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Rabia est arrivée

De
95 pages
La mère de Rabia, sa fille ou leurs autres compagnes avaient-elles été capturées, achetées ou volées ? Dieu seul sait. Au cours des veillées, quand Rabia se faisait conteuse, jamais elle ne s'était hasardée à parler de ce passé-là, l'ayant enseveli dans un autre Moi, trop lointain et peut-être inconnu d'ailleurs d'elle-même. Comment avait-elle pu se trouver dans ce campement nomade, avec ces Bédouins ?
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Rabia est arrivée
Chroniques du Trarza

Aichetou

Rabia est arrivée
Chroniques du T rarza

RÉCIT

L'Harmattan

Le Trarza est une des régions les plus désertiques du pays de sable

(Q L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique;
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

75005 Paris

ISBN: 978-2-296-05712-8 EAN : 9782296057128

Préface
Dans ce livre, une fois encore, Aichetou nous ramène dans ce pays qu'elle afui dans sajeunesse, pays rendu plus lointain encore par L'impossible retour, mais qu'en réalité son esprit n'a jamais quitté: son campement surtout, ces quelques tentes battues par le vent dans l'étendue sableuse, si présentes et en même temps rendues irréelles par le temps qui passe et la vie quotidienne en Europe, à des années lumière de la vie bédouine. Espace, personnes, si présents et si lointains en même temps. Elle est fascinée par la singularité de ce milieu qui fut le sien, qu'elle essaye en permanence de redécouvrir comme pour s'assurer qu'elle a bien vécu cela: il lui faut toujours essayer de reconstituer le puzzle dont les pièces lui échappent. Des personnes, plutôt des personnages, se dressent comme des effigies. Chaque livre s'attache à l'une d'elles, de celles qu'elle a aimées surtout. Il y a eu la grand-mère immuable dans sa prière. Cette fois, il s'agit de la nourrice, quotidiennement présente, respectée, élément essentiel à la bonne marche du campement. Et cette nourrice était une esclave, une "esclave de tente" pour être précis, dont les ascendants étaient présents dans la famille depuis plusieurs générations. Etre esclave: oh, ne pas faire de sociologie, mais comprendre ce que cela veut dire dans le ressenti, dans les relations entre les êtres. A ce moment, le récit prend le relais du souvenir et nous renvoie aux origines d'un statut transmis de mère en fille sur des générations et qui se transforme peu à peu en lien affectif complexe et de dépendance réciproque. Il nous aide peut être à comprendre un peu la difficulté qu'éprouve la société 7

actuelle à s'affranchir des relations ambiguës et ambivalentes qui persistent entre les différentes catégories sociales, ce mélange ambigu de familiarité et de hiérarchie que la loi est impuissante à effacer d'un trait.

Paris, décembre 2007 Michel Guignarcf

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Spécialiste en musicologieet auteur de Musique, honneur et plaisir

au Sahara, Michel Guignard, Geuthner, 2005, Première édition: 1975, Collection: Bibliothèque d'études islamiques. Musique et musiciens dans la société maure: un livre et un CD audio, Chants de Mauritanie.

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Prologue3 Comme tous les esclaves bédouins, ma future nourrice pourrait être arrivée, dans le cadre d'une caravane, de son village natal dans notre campement bédouin, bien avant ma naissance, au début du siècle dernier. Etait-ce à l'occasion du mariage de ma grandmère? Grand-mère, orpheline très jeune, n'était pas très fortunée, pas assez en tout cas, pour imaginer le destin qui l'imposerait comme épouse à l'héritier des chefs de la tribu. Mais en bonne Bédouine, elle savait, tout comme ses cousines, que seul le Dieu d'Abraham peut décider du futur des individus. Ses créatures, si elles s'opposaient à Ses volontés, Illes rappellerait à Lui plus tôt que prévu, ce qui est très dissuasif. Dans ce campement que pouvait-elle espérer? Le Dieu de Moïse avait convié son père un peu trop vite sans avertir personne: Il ne prévient jamais personne et refuse d'associer quiconque à Ses desseins. Gare à ceux qui songeraient à Le convaincre de procéder autrement! Ma grand-mère, ayant donc vu son père trépasser prématurément, se trouva avec sa sœur entre les mains de plusieurs demi-frères. Après ce décès, les deux sœurs n'avaient pu prétendre à un héritage digne de ce nom et cela d'autant plus qu'une sécheresse soudaine avait abrégé I'hivernage, décimant les cheptels et entraînant les nomades de ces régions à se disputer, armes à la main, une survie précaire. A l'époque, les razzias étaient de règle chaque fois que le désert se refusait aux rares nuages s'aventurant chez lui, les chassant au loin en déployant ses vents, et interdisant à toute pluie
Récit fictif et n'a pas vraiment une valeur historique: le mode d'acquisition des esclaves chez les maures ou les Touaregs est sans doute le même que celui que l'on connaît dans toutes les Antiquités: misère, guerres, razzias... 9 3

d'ensemencer ses dunes. Alors le Dieu de Moïse ajoutait à la détresse générale des tempêtes de sable sans précédent, fâché qu'Il était pour une raison inconnue de tous. Ces rigueurs récurrentes avaient été, de longue date, à l'origine des désordres régnant entre ces dunes. Durant de nombreuses périodes peu prospères, la loi du plus fort s'était imposée comme expédient vital. Les tribus guerrières, les Hassans, des arabes, dit-on, peu instruites dans la foi, selon leurs voisins, et ignorant ce à quoi leur inconduite les exposait, usèrent de leur art militaire pour vivre aux dépens des autres. Faute de pouvoir assagir ces redoutables guerriers, venus de très loin, les Zouayas autochtones leur avaient livré des batailles en règle. La guerre avait été affreusement meurtrière. Or les Zouayas, que d'autres appellent les «marabouts» étaient soumis aux volontés de leur Créateur et attendaient son secours. Le Miséricordieux, plutôt que de les soutenir sur les champs de bataille, leur envoya un de ses nombreux anges qui leur demanda de capituler, de ne plus jamais porter d'armures et de s'en remettre dans le danger à la seule bienveillance de Celui qui autrefois avait invité Son peuple à quitter la Mésopotamie et à s'établir, sans la moindre armée, sur les bords déjà très peuplés du Jourdain. Cette intervention céleste avait permis aux Zouayas de mettre fin aux assauts furieux des guerriers aussi affamés qu'eux: ces tribus lettrées et pieuses leur proposèrent leur protection spirituelle et leur offrirent tout ce qu'ils n'avaient encore pu razzier. Pour éviter la condition avilissante de tributaires, les Zouayas prirent l'habitude d'offrir régulièrement aux Hassans des présents quand la sécheresse condamnait chacun à un dénuement total. N'était-il pas plus noble de donner le minimum que l'on possède au lieu de se battre vainement pour protéger ses vierges de la rapacité d'un adversaire peu civilisé? Un statu quo fut trouvé grâce à la patience proverbiale des 10

lettrés qui surent mener la seule politique permettant de conjurer de plus grands malheurs. Au bout de quelques décennies, les Hassans devinrent les protecteurs temporels des tribus « maraboutiques» qui en échange se firent leur porteparole auprès du Dieu d'Abraham qui jamais n'aurait communiqué directement avec des mécréants. A la longue, la constance des chefs religieux finit, avec Son secours, par imposer aux guerriers une pratique religieuse qui renversa les liens sociaux entre les tribus du désert. En effet, et malgré quelques péripéties violentes, les guerriers devinrent les dépendants spirituels de leurs anciennes victimes. Au terme d'un contrat implicite, ils renoncèrent aux femmes des Zouayas à l'exception des « libertines» dont ma grand-mère fut toujours l'exact opposé (contrairement à deux de ses petites-filles, les Aichetou). Ni Grand-mère, ni sa sœur n'avaient eu la chance d'avoir de vrais frères, des tantes ou des oncles puissants dont le soutien aurait fait d'elles un beau parti. Pas de Marius4 pour elles dans ce désert. Elles restaient chez elles à subir et partager leur sort dignement, accomplissant leurs devoirs au service de la maîtresse de Coran5. Cette femme partageait avec ces deux jeunes voisines le maigre revenu que les familles de trois autres élèves lui assuraient et auquel il faut ajouter les dons de ses anciennes disciples, devenues mères de famille: des louches de lait quotidiennes, un peu de gâteau de mil et quelques tissus de fête (mariage ou naissance d'un garçon attendu). S'adonnant à la piété et au renoncement, la maîtresse de Coran, dépourvue de domestiques, était bien
4 Le célèbre général romain avait épousé la tante de César à un moment où cette famille patricienne de la gens Julia était particulièrement touchée par la crise de la fin de la république romaine. 5 La maîtresse de Coran est un titre. Il