retourné à Narayan après plusieurs décennies, et une dernière fois, par David Higham, l'un de ses éditeurs, qui en avait retrouvé le manuscrit, abandonné dans un coin, à l'occasion d'un grand nettoyage! De 1926 à 1930, Narayan étudie à l'université de Mysore pour obtenir son RA. Même monotonie, même ennui qu'il décrira plus tard dans The Bachelor of Arts. Seulement deux professeurs trouvent grâce à ses yeux: Rollo qui enseignait Shakespeare et jouait sur l'estrade les personnages qu'il étudiait et le professeur d'histoire indienne, Venkateswara, qui plutôt que de suivre un programme quelconque préférait disserter librement sur les dernières lignes lues dans un ouvrage, n'accordant en outre que peu d'importance à la notion d'heure de cours; il arrivait en retard et finissait lorsqu'il

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n'avait plus rien à dire. Cette méthode, ou absence de méthode, convenait à merveille à Narayan. Une fois titulaire du B.A., Narayan se laisse tenter un instant par l'idée de continuer et d'obtenir un Master oj Arts qui lui permettrait d'enseigner à l'université. Son dossier d'inscription sous le bras, il rencontre un ami qui le convainc, facilement sans doute, qu'il n'existe pas de meilleure façon d'être dégouté de la littérature. Il tourna donc pour toujours le dos aux études, étant entendu qu'il ne les avait vraiment jamais abordées de face non plus! La scolarité ainsi achevée, Narayan se met en quête d'un emploi. Conformément à la tradition indienne, toute la "grande famille" va s'activer pour lui. On fait le tour de toutes les amitiés, on bat le rappel de tous les anciens compagnons de route et amis d'école qui ont réussi dans la vie, c'est à dire qui sont devenus fonctionnaires. On espère qu'ils pourront tirer toutes les ficelles permettant à un fils de bonne famille et de haute caste (Narayan est Brahmane) de trouver un emploi stable. La mauvaise volonté du candidat est telle que nul ne peut vraiment l'aider. Trouvant le temps long à Mysore et laissant les autres chercher pour lui, Narayan s'installe à Bangalore où sa grand-mère s'est fixée et c'est là qu'il commence à écrire, sans plan précis, son premier roman, Swami and Friends, sur un cahier d'écolier acheté un jour dont Ammani, en bonne astrologue, avait deviné qu'il serait de bon augure. C'est là que, ce même jour de septembre, la ville de Malgudi s'imposa à lui. La rédaction de Swami and Friends fut interrompue par l'arrivée d'un télégramme l'informant qu'un poste de professeur l'attendait dans l'ancienne école de son père à Chennapatna. Comme tous ceux qui ont un diplôme et ne savent qu'en faire, Narayan finit donc par se retrouver enseignant. Arrivant à Chennapatna par le train du matin, Narayan en repartit par celui du soir, ayant entre temps compris que la vocation lui manquait complètement pour réussir dans ce métier. Toutefois, son père insista et parvint à le convaincre de revenir enseigner. La deuxième expérience fut aussi brève que la première, à la différence près que c'est par l'autobus qu'il revint à Mysore, de préférence à Bangalore. Là commença une période heureuse, toute consacrée à la création littéraire, sans aucune entrave. A pied ou à bicyclette, il parcourait les rues de Mysore et les chemins environnants. Son cahier d'écolier sous le bras, il s'arrêtait pour continuer à écrire les aventures de Swami, qu'il lisait le soir à son ami Puma lequel, pour prix d'une tasse de café, trouvait le roman génial. Alors que Narayan vivait heureux, fumant deux cigarettes par jour et ne demandant pour tout salaire que de quoi se payer quelques tasses de café, les adultes continuaient à lui chercher une occupation sérieuse et rémunératrice. Tout en revivant ses jeunes années à travers le personnage de Swami, Narayan écrivait de nombreuses nouvelles qui sont toutes des tableaux

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