Rais Hamidou

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Deux narrateurs racontent les cheminements de deux personnages dans une époque troublée de 1796 à 1815 en Méditerranée. Le premier est raïs Hamidou, corsaire barbaresque, héros légendaire, dont les aventures ont enflammé le peuple d'Alger. Le second personnage est une jeune fille italienne, seule et désemparée, faite prisonnière par le raïs Hamidou et qui devient son épouse. A travers les aventures de ces deux personnages, on découvre l'état de la Toscane sous la Révolution Française, la vie à Alger en cette période agitée...
Publié le : dimanche 1 avril 2007
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EAN13 : 9782296930346
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RAIS HAMIDOU

Le dernier corsaire barbaresque d'Alger

© L'HARMATTAN,2007
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-02808-1
EAN : 9782296028081

PaulDESPRÈS

RAIS HAMIDOU

Le dernier corsaire barbaresque d'Alger

L'Harmattan

Roman historique
Collection dirigée par Maguy Albet

Déjà parus

Claude DUMAS,Le crépuscule du chapultepec, 2006.
Danièle ROTH,L’année de fête, l’année de Lou,2006.
Colette BURET,Le survivant :BaseureAdrien Jérôme Cornil,2006.
Claude BOURGUIGON FRASSETO,Complots à l’île d’Elbe, 2006.
Jean MAUMY,La Valette, 2006.
Daniel GREVOZ,Tombouctou 1894,2006.
Claude LEIBENSON,Jonathan, des steppesd’Ukraine aux portesde
Jérusalem, la cité bleue, 2006.
Annie CORSINI KARAGOUNI,L’Autre Minotaure, 2005.
Isabelle PAPIEAU,Lesclochesde brume, 2005.
Pierre MEYNADIER,Le dernier totem.LeromanduChe,2005.
Daniel BRIENNE,Gautieretlesecretcathare, 2005.
Madeleine LASSÈRE,Leportraitdouble.Julie Candeille etGirodet, 2005.
Robert CARINI,L’archerde l’écuelle, 2005.
Luce STIERS,Etlaisse-moi l’ivresse..., 2005.
Rabia ABDESSEMED,Wellâda,princesse andalouse, 2005.
Guido ARALDO,L’épouse de Toutânkhamon,papesse du soleil etles papyrus
sacrés, 2005.
Loup d’OSORIO,Hypathia, arpenteurd’absolu, 2005.
Daniel BLERIOT,Galla Placidia.Otage etReine, 2005.
Paul DELORME,Musa, esclave,reine etdéesse, 2005.
Daniel VASSEUR (en collaboration avec Jean-Pierre POPELIER),Les soldats
de mars,2005.
ClaudeBÉGAT,Clotilde,reinepieuse,2004.
MarcelBARAFFE,Poussière et santal.Chronique desannéesMing.Roman,
2004
Rachida TEYMOUR,MévanKhâné,2004.
FrançoisLEBOUTEUX,Les tamboursde l’anX,2004.
René MAURY,ProdigieuxHannibal,2004.
PaulDUNEZ,Lescrépitementsdudiable,2004.
RoselyneDUPRAT,AntinoüsetHadrien: histoire d’unepassion,2004.
ChristopheGROSDIDIER,DjoumbeFatima,reine de Mohéli,2004.

CHAPITRE 1

INTRODUCTION

Boire l’allégresse
Avecsa maîtresse
Estde Mahometla félicité.
Mais surla montagne
Mangerdeschâtaignes
Vautmieux que l’amour sansla liberté.
Frédéric Mistral.Lis Isclo d’or.

Il y avait dans leur relation toute récente une sorte de prise de possession
assez émouvante qu’il n’avaitjamaisconnue dans ses précédentes liaisons
amoureuses.Denaturetaciturne enapparence,ilétaitenfait très réceptif à
toutes sortesd’affects.Capable d’observer longuementetd’écouterencoreplus
sans négligeraucundétail,jamais indifférent,les jeunesfemmes reconnaissaient
toutdesuite en lui uncompagnonassez originalaveclequel on nepouvait pas
s’ennuyer.Cetterelationd’unenatureparticulière établie avecla belle Yasmina
l’incitaitàlaréflexion.Certesellen’était pasenvahissante, auquelcas il se
seraitbraqué; maiselleprenait possessiondeson universen s’y intégrant sans
à-coup, de façon tellement naturelle, désarmante,qu’il n’yavaitbientôt plus
rienàlui refuser.Elle était là,présente,ne demandant rien mais prenant tout,
c’étaitainsi.
Tout luiétait instantanémentfamilier, étrangepouvoird’une bellejeune femme.
Toutcelas’étaitfait insensiblement mais tellement vite.Unesorte demarée
montante,silencieuse, enveloppantequiavaitcréé des habitudes puisdes liens,
desbesoins.Il se demandait sices pouvoirs luiavaientétéléguésen héritage
par salointaine aïeulepour laquelle elletémoignait tantd’admiration.Au point
de faireun pèlerinagesurdes lieux qu’elle avaitaiméset habités.
Touten réfléchissant,il traçait sur lesable delaplageun visage fémininde
profilavecun long nez grec, des lèvres saillantes, excessiveset une chevelure
nouée enchignonade compliquéequ’ilfinissaitd’ornerde coquillages.Pas
tellement ressemblante, cette esquisse d’un portrait.Trois vaguelettes
l’effacèrent.Plus loin sur laplagelameravait planté des squelettesd’arbres
déracinés, blanchis par lesoleil,polis par les vagues, enterrésà demidans le
sablesifin.Des sculptures tellement tristes qu’ilsavaientdécidé del’appeler la
plage delamort.Allongéscôte à côte,ils sereposaientdeleursébatsamoureux.
Aurélienadmirait maintenant le corpsdelajeune femme étendue àplat ventre :
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unejambe à demi pliée,sesfesses pommeléeset la cambrure accentuée deses
reins.Satêtereposait sur sonavant-bras, elle avait remontésescheveux sur le
hautdelatêtepour sécher sanuque.Àson soufflerégulier il supposaqu’elle
dormaitencore.Ilfit quelques pas sur laplage,suivant lamince frange de
l’écumequi leséparaitdu sablesec, évitant les vaguelettes mourantes.Sonamie
courut vers luiàgrandesenjambées qui mettaienten valeur ses longuescuisses
et se blottitdans sesbras,quémandant unbaiser.

Un vieil homme au visagenoble, coiffé d’une chéchia,lesaccueillitàl’entrée
du musée.Ilétaitdéjàtard et ilsétaient les seuls visiteurs.Lamusique agaçante
descigales quiavaientéludomicile dans leschênes vertsdu site archéologique
lesaccompagnajusqu’àl’intérieurdu musée.Levieil homme avaitenvie de
bavarderavecles jeunes genset lesaccompagna.Son visageratatiné comme
une figuesècheriaitdu plaisirde cette compagnie et ses yeux pétillantsde
malicese fermaient presque complètement.Visage empreintde dignitésur
lequel lesémotionset les passionsavaientcreusé ces rides.Les peintres ont
souvent représenté de beaux visages ravinés par letemps tandis queles
sculpteurs seserventdelavieillesseseulement pourévoquer la findelavie,le
passagevers lamort,l’oubli ou la déchéance.
Maindans lamain,les jeunes genscommencèrent lavisite,suivisdu gardien
quiboitait légèrementet prenaitappui sur unegrosse cannejoliment sculptée :
unevignes’enroulaitautourducorpsdela cane dont lapoignée figurait une
volumineusegrappe deraisin.Lamain noueuse,sillonnée degros vaisseauxdu
vieillard constituait un prolongement vivantdel’objet inanimé.Le chibani
remarqualeregard de Yasminaquidétaillaitcet objet.
«Elle estbelle, c’est mon grand-pèrequi l’avait sculptée.Elle est patinéepar
lesanset jenelaquitteplus ».
«Del’olivier ? »
«Non,je crois que c’estdu genévrier,peut-être duchêne.En toutcas, du
solide»
Ils s’arrêtèrentdevantdesbustes romains,unbrasavecsamainàlaquelle
manquaientdeuxdoigts,unentassementde colonnescasséesen marbre blanc
de Sicile.
«Je boiteun peu.C’est une ancienne blessure delaguerre14.Vous savez j’ai
fait les tranchéesde Verdunet jesuisdécoré dela croixdeguerre.C’est pour
celaqu’on m’a donné ceposte degardien.Çam’occupe,mesenfants sont loin
et jemesens un peu seul.Qu'est-cequi vous intéresse? »
«Toutet rien »,répondit lajeune femme. «Nousavionsenvie devisiter
Cherchell.Ducôté demamèrenousavons une ancêtrequiahabitéici,une
petitemaisonenbordure de cesite.Jepensequ’ellevenait souvent iciet qu’elle
a connuces vestigesavant quelemuséesoitconstruit.Son mari venait la
retrouveraussi souvent quepossible car ilavait, comme elle,lapassiondes
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chevaux.Ilsadoraient galoperdans la campagne et pourtant,lui, était un
marin. »
Levieil hommesouriten observant lajeune fille.
«C’était leraïsHamidou ? »demanda-t-ilenarabe.
«Comment l’as-tudeviné? »
«Oh!tu sais,onen parle encoreici,on nel’apas oublié ! Le Raisétaitcélèbre,
lehérosdes mers, aussiconnu que KeirEddin.Pleindelégendesetd’histoires
courentencore.Samaisonde Cherchellétait toutepetitemais ilavait un grand
et magnifiquepalaisà Alger.Ondit que c’est sa femmequi seplaisait ici.Ils
étaient les seulsàposséderdeschevauxdans notrepetiteville.Lamaisona été
détruite, elle était placée àpeu prèsau niveaudel’école communale construite
en 1920.On racontequelorsqu’ilasu qu’Algeravaitétéprisepar l’armée
française en 1830,ilest partiau galop sur sonbelétalon noiret qu’ils sesont
jetésdans levide du hautdesfalaises.Il nevoulait pas retournerà Algeret subir
unetellehumiliation.Je crois quela capitulationa étésignée dans sapropre
villapar le deyOmarPacha. »
Lajeune fillesemitàrire.
«Dans ma familleon racontelamêmehistoiremaisellesepasse à Alger,près
dufortHamidou.Alors quel’armée françaiseprogressaitaprès s’être emparée
dela forteresse,leraïs prit une décision grave.Ilfit seller sajumentblanche,
revêtit soncostume deparade avec desbottes souplesde cuirfauve et un
burnous rougeoffert par le dey.Àsa ceintureilavaitagraféun sabre dont la
poignée d’argentétait sertie de deux rubisetd’autres pierres précieuses.Au
grandgalopdesasuperbemonture,il luifallut peudetemps pour gagner le fort
qui protégeait laroute deCherchell,laroute del’ouest.Lesoleil levant
commençaità éclairer lavillesibelle et siblanche.Aprèsavoircontempléle
lieudeses triomphes,iléperonnasamonture et, au grandgalop,ils s’envolèrent
au-dessusdela falaisepour s’écraser sur les rochersdans lamerécumante. »
Ilscontinuèrent lavisite.Levieuxbavards’enquit:
«Qu’estcequetufais ? »
«Jesuisétudiante en première année demédecine»
«C’estbien,tues une fillemoderne.Et lui ?C’est un militaire deFrance?Tu
vas temarieraveclui ? »
Il s’exprimaitenfrançais.Ellerougit mais soncompagnon souriait.Ils nese
connaissaient que depuisdeux semainesetelle étaitdevenuesamaîtresse
presquetoutdesuite.Ilsétaient venusàCherchell pour s’isoler,vivretrois jours
ensemble.Elleréponditenarabe.
«Non, c’est unami,ilfait son service commemédecinàl’hôpital militaire et je
luifaisdécouvrir un peu lepays.La campagne estbelleiciavec cesforêtsde
chênes vertset laplage est magnifique. »
Ils s’arrêtèrentdevant unegrandemosaïque enbonétat.Trois jeunesfemmes
nues prennentdes poses précieusesetaguichantesàla fois.Elles se
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ressemblent, coiffées de chignons hautsd’où s’échappent quelquesboucles
rebelles sur le cou.Peut-êtresont-elles sœurs?Lapremière àgauche agardé
distraitementdans samain uneguirlande de fleurs.Celle du milieua desfesses
rebondieset unejolie cambrurequi lui rappelle Yasmina.Sapréférée est laplus
jeune, celle de droite :un visagepensif et une attitudelégèrementdéhanchée
naturelle etélégante.Duboutdesdoigtselletient unepièce devêtement qu’elle
s’apprête àlaisser tomber pouraller seplongerdans le bain.
«Crois-tu qu’ellelesa connues ? »
«Jepensequeoui,samaisonétaità flanc de coteau,touteproche de ces ruines
romaines, àl’époquenonexplorées mais sûrement pas inconnues.Surtout les
grandes thermesdel’ouestet l’amphithéâtreromain.Ondit que danscelieu,
sainte Marcienne fut livrée auxfauves.J’imaginequ’ellesepromenait ici, àla
fraîcheur, et qu’ellepouvaitadmirercettemosaïque.Si les romainesétaient
impudiqueset plutôtfièresd’exhiber un jolicorps,nosfemmesdel’époque
s’habillaientdelonguesdjellabasetcachaient leur visage et leurchevelure.
C’était une femmetrès originale,surprenante et très indépendante, apte àgoûter
la fraîcheurde cettemosaïque.Qui pourrait nous la décrire et nous parlerdesa
cheveluretellementbellequ’elle est restéerenomméejusqu’ànos jours ? »
Allongés sous lesétoiles.Lemomentest lourdementconfidentielet intime.Du
boutdesdoigts, delapulpe desdoigts, douce et légère, elle caresseson ventre.
«Dis-moi, comment sesont-ils rencontrés.Aimés ? »
«C’est long.Unchemindifficile.Jevais teraconter.»

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CHAPITRE 2
CHEBEK

Le chebek est un bâtiment élégant et rapide.Il aunfaibletirantd’eauavec
une ligne de flottaisonconcaveversl’avantetdesflancsbombés ;ilporteun
fortéperonà l’avant, l’arrièreseterminepar une galerie en saillie, lepontest
encaillebotis.Il atroismatsà calcet, dontcelui de misaine inclinéversl’avant
(ou trinquet)et porteungréementlatin surde grandesantennes.On peutaussi
le doterde mâtsàpible etle gréercarré.C’estavant tout un voiliermaisil est
conçuaudépart pourlanavigationmixte avecunerangée derameurs qui
permettentdesmanœuvres rapidesenl’absence devent.Cenavirepeut porter
12à30canonsdont un surla galerie.L’équipage esten nombrevariable : 40à
130hommes (matelotsetmaîtresd’équipage, chiourme etjanissaires).

Aurélien.
En 1790, la terrible année où un violent tremblement de terre avait secoué
toute la région et réduit la ville en un amas de ruines poussiéreuses, lejeuneraïs
Hamidoufut nommé chef delamarine d’Oran quicomportait 3chebekset 3
felouques.
Le beyMohammed avaiteu l’honneurde délivrerdéfinitivement laville d’Oran
del’occupationespagnole en 1790 grâce àunepréparation minutieuse et
l’emploid’une forte artillerie.LesEspagnolscontraintsàlanégociationdurent
évacuer laville en4 mois.Ils gardaient toutefois quelquesavantages, dont la
possibilité d’acheterdublésans payerde droitset lelibre commerce dans le
portde MersElKebir.Le beyMohammed,libérateurdelaville fut surnommé
ElKebir ; reçuà Algeren grandepompe,ileut leprivilège d’êtrelogé au palais
de DarAziza ElBey, demeureoùétaient hébergés les invités prestigieuxdu
Pacha.

Àceposte de chef delamarine d’Oran, Hamidou netardapasàremporterde
beaux succès.Un jour qu’une division oranaise forte detroischebeks placés
sous soncommandement rôdaitdans leseauxdes îlesBaléaresàlarecherche de
prises intéressantes, elle fit la désagréablerencontre de deux polacresdeguerre
génoises.Sanschercher un salut incertaindans la fuite, Hamidou,pardes
manœuvres habileset hardies sut inquiéter suffisamment les naviresennemis
pour qu’ils s’éloignent piteusement sanscombattre.Unevictoire de ces
vaisseauxdeguerre eutétérendue facilepar la disproportiondesforcesetdes
bouchesà feu.Ce faitdegloire, cetacte courageux,parmid’autres,parvintaux
oreillesdudeyd’Alger.

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Hamidou eut la surprise quelques mois plus tard d’être convoqué à Alger par le
dey Hassan. Le dey Al HardjHassanéluen 1205 (1790)àlasuite dudécèsde
Muhammad IbnUthmanétait sonfilsadoptif etavait lui-même étéraïs puis
WakilElHardj, c’està direministre delamarine dela Régence,postequ’il
occupaitau momentdudécèsdel’ÉmirMuhammad.
C’était unconnaisseurdelameretdesaffaires maritimes, Très proche des raïs
qu’il mandatait pour telleou telle expéditionde course,il savait lesflatter,les
honoreret les récompenserafind’obtenir leplus grandnombre deprises,source
principale des revenusdela Régence.Lui-même avaitétémembre dela Taïffa,
l’assembléepuissante des raïsd’Alger.FaireveniràAlger un jeuneraïsdont le
courage et l’habileté étaientdéjà bienconnus luifutfacile.Il n’était pas
question pour lejeune capitaine de désobéirau nouveaudeyet mêmes’ilavait
déjàle commandementdeplusieursbateauxà Oran,ilétaitévident qu’une
carrière etdesbénéficesbeaucoup plusconsidérables pouvaient l’attendre à
Alger.Deplus, Hamidou,né àAlgerd’un pèretailleur serapprochaitainsidesa
famille.
Accueillide façonflatteusepar le Pacha,lejeuneraïsfutfélicitépubliquement
pour sonaudace et lenombre déjàimportantdeses prises.Il reçut le
commandementd’unbeauchébekdetrois mâtsarmé de12canonset pourvude
60 marinset miliciens intrépides,toutdisposésàprendre des risquesetà
batailler sous les ordresd’unaussi jeunekoptan.
Ses premièrescaptures réaliséesenassociationavec d’autres raïs plus
expérimentésfurentfructueuseset le deyexprimasasatisfactiondelevoir
remplir sesfonctionscourageusement.
Hamidoufaisait preuve d’un grandsensdel’organisation.Toutd’abordil
exigeaune discipline de ferdans sonéquipage :ses ordresdevaientêtre
exécutésaveclaplusextrêmeprécisionet surtoutavecrapidité.Sonchebekfin,
élancé était rapidesous levent maisaussi parcalmeplat grâce à20 rameurs
choisis pour leur puissance.Lenavire était manœuvrieret lekoptan savait
dérouter l’adversaire enchangeantbrusquementde cap, cequi réclamait une
granderapidité dans leschangementsdevoilure.Ilétait très rusé et savait
dérouter sesadversaireset lesapprocherdenuit sans se fairerepérer.
Contrairementàlamajorité de cescorsaires redoutés pour leurbrutalité
impitoyable,leurs goûts sanguinaires,leurcruauté, Hamidouétait juste avecses
marinset neles punissait qu’à bonescient.Il savaitaussi ménager la chiourme,
connaissaitchacunde cesesclaves, étaitcapable delesencourager,voiremême
deles récompenser.Deuxd’entre euxauxquels ilavait offert lalibertépour leur
courage et leurexcellente conduite avaientaccepté dese convertiretfaisaient
désormais partie del’équipage.Cetteréputationdejustice etdesérieux,mais
surtout la finesse et l’audace deses manœuvres pour s’emparerdes navires pris
enchasse étaient régulièrement rapportésaudey qui nepouvait quese féliciter
duchoixde cejeunekoptan.
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L’entretien du navire qu’on lui avait confié occupait aussi une grosse partie de
son temps. Au retour de chaque courseun peu longue,ilfaisait mettreson
chebekencalesèche.Il veillaità cequela coque futbienespalmée,nettoyée,
polie, conditionsessentielles pourassurer larapidité dubateau.L’étoupe
endommagée étaitenlevée des jointureset remplacéepardela filasse de
chanvre, ensuitel’étanchéité étaitassuréepardubrai,sorte degoudronfondu.Il
veillaitégalementà cequelescordages usagésfussent remplacés,les voiles
réparées,recousues ou rapiécées.Aveclejeuneraïs,rien n’était laissé au hasard
et il netolérait pas lamoindrenégligence.Ilexpliquait quetoutdevaitêtre
parfaitementau pointavantdeprendrelamer.
Il n’existepasde document officiel sur l’activité du raïsHamidou pendant les
premièresannéesdesesfonctionsde commandantà Algeret on peut supposer
qu’ilétait sous latutelle d’un koptan plusancien, aux qualités reconnueset qu’il
faisaitencore, en quelquesorte,sonapprentissage.Eneffet,lescorsaires
barbaresquesavaient pour habitude denaviguerde conserve et regroupaient
leursforces pourattaquer les navireset tenterdes’enemparer.
Àune dateimprécise,probablement pendant l’hiver 1795 ou 96,ilfaillit tout
perdre.Au retourd’une expédition vers l’Italie,lemauvais temps l’obligea àse
réfugierdans leportde LaCallequ’il ne connaissait pas.Malgréles précautions
prisesau mouillage,laviolence delatempête fitcéder sesancreset lescâbles
qu’ilavait tendus vers leport.Le chebekfutemportépar l’ouraganetbrisésur
les rochersdu rivage.L’équipageréussitàs’en sortir sans lemoindre dommage.
Laperte d’un navire confié àun raïsétait leplus souvent très sévèrement punie
et lejeune Hamidou, bien qu’il nesesentît pas véritablementcoupable dela
perte desonchébek, chercha dans un premier tempsà échapperàlajustice du
dey.Il seréfugia à Tunis puisàConstantineoù il séjournaquelques mois.Mais
le beydeConstantine,sur ordre duWakilelHardj, expédia Hamidou sous
bonne escorte àAlger.Reçu par undeyfortencolère,grâce àune bonne
argumentationet grâce àsonexcellenteréputation,leraïs réussità apaiser le
Pacha etàse fairepardonner.
Lejeunekoptan reçutalors le commandementd’unautre chebeketfit quelques
belles prisesavecson nouveau navirequi ne figurent pas sur lesdocuments
officiels.
En 1797,une corvette dudeyd’Alger revintau port sansarborer son pavillon ni
saluerà coupsde canon l’antiquemosquée de SidiAbdErRahman,patrondela
blancheville d’Alger, dresséesous le ciel lumineuxavecsondécorde faïences
verteset jaunes.Ceci signifiait laperte desoncapitaine.Enfait, ce dernier,
ayantdenombreux méfaitsetdegrossesfautesdenavigationàse faire
pardonner, avait préféré déserteretchercher unabriauMaroc.Pour
récompenser leraïsHamidoudeses récents succès,lepachaqui semblait
l’apprécierau plus haut pointet miser sur soncaractère audacieux,luiconfiale

13

commandementde cette corvette,leplus grosbâtimentdela flotte algérienne à
cette époque.
C’esten 1797 queleraïsHamidoufigurepour lapremière foisdans leregistre
des prisesdelamarine d’Alger.SelonA.Devoulx (Biographie du raïsHamidou
écrite en 1859),les servicesadministratifsdela Régenceouvrirenten 1765 un
registre des prises rapportées par lescorsairesd’Algeretdela comptabilité
relative au partage de ces prises.Latenue de ceregistre,le Tachrifatfutconfiée
àunagent importantayant letitre de KhodjetelR’enaïm, c’està dire,secrétaire
des prises maritimes.Ce fonctionnaire étaitchargé de consignerdans le détail
les nomsdes raïs participantàl’expédition,lenombre deprisonniers,toutes les
priseset lemontantestimé de celles-ci.Les sommes indiquées sont libelléesen
francs ouen piastresespagnoles,monnaie deréférence etd’échanges pour
l’Afrique duNord.A.Devoulx quia consulté et traduitcesdocumentsadmet la
grossièreté des rouagesadministratifsdela Régence à certaines périodes,la
mauvaise foiet peut-êtremêmepourcertains la corruptionde certainsde ces
agents,selon la façondont le dey lui-mêmesupervisait plus ou moins
sérieusement leregistre des prises.

« 22moharrem 1212 (lundi 17 juillet 1797),la corvette de Notre Seigneur le
Pacha, commandéepar leraïsHamidoua capturéun naviregénoisayant un
chargementdepotasse.Produitdelaprise10.000fr. »
A Devoulxajoutequeles sommesalléguées sont loindereprésenter lavéritable
valeurdes priseseffectuées par lescorsaires.Eneffet,ilfaut remarquer queles
navirescapturésétaient réservésàla Régence et ne figuraient pasdans le
montantdes partages très soigneusementcalculéselondes règlesétabliesde
longue date.Parailleurs,lavente auxenchèresdes marchandises transportées
sur les navirescapturésétait trèsaléatoire car sans rapportaveclesbesoinsdela
consommation locale.
Les ventes les plus suivies par lapopulationet les groscommerçantsd’Alger
étaientcellesdes prisonniersexposéset vendusau marché desesclaves.Elles
pouvaient rapporter grosauxdivers intermédiairesde ce commerce assez
spectaculaire.Pour lesautres prises,quelques groscommerçantsd’Alger,
notamment les négociants juifsBacrietBusnach,seportaient souvent
acquéreurscar,grâce àun réseau relationneletcommercial trèsétendudansde
nombreux ports méditerranéens,ils pouvaient revendre avec demeilleurs
bénéfices les marchandises laissées pourcompte à Alger.
LeraïsHamidouestensuitementionnérégulièrementdans le Tachrifat.
ème
«Le15du moisde djoumada2del’an 1212 (mardi 5décembre1797),la
corvette du raïsHamidouet le chébekde Notre Seigneur, commandépar leraïs
Tchelebi,ontcapturéun navirevénitienchargé de drap,un naviregénoiset
deux napolitainschargésde blé,lesquels ontétévendusà Tunisd’où leur
produita été envoyé à Alger.Estcomprisdans les présentscomptes leprixdes
14

mécréants capturés sur lesdits navires et dont le nombre était de 28. Le prix
avancé est de 230.352 fr. »
«Le5 redjeb1212 (mercredi 3 janvier 1798),la corvette du raïsHamidouet le
chébekde Notre Seigneur, commandépar leraïsTchelebi,ontcapturé deux
navires napolitainschargésdeseletdeharengs qui ontétévendusà Tunisd’où
leur produita été envoyéici.Prixavancé6224,20fr. »
Lesescalesdans les portsd’Afrique duNord, Tripoliet surtoutTunis sont
fréquentes.Eneffet letrajetest pluscourt pour revenirdes îlesIoniennesetde
lamerEgéerichesen petits naviresde commerceoudelamerTyrrhénienne
dans laquellese croisent les voies maritimesdesGénois, Napolitains ou
Vénitiens.Lescorsaires,une foisdébarquéesetemmagasinées leurs prises,
pouvaient reprendrelameren gagnant quelques joursdenavigation.Toutefois
le deyd’Alger n’encourageait pascesescapades.En outre,l’offre commerciale
est souvent plus profitable à Tunis qu’à Alger.Lenombre de chrétiens
« mécréants »capturés n’est pas toujours mentionnésur le Tachrifat,mais leur
reventereste d’unexcellent rapport pour les raïs.
«Le15 moharrhem 1213 (vendredi 29 juin 1798),la frégate du raïsElHadj
Yacoub,la corvette du raïsHamidou,la corvette du raïsKara Danezli,le chébek
du raïsMohammedouAliet la balancelle du raïsKourd Ourli,ontcapturéun
navirenapolitainchargé de diverses marchandises.Leproduitdelavente estde
6728 fr. »
« 2 safar 1213 (vendredi 16 juillet 1798),la frégate du raïsElHadjYacoub,la
corvette du raïsHamidou,la corvette du raïsKara Danezli,le chébekdu raïs
MohammedouAliet la balancelle du raïsKourd Ourli ontcapturé deux navires
napolitainschargésde blé, deharicots, detabac, deverreries, deplancheset
autres objets.Leprixdelavente estde67.470,60fr. »
«Le20 safar 1213 (vendredi 3août 1798),la frégate du raïsElHadjYacoub,
la corvette du raïsHamidou,la corvette du raïsKara Danezli,le chébekdu raïs
MohammedouAliet la balancelle du raïsKourd Ourli ontcapturéun navire
chargé de blé.Leproduitestde1047,60fr. »
er
«Le11 rebbi 1del’an 1213 (jeudi 13août 1798),la corvette du raïs
Hamidouet le chébek que commandeleraïsAlouach ontcapturéun navire
génoischargé de draps, de calottes, depeaux, de cire etautres objets.Produitde
lavente :30.861fr. »
Lerapportde ces prisesest très variable.Certaines sont très modesteset,une
fois lepartage fait, chaquemembre del’équipageoudelamilicenetouchait pas
grand-chose.Parmi les prises, certainesenapparence depeud’intérêt, comme
lescalottes oubonnetsde Tunis, c'est-à-dire deschéchias, étaientd’unexcellent
profit.Elles serevendaientà bon prixdans tout l’empireottoman, d’Istanbulà
l’Égypte etaux pays islamisésdela Roumélie, commel’Albanie,laGrèce,la
Hongrie,laBulgarie, etc.

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La soie et les tissus de soie faisaient l’objetd’un trafictrès lucratif.Les plus
belles soieries,les plusfines venaientdes régionsd’Iran prochesdelamer
Caspienne,le Gilanet le Mazenderan, également le Khorassan.Cesétoffes, à
travers l’Anatolie aboutissaientà Bursa, à Izmir, à Alep.Lesdivers tissus
précieux: brocarts,satins,tussors,taffetas,velours,soiesdamasséesfaisaient
l’objetd’uncommerceparticulièrement lucratif chez lesVénitiens,lesItaliens
de Livourne etde Gênes.Larareté des produits,la clientèlerichequi les prisait
expliquent lesbénéficesconsidérables quepouvaient rapporterces transactions.

AlHadjHassanPachameurten mai 1798 d’un maldepiedqui s’aggrave et
l’emporte en un mois.Lui succède Mustapha Pacha, ancienKheznadji (trésorier
dela Régence)du précédentdey.

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CHAPITRE 3
SEPTEMBRE 1798

Provermillebe :voleurs ne dépouilleront pas unhommenu, etencore moins
une femme.

Yasmina.
J’ai cru mourir. L’attaque des corsaires d’Alger a été foudroyante. Torses nus,
certains couverts de cicatriceshorribles,levisagegrimaçantavecleursénormes
moustaches,ilsfaisaient tout pour nouseffrayer.Ilsétaient tombésduciel sur
notrenavire,hurlantcomme desfauvesdéchaînés,sestimulant les uns les
autresd’imprécationsetd’injures propresàsemer laterreurdans notre
équipage.Lesdétonationsdes pistolets,les moulinetset leséclairsdes sabres,
desépéeset yatagans,les sautsacrobatiquesde ces miliciens quiarrivaientd’on
nesait où,suspendusà desfilinsen hurlant.Toutcela étaitdestiné ànous
terroriseret les récits sur la cruauté de ces pirates quenousavionsen mémoire
accréditaientcettepeur.Chaquemarinemportépar lapanique craignait pour sa
vie etcherchait lesalutdans la fuite.Réfugiée dans la cambuseoù lesfeux
avaientété éteintsdepeur qu’unboulet nevienneincendiercepetit réduit,je
m’étaisassisepar terre; recroquevillée,jevoyais par laporte entrebâilléese
dérouler l’attaque descorsaires.Un réseaude filinsavaitétélancé dela corvette
où gigotaient les miliciensalgéroiscomme des mouches prises sur unetoile
d’araignée.Onavait l’impression qu’ilsétaientdescentaines,tellement ils
s’agitaientfurieusement.Petitàpetit,le calme est venu,on n’entendait plus que
leventet quelquescriset gémissementsémis par un matelotblessé àl’épaule
d’uncoupdesabre.Ilétait pratiquement leseulà être armé :un pistolet glissé
dans unelarge ceinturerouge, cequiavaitfailli luicoûter lavie.Presquetout
l’équipage avaitétérassemblé àl’arrière dubateau.Soudain unénormemilicien
commeun géant sur une foire estentré dans la cambuse.Delapointe deson
sabreil m’aobligée àmereleveret m’aindiquélegroupe des prisonniers.Les
yeux mi-clos, éblouiepar lesoleil,jelesai rejoints.Lamoitié d’entre euxavait
été dépouillé deleurs meilleurs vêtements, deleurscoiffures,ils retenaient leurs
pantalonscar laplupart n’avaient plusde ceinture.Les marins prisonniers
commençaientàquitter notrenavirepour gagner la corvette descorsaires grâce
àune étroitepasserelle de bois jetée entrelesdeux vaisseaux.Mapetitetaille et
monalluremisérable depetit mousse bonàtoutfairem’ont protégée detous
séviceset j’étais la dernière àquitter notrenavire.En montant pieds nus sur la
passerelle,j’ai glissésur uncordagemouillé et jesuisbrutalement tombée dans
l’eau glacée.Après m’avoir laissé barboter un moment,les marins m’ont jetéun
cordage avecune bouclequej’ai passéesous mesbras.Grâce àun palan qui
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grinçait, on m’a remontée lentement, dégoulinante et furieusement agitée, criant
en arabe d’aller plus vite.
Après l’assaut, l’équipage du bateau corsaire avait envie de se détendre et leur
capitaine assistait au spectacle avec un sourire amusé. Il fit un signe au moment
oùjem’apprêtaisàsauter sur lepontet jeretombai lourdementàlamer.Le
choc du groscordagesur matête faillit me faireperdre conscience au moment
où jem’enfonçaisdenouveaudans les profondeurs.J’ai senti venir lanoyade et
mesforces m’ont quittéun instant.Par réflexej’ingurgitais l’eaudemeret
n’arrivais plusàrespirer.En remontantàlasurface,j’ai pousséun grand cri,
commeunbébéqui s’éveille àlavie.Jem’agitaiset respiraisàgrandes lampées
touten toussant.J’ai senti le cordagesetendresous mesaisselles,on me
remontaitaveclegrincementdelapoulie à chaquetour.Quandon m’a déposée
sans ménagement sur lepont, commeun paquetdelingemouillé,jen’avais plus
de force.Àdemienoyée,j’ai tenté demerelever maisdes spasmesetdes
vomissementsd’eau saléem’ontcontrainte àresteràquatrepattes.L’eau me
sortait par lenez,les yeux me brûlaient,j’étais pitoyable.Deviolents
tremblements ontcommencé àsecouer moncorps,mélange d’épouvante, de
froid.Réactiondesauvegarde demon organisme?Mes muscles se
contractaientdouloureusementet jerestais pliée enboule,toussantetcrachant.
Après un moment,j’ai réussiàouvrir les yeuxetàtourner mon visagevers une
silhouettequi me dominait.Le capitainem’observaitet me détaillaiten me
laissant letempsdereprendremon souffle.C’était un homme degrandetaille
avecunbeau visage.Deteintclair,ilétaitcoiffé d’une chéchia blanche,il
n’avait pasde barbemais portait unegrossemoustache d’unetaille démesurée.
Ses yeux grisclair me fouillaient, exprimant uncertainétonnementet même
unepointe d’amusement.J’aibaisséles yeux trop tardpour qu’il neremarque
pas leurcouleurbleu marine et mes larges prunellesfoncées.J’ai portémamain
àlatête,monbonnetétait tombé àlameret j’ai penséqu’il pouvait voir mes
cheveuxblonds rasés, commençant tout juste àrepousser.En m’appuyantau
bastingage,j’aicommencé àmerelever,jen’arrivais pasà contrôler mes
tremblements.Le commandant s’adressa àmoi:
«Parles-tu notrelangue? »
«ParDieu, Notre Seigneur tout puisant,jesuisbon musulmanet tout prêtàte
servir, Seigneur koptan »
«Alors,vatesécher,moussaillon,tu t’occuperasdema cabine et tu serviras
mes repas.On vate donnerdes vêtements secs »
Sansdemander mon reste,jemesuiséloignéevers l’arrière encompagnie d’un
matelot.Au passage,pouraccélérer lemouvement,le commandant megratifia
d’unepuissante claquesur lesfesses quidéchaîna des rires gras.Jepensequ’il
avaitététentépar leur rondeur.Ensuiteles rirescessèrentetchacun retourna à
satâche,il n’yavait plusdetempsàperdre.Le corsaire et saprise devaient

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reprendre leur route sans s’attarder dans des parages où un vaisseau corsaire ne
devait pas rester trop longtemps.
La mer forte,houleuse etblanche commel’eaud’un torrent.Le bateaucraque
departout.Lekoptan passeson temps sur lepontàsurveiller les voiles, à
contrôler les manœuvres ;il surveillel’horizondepeurderencontrerdes
vaisseauxdeguerre anglais.Ilest venu quelques minutesdans sa cabinepour
s’alimenter:unepoignée de figues sèchesetdes galettes.Soucieux,impatient,
sans motdire,ilest ressortien mordantdans uneorange.Dès qu’il survient,je
mesens toutepetite,les yeuxbaissés,monbonnetenfoncéjusqu’aux oreilles
pourdissimuler ma chevelure.Et pourtant j’aicoupéras mescheveux qui
descendaient jusqu’auxfesses ; jeme comporte commesi j’avais toujourscette
parure.Deboutdevant lui,jesuis prête àleservir, àlui obéir sansdélaj’i ;ai
compris que,pour lemoment présent,il vaut mieux setaire.Detoute façon,il
m’ignore.Quandilest sorti,j’ai puécrirequelques mots sur une feuille dérobée
dans les papiersdu koptan.

Aurélien.
Le10 septembre1798la corvette du raïsHamidoucaptureunepolacre
« génoise»chargée de drap, desoiesetdepeauxen provenance d’Izmir.
Laprise de cepetit vaisseau ne figurepas sur le Tachrifatd’Alger pourdes
raisons inconnues.On peuten imaginer plusieurs.L’origine« génoise»du
bateauest trèsdouteuse car les relationsentre Gêneset l’Empireottoman
n’étaient pasexcellenteset l’on sait quelaprise du raïs possédait unéquipage
entièrement musulman.Lescorsairesdela Régence d’Alger n’avaient, en
principe,pas le droitd’intercepterdesbateauxde commerceottomans,le Sultan
s’enétait plaintàplusieurs reprises,menaçantAlgerdelourdes sanctions.Il y
avaitdoncintérêtà dissimulercetteprisepouréviter les reproches ; maisaussi
en raisondesagrandevaleur marchande.Les soieriesen provenance d’Izmir,
plaquetournante de ce commerce detissusde Perse etde Bursa,les peauxet
fourrures venuesde Russiereprésentaient unevaleurconsidérable etcertains
raïs revendaient latotalitéou unepartie deleurbutinà des intermédiairesavant
deregagnerAlger où leprofitétait moinsbon.Deplus,ilsdevaient lepartager
avecle dey.Ilsdéclaraientdoncunevaleur très inférieure au prix réalisé;
aucunevérification n’était possible.

LeraïsHamidou rodaitdepuisdeux semainesdans les îles ioniennescar la
course aux petits naviresde commercepouvaitêtre d’unbon rapport.Certains
étaient seulement rançonnéset repartaientaprèsavoir régléun tribut.
Le10 septembrelesoleil selevasur unemercalmemais une brumelégère
traînaitàsasurface dans unelumière d’albâtre.Lavigieperchée en hautdu mât
dela corvette,un peuau-dessusdela brume annonçaunevoile àl’horizon.Le
vaisseaucorsaire avançaitdoucement sous une faiblevoilure,lepavillon vertau
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croissant rouge flottait mollement mais la flamme blancheornée d’unetête de
jument semblait plus vivante, agitéepar la brise del’arrière.Le capitaine,muni
d’un télescopesehissarapidementen hautdu mât pour mieux observer le
bâtiment qu’il ne distinguait pasdans la brume.C’était un petit vaisseaude
commerce,un seul mâtetdes voiles latines,il nesemblait pasarmé et le
capitaine comptaune dizaine demarinsà bord.Sur la corvettetoutes les voiles
furent hisséesen quelques instantseten moinsde deux heures lenavire de
commerce fut rejoint.Lourdementchargé,il nepouvait pas s’échapperet, ayant
reconnu un vaisseaucorsaire,ilavaitenvoyélepavillon ottoman.
Àtitre d’intimidation,le capitaine fit tirerdeuxboulets quiéclaboussèrent la
poupe en une énormegerbe d’eaudemer.L’avertissementétant parfaitement
clair,les voilesfurentamenéesà bord dubateaude commerce.Seuls 10 marins
et miliciens montèrentàl’abordage,torsenu, en poussantdes hurlements
sauvages selon leur habitude.En l’absence devéritablerésistance, en quelques
minutes,lescorsairesétaient maîtresà bord.Ilsdépouillaient l’équipage detout
cequi pouvaitavoir un peudevaleur:vestes, chéchias, ceintures, coutelas,
armesdiverseset rassemblaient les prisonniersàl’arrière.Hamidou monta à
bord aprèsavoirfait mettre en panne.
La cargaisonétaitbonne àprendre,notamment les nombreuses piècesdesoie et
lesfourruresavecun lotd’astrakan.Sans perdre detemps l’équipagesemità
transborder les précieuses marchandises qui normalementdevaientêtrelivréesà
LivornoetGênes.Quandtoutfut solidementarrimé à bord dela corvette,les
prisonniersfurentamenés sur lenavire,sauftrois marins restésà bordpour
ramener laprise àAlger sous lasurveillance de deuxcorsairesd’Algeretde
deux miliciensbienarmés.Leplus jeune des prisonniers,mousse
etaidecuisinierfutdirectementattribué au service du raïs quiavaitbesoind’un
serviteur.Ilavaitbeaucoupfait rirel’équipage.Tombé àlamer lorsdu
transbordementdes marchandisesetdes prisonniers,on l’avait repêché et
remonté avecun palan.Dégoulinantd’eau ilcriaitdes imprécations parcequela
remontée était trop lente.Sur un signe ducapitainequi s’amusaitdelevoir
gigoter,ilavaitétéremisàl’eaubrusquement puis remonté à bord au milieudes
riresdel’équipage.Transide froid etdepeur,lepauvremoussene criait plus,il
toussaitet vomissait,incapable desetenirdebout.Leraïsdonnal’ordre delui
fournirdes vêtements secset lepritàson service.Les marins nelevirent
pratiquement plus saufpour les prièreset pour viderdes seauxdeménage,il
couchaitdans un réduit, à côté dela cabine ducapitaine.
Enfait,leraïs, et il ne fut probablement pas leseul, avaitdevinéque ce
prisonnierétait unejeune femme.Il voulait lamettre àl’abrienattendant
d’avoiréclairci sasituationcarellerisquait tout simplementd’êtrerejetée àla
mer,lesfemmes n’étant pasadmises sur les navires.
Lapitoyableprisonnière, aprèsavoir passé des vêtements secs, étaitallée
s’étendre dans un petit réduit qui servaitd’office.Elle frissonnaitencore etdes
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tremblements la secouaient, complètement désespérée. Après les sanglots, ce
furent les larmes brûlantes. Quelles seraient les réactions du capitaine, il avait
certainement percé son déguisement ? Une seule bonne raison pouvait expliquer
sa mansuétude, c’est qu’il souhaitait lamettre dans son lit.Un hommeterrible,
grand etfort ; peut-être était-ilfatigué?
Ellepassatoutelajournée àressasserces penséesde désespoiretà essayerde
trouver uneissue.Ellepouvaitessayerdel’apitoyeren promettant une bonne
rançon pour son rachat.Lui résister ?C’étaitévidemment une démarchevouée à
l’échec, ellerisquaitd’êtrejetée àlamerdans un saclesté d’unboulet.
Après un petit somme elle avait retrouvéun peud’espoiretchoisitd’affecter
calme etdignité.Surtout pasdeprovocation,un peu hautainemaisen montrant
leplus grandrespect pourceseigneurdes mers.Ilfallait luiexpliquer sa
situation,les raisonsdesondéguisementet lui laisserespérer une forterançon
enéchange desaliberté.Eten mêmetempselle devait montrer qu’elle avait
reçu une bonne éducation,qu’elle était née dans une familleriche, capable dela
racheterà bon prix.
Lesoir venu,le capitainerejoignit sa cabine.Cepetit réduitétait modeste avec
une couchette,unbeaubureaud’acajouet unfauteuil,un grandmeublequi
contenait les livresde bord, descarteset instrumentsdenavigation,quelques
gros volumesetenfin un petit guéridon sur lequel onavaitdisposéune carafe
d’eau,un verre, des galettesetdesfruits.Leprisonnier,maintenant vêtud’une
chemise àmanches longues, d’un pantalonbouffantetcoiffé d’unbonnetde
lainegrise,semitdeboutdevant leraïs,sans motdire.Un matelotapportaune
assiette avec desboulettesdeviandegrillée etduburgur.

Yasmina.
Lahoule estdouce et lenaviresemble avancerà bonnevitesse.Le capitaine
avaleson repas sans motdire,réfléchissant toutendévisageant son prisonnier.
L’obscuritégagnepeuàpeu la cabine et le capitaine fait signe d’allumer une
autrelanterneplacéesur legrandmeuble.Pendant qu’elleprend dufeuàla
lampesuspendue au-dessusdelatable,son regardnelaquittepas.Enattendant
les ordres,lajeune femmes’éloigne.
«Quelage as-tu ? »
«J’ai 16ans,grand Seigneur »
«Enlèveta chemise etcette bande enrouléesur ton torse»
Lemoussehésite et se décide àôter sa chemisesous laquelle apparaîteneffet
unelarge ceinture enrouléesur son thorax.
«Pardonne-moi, Seigneur,tu pourras obtenirdemoi une bonnerançoncar j’ai
dela famille enItalie,prête àte donnercequetudemanderas pour meracheter.
J’aiété enlevéeprèsde Livornoàl’âge de 8 anset vendue au marché des
esclavesd’Istanbul.On m’a élevée à Izmirdans leharemd’unSeigneur qui vit
à IstanbulauprèsduPacha,leprotecteurdetous lescroyants.Quele Seigneur
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lui prête longue vie ! Je n’aijamais vu mon maître.Au harem on m’a éduquée,
j’aiapprisàlire, à écrire et jeparleleturc,l’arabe,le français,l’italien,même
un peu lelatinet legrec.Jesuisbonnemusulmane.Je.. »
«Arrête,tu mesaoulesavectoutcela.Jenet’ai riendemandé et jeverrai plus
tard cequejevaisfaire detoi.Jet’aidemandé d’ôter tesbandages, fais-letout
desuitesinon jevais me fâcher »
Lajeune fillesesentitànouveau perdue.Àlaminutemêmeoù il l’avait vue
sortantdelamer,ilavaitcompris qu’elle était une femme.C’était maintenant
une évidence.Ses mains tremblantes peinaientà dérouler lalarge bandequi
emprisonnait ses seins.Lorsqu’elle eutfini,unemain surchaquesein,les yeux
baissés, elle avait l’air misérable,se demandantcequiallait suivre.
«Mais,tues toutemaigre commeune arête depoisson,on voit tescôteset tes
seins sontceuxd’une fillette.Remets tonbonnet.Avectescheveux rasés,tu
ressemblesàun petit garçon. »
Touten riant,ildétaillait sonanatomie,sans lamoindrepudeur.Bien sûr,
commetousces pirates grossiers,ildevaitapprécier lesfemmesbien grasses
aux seinsénormes qui se bourrent toutelajournée depâtisseriesau mieletde
loukoums,vautréesdansdes pilesde coussinsenécoutant les mélopées
interminablesde deux ou trois musiciennes.Au harem,on lui répétait sanscesse
qu’elle devrait grossir pour plaireun jouràson maître.Devait-ellejouer les
sottes,lesesprits simples pour tenterdeleurrercekoptan ?Elles’efforçaitde
garder les yeuxbaissés, en signe desoumission.
«Alors,tu t’esévadée d’un haremà Izmir ? »
«Oui, Seigneur raïs,j’étaisbien traitéemais trop malheureuse.Jevoulais revoir
mon pays,ma famille.Jet’en prie,nemevendpascomme esclave et surtout ne
merenvoiepasà Izmir,ils metueraient.Lesesclavesfugitivescommemoi sont
jetéesàlamerdans un sac cousuet lesté depierres.»
Elles’était rapprochéepour lesupplier,son regard cherchaitceluidu raïs.Par
bonheur, celui-ci semblaitenclinàl’indulgence.
«Tais-toiet rhabille-toi.Remets tonbandage.Jeneveux pas qu’on sacheque
tues une femme.Tu nequitteras pascette cabinesaufpour les prières.On
t’apporteramanourriturequetu meservirasaprès l’avoir réchauffée,tuferas le
ménage de cette cabine et tu laveras mon linge,tu veillerasà cequ’il yait
toujoursdesfruitsàmaportéesur latable.Tu n’as qu’à dormirdans lepetit
réduit,trouve-toi une couverture.En touscas,jeneveux plus t’entendreni te
voir pleurnicher.Jevais réfléchir tranquillementàton sort.Moins jeteverrai,
mieuxcelasera. »
Il restait silencieux.On n’entendait plus quele bruitdelameret quelques
ordrescriés sur lepont.Àcemoment ilsentendirent l’appel pour laprière et le
koptan quittala cabine en luifaisant signe delesuivrepour sejoindre aux
fidèles sur lepont.

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