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RANGBHÛMI
Le théâtre des héros





























© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-12779-1
EAN : 9782296127791
PREMCHAND
(1880-1936)




RANGBHÛMI
Le théâtre des héros



Traduction du hindi par Fernand Ouellet




Avec la collaboration de Kiran Chaudhry,
d’André Couture
et de Richard Giguère









PRÉFACE

Après la traduction du roman Godan. Le don d’une vache qu’a déjà publiée
Fernand Ouellet aux Éditions L’Harmattan en 2006, et celle de trois recueils de
nouvelles, Deux amies et autres nouvelles (1996), Délivrance (2000), et La
marche vers la liberté (2008), il me paraît inutile de présenter longuement le
romancier et nouvelliste qui a écrit sous le pseudonyme de Premchand
(18801936). Le jeune Dhanpat Rai était un fils de kâyasth, une caste de scribes,
exerçant le métier de postier. Vite sensibilisé à la déplorable condition des
paysans du Nord de l’Inde sous la domination des autorités britanniques, il avait
déjà publié en 1908 une première série de nouvelles qui avait été aussitôt jugée
séditieuse et potentiellement violente, et qui fut brûlée sur la place publique.
Après un mariage malheureux, le jeune homme se remaria à vingt-neuf ans avec
la fille d’un ardent partisan d’un mouvement de réforme, l’Ârya Samâj, dont les
valeurs exerçaient sur lui depuis un certain temps une grande séduction et
auquel il sera fait allusion à quelques reprises dans le présent roman. Il s’agit
d’une « Société des Ârya », fondée en 1875 par Swami Dayananda, qui prétend
renouer avec les véritables Ârya, des « Nobles », pour qui le mérite avait plus
d’importance que la naissance et qui refusaient sur cette base toutes les
discriminations fondées sur un système de castes étranger aux normes de
l’ancien Véda. Premchand pouvait ainsi justifier à même l’hindouisme des
réformes qui lui paraissaient criantes, et surtout sans être accusé de pactiser
avec le colonialisme.
Publié en 1936, Godan est le dernier roman de Premchand et en quelque sorte
l’aboutissement de sa quête de liberté. L’auteur y présente Hori, un paysan
résigné à accepter son misérable sort, et dont le rêve de posséder une vache est
lentement réduit à néant ; il l’oppose à un fils du nom de Gobar qui ne craint
pas de critiquer l’ordre établi et qui brise le cycle de la fatalité en décidant
d’aller travailler en ville. Premchand rencontre Gandhi pour la première fois en
1920 lors d’une tournée à Gorakhpur, quelques mois après le massacre de cinq
ou six cents manifestants par les forces de l’ordre à Amritsar au Panjâb. Il
avoue avoir été immédiatement fasciné : « La vue du Mahâtmâ produisit un
miracle pour l’homme à demi-mort que j’étais »*. Premchand abandonne
aussitôt le service du gouvernement, quitte la ville pour la campagne et se met à
faire la promotion de l’indépendance de l’Inde. Le roman Rangbhûmi, écrit en
1924, est donc l’œuvre d’un « soldat de la plume », c’est-à-dire d’un romancier
qui utilise sa plume comme une arme politique, mais de façon sans doute plus
habile que dans les premières nouvelles. Il faut lire Rangbhûmi comme l’œuvre

* « Ma vie », texte traduit dans Premchand, La marche vers la liberté, traduction Fernand
Ouellet, Paris, L’Harmattan, 2008, p. 31.

d’un de ces « Volontaires » dont il sera question dans le roman, mobilisés en
faveur de la cause paysanne et de celle de l’autonomie du pays.
Rangbhûmi est non seulement l’un des plus importants romans de Premchand,
mais peut être considéré comme un chef-d'œuvre de la littérature indienne, ou
de la littérature tout court, au même titre que le Mahâbhârata. Le
rapprochement dans mon esprit n’est pas du tout inopiné, car il y a entre ces
deux œuvres une telle série de parallèles qu’il est difficile de croire que ce
roman n’ait pas été le fruit de la méditation de Premchand sur l’épopée.
La guerre qui oppose les Pândava et les Kauvara dans le Mahâbhârata se
déroule dans un kshetra,* le Kurukshetra, le champ des Kuru, c’est-à-dire la
terre où se sont installées les lignées d’une célèbre dynastie qui remonte à
Bharata, l’ancêtre auquel se rattachent les Indiens qui nomment toujours leur
pays Bhârata (ou Bhârat). Ce vaste terrain, situé dans le Nord de l’Inde et bien
délimité par des bornes précises, porte aussi le nom de Brahmakshetra, le
champ de Brahmâ, puisque c’est justement en cet emplacement que le dieu
Brahmâ aurait jadis procédé à un grand sacrifice. Ce terrain a dû être mesuré et
labouré avant qu’on y construise un autel de briques symbolisant le Feu. Mais
le Kurukshetra est aussi le champ de bataille où se déroule le gigantesque
affrontement décrit dans le Mahâbhârata, une guerre régulièrement comparée à
un vaste sacrifice.
Premchand a curieusement choisi de faire d’une parcelle de terre, appartenant
aux ancêtres de l’aveugle Surdas depuis soixante-dix générations et qui se
trouve à la limite de plusieurs villages, l’enjeu principal de la bataille qui
oppose les protagonistes de ce roman. Surdas n’a pas de vaches, mais c’est
parce que les vaches, qui symbolisent la prospérité paysanne, viennent y brouter
de dix villages des alentours que ce terrain mobilise l’ensemble des habitants de
la région. Ce champ n’appartient pas personnellement à Surdas, mais doit être
considéré comme un bien ancestral. Il lui a seulement été donné en dépôt. Il en
est responsable et se battra jusqu’à la fin pour le transmettre aux générations
futures. John Sévak se rend bien compte au chapitre 20 de la détermination de
Surdas, et se dit prêt à ébranler l’Inde entière pour parvenir à ses fins. Ce ne
sont que les idéalistes qui s’imaginent que la terre est un lieu de paix
(shântibhûmi) ; c’est au contraire, remarque-t-il, un champ de bataille (samara-bhûmi)
où seuls la valeur et le courage assurent le triomphe. La parcelle que défend
Surdas, qui s’appelle ordinairement « zamîn » dans la langue des paysans, un
mot d’origine persane, prend vite des allures de champ de bataille, et l’on
remarquera que le vocabulaire utilisé par le roman pour réfléchir à la portée de

* Sur la notion de champ, je renvoie à Lakshmi Kapani, « Usage métaphorique des notions de
“Terre” et “Territoire” dans les spéculations indiennes relatives à la personne et à la délivrance »,
eAnnuaire, Paris, École Pratique des Hautes Études (V Section), p. 263-269; également à André
Couture, La vision de Mârkandeya et la manifestation du Lotus. Histoires anciennes tirées du
oHarivamsha (éd. cr., Appendice I, n 41), Genève, Droz, 2007, p. 63-72.
6
la lutte est directement emprunté au Mahâbhârata. Ces similitudes ne sont
certainement pas le fruit d’un hasard : elles montrent avec quel sens de la
tradition Premchand réinvente l’épopée dans Rangbhûmi.
L’interminable lutte à propos d’un champ que décrit le roman tient du jeu dans
tous les sens du terme.* C’est peut-être la remarque que se fait Surdas à
luimême à la fin du chapitre 11 qui reflète le mieux la problématique dans laquelle
Premchand veut faire entrer son lecteur.
Vâh ! Je pleure au jeu ! Quelle mauvaise attitude ! Même les
enfants n’aiment pas ceux qui pleurent au jeu et ils se moquent de
ceux qui le font. Un vrai joueur ne pleure jamais. Il peut perdre
une manche après l’autre, recevoir coup sur coup et subir des
blessures, mais il demeure sur le terrain (maidân) et ne fronce
même pas les sourcils. Il ne perd jamais courage, il n’en veut
jamais aux autres, il ne les envie pas et il ne se fâche pas contre
eux. Comment peut-on pleurer au jeu ? Le jeu n’est pas fait pour
pleurer, mais pour rire et pour se distraire.
L’aveugle complètera sa pensée au chapitre 44 en ajoutant sur le même ton :
Ne vous en faites pas pour cela... Les profits et les pertes, la vie, la
mort, la renommée et le discrédit, tout est dans les mains du
destin. Nous avons seulement été créés pour jouer sur un terrain de
jeu. Tous les joueurs s’engagent intensément dans le jeu, tous
veulent gagner, mais une seule équipe obtiendra la victoire.
Pourtant, les perdants ne perdent pas courage. Ils recommencent à
jouer et, s’ils perdent à nouveau, ils recommencent encore. De
temps en temps, il leur arrive de gagner. Ceux qui disent du mal
de vous aujourd’hui viendront courber la tête devant vous demain.
Il faut que vos intentions soient bonnes. […] La renommée et le
discrédit sont entre les mains de Dieu. Nous n’y pouvons rien.
John Sévak pense plutôt que le développement social et politique demeurera
toujours quelque chose de très sérieux. Il exprime clairement son point de vue à
la fin du roman (chapitre 44), et en l’opposant à celui de ceux qui considèrent la
vie comme un jeu :
Je ne me suis jamais préoccupé de la bonne manière de faire de la
politique (nîti) et je n’ai jamais considéré le monde (samsâra)
comme un terrain de jeu (krîdâ-kshetra). Pour moi, le monde est
un champ de bataille (samgrâma-kshetra) ; et à la guerre, la ruse,
la tromperie et les coups bas sont permis. À notre époque, il ne
sied plus de faire la guerre au nom du dharma (dharma-yuddha).

* Sur la notion de jeu chez Premchand, voir la « Préface » que j’ai rédigée pour Premchand, La
marche vers la liberté, 2008, p. 5-10.
7
Ce jeu est en particulier théâtral et c’est probablement en ce sens qu’il faut lire
le titre de l’œuvre. Rangbhûmi, c’est littéralement la scène (bhûmi) d’un théâtre
(rang), et plus précisément l’emplacement (bhûmi) où se tiennent les acteurs
pour s’adresser aux spectateurs. Au cœur de la tourmente, au chapitre 18,
Surdas lui-même entonne un étrange refrain qui contient l’expression et pourrait
lui servir de commentaire :
Frère, pourquoi abandonnes-tu la bataille ?
Le devoir des preux est de se battre et dans le monde se faire
un nom.
Pourquoi rejeter tes propres règles ?
Pourquoi désires-tu la victoire ? Pourquoi te préoccuper de la
défaite ?
Pourquoi faire alliance avec la souffrance ?
Frère, pourquoi abandonnes-tu la bataille ?
Tu es entré en scène (rangbhûmi) pour exhiber ta magie.
Pourquoi enfreindre la conduite que prescrit ton
dharma ?
Frère, pourquoi abandonnes-tu la bataille ?
Pendant tout le roman, c’est en fait le champ qui sert à Premchand de scène lui
permettant, à travers des personnages fictifs, de parler à l’Inde entière de
combat et d’engagement. Mais en suggérant à son lecteur une piste pour lire le
titre de son roman, le romancier l’aide à lire aussi l’ensemble du Mahâbhârata.
L’antique Kurukshetra, j’ai tenté ailleurs de le montrer*, peut en effet se
comprendre comme une scène (ranga) sur laquelle des acteurs entrent (ou
plutôt « descendent », l’entrée en scène étant techniquement un «
rangâvatarana », une descente en scène, une scène qu’ils quittent forcément les
uns après les autres quand ils ont terminé de jouer. « Quand ils étaient réunis là
“sur le champ des Kuru, champ du dharma” (dharmakshetre kurukshetre),
brûlant de livrer bataille, qu’ont fait les belligérants ? » demandait en substance
le roi aveugle Dhrishtarâshtra à cet autre aveugle qu’est le barde Sañjaya au
début de la Bhagavad Gîtâ. Le Mahâbhârata maintient le dharma au centre des
débats. La lutte sur le champ des Kuru voudrait rétablir le dharma. Ce
leitmotiv, qui court tout au long de l’épopée, est aussi l’idéal auquel se rallie
Surdas : la bataille imminente doit se faire au nom du dharma. John Sévak
soutient plutôt qu’en l’âge déplorable où il est forcé d’intervenir, les règles de
droit qui régissaient les antiques batailles ne s’appliquent plus. On ne se bat
plus au nom du dharma, mais au nom de la politique. Et tout le roman oppose
les deux approches.

* « From Visnu’s Deeds to Visnu’s Play, or Observations on the Word Avatara As a Designation
ofor the Manifestations of Visnu », Journal of Indian Philosophy 29, n 3 (2001), p. 313-326.
8
On se rappelera aussi que la grande guerre du Mahâbhârata a eu lieu à
l’approche du kaliyuga, un âge de fer caractérisé par l’effondrement du dharma.
Le symptôme par excellence du nouvel âge du monde décrit par Premchand
dans Rangbhûmi, c’est la construction d’une manufacture en plein village et le
bouleversement inédit que provoque cette nouveauté. Le pouvoir des riches et
des prêteurs de la ville, la politique prônée par John Sévak et par tous ceux qui
font le jeu du pouvoir colonial sont autant de signes qu’un nouvel âge s’amorce.
Un autre des symptômes de ce bouleversement, c’est la multiplicité des
religions, évidemment la présence de l’islam, mais surtout celle du
christianisme qui devient ici la religion du colonisateur, et par le fait même un
prétexte à l’accumulation des clichés les plus éculés. Le Mahâbhârata se
termine par un enivrement général ; Rangbhûmi connaît une semblable
beuverie, qui n’est pas sans évoquer la célèbre scène. Même si, en lisant le
roman, on se sent précipité vers une sorte de catastrophe programmée, on peut
aussi avoir l’impression que Premchand rêve encore de l’antique vie champêtre
qui devait être celle des nobles Ârya. Le séjour de Vinay et de Sophie dans un
idyllique village de la tribu des Bhîl pourrait pasticher le séjour tout aussi
idyllique du jeune Krishna dans une forêt des environs de Mathurâ, à faire
paître les vaches.
Mais surtout, au centre du drame décrit par Premchand, il y a un aveugle, celui
que tous appellent Surdas (ou Suré), un intouchable camâr, rustre et illettré, qui
vit de mendicité, et qui est uniquement riche de la parcelle de terre dont il a
hérité. Ce surnom évoque explicitement celui d’un brahmane du même nom
(vers 1483-1563), originaire d’Agra, qui, en dépit de sa cécité, a été un
merveilleux poète et un modèle de prodigalité à l’égard des plus démunis. Il dit
toute la fascination qu’exerce l’aveugle au sein de cette petite région. Mais la
sagesse de ce nouveau Surdas me semble également renvoyer au célèbre barde
aveugle Sañjaya chargé de rendre compte, en raison de son pouvoir de
clairvoyance, de tout ce qui se passe sur le terrain des Kuru, le Kurukshetra,
dans le Mahâbhârata. Aveugle particulièrement perspicace, le personnage de
Surdas finit cependant également par ressembler paradoxalement au roi
Bhîshma cloué sur son lit de douleur à la fin du grand combat, lui aussi assez
lucide pour accueillir tous les visiteurs et leur prodiguer des conseils de bonne
conduite.
Le lecteur qui souhaite approfondir Rangbhûmi doit également tenir compte de
ce qu’implique la notion de champ dans la symbolique indienne traditionnelle.
Les réflexions qu’il découvrira dans ce roman plongent leurs racines,
consciemment ou inconsciemment, dans une logique agricole qui semble être
demeurée la même par-delà les âges. Le champ (kshetra en sanskrit ou zamîn en
hindî), c’est tout à la fois le labour (krishi), la semence (bîja) que l’on met en
terre et qui détermine la nature du fruit, le long mûrissement (vipâka), enfin la
récolte des fruits (phala) et l’obligation implicite de remettre en terre les graines
9
l’année suivante pour à nouveau récolter. Ce travail fastidieux qu’il faut
reprendre d’année en année, c’est l’image même de l’action quotidienne, de ce
qu’on appelle en reprenant un terme sanskrit banal mais qui a fait fortune, le
karman ou l’action. L’opération suppose un labeur pénible (duhkha). C’est à ce
prix que la graine mûrit et se transforme en fruit, et cette loi de la vie s’appelle
tout simplement le karma-vipâka, le « mûrissement de l’acte ». S’il s’agit d’une
« loi », c’est d’une loi qui ne s’interprète jamais comme une loi physique ou
mathématique. C’est plutôt la condition même de la vie d’être un cycle
incessant ou un « samsâra », une constante reprise, une renaissance perpétuelle.
Ce travail comprend inévitablement une certaine dose de violence (le charrue
doit ouvrir la terre, la meurtrir) et ne produit qu’une paix momentanée et fragile.
La terre fournit au paysan indien un paradigme pour comprendre sa vie
quotidienne, et le pragmatisme qui le caractérise pourrait s’être construit sur
cette base. Si le paysan indien se fait parfois philosophe, c’est en réfléchissant
au ras des céréales qu’il fait pousser, et de la récolte qui lui garantit de vivre une
autre année.
La philosophie ultérieure, peut-être plus urbaine, finira par prendre une distance
par rapport aux réalités agricoles. Le vrai paysan doit nécessairement acquérir
une parfaite connaissance de son champ, et à ce titre on pouvait déjà dire de lui
qu’il était un « connaisseur du champ » (kshetra-jña). L’expression est aussi
devenue une façon de désigner le principe spirituel en tant qu’entité distincte du
principe matériel (prakriti), que l’on appelle alors le champ (kshetra). Certains
ascètes ont pensé qu’il suffisait de renoncer à ce champ pour atteindre à la
connaissance du Soi le plus profond (l’âtman, le purusha). La Bhagavad Gîtâ,
qui imprègne subtilement la pensée de Premchand, entre dans le débat, mais
pour rejeter une attitude jugée trop radicale et défendre la supériorité de l’action
désintéressée à la suite même du Dieu suprême qui ne cesse d’agir dans le
monde comme dans un grand jeu. Premchand fait spontanément allusion à
toutes ces notions qui font partie de sa culture, mais ose imaginer, à la suite de
Gandhi, que le vrai salut de l’Inde asservie doit passer par une autre liberté,
c’est-à-dire par la libération politique, et qu’il faut pour cela des commandos de
Volontaires qui croient à « la » cause et sont prêts à donner leur vie pour
acquérir la pleine maîtrise de leur champ.
Ces quelques remarques d’introduction voudraient suggérer que Rangbhûmi
peut se lire comme une réinvention moderne du Mahâbhârata. Je dirais même
que Rangbhûmi pourrait avantageusement servir d’introduction à un langage
épique qui paraît parfois trop déconnecté de la réalité et qui doit forcément,
pour être compris, être replacé lui aussi dans le contexte social des siècles qui
ont précédé l’ère actuelle. On découvrira dans Rangbhûmi une constante
dialectique entre l’activisme des promoteurs d’un gouvernement machiavélique
et la position de Surdas qui, comme le Krishna du Mahâbhârata, préconise
l’activité désintéressée. On s’apercevra également que la réflexion sur l’action
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fait partie intégrante du langage épique et que les prétendues digressions du
Mahâbhârata que sont les passages traitant du dharma qui s’y trouvent
enchâssés s’éclairent d’un jour nouveau quand on a saisi qu’elles jaillissent
d’une réflexion sur tout ce qui fait qu’un champ est un champ.
Encore à l’image du Mahâbhârata, Rangbhûmi est un long roman, et on doit
féliciter Fernand Ouellet d’avoir eu la patience d’en offrir aux lecteurs
francophones une traduction très accessible. Je souhaite que le lecteur qui
dévorera le roman se rende mieux compte du profond enracinement culturel de
Premchand. On ne devient pas un classique parce qu’on boude sa culture, mais
parce qu’on sait en redécouvrir les valeurs les plus traditionnelles, qu’on sait les
replacer sous un jour nouveau et les réutiliser pour répondre encore aujourd’hui
à des défis culturels inédits.

André Couture
Faculté de théologie et de sciences religieuses
Université Laval, Québec


11 INTRODUCTION


Le terme « Rangbhûmi » a plusieurs sens en hindi. Il peut être traduit par les
mots « scène », « théâtre » ou « arène de conflits et de combats ». Ainsi, le titre
du roman nous plonge dans plusieurs possibilités d’interprétations. Pour
dégager la pleine signification de l’œuvre, il est important de comprendre le
contexte sociopolitique de l’Inde pendant la période coloniale ainsi que
l’idéologie de Gandhi qui a fortement influencé Premchand.

Le mouvement de non-coopération de Gandhi, son idéal du service, ses
méthodes de résistance passive à l’Empire britannique, sa volonté d’associer les
femmes et les musulmans ainsi que les classes opprimées au mouvement
nationaliste ont tellement inspiré Premchand qu’il a démissionné de son poste
d’inspecteur d’écoles pour s’engager dans l’écriture et dans le mouvement de
l’indépendance. Il a produit une œuvre à la fois engagée et réaliste décrivant les
scènes de la vie réelle de la société indienne. Premchand a appuyé l’idéal de
« Adarshonmukh yatharthawad » qui est celui de peindre la réalité sociale le
plus fidèlement possible dans le but de dénoncer ses inégalités et de purger la
société de ses tares. Avant l’arrivée de Premchand, le Chayavad, le mouvement
de l’ombre, dominait la scène littéraire hindi. Les partisans de ce ment
romantique mettaient l’accent sur les thèmes de la nature, de l’amour et de la
patrie dans une langue lyrique et symbolique. À cette époque où il était plus
prestigieux d’écrire des poèmes romantiques hindis, Premchand a choisi
délibérément d’aborder en prose des thèmes de la vie quotidienne touchant la
condition des intouchables et des marginaux de la société indienne. Il était
persuadé que l’écrivain est placé dans la société pour agir comme un témoin qui
doit refléter dans son œuvre tout ce qui se passe autour de lui. Pour ce géant de
la littérature hindi, à qui Amrit Ray, son biographe, a donné le titre de « soldat
de la plume » (kalam ka sipahi), la littérature était une arme de combat qui lui
permettait d’exposer les vices de la société en vue d’amener un changement
politique et social.

Comme le roman fut publié en 1925, une période marquée par les mouvements
de lutte d’indépendance contre le régime colonial des Anglais, la première
lecture du roman nous amène à le considérer comme une histoire de conflits
entre les partisans du mouvement de l’indépendance et le régime britannique.
Plusieurs acteurs entrent en jeu dans cette lutte : d’une part, Raja Mahendra
Singh et Kunwar Bharat Singh, des membres des classes aisées, le docteur
Ganguli, un chef politique, Vinay Singh, Virpal et Indradatt, des chefs de
l’Association des Volontaires et Sophie, Rani Jahnavi et Indu, des femmes
cultivées ; d’autre part, les habitants de Pandépur, des villageois ordinaires.
Selon la classe sociale à laquelle ils appartiennent, leurs méthodes de résistance

ne sont pas les mêmes. Kunvar Bharat Singh et Raja Mahendr Singh
représentent la classe des riches et des rois dont l’intérêt est de protéger leurs
propriétés et leurs postes. Ils ne sont que des jouets dans les mains des
fonctionnaires qui font plus confiance à la conciliation qu’à la confrontation. Ils
croient qu’ils auront plus de chance de servir leur communauté si le pouvoir
colonial a confiance en eux. C'est pourquoi il leur arrive parfois de soutenir des
politiques qui soulèvent les critiques de la part des chefs politiques et du peuple.
Premchand ne soutient pas cette mentalité égoïste des riches et des rois : « Le
roi doit maintenant être au service de ses sujets. Aujourd’hui, lorsqu’un roi a du
prestige, c’est parce qu’il possède cette qualité, sinon sa situation devient très
précaire et les sujets n’ont plus confiance en lui. Désormais, pour mériter le
respect du peuple, il faut tout sacrifier et tout abandonner pour lui » (p.
242243). Selon le docteur Ganguli, prototype d’un chef nationaliste, « […] des
traces de la lumière éternelle sont présentes même dans le cœur des animaux les
plus violents. On n’a qu’à enlever le voile qui cache cette lumière pour la
voir. » (p. 184). S’il apparaît au début du roman comme un optimiste qui croit
au dialogue et à la nécessité de la négociation avec les autorités, à la fin
pourtant, on constate une certaine déception dans son attitude : « Pendant les
quarante dernières années, j’ai cru que le gouvernement s’appuyait sur la force
de la justice pour nous gouverner, mais j’ai perdu cette foi aujourd’hui. La vraie
nature de cette force de la justice a été mise à nu aujourd’hui. Je peux voir
clairement pourquoi on nous gouverne. C’est pour nous exploiter, pour nous
détruire, pour tuer notre culture et notre humanité et pour nous transformer en
bêtes de somme jusqu’à la fin des temps » (p. 559). À l’opposé de Ganguli, les
jeunes Volontaires croient qu’il est légitime d’avoir recours aux moyens
offensifs pour atteindre la liberté. Selon Prabhu Sévak, « [... la capacité des
sujets de tout endurer a des limites. Lorsqu’on dépasse ces limites, il n’y a plus
de lois qui tiennent. Dans de telles circonstances, toute personne réfléchie a le
devoir de violer ces lois. Si le gouvernement nous ordonnait de nous
déshonorer, notre devoir serait de ne pas obéir à cet ordre » (p. 277). De son
côté, Virpal justifie ainsi ses méthodes de résistance non pacifiques : « [...] les
sujets n’osent pas ouvrir la bouche devant ses agents et se contentent de pleurer
en silence. Nous n’avons eu d’autre choix que de nous engager sur la voie des
assassinats pour forcer ces mécréants à ouvrir les yeux. Ils pourront enfin
comprendre que nous sommes capables nous aussi de punir » (p. 227). Par
contre, Surdas, un mendiant aveugle, sans soutien, membre d’une communauté
déchue, exploitée et opprimée, ose affronter les fonctionnaires tout-puissants en
utilisant la force du dharma. Il est capable de faire reculer une armée et de faire
taire les canons. Il incarne la voix de Gandhi : «Pourtant, les perdants ne
perdent pas courage. Ils recommencent à jouer et s’ils perdent à nouveau, ils
recommencent encore » (p. 526). Surdas incarne l’idéal de l’action, du service
et du courage tant appuyé par Gandhi.
14
Le roman a été écrit à l’époque où Gandhi a encouragé les femmes à participer
au mouvement national de l’indépendance et nous voyons les reflets de cet
engagement chez Rani Jahnavi. Elle déclare ouvertement : « [...] si j’avais un
fils, je l’offrirais pour qu’il serve le pays et la nation » (p. 105). Elle veut que
son fils aide la nation à relever la tête et qu’il soit un héros, comme Abhimanyu,
Durgâdâs et Pratâp. Après la mort héroïque de son fils, Vinay Singh, Rani
Jahnavi quitte son palais et prend la direction des Volontaires. Elle donne tout
ce qu’elle a à l’Association et elle ne conserve même pas un seul bijou. Elle
montre comment les femmes indiennes peuvent agir lorsque la situation le
permet. Comme sa mère, Indu ne supporte pas la politique de son mari et décide
d’adhérer à l’Association. Elle ne veut garder aucun lien avec le royaume.
Sophie, une fille éduquée et une chrétienne, adhère également aux idéaux des
Volontaires. Elle sera inspirée par leur présence et aura envie de se joindre à
eux : « Plusieurs hommes et plusieurs femmes les suivirent. Sophie observait
cette scène, immobile comme une statue. Elle avait envie de partir avec eux et
de se mettre au service de ceux qui souffrent » (p. 115).
Si les femmes des classes aisées participent à la lutte à leur manière, l’homme
ordinaire, tant hindou que musulman, est aussi prêt à sacrifier sa vie pour sa
patrie : « […] tous avaient le cœur rempli de fierté et on pouvait voir dans les
yeux de chacun l’ivresse et la fierté de ceux qui croient à l’indépendance de leur
pays » (p. 502).
Dans ce roman, Premchand ne présente pas seulement les conflits sociaux et
politiques qui déchiraient la société indienne de son époque. Il évoque
également les tensions entre le monde de la ville et celui de la campagne. Dans
ses autres romans, le monde urbain et le monde rural, quoiqu’en opposition,
sont souvent étroitement liés dans toutes les facettes de l’intrigue et on ne peut
pas concevoir l’un sans l’autre*. Dès le début du roman, nous constatons une
opposition entre les deux univers : la ville est un lieu de résidence et de
commerce et la campagne est pour les riches un lieu de plaisir et de
divertissement. À l’opposé, Pandépur est représenté comme « […] un de ces
hameaux que les lampes de la ville n’éclairent pas et où on ne retrouve pas ses
jets d’eau et ses fontaines. Sur le bord de la rue, on peut voir les petites
boutiques des commerçants et des marchands de friandises » (p. 21). Le monde
urbain matérialiste est représenté par John Sévak qui veut s’approprier le champ
de Surdas et la terre des villageois pour ses projets commerciaux. Il joue la sale
politique en s’alliant avec les hauts-fonctionnaires et des riches comme
Raja Mahendr Singh. Surdas, la voix des villageois, s’opposera à ses
projets : « On y construira des maisons pour les ouvriers de la manufacture.
[…]. Les villageois seront ruinés. Je ne quitterai pas ma chaumière pour un
projet comme le sien. Si ce projet avait quelque chose à voir avec le dharma, je

* Voir ma « Préface » à Godan. Le don d’une vache (2006), p. 5-8.
15
serais le premier à donner ma chaumière » (p. 495). Ainsi, la terre de Surdas
devient le déclencheur de tout conflit entre les habitants de Pandépur et et le
monde urbain représenté par John Sévak. Lorsque celui-ci parvient à mettre la
main sur la terre des villageois au nom du progrès, la construction de la
manufacture entraîne une certaine déchéance chez les habitants de
Pandépur : « Le jour, ils travaillaient à la manufacture et le soir, ils buvaient du
vin de palme et de l’alcool et ils jouaient aux cartes. Les prostituées fréquentent
souvent ce genre d’endroit et on avait ouvert un bordel » (p. 457). Vers la fin du
roman, John Sévak avouera lui-même sa défaite dans tous les sens : « Si j’avais
su que cette dispute aurait des conséquences aussi néfastes, je n’aurais jamais
envisagé l’idée même de mettre la main sur ce village. Je savais que les
villageois s’opposeraient, mais je croyais qu’il suffirait de les menacer pour
qu’ils acceptent de partir. Je ne savais pas que ce serait la guerre et que je
subirais la défaite » (p. 531). Le roman offre ainsi un véritable spectacle des
conflits entre les forces populaires et le monde urbain et un plaidoyer pour la
mobilisation des forces populaires.
Rangbhûmi ne met pas seulement en scène le champ de bataille des conflits
sociopolitiques, mais aussi celui des conflits intérieurs des personnages
principaux du roman. Vinay Singh est constamment déchiré entre le service des
autres et les épines de l’amour. Cela lui bloque la route et l’incite constamment
à prendre un autre chemin. Tourmenté par le remords, il en vient même à se dire
que Sophie n’aurait pas dû l’arracher aux flammes. « Le feu extérieur ne peut
détruire que le corps, qui est périssable, mais le feu intérieur provoque la perte
totale du Soi qui n’a pas de fin » (p. 201). Il a toujours peur de sa mère qui
attend de lui le plus haut idéal du service. De même, il arrive souvent à Sophie
de regretter les élans de son cœur : « Est-ce que la mâyâ utilise cette ruse pour
m’écarter du droit chemin ? Pourquoi ai-je choisi la voie de l’ignorance alors
que j’ai la connaissance ? Je fais la promesse d’arracher cette épine de mon
cœur. » (p. 167). Étant une chrétienne, elle est toujours tourmentée entre sa
fidélité à sa foi et son amour pour un hindou : « Mais comment pourrais-je me
détourner de Jésus, cette âme sainte qui est une incarnation du pardon et de la
compassion ? Ne serait-il pas possible pour moi de vivre mon amour tout en
restant attachée à Jésus ? » (p. 174). Plus tard, lorsqu’elle se détourne de Vinay
pour accorder ses faveurs à Clark, elle est tourmentée par sa propre décision.
Clark ne manque pas de belles qualités, c’est un homme talentueux, modeste,
libéral, compatissant. Il peut rendre heureuse toute femme qui recherche le
bonheur et les plaisirs mondains. Mais elle ne voit pas en lui le renoncement,
l’esprit de service, les idéaux élevés, les vœux héroïques, le don de soi qu’elle
recherche. Sophie est née dans une famille chrétienne, mais elle incarne toutes
les qualités d’une femme hindoue idéalisée*. Elle ne pourra s’attacher à
personne après s’être détachée de Vinay. Comme une satî, elle confiera son

* Voir mon Introduction à La marche vers la liberté, Premchand (2008), p. 11-19.
16
corps au Gange, car « cette enveloppe matérielle » (p. 558) est devenue un
obstacle sur son chemin. Elle se sent attirée par une force puissante et les liens
qui la rattachent au monde se brisent d’eux-mêmes. Raja Kunvar Sahab traverse
lui aussi une crise de conscience. Son dharma, ses actions, sa vie, sa mort, ce
monde-ci et l’autre monde, tout était centré sur son fils. Maintenant que celui-ci
est mort, il n’a plus de soutien et sa vie n’a plus de but ni de sens.
Il existe également chez Indu un conflit entre son dharma, la soumission à son
mari, et son idéal du service des autres : « Mon dharma est d’obéir à ses ordres.
Je dois le servir corps et âme. C’est d’abord envers lui que j’ai une
responsabilité. Le pays et la communauté sont secondaires. Malheureusement,
mon destin m’écarte constamment du chemin de la responsabilité » (p. 244).
Pour comprendre les conflits intérieurs des jeunes femmes, il serait intéressant
d’examiner la structure de la famille indienne de l’époque. C’est une période où
la famille indienne est généralement indivisible, structurée sous l’autorité du
plus âgé des membres masculins. Puisque l’individu est considéré comme un
simple maillon de la chaîne du groupe social, l’épouse doit s’intégrer dans le
groupe social de son mari. Le devoir de la jeune épouse est surtout d’accepter et
de servir l’ensemble de la famille de son époux qui lui-même n’est qu’un
membre soumis à l’autorité de ses aînés. À l’exception de quelques familles
aisées dans lesquelles une éducation familiale est accordée aux jeunes filles, les
autres ne reçoivent aucune éducation formelle. Ainsi, tout en s’inspirant de la
structure des familles indiennes orthodoxes, Premchand expose dans
Rangbhûmi le problème des mariages forcés ou arrangés dans un but lucratif et
les conséquences qui en découlent pour les jeunes femmes.
On peut se demander qui est le véritable héros de Rangbhûmi, roman spectacle
comprenant différentes scènes de conflits. À vrai dire, il en existe plusieurs. Les
héros sont des âmes libérées. Ils n’ont pas de conflits intérieurs pendant leur vie
et ils n’en ont pas à leur mort. C’est ainsi qu’on dira de Vinay, lors de sa
mort : « Il était encore souriant. Ceux qui voulaient le voir s’approchaient les
larmes aux yeux et formaient un cercle autour de lui. Certains déposaient des
couronnes de fleurs. C’est ainsi que meurent les héros. Ils ne sont pas enchaînés
par leurs désirs. Ils ne se demandent pas si on pleurera ou si on rira lorsqu’ils ne
seront plus là. Ils n’ont pas peur que leur œuvre ne puisse se poursuivre une fois
qu’ils seront partis » (p. 520). Le jeune homme qui a donné sa vie pour suivre
Vinay est également un héros et pourtant il est musulman : « Quand il s’agit du
devoir, il n’y a pas de différence entre hindous et musulmans, ils sont tous dans
le même bateau » (p. 522). Rani Jahnavi veut construire un tombeau en
l’honneur du brave héros qui a donné sa vie pour sa patrie. À la mort des héros,
on ne verse pas de larmes, on fête et on chante. C’est ainsi qu’on fêtera la mort
de Surdas, le héros des héros : « Il y eut une grande célébration à Pandépur.
Les habitants de la ville quittèrent leur travail pour participer à cette fête. […]
Le soir, il y eut un grand banquet où les intouchables mangèrent avec les gens
17
des hautes castes en s’assoyant sur une même ligne. Ce fut la plus grande
victoire de Surdas. La nuit tombée, une troupe de théâtre joua une pièce
intitulée « Surdas », qui décrivait le caractère de l’aveugle » (p. 544). Surdas
n’a pas de famille, mais tout le monde aime ce joueur qui n’a jamais eu de
rancune, qui n’a jamais perdu courage, qui n’a jamais été vaincu et qui n’a
jamais reculé. Qu’il gagne ou qu’il perde, il est toujours content. Quand il perd,
il n’a pas d’animosité envers le vainqueur. Il respecte toujours les règles du jeu
et il ne triche jamais.
S’il faut glorifier Premchand pour cette magnifique réactualisation du
Mahâbhârata *, il faut également féliciter Fernand Ouellet pour sa traduction de
ce grand roman. En traduction littéraire, « [...] que se passe-t-il dans l’action
transformatrice par laquelle un traducteur nous fait le double cadeau du même et
de l’autre, un même texte dans une autre langue et une autre culture ? »** Selon
Jean-René Ladmiral, on peut traduire l’œuvre comme les « sourciers » qui
s’attachent au signifiant de la langue du texte source ou comme les « ciblistes »
qui veulent respecter le signifié, ou le sens d’une parole qui doit apparaître dans la
langue cible. A mon avis, Fernand Ouellet a suivi une voie à mi-chemin entre les
deux. D’une part, il n’a pas changé les noms propres des personnes et des lieux,
ce qui donne une certaine couleur locale au texte français. Le lecteur n’oublie
jamais qu’il s’agit d’une traduction d’un texte hindi. De plus, en traduisant les
chansons, il a pris soin de garder une certaine musicalité. Pour permettre au
lecteur francophone de mieux saisir la mythologie, la gastronomie, le code
vestimentaire indien, un glossaire de mots hindis se trouve à la fin du roman.
D’autre part, il a respecté la fluidité de la langue française. Les clichés, les
proverbes, les expressions dialectales ont été bien rendus en français en respectant
leur sens.
Je suis reconnaissante à Fernand Ouellet pour la confiance qu’il m’a témoignée
en m’associant à ce projet. Comme un vrai praticien de l’interculturel, il a su
croiser le regard des chercheurs indiens et francophones sur Rangbhûmi,
respectant ainsi la réalité plurielle de l’Inde, un pays peuplé de plusieurs
couleurs, de langues et de cultures nombreuses : « Qui n’a pas sa place dans le
giron libéral de l’hindouisme ? Les athées sont hindous, tout comme ceux qui
croient à trois milliards trois cents millions de divinités. Là où les dévots du
Mahâvîra et ceux du Bouddha sont accueillis à bras ouverts, n’y a-t-il pas de
place pour les dévots de Jésus ? » (p. 174).
Kiran Chaudhry
Centre d’études françaises et francophones
Université Jawaharlal Nehru
New Delhi

* Voir la Préface d’André Couture.
** Flamand, J. (1983), p. 116.
18
Références
Flamand, J. (1983), « De la traduction littéraire » dans Écrire et Traduire,
Ottawa, Editions du Vermillon, p. 115-126.
Ladmiral, J.-R. (1986), «Sourciers et Ciblistes », dans Revue d’Esthétique, no.
12, Toulouse, Editions Pivat, p. 33-42.
Premchand (2006), Godan. Le don d’une vache, Fernand Ouellet (trad.), Paris,
l’Harmattan.
Premchand, (2008), La marche vers la liberté, Fernand Ouellet (trad.), Paris,
L’Harmattan.
Rai, A. (1962), Premchand Kalam Ka Sipahi. Allahabad, Hans Prakashan.



19 NOTE DU TRADUCTEUR


Rangbhûmi est un des grands romans de Premchand, sinon son plus grand.
Pourtant, il n’a même pas encore été traduit en anglais. Je suis donc
particulièrement fier de pouvoir le rendre accessible aux lecteurs francophones.
Cette traduction est le produit du travail d’une équipe dont les compétences se
complètent merveilleusement. Grâce à sa connaissance du hindi et du français,
Kiran Chaudhry, professeur au Centre d’études françaises et francophones de
l’Université Jawaharlal Nehru, à New Delhi, a pu m’aider à éliminer plusieurs
contresens et à résoudre plusieurs problèmes de traduction.
La contribution d’André Couture de la Faculté de théologie et de sciences
religieuses de l’Université Laval a été également très importante. Il a fait une
révision très attentive de la traduction, homogénéisé la translittération des mots
hindis, préparé le glossaire et rédigé la préface. Sa grande connaissance des
traditions culturelles et religieuses de l’Inde m’ont grandement aidé à donner
plus de rigueur à la traduction.
Enfin, l’expertise en traduction littéraire de Richard Giguère, professeur retraité
du Département de lettres et communications de l’Université de Sherbrooke, a
permis de rendre la traduction plus fluide et d’éliminer les formulations gauches
et les anglicismes.
Je tiens aussi à remercier Marie, mon épouse, qui a fait une première révision de
la traduction et qui m’a fait plusieurs suggestions pour la rendre plus claire et
plus élégante. Je remercie également Claudia Nadeau-Morissette, Claire Aubert,
Denise Giguère et qui ont fait une dernière lecture du manuscrit pour éliminer
les coquilles et Geneviève Chabot qui a collaboré à la mise en forme finale du
manuscrit.


Sherbrooke, 27 septembre 2010. Fernand Ouellet






NOTE SUR LA TRANSLITTERATION DES MOTS HINDIS


Pour faciliter la lecture, nous avons adopté ici un système simplifié de
translittération.
Les a, i, u longs du hindi (ou du sanskrit) sont indiqués par un accent
circonflexe. Dans le cas des noms de personnes, nous avons supprimé
les accents circonflexes.
Les consonnes rétroflexes (t, th, d, dh, n), qu’on translittère
ordinairement avec un point souscrit, ne sont pas distinguées des
dentales correspondantes.
La chuintante palatale (de Shiva ou Shobha) et la chuintante cérébrale
(de Minakshi) sont notées toutes deux sh, mais correspondent en fait à
deux consonnes distinctes.
Le c du hindi se prononce toujours tch, même devant a, u, o (camâr,
candra, Candi, Caudhry, Cuhiya, Cokhélal, etc.). g du hindi se prononce toujours comme dans Gaspard (gîtâ = guitâ).
Le v se prononce w.
Le jdj.
L’occlusive « claquante » (simple ou aspirée) qu’on translittère
ordinairement par un r avec un point souscrit est notée par un simple r.
Même s’il est placé entre deux voyelles, le s est toujours sourd,
c’est-àdire qu’il ne se prononce jamais z (Bisésar = Bisséssar).
Le r voyelle est translittéré par ri.
La nasalisation des voyelles et la combinaison d’une nasale avec une
consonne sont notées simplement par un n suivant la voyelle ou
précédant la consonne. Cependant, le nh a été noté ngh (Sinh = Singh).
Le a bref en position finale n’est noté que pour les mots les plus
connus (comme dharma, etc.). u se prononce ou.
Pour faciliter la prononciation, le e a été noté é.



22 LESPRINCIPAUXPERSONNAGES
À Pandépur, un hameau des environs deBénarès
D Surdas (Suré), l’aveugle du village
-Mithu (Mithua), le fils adoptif de Surdas
D Nayakram Pandé, un brahmane pandâ, le chef du village
D Bhairon, un vendeur de vin de palme
-Subhagi, son épouse
D Bajrangi, un vacher
-Jamuni, son épouse
- Ghisu, leur fils
D Jagdhar, un marchand ambulant
-Vidyadhar, son fils
D Dayagir, le prêtre du temple
D Thakurdin, un vendeur de pân
D Tahir Ali (miyân sâhab, khân sâhab ), un musulman, agent de John
Sévak
-Kulsum, son épouse
-SabirAli, leur fils
-Nasima, leur fille
-Saiyad RajaAli, le père décédé de TahirAli
-Jainab, sa deuxième épouse et la belle-mère de TahirAli
-Rakiya, sa troisième et la belle-mère de TahirAli
-MahirAli, le fils de Jainab et le demi-frère de TahirAli
-JahirAli, le fils Jainab et le demi-frère de TahirAli
-JabirAli, le fils Rakiya et le dem de TahirAli
D Chaudhari, le chef du quartier des camâr
Dans la ville deBénarès
D John Sévak
-Ishvar Sévak, son père
-Madame John Sévak, son épouse
-Prabhu Sévak, leur fils
-Sophie leur fille
D KunvarBharat Singh (Kunvar Sahab)
-Rani Jahnavi (Rani Sahab), son épouse
-Vinay, leur fils
-Indu (Indurani), leur fille
-Raja Mahendr Kumar Singh (Raja Sahab), mari d’Indu
D Le docteurGanguli, un médecin
23D JosephClark (William), le gouverneur du district
D Indradatt, un compagnon de Vinay dans le groupe des Volontaires
D VirpalSingh,uncompagnondeVinaydanslegroupedesVolontaires
241

Pour les riches, la ville est un lieu de résidence et de commerce. La terre qui se
trouve à l’extérieur est pour eux un lieu de plaisir et de divertissement. Dans
l’espace qui se trouve entre les deux, on trouve les écoles de leurs enfants et les
cours où, plutôt que de rendre justice aux pauvres, on les étrangle. Ils se
retrouvent dans les hameaux qui entourent les villes. À Bénarès, Pandépur est
un de ces hameaux que les lampes de la ville n’éclairent pas et où on ne
retrouve pas ses jets d’eau et ses fontaines. Sur le bord de la rue, on peut voir
les petites boutiques des commerçants et des marchands de friandises. Plusieurs
conducteurs d’ikkâ et de voitures, ainsi que des vachers et des travailleurs
demeurent derrière ces boutiques. On y trouve également quelques cols blancs
pauvres que leur situation économique a forcés à quitter la ville. Un camâr
pauvre et aveugle, que les gens appelaient Surdas, vivait parmi eux. En Inde, les
aveugles n’ont besoin ni de nom ni de travail. Surdas est le nom tout désigné
pour eux et mendier est le travail qui leur revient. Ils sont célèbres partout pour
leurs grandes qualités humaines. Un goût spécial pour le chant et la musique, un
cœur grand comme le monde, un amour particulier pour la spiritualité et la
dévotion, voilà des traits qu’ils possèdent naturellement. Ils ne voient pas le
monde extérieur, mais ils ont une très bonne perception de ce qui se passe à
l’intérieur de l’âme.
Surdas était un homme maigrichon, faible et simple. Peut-être avait-il été créé
par les dieux précisément pour mendier. Assis sur le bord de la route, appuyé
sur sa canne, il passait ses journées à souhaiter du bien aux passants en répétant
ce refrain : « Généreux donateur ! Que Dieu te bénisse ! » Peut-être pensait-il
que c’était un mantra qui incitait les gens à la pitié. Il donnait sa bénédiction
aux piétons sans bouger de sa place, mais lorsqu’il entendait passer un ikkâ, il
se mettait à courir derrière et on aurait dit qu’il avait des ailes lorsqu’un landau
passait par là. Les automobiles lui paraissaient hors de la portée de ses
bénédictions. L’expérience lui avait appris que ces véhicules n’écoutent
personne. De l’aube au coucher du soleil, tout son temps était consacré à
distribuer des bénédictions. Il ne quittait jamais son poste, même pendant les
froids mordants de l’hiver et les vents brûlants de l’été.
C’était le mois d’octobre et le vent répandait partout une fraîcheur bienfaisante.
Le soir était déjà tombé et Surdas était toujours à son poste, assis comme une
statue, tendant l’oreille et espérant entendre venir un ikkâ ou un landau. Les
deux côtés de la route étaient bordés par une rangée d’arbres sous lesquels les
cochers avaient rangé leurs voitures pour la nuit. À l’ombre de ces arbres, les
bœufs mangeaient la paille et le tourteau qu’on avait placés sur des morceaux
de jute. Les cochers avaient allumé des galettes de bouse de vache. Certains
préparaient la pâte sur une plaque, d’autres façonnaient des capâtî bien rondes

avec leurs mains et les faisaient cuire directement sur le feu. Personne ne se
préoccupait des ustensiles. Pour le curry principal, il leur suffisait d’avoir un
légume haché comme de l’arvî. Pourtant, en dépit de leur dénuement, ils
n’avaient aucun souci et ils chantaient pendant qu’ils faisaient cuire leur repas.
Les clochettes attachées au cou des bœufs accompagnaient leurs chants. On
aurait dit des cymbales. Ganesh, un des cochers, demanda à Surdas :
- Dis donc, bhagat, pourquoi ne te maries-tu pas ?
- Comment pourrais-je me marier ? répondit Surdas en secouant la tête.
- Qu’est-ce qui t’en empêche ? demanda Ganesh. Il y a une fille aveugle dans
ce village et elle est de ta caste. Tu n’as qu’à dire un mot et j’arrange tout.
Nous pourrons nous régaler pendant deux jours en participant à ton
mariage.
- Trouve-moi une fille de riches et je n’aurai plus à mendier. Pour l’instant,
je n’ai que moi-même à faire vivre, mais si je me marie, je devrai
m’occuper d’une autre personne aveugle.
- Si je dois m’attacher un boulet au pied, il faut que ce soit un boulet d’or !
- La femme que tu marieras ne sera pas riche, mais le soir, elle te massera les
pieds, elle te mettra de l’huile dans les cheveux et tu te sentiras jeune à
nouveau. Tu cesseras d’avoir l’air d’un squelette.
- Mais alors, je perdrai mon gagne-pain. C’est en voyant les os de ce
squelette que les gens ont pitié de moi. Qui donne l’aumône à un mendiant
bien en chair ? Tout ce qu’il reçoit, ce sont des sarcasmes !
- Pas du tout ! En plus d’être à ton service, elle fournira ta nourriture. Elle
gagnera quatre ânâ par jour, en allant séparer les grains de moutarde des
plants chez Béchan Shah.
- Alors, je serai encore plus misérable. Si je dépends de ma femme pour ma
nourriture, à qui pourrais-je montrer mon visage ?
Soudain, on entendit venir un carrosse. Surdas se leva en s’aidant de sa canne.
Le moment de gagner son salaire était arrivé. C’était l’heure où les riches et les
prêteurs de la ville sortaient pour prendre l’air. Dès que le carrosse passa devant
lui, Surdas se mit à sa poursuite en criant : « Généreux donateur ! Que Dieu te
bénisse ! »
Monsieur John Sévak et son épouse, madame John Sévak, étaient assis sur le
siège avant du carrosse. Leur jeune fils Prabhu Sévak et sa petite sœur Sophie
étaient assis sur le siège arrière. John Sévak était un homme bedonnant au teint
très clair. Malgré son âge, sa peau avait conservé la rougeur de la jeunesse. Sa
barbe et ses cheveux étaient grisonnants. Il portait des vêtements anglais qui lui
allaient très bien. L’orgueil et la confiance émanaient de son visage. Madame
John Sévak avait été davantage affectée par le passage du temps. Son visage
26
était rempli de rides et reflétait une étroitesse d’esprit que ses lunettes à monture
dorée ne réussissaient pas à cacher. Prabhu Sévak était un jeune homme mince
et alerte, sans une once de gras en trop. Son visage était terne et sa jeune
moustache était comme du duvet mouillé par la sueur. Il portait des lunettes et il
avait l’air sérieux et réfléchi. Son regard paraissait illuminé par la compassion.
On aurait dit que les beautés de la nature le rendaient heureux. Mademoiselle
Sophie était une jeune fille très réservée, mais on pouvait détecter dans ses yeux
un grand amour de la vie. Elle avait l’air tellement fragile qu’on aurait dit que
son corps n’avait pas été créé avec les cinq éléments, mais avec des pétales de
fleurs. Elle était d’une très grande beauté. On aurait dit la pudeur et l’humilité
incarnées. Il n’y avait en elle aucune trace de la lourdeur de la matière. Elle
semblait n’être que conscience.
Surdas courait derrière le carrosse. Même un athlète bien entraîné n’aurait pu
courir aussi vite et aussi longtemps. Madame Sévak dit en se pinçant le nez :
- Cette canaille est en train de me défoncer les tympans avec ses cris. Quand
va-t-il s’arrêter de courir ?
- On ne peut savoir quand notre pays pourra se débarrasser de cette calamité,
dit monsieur John Sévak. Dans ce pays, la mendicité n’est pas une honte et
même les castes les plus hautes en font une profession. Elle est le seul
support des mahâtmâ. Comment pouvons-nous alors être surpris d’avoir
pris des siècles de retard ?
- Cette coutume remonte aux temps anciens, dit Prabhu Sévak. Pendant la
période védique, les fils des rois devaient mendier pour se nourrir et nourrir
leur guru, dans les écoles traditionnelles. Cela n’était pas une honte pour
les sages et les rishi. C’est pour obtenir la connaissance en se libérant de
l’attachement aux illusions que ces gens acceptaient de dépendre de la pitié
des autres. Mais aujourd’hui, cette coutume a été détournée de ses fins. J’ai
entendu parler de plusieurs brahmanes qui sont des grands propriétaires
terriens. Ils partent les mains vides pour aller intenter des poursuites en
cour. Ils passent leurs journées à mendier en prenant comme prétexte le
mariage de leur fille ou la mort d’un parent. Le soir, ils vendent le grain
qu’ils ont recueilli pour quelques paisâ. Et ces paisâ deviennent vite des
roupies qui se retrouvent dans les poches des fonctionnaires et des avocats
de la cour.
- Cocher, dit madame Sévak, dis à cet aveugle de s’en aller d’ici. Nous
n’avons pas d’argent.
- Non, dit Sophie, si vous avez de l’argent, il faut lui en donner. Le pauvre a
couru pendant un demi-mille. Il sera désespéré s’il ne reçoit rien. Comme il
sera triste !
- Qui lui a dit de courir ainsi ? demanda sa mère. Il doit avoir mal aux pieds !
27
- Non, chère maman, donnez-lui quelque chose. Voyez comment il est
épuisé !
Prabhu Sévak sortit son portefeuille de sa poche, mais il ne trouva aucune pièce
de cuivre ou de nickel. Et il craignait d’irriter sa mère s’il lui donnait une pièce
d’argent. Il dit à sa sœur :
- Sophie, je regrette, je n’ai pas d’argent. Cocher, dis à l’aveugle de marcher
lentement jusqu’à l’entrepôt. Peut-être pourrons-nous y trouver quelques
pièces.
Mais comment Surdas aurait-il pu se satisfaire de cela ? Il savait bien que
personne ne l’attendrait à l’entrepôt et que le carrosse continuerait son chemin.
Tous ses efforts auraient alors été vains. Il continua à courir derrière la voiture
pendant un peu plus d’un mille, jusqu’à ce que la voiture s’arrête finalement
devant l’entrepôt. Tout le monde descendit et Surdas resta debout dans un coin,
comme une souche parmi les arbres. Il haletait et cherchait à retrouver son
souffle.
Monsieur John Sévak avait ouvert là un comptoir pour le commerce des peaux.
Son courtier, un homme du nom de Tahir Ali, était assis sur la véranda. En
voyant son patron arriver, il se leva et le salua.
- Dites-moi, khân sâhab, lui demanda monsieur John Sévak, comment va la
vente des peaux ?
- Maître, elles ne se vendent pas aussi bien qu’elles le devraient, mais j’ai
bon espoir que les choses vont bientôt s’améliorer.
- Il faudra vous secouer un peu, dit John Sévak. Rien ne se passera si vous
restez assis ici à ne rien faire. Il faudra faire des tournées dans les villages
environnants. J’ai l’intention de rencontrer le maire de la municipalité pour
qu’on ouvre ici un dépôt de boisson et de vin de palme. Les camâr des
environs y viendront tous les jours et vous aurez ainsi l’occasion de les
rencontrer. De nos jours, rien ne marche sans ces petits trucs.
Regardezmoi. Je rencontre tous les jours trois ou quatre hommes riches et
importants. Pour vendre une police d’assurance de dix mille roupies, je dois
me démener pendant plusieurs jours.
- Maître, dit Tahir, je partage vos préoccupations. Croyez-vous que je ne sais
pas qu’il faut que vous fassiez du profit pour que ce commerce continue à
marcher ? Mais je ne réussis pas à vivre avec le salaire que vous me
donnez. Avec vingt roupies, je ne peux même pas acheter le grain dont j’ai
besoin, sans parler des autres nécessités. Jusqu’ici, je n’osais pas vous en
parler, mais si je ne vous en parle pas, à qui pourrai-je en parler ?
- Travaillez encore quelque temps et vous aurez une augmentation. Où est
votre livre des comptes ? Puis-je le voir ?
28
Sur ces mots, monsieur John Sévak alla s’asseoir sur un coussin déchiré, dans la
véranda, pendant que madame Sévak prenait une chaise. Il plaça devant lui le
livre des comptes de Tahir Ali et se mit à l’examiner. Après avoir tourné
quelques pages, il dit, en se pinçant le nez :
- Vous n’avez pas encore appris comment tenir les comptes et vous me
demandez une augmentation ! Les comptes doivent être très clairs. On ne
voit pas combien de marchandise vous avez achetée et combien vous en
avez écoulée. Vous n’avez pas indiqué que l’acheteur touche une
commission d’un ânâ.
- Faut-il vraiment inscrire cela aussi ? demanda Tahir.
- Pourquoi pas ? Cela ne fait-il pas partie de mes revenus ?
- Je croyais que j’y avais droit.
- Pas du tout ! Je pourrais vous poursuivre pour détournement de fonds.
Comment un employé pourrait-il y avoir droit ? À part votre salaire, vous
n’avez aucun droit.
- Maître, dans le futur, je ne ferai plus cette erreur.
- Inscrivez dans les revenus le montant que vous avez placé dans cette
colonne. Quand il s’agit des comptes, je ne fais aucune concession.
- Maître, ce sera une très petite somme.
- Cela ne fait pas de différence. Il vous faudra tout inscrire, jusqu'au dernier
sou. La somme peut être encore petite, mais en peu de temps elle se
chiffrera en centaines de roupies. Avec cette somme, je voudrais ouvrir une
école du dimanche. Vous avez compris ? C’est un souhait que mém sâhab
caresse depuis longtemps. Bon, allez ! Où est donc ce champ dont vous
m’avez parlé ?
Il y avait un grand pré derrière l’entrepôt. Les troupeaux des habitants des
alentours venaient y brouter. Monsieur John Sévak voulait acheter ce champ
pour y construire une fabrique de cigarettes. Il avait envoyé Prabhu Sévak en
Amérique pour qu’il apprenne comment l’opérer. John Sévak partit à pied, avec
son épouse et son fils, pour voir ce champ. Le père et le fils mesurèrent les
dimensions du champ et discutèrent longuement de l’endroit où seraient situés
la manufacture, l’entrepôt, les bureaux, la résidence du directeur et les chambres
des travailleurs. Ces discussions portèrent également sur l’endroit où serait
gardé le charbon et sur la source d’approvisionnement en eau. Finalement,
monsieur Sévak demanda à Tahir Ali :
- À qui appartient ce champ ?
- Maître, je ne le sais pas très bien. Je vais m’informer. Peut-être appartient-il
au pandâ Nayakram.
29
- Combien demandera-t-il, si je veux l’acheter ?
- Je doute fort qu’il veuille le vendre.
- Allons donc ! Comment pourrait-il s’opposer à cette vente ? Pour qui se
prend-il ? Si vous donnez dix-sept ânâ pour une roupie, vous pouvez
acheter les étoiles du ciel ! Envoyez-le-moi. Je veux lui parler.
- Je crains qu’il soit difficile de trouver la matière première, dit Prabhu
Sévak. Peu de gens cultivent le tabac ici.
- Ce sera ton travail de trouver la matière première, répliqua John Sévak. Les
paysans n’ont aucun amour particulier pour le maïs, le blé ou l’orge. Ils
cultiveront ce qui leur rapportera le plus. Je n’ai aucun souci à ce sujet.
Khân sâhab, n’oubliez pas de m’envoyer ce pandâ dès demain.
- Très bien ! Je lui dirai.
- Il ne faut pas seulement lui dire, il faut me l’envoyer. Si vous n’êtes pas
capable de faire ce petit travail, je comprendrai que vous n’avez aucun sens
des affaires.
- Tu devrais choisir un homme d’expérience pour ce poste, dit madame
Sévak (en anglais).
- Non, j’ai peur des hommes d’expérience. Ils utilisent leur expérience pour
leur propre bénéfice, pas pour le mien. Je me tiens très loin de ces hommes.
Ils revinrent tous les trois vers la voiture en discutant, pendant que Tahir Ali
suivait derrière. Sophie était restée là et parlait avec Surdas. En voyant arriver
Prabhu Sévak, elle lui dit :
- Prabhu, cet aveugle semble très savant. C’est un vrai philosophe.
- Partout où tu vas, tu rencontres de grands savants ! répliqua madame
Sévak. Dis donc, toi, l’aveugle ! Pourquoi mendies-tu ? Pourquoi ne
travailles-tu pas ?
- Maman, dit Sophie (en anglais), cet aveugle n’est pas un paysan stupide.
Après avoir obtenu le respect de Sophie, Surdas fut très blessé par ces paroles
méprisantes. Le mépris est beaucoup plus difficile à supporter lorsqu’il
s’exprime devant des gens qui nous respectent. Levant fièrement la tête, il dit :
- Je suis au service du Dieu qui m’a donné la vie. Je ne courbe la tête devant
personne d’autre.
- Pourquoi ton Dieu t’a-t-il créé aveugle ? N’est-ce pas pour que tu sois un
mendiant ? Ton Dieu est très injuste.
- Maman, dit Sophie (en anglais), pourquoi fais-tu cela ? J’ai honte de te voir
lui manquer de respect ainsi.
30
- Mon Dieu n’est pas injuste, dit Surdas. Je récolte ce que j’ai semé dans une
existence antérieure. Tout cela est le jeu divin. Dieu est un grand joueur.
C’est lui qui construit et détruit ces maisons de poupée. Il n’a d’inimitié
envers personne. Pourquoi se mettrait-il à commettre des injustices envers
quelqu’un ?
- Si j’étais aveugle, dit Sophie, je ne le pardonnerais jamais à Dieu.
- Mademoiselle, dit Surdas, tous doivent expier pour leurs propres péchés.
Dieu n’a rien à voir là-dedans.
- Maman, dit Sophie, je suis incapable de comprendre ce mystère. Si le
Seigneur Jésus a versé son sang pour nos péchés, pourquoi tous les
chrétiens ne sont-ils pas égaux ? Comme dans toutes les religions, il y a
chez les chrétiens des riches et des pauvres, des bons et des méchants, des
estropiés et des handicapés. Pourquoi en est-il ainsi ?
Avant que madame Sévak ait pu répondre, Surdas expliqua :
- Mademoiselle, chacun doit expier lui-même ses propres péchés. Si nous
apprenions que quelqu’un a pris sur ses épaules le poids de nos péchés, ce
serait une catastrophe pour l’humanité.
- Je trouve regrettable que tu ne comprennes pas une chose aussi évidente, dit
madame Sévak. Le révérend Pim a répondu plusieurs fois à tes questions.
- D’après toi, il faudrait que nous devenions tous des renonçants ! dit Prabhu
en s’adressant à Surdas.
- Oui. Aussi longtemps que nous ne renonçons pas à tout, nous ne pouvons
pas échapper à la souffrance.
- Mendier en se couvrant le corps de cendre, voilà la plus grande souffrance,
dit John Sévak.
- Monsieur, répliqua Surdas, il n’est pas nécessaire de se couvrir de cendre et
de mendier pour être renonçant. Nos mahâtmâ considéraient comme de
l’hypocrisie cette coutume de se couvrir de cendre et d’avoir de longs
cheveux tressés. C’est dans le cœur qu’on est renonçant. Être dans le
monde sans être de ce monde, voilà le vrai renoncement.
- Les hindous ont appris tout cela des stoïques grecs, dit madame Sévak.
Mais ils ne savent pas combien il est difficile de le mettre en pratique. Il est
impossible de ne pas être affecté par la souffrance et le bonheur. Si nous ne
donnons pas d’argent à cet aveugle, son cœur sera rempli de milliers
d’injures.
- Oui, dit John Sévak. Ne lui donnez rien et vous verrez ce qu’il dira. S’il se
met à maugréer, je lui répondrai avec mon fouet. Je vais lui faire oublier
tout son renoncement. Il demande l’aumône en courant comme un chien
31
pendant des milles pour quelques sous et il ose prétendre être un
renonçant ! Cocher, tourne la voiture. Nous passerons par le club avant de
revenir à la maison.
- Maman, dit Sophie, il faut à tout prix lui donner quelque chose. Le pauvre
homme a couru toute cette distance dans l’espoir de recevoir un don.
- Oh ! s’exclama Prabhu Sévak. J’ai oublié de demander de la monnaie.
- Laisse tomber, dit John Sévak. Ne lui donne rien. Je veux lui donner une
leçon de renoncement.
La voiture se mit en marche. Debout, figé comme une statue, il continuait de
fixer la voiture de ses yeux éteints. Surdas entendit le carrosse s’éloigner. Il
semblait incapable de croire qu’on puisse être aussi cruel. Il fit machinalement
quelques pas derrière le carrosse. Soudain, Sophie lui dit :
- Surdas, je regrette de ne pas avoir d’argent sur moi à ce moment. Lorsque
je reviendrai, tu n’auras pas à être aussi désespéré.
Les aveugles sont très perspicaces. Surdas avait bien compris la situation. En
dépit de la douleur qu’il éprouvait dans son cœur, il dit d’un ton détaché :
- Mademoiselle, ne vous en faites pas pour cela. Que Dieu vous bénisse.
Tout ce qu’il me fallait, c’est votre compassion et c’est déjà beaucoup pour
moi que de l’avoir obtenue.
- Tu vois, maman, dit Sophie, il n’y a pas la moindre amertume dans son
cœur !
- Oui, dit Prabhu Sévak, il n’a pas l’air malheureux.
- Tu ne sais pas ce qui se passe dans son cœur, dit John Sévak.
- Il doit proférer des injures, dit madame Sévak.
La voiture s’éloignait lentement lorsque Tahir Ali cria :
- Maître, ce champ n’appartient pas au pandâ, mais à Surdas ! C’est lui qui
me l’a dit.
Monsieur Sévak fit arrêter la voiture en jetant un regard honteux vers madame
Sévak. Il descendit de la voiture et, s’approchant de Surdas, lui dit d’un ton
poli :
- Dis donc, Surdas, ce champ est-il bien à toi ?
- Oui, maître, il est à moi. C’est le seul héritage qu’il me reste de mon père et
de mon grand-père.
- Alors, l’affaire est réglée. Ne sachant pas à qui il appartenait, je craignais
de ne pas pouvoir conclure un marché. Mais s’il t’appartient, je n’ai plus
aucun souci. Je sais qu’un homme désintéressé et respectable comme toi ne
32
me fera pas de problèmes. Mais si tu possèdes un si grand champ, pourquoi
ne t’habilles-tu pas un peu mieux ?
- Maître, que puis-je faire d’autre que ce que Dieu a voulu pour moi ?
- Maintenant, tous tes problèmes disparaîtront. Tu n’as qu’à me donner ce
champ et tu en tireras toutes sortes de bénéfices. Je suis prêt à te donner le
prix que tu voudras.
- Maître, c’est le seul souvenir qu’il me reste de mes ancêtres. Si je le vends,
comment pourrai-je me présenter devant eux ?
- Je ferai creuser un puits sur le bord de cette route. Il portera le nom de tes
ancêtres.
- Monsieur, ce champ apporte de grands bénéfices aux habitants de ce
quartier. Ils n’ont pas d’autre endroit pour faire manger leurs troupeaux.
Les gens des alentours y amènent également leurs animaux. Si je vends ce
champ, les animaux n’auront plus d’endroit pour aller brouter.
- Combien de roupies par année les villageois te donnent-ils pour ce champ ?
- Pas un sou ! Comment pourrais-je leur réclamer de l’argent quand Dieu me
donne tout ce qu’il me faut pour manger ? La moindre chose que je puisse
faire pour eux, c’est de leur fournir un pâturage pour leurs animaux.
- Tu leur donnes tout ce pâturage sans rien demander ! Sophie a raison de
dire que tu es un modèle de renoncement ! Même chez les grands hommes,
je n’ai pas vu un tel renoncement. Félicitations ! Mais si tu as une si grande
compassion pour les animaux, comment peux-tu enlever tout espoir aux
humains ? Je ne te laisserai pas tranquille tant que tu ne m’auras pas donné
ce champ.
- Maître, ce champ m’appartient, c’est sûr, mais je ne peux vous donner
aucune réponse avant d’avoir consulté les gens du quartier. Que
voulezvous faire de ce champ ?
- J’y construirai une manufacture qui contribuera au progrès du pays et de la
communauté, qui sera bénéfique pour les pauvres et qui donnera à manger à
des milliers d’hommes. Tu partageras toi aussi sa renommée.
- Maître, je ne peux rien dire sans en parler aux gens du quartier.
- Très bien ! Parle-leur. Je reviendrai te voir. Tout ce que tu dois comprendre
c’est que tu as avantage à conclure cette affaire avec moi. Je ferai tout pour
que tu sois content.
John Sévak sortit cinq roupies de sa poche et dit :
- Prends ceci. Je ne te considère pas comme un mendiant ordinaire.
Pardonne-moi l’affront que je t’ai fait subir.
33
- Maître, que ferai-je avec ces roupies ? Si vous me donnez quelques paisâ
parce que c’est votre dharma, je vous donnerai ma bénédiction. Mais je
n’accepterai pas d’argent pour toute autre considération.
- Comment ne pourrais-je te donner que quelques paisâ ? Prends cet argent.
Considère que c’est mon dharma de te le donner.
- Non, monsieur, lorsqu’il se mêle à l’intérêt, le dharma n’est plus le
dharma.
John Sévak eut beau insister, Surdas n’accepta pas l’argent. Vaincu, il alla
s’asseoir dans la voiture.
- Est-ce que l’affaire est réglée ? demanda madame Sévak.
- Il a beau être un mendiant, il est très orgueilleux. Je voulais lui donner cinq
roupies, mais il a refusé.
- As-tu encore quelque espoir ?
- Cela ne sera pas aussi facile que je l’avais imaginé.
La voiture partit en coup de vent.

2

Surdas retourna lentement chez lui en s’appuyant sur sa canne. Pendant qu’il
marchait sur la route, il se disait à lui-même : « Voyez l’égoïsme des grands
hommes ! Comme il était arrogant au début ! Pour lui, j’étais moins qu’un
chien ! Mais en apprenant que ce champ m’appartenait, il ne trouvait plus les
mots pour me flatter. Il aurait voulu que je lui donne mon champ. Il me montrait
ces cinq roupies comme si je n’avais jamais vu d’argent ! Même s’il me donnait
cinq cents roupies, je ne lui donnerais pas ce champ. Sinon, comment
pourraisje montrer mon visage aux habitants du quartier ? Comment pourrais-je laisser
ces pauvres vaches mourir de faim pour sa fabrique ? Les chrétiens ignorent la
compassion et le dharma. Tout ce qu’ils veulent c’est nous convertir tous à leur
religion. À part des injures, il n’avait rien à me donner. Après m’avoir vu courir
pendant plus d’un mille, tout ce qu’il a trouvé à me dire c’est de foutre le camp.
Toutefois, cette jeune fille semble avoir une bonne nature. Elle a eu pitié de moi
et elle s’intéresse au dharma. La vieille est chicanière et elle a l’esprit tordu.
Quelle prétentieuse ! Elle se prend pour la reine Victoria ! Râma ! Râma ! Je
suis épuisé ! Je n’ai pas encore réussi à reprendre mon souffle. Avant
aujourd’hui, il ne m’était jamais arrivé de recevoir un refus catégorique après
avoir couru si longtemps. Ce doit être la volonté de Dieu. Pourquoi suis-je si
triste ? Mon travail est de mendier et celui des riches de donner. Leur richesse
leur appartient. Pourquoi me fâcher si on ne me donne rien ? Devrais-je dire aux
34
gens que Monsieur veut m’acheter mon champ ? Non, cela va les inquiéter. J’ai
déjà donné ma réponse. À quoi cela servirait-il de demander aux autres ? »
Il était encore en train de ressasser ces pensées quand il arriva chez lui. Il
habitait une hutte bien ordinaire, avec un nîm planté près de l’entrée. Il ouvrit la
porte, un simple treillis de branches, et sortit de sa ceinture la petite bourse dans
laquelle il gardait l’argent qu’il gagnait chaque jour. Puis, il tâta la structure du
toit de chaume et prit un petit sac contenant tout ce qu’il avait amassé pendant
sa vie. Il y plaça sa petite bourse, en prenant bien garde de ne faire aucun bruit
pour ne pas attirer l’attention. Puis il cacha à nouveau le sac dans la structure du
toit et partit chercher du feu chez un voisin. De retour chez lui, il prit quelques
branches sèches sur un tas qu’il avait placé sous l’arbre et il alluma son cûlhâ.
Une faible lumière vacillante éclaira la hutte. Quelle ironie ! Quel dénuement
pitoyable ! Pas de lit, pas de matelas, pas d’ustensiles de cuisine ! Dans un coin,
un pot de terre dont on pouvait estimer l’âge par la mousse qui s’y était
accumulée ! Près du cûlhâ, il y avait une marmite, un tavâ percé comme une
passoire, un petit plat en bois et un lotâ. Voilà tout ce qu’on pouvait trouver
dans sa hutte. Quelle forme condensée des désirs humains ! Surdas mit dans la
marmite le grain qu’il avait pu recueillir pendant la journée : quelques brins
d’orge, de blé, de fèves, de pois chiches, de sorgho et de riz. Il y ajouta un peu
de sel. Quel palais a pu jamais savourer un khicrî comme celui-là ? Il avait une
douceur qu’on peut difficilement trouver ailleurs, la douceur de la satisfaction !
Après avoir placé la marmite sur le cûlhâ, il sortit de la hutte et referma la porte.
Il alla s’acheter un peu de farine et du gur, puis il revint préparer la pâte pour
les rotî dans son plat en bois. Il resta ensuite assis pendant une heure devant le
cûlhâ à écouter bouillir le khicrî. Sous cette lumière blafarde, son corps chétif et
ses vêtements usés semblaient vouloir montrer comment est dérisoire l’amour
de la vie qui animait cet homme.
Plusieurs fois, le feu s’était éteint, une fois que la marmite avait commencé à
bouillir. Surdas avait les yeux mouillés à force de souffler pour ranimer la
flamme. Il était incapable de voir, mais il pouvait verser des larmes. Lorsque ce
khicrî aux six saveurs fut enfin prêt, Surdas mit la marmite par terre et il plaça
le tavâ sur le feu. Puis il se mit à façonner les rotî avec ses mains et à les faire
cuire. Comme elles étaient bien faites ! Ni trop petites, ni trop grandes, ni trop
salées, ni brûlées. Lorsqu’elles étaient prêtes, il les plaçait directement sur le
feu, puis les déposait sur le sol. Quand il eut fini, il se dirigea vers la porte et
cria :
- Mithu, Mithu ! Viens mon fils, le repas est prêt.
Comme Mithu ne venait pas, il ferma la porte et se rendit chez Nayakram. Il
entra dans la véranda et cria encore une fois :
- Mithu, Mithu !
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Mithu était étendu là et il dormait. Il sursauta en entendant ces cris. C’était un
beau garçon souriant de douze ou treize ans, au corps solide et bien
proportionné. C’était le fils du frère de Surdas. Son père et sa mère avaient été
fauchés par le choléra et, depuis trois ans, Surdas avait assumé la charge de
l’élever. Il était plus attaché à cet enfant qu’à sa propre vie. Il faisait toujours
manger Mithu trois fois par jour, même s’il devait lui-même se priver de
nourriture. Il pouvait se contenter de mâcher quelques pois séchés, mais il lui
servait toujours des rotî avec du sucre et parfois avec du ghî et du beurre. Si
quelqu’un lui donnait des sucreries ou du gur, il les enrobait soigneusement
dans sa serviette pour les donner à Mithu. Il disait à tout le monde qu’il faisait
cela pour préparer ses vieux jours : « Je peux encore marcher et mendier pour
me nourrir, mais lorsque je ne serai plus capable de me lever, qui me donnera
un lotâ d’eau ? » Constatant que Mithu était endormi, il le prit dans ses bras et
le déposa près de l’entrée de sa hutte. Puis, après avoir ouvert la porte, il lava le
visage de l’enfant et plaça devant lui le gur et les rotî. Mithu jeta un regard sur
les rotî et dit en pleurnichant :
- Je ne mangerai pas ces rotî, ni ce gur.
Et il se leva.
- Mon fils, c’est du très bon gur, dit Surdas. Mange donc ! Regarde comme
les rotî sont tendres. Je les ai faites avec du blé.
- Je n’en mangerai pas !
- Alors, que vas-tu manger, mon fils ? Il est tard. Que puis-je trouver d’autre
pour toi ?
- Je veux du lait avec mes rotî.
- Mon fils, mange ce que je t’ai préparé. J’irai te chercher du lait demain
matin.
Mithu se mit à sangloter et Surdas fut incapable de le consoler. Pleurant sur son
sort, il prit sa canne, se leva et marcha en tâtonnant jusque chez Bajrangi, le
vacher qui demeurait près de chez lui. Assis sur son lit tressé, Bajrangi était en
train de fumer un narguilé pendant que sa femme Jamuni préparait le repas.
Trois bufflesses et quatre ou cinq vaches, attachées près de la mangeoire, étaient
en train de manger.
- Qu’est-ce qui t’amène, Suré ? Qui étaient ces gens en carrosse avec qui tu
parlais aujourd’hui ?
- C’était le monsieur de l’entrepôt.
- Tu as couru très longtemps derrière la voiture. As-tu eu la main heureuse ?
36
- J’ai frappé de la pierre ! Ces chrétiens sont sans pitié et sans dharma. Il
voulait faire main basse sur mon champ.
- Celui qui se trouve derrière l’entrepôt ?
- Oui, celui-là. Il m’a fait une offre très alléchante, mais j’ai refusé.
Surdas ne voulait parler de cela à personne, mais à ce moment, il devait utiliser
la flatterie pour obtenir du lait. Il voulait rehausser son image en montrant son
détachement.
- Même si tu avais accepté, dit Bajrangi, personne ici n’aurait voulu céder ce
champ, car il est situé à l’intersection de trois ou quatre villages. Si nous le
perdons, où iront nos bufflesses et nos vaches ?
- J’irai toutes les attacher devant leur porte ! dit Jamuni.
- Même si cela devait me coûter la vie, dit Surdas, je ne vendrai pas mon
champ. Que valent les cinq cents ou mille roupies que je pourrais en tirer ?
Belle-sœur, donne-moi un peu de lait. Si je ne lui sers pas de lait, Mithu ne
veut pas toucher au pain et au gur que j’ai préparés pour lui. Il pleure
toujours pour avoir ce que je n’ai pas à la maison. S’il n’a pas de lait, il
dormira sans manger.
- Tu peux en prendre, dit Bajrangi. Nous n’en manquons pas, car je viens de
faire la traite. Mère de Ghisu, donne un pot de lait à Suré.
- Assois-toi un peu, Suré, dit Jamuni. Je t’en donne dès que j’ai les mains
libres.
- Mithu est assis devant son repas là-bas et tu lui demandes d’attendre ! Si tu
ne peux pas y aller, je vais lui en donner moi-même.
Jamuni savait que si cet idiot se levait, il lui donnerait un litre de lait plutôt
qu’une tasse. Elle sortit aussitôt de la cuisine et s’approcha de Surdas, après
avoir versé du lait dans un petit pot de terre qu’elle avait au préalable à moitié
rempli d’eau. Elle lui dit d’un ton d’une cordialité empoisonnée :
- Tiens, prends cela. Tu as tellement gâté ce garçon qu’il ne peut pas avaler
un morceau de pain s’il n’a pas de lait. Lorsque son père était vivant, il ne
mangeait pas à sa faim, mais maintenant il ne veut rien manger s’il n’a pas
son lait !
- Que puis-je faire, bhâbhî ? Quand il se met à pleurer, j’ai pitié de lui.
- Tu l’élèves en pensant qu’un jour il te le rendra. Mais tu verras, tu ne
pourras même pas lui demander un verre d’eau ! N’oublie pas ce que je te
dis. Le fils d’un autre ne sera jamais le tien. Quand il pourra voler de ses
propres ailes, il partira en t’injuriant. Tu es en train d’élever un serpent.
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- Je lui donne tout ce que me prescrit mon dharma. Lorsqu’il sera un homme,
il pourra faire la fête s’il le veut. Que peut faire un homme, si son destin est
mauvais ? N’arrive-t-il pas qu’un père voie son propre enfant se détourner
de lui ?
- Pourquoi ne lui demandes-tu pas de venir faire brouter mes bufflesses ? Il
est grand maintenant. Veux-tu le garder petit toute sa vie ? Il est aussi grand
que Ghisu. Rappelle-toi ce que je te dis. Si tu ne le fais pas travailler
maintenant, il prendra le goût au jeu, il ne voudra plus jamais travailler et il
profitera de toi pendant toute ta vie.
Surdas ne lui répondit pas. Il prit le pot de lait et retourna à la maison en tâtant
le sol de sa canne. Mithu était étendu par terre et il dormait. Il le réveilla et il le
fit manger de sa propre main, en trempant le pain dans le lait. Mithu tombait de
sommeil, mais lorsqu’un morceau arrivait devant lui, sa bouche s’ouvrait
d’ellemême. Lorsqu’il eut tout mangé, Surdas l’étendit sur une natte, puis il sortit de
la marmite son khicrî aux cinq grains et il le mangea. Comme il avait encore
faim, il rinça la marmite avec de l’eau et la but. Ensuite, il prit à nouveau Mithu
dans ses bras, sortit de la hutte, ferma la porte et se dirigea vers le temple.
C’était un temple de Thâkurjî qui se trouvait à l’autre extrémité du hameau. Il
était posé sur un haut socle. De chaque côté du temple, il y avait une estrade de
trois ou quatre pieds de haut où se tenaient les assemblées du village. Pendant
toute la journée, une dizaine d’hommes étaient assis ou allongés à cet endroit. Il
y avait aussi un puits fait en brique. Un marchand ambulant appelé Jagdhar était
assis sur le bord de ce puits. Il vendait des friandises à l’huile, des arachides,
des laddû aux râmdânâ, etc. Les voyageurs venaient, achetaient des friandises,
tiraient un peu d’eau du puits et continuaient leur chemin. Le prêtre du temple
s’appelait Dayagir. Il restait dans une hutte à côté du temple. Il adorait un Dieu
avec des attributs et il considérait le chant dévotionnel collectif comme une voie
de libération. Il disait que tout ce qui se passait au temple n’était qu’hypocrisie.
Un vieux riche de la ville, Kunvar Bharat Singh, lui versait une indemnité
mensuelle pour faire des offrandes à Thâkurjî. Il recevait également divers
cadeaux des gens du hameau. C’était un homme désintéressé qui n’avait pas été
touché par la convoitise. Il était toujours content et il était un modèle
d’endurance. Il passait toutes ses journées à chanter les louanges de Dieu. Il y
avait dans le temple un petit espace où un petit groupe de gens pouvaient se
réunir pour chanter. Une fois libérés des tâches quotidiennes, quelques dévots
se rassemblaient là le soir, vers huit ou neuf heures, et ils passaient une heure ou
deux à chanter des bhajan. Thakurdin était sans pareil au tambour, Bajrangi
jouait du kartâl et Jagdhar, du tambûra. Parfois, à la surprise de tous, Nayakram
et Dayagir jouaient de la sârangî. Le nombre de musiciens variait à chaque fois.
Ceux qui ne pouvaient rien faire d’autre jouaient du majîrâ. Surdas était l’âme
de ces assemblées. Il jouait très bien du tambour, du majîrâ, du kartâl, de la
sârangî et du tambûra. Dans les hameaux des alentours, personne ne l’égalait
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pour le chant. Il n’était pas intéressé par les chants classiques et les gazal. Il ne
chantait que les bhajan de Kabir, Mira, Dadu, Kamal, Paltu, etc. Quand il
chantait, son visage s’illuminait d’une joie sans borne. Il était tellement absorbé
par son chant qu’il oubliait tout. Ses soucis et ses angoisses disparaissaient dans
cet océan de dévotion.
Lorsque Surdas arriva, avec Mithu dans les bras, les membres de l’assemblée
s’étaient déjà assis pour chanter. Ils étaient tous arrivés. Il ne manquait que le
président d’assemblée. En le voyant, Nayakram lui dit :
- Tu es très en retard. Nous t’attendons depuis une demi-heure ! Tu en fais
trop pour ce garçon. Pourquoi ne l’envoies-tu pas chez nous chercher
quelque chose à manger ?
- Si tu l’envoies chez moi, dit Dayagir, il pourra s’empiffrer avec les prasâda
de Thâkurjî.
- Que croyez-vous qu’il mange, si ce n’est ce que vous me donnez ! dit
Surdas. Je ne fais que préparer sa nourriture.
- Il n’est pas bon de monter ainsi la tête à ce garçon, dit Jagdhar. Tu le portes
dans tes bras comme si c’était un petit enfant. Mon fils Vidyadhar a deux
années de moins, mais je ne le transporte jamais dans mes bras !
- Les enfants qui n’ont ni père ni mère deviennent têtus, dit Surdas.
Ditesmoi, quel est le programme ?
- Chantons d’abord une strophe du Râmâyana, dit Dayagir.
Les gens prirent leurs instruments et se mirent à chanter ensemble le Râmâyana.
- Vâh, Surdas, vâh ! dit Nayakram. Tu nous montres maintenant combien tu
as une belle voix !
- Si tu pouvais prendre mes yeux pendant quelques jours et me donner ce
talent, je serais heureux de faire l’échange ! dit Bajrangi.
- Bhairon n’est pas encore arrivé, dit Surdas. Sans lui, il manque quelque
chose à la fête !
- Il doit être en train de vendre du vin de palme, dit Bajrangi. Cette soif
d’argent n’est pas une bonne chose. Il n’a que sa femme et sa vieille mère à
la maison, mais elles pleurent nuit et jour sur leur sort. Le jour est fait pour
travailler, mais le soir, il faut chanter des bhajan à la gloire de Dieu.
- Suré commence à manquer de souffle, dit Jagdhar, mais Bhairon ne
s’essouffle jamais !
- Contente-toi de vendre ce que tu as dans ton panier, dit Bajrangi. Qu’est-ce
que tu connais là-dedans ? Si quelqu’un tentait de retenir son souffle aussi
39
longtemps que Surdas, sa poitrine éclaterait. Cela n’est pas un jeu
d’enfant !
- Très bien, frère, personne au monde ne peut égaler Surdas, répliqua
Jagdhar. Es-tu content maintenant ?
- Pourquoi vous querellez-vous à ce sujet ? demanda Surdas. Quand ai-je
prétendu savoir chanter ? C’est pour obéir à vos ordres que je chante
comme je peux.
Sur ces entrefaites, Bhairon arriva et alla s’asseoir. Bajrangi lui dit d’un ton
ironique :
- Pourquoi avoir fermé ta boutique aussi tôt ? N’y avait-il plus personne pour
boire ton vin de palme ?
- Allez savoir s’il s’est lavé les mains et les pieds ! dit Thakurdin. Il est sans
doute venu directement au temple. Personne ne se préoccupe de la propreté
de nos jours.
- Êtes-vous en train de dire que je me suis enduit le corps de vin de palme ?
demanda Bhairon.
- Il ne faut pas se présenter de cette manière à la cour de Dieu, dit Thakurdin.
Qu’on soit de haute ou de basse caste, il faut toujours être propre.
- Est-ce que tu prends toujours un bain avant de venir ici ? demanda Bhairon.
- Vendre du pân n’est pas un travail vil, répliqua Thakurdin.
- Il n’y a pas de différence entre le pân et le vin de palme. Vendre du pân
n’est pas un travail noble.
- Le pân fait partie des offrandes qu’on fait à Dieu. Des hommes de très
hautes castes acceptent de prendre le pân de ma main, mais personne
n’accepte de boire de ton eau.
- Thakurdin, ce que tu dis est bien vrai, renchérit Nayakram. Personne
n’accepte un pot touché par un pâsî.
- Tu n’as qu’à venir t’asseoir une seule journée à ma boutique, dit Bhairon,
et tu y verras des gens très religieux portant fièrement leur tilak. Avez-vous
déjà vu des yogis mâcher du pân ? Mais vous pouvez les voir boire du vin
de palme et fumer du chanvre ou du caras. Plus d’une fois, des mahâtmâ
sont venus me flatter pour que je leur vende de l’alcool.
- Thakurdin, tu dois lui répondre maintenant, dit Nayakram. Si Bhairon était
instruit, pas un seul avocat ne pourrait lui tenir tête !
40
- Je vous dis la vérité, dit Bhairon, il n’y a pas de différence entre le pân et le
vin de palme, si ce n’est que certains vins de palme sont parfois utilisés
comme médicaments.
- Chers amis, dit Jagdhar, il est temps de chanter quelques bhajan.
Thakurdin, pourquoi ne l’acceptes-tu pas ? Tu as perdu et Bhairon a
gagné ! Allez ! Laisse tomber !
- Vâh ! dit Nayakram, pourquoi accepterait-il la défaite ? S’agit-il d’un vrai
débat ou d’une farce ? Thakurdin, tu dois trouver une réponse.
- Si vous venez à ma boutique, dit Thakurdin, une bonne odeur de kévrâ et
de rose vous réjouira le cœur. Mais si vous allez à la sienne, vous devrez
vous boucher le nez. L’odeur nauséabonde vous chassera de là ! Même les
égouts ne sentent pas aussi mauvais !
- Si je devenais roi pendant une heure, dit Bajrangi, la première chose que je
ferais serait de mettre le feu à toutes les boutiques de vin de palme.
- Bhairon, tu dois trouver une réponse, dit Nayakram. Il est bien vrai que ça
sent très mauvais dans ta boutique.
- Ce n’est pas une, mais cent réponses que je lui donnerai, répliqua Bhairon.
Lorsque le pân surit, il ne vaut plus rien, tandis que le vin de palme prend
de la valeur en vieillissant. Il devient du vinaigre qui se vend une roupie la
bouteille. Les gens des plus hautes castes en consomment.
- Cela me fait plaisir d’entendre cela ! dit Nayakram. Si j’en avais la
capacité, je te donnerais sur-le-champ un diplôme d’avocat. Thakurdin, tu
dois maintenant avouer ta défaite. Tu ne réussiras pas à l’emporter sur
Bhairon.
- Bhairon, dit Jagdhar, tu devrais te taire ! Tu connais Pandâjî. Tout ce qu’il
sait faire, c’est susciter les conflits et regarder le spectacle. Comment
pourrait-on perdre son honneur seulement en disant que tu as gagné et que
j’ai perdu ?
- Pourquoi veux-tu m’empêcher de parler ? demanda Bhairon. Crois-tu que
j’ai de moins bons arguments que les autres ?
- Alors, dit Jagdhar, c’est toi Thakurdin qui devrait te taire !
- Oui, Monsieur, répliqua Thakurdin, je vais me taire ! Que me reste-t-il
d’autre à faire ? J’étais venu ici pour chanter quelques bhajan et on m’a
entraîné dans cette querelle futile. Tout ce que recherche Pandâjî, ce sont
des prétextes sans queue ni tête pour s’empiffrer d’amirtî et de laddû. Il est
toujours à l’affût de ce genre de farces. Mais moi, je dois me lever au
milieu de la nuit et travailler dur.
41
- Si Dieu me faisait un don en ce moment, dit Jagdhar, je lui demanderais de
renaître dans une famille de pandâ.
- Frère, dit Nayakram, il ne faut pas t’en prendre à un homme fragile comme
moi. Je voudrais bien t’acheter des friandises pour ma collation, mais elles
sont tellement malpropres et couvertes de mouches que je n’ai pas le goût
de les manger.
- Je ne mourrai pas de faim et mes friandises ne suriront pas si tu n’en prends
pas, dit Jagdhar d’un ton irrité. J’en vends chaque jour pour plus d’une
roupie. Quand on peut obtenir gratuitement du rasgullâ, pourquoi acheter
mes friandises ?
- Le revenu de Pandâjî n’a pas de limite, dit Thakurdin. Ce qu’il gagne
chaque jour n’est peut-être pas beaucoup, mais il reçoit gratuitement sa
nourriture. Quand il réussit à mettre le grappin sur un homme peu futé,
mais qui a beaucoup d’argent, celui-ci lui donne tout ce qu’il a : éléphants,
chevaux, champs. Qui d’autre que lui peut se vanter d’avoir une telle
chance ?
- Pas du tout, Thakurdin, dit Dayagir. L’argent bien mérité, c’est celui qu’on
gagne à la sueur de son front. N’avez-vous pas vu comment les pandâ
doivent courir derrière les pèlerins ?
- Bâbâ, dit Nayakram, si quelqu’un gagne sa vie à la sueur de son front, c’est
bien moi. Vous n’avez qu’à demander à Bajrangi.
- Si les autres gagnent leur vie à la sueur de leur front, dit Bajrangi, toi, tu la
gagnes en suant du sang. Pour un seul jajmâna, tu sues une rivière de sang.
Comment ceux qui passent leur journée à tuer les mouches devant leur
panier peuvent-ils savoir comment tu gagnes ta vie ? S’ils ne devaient
passer qu’une seule journée avec toi sur la ligne de front, ils ne pourraient
pas trouver un endroit où s’enfuir.
- Allons donc ! s’exclama Jagdhar. Comment peux-tu chercher ainsi à le
flatter, toi qui prétends être un grand dévot même si tu ajoutes de l’eau dans
le lait que tu vends ?
- Si un fils chéri de sa mère peut trouver une goutte d’eau dans mon lait,
répliqua Bajrangi, je lui casserai une jambe. Pour moi, mettre de l’eau dans
le lait, c’est comme tuer une vache. Je ne suis pas comme toi qui trompes
les enfants naïfs en prétendant leur vendre des friandises préparées avec du
ghî alors qu’elles sont faites avec de l’huile.
- Très bien, frère, tu gagnes et je perds. Tu es bon et ton lait est pur, tandis
que moi, je suis mauvais et mes friandises sont mauvaises. Voilà ! C’est
terminé !
42
- Tu me connais mal, dit Bajrangi. Je t’avertis ! Si tu dis la vérité, tu pourras
me frapper cent fois avec ta chaussure. Mais si tu mens, je brûlerai de rage.
- Bajrangi, dit Bhairon, tu exagères ! Tu n’arriveras à rien par la flatterie. Il
vaudrait mieux que tu te taises. J’ai goûté moi aussi à ton lait, mais je
préfère mon vin de palme.
- Frère, dit Thakurdin, tu as beau prétendre être honnête, mais la vérité est
que de nos jours le lait est devenu un rêve. Tout le lait goûte l’eau. Il n’y a
pas une trace de crème. Lorsque le lait était encore du lait, il était recouvert
d’une épaisse couche de crème.
- Mes amis, dit Dayagir, il n’y a plus rien de bon maintenant. De nos jours,
on ne peut même plus trouver de lait pour nos enfants.
- La situation est rendue au point où nos femmes multiplient par trois le
poids de ce qu’elles vendent et prétendent par surcroît vendre un produit
authentique. Elles ne pourraient pas se permettre le luxe de ne pas le faire
une seule journée sans faire faillite.
- Ce ne sont pas ceux qui gagnent leur vie à la sueur de leur front qui font
faillite, dit Bajrangi, mais ceux qui s’engraissent en mangeant ce que
gagnent les autres. Ils ont la chance de demeurer en ville. S’ils restaient
dans un village, ils auraient le visage couvert de mouches. Je considère
comme des pécheurs ceux qui s’emplissent le ventre en vendant en ville ce
qu’ils achètent à bas prix dans les villages. La seule bonne façon de gagner
sa vie, c’est de travailler dur à extraire la richesse de la terre.
Bajrangi était un peu honteux lorsqu’il eut fini de parler. Le feu de sa colère
englobait tous les hommes de cette assemblée, même s’il ne visait que Bhairon,
Jagdhar et Thakurdin. Surdas, Nayakram et Dayagir faisaient tous partie de la
catégorie des pécheurs.
- Alors, frère, tu parles aussi pour moi, dit Nayakram. Je suis pécheur, car je
passe mes journées à vagabonder et à manger une nourriture que même les
grands hommes ne peuvent pas se payer.
- Je suis pécheur moi aussi, reprit Thakurdin, car je gagne mon pain en
vendant des produits de luxe. Le monde irait-il plus mal s’il n’y avait plus
de bétel ?
- Je suis le troisième pécheur, ajouta Jagdhar, moi qui passe mes journées à
vendre mes produits trop cher. Personne ne mourrait s’il n’y avait plus de
friandises à manger.
- Je suis un plus grand pécheur que vous tous, renchérit Bhairon, car je rends
les gens ivres pour me nourrir. Pour vous dire la vérité, il n’y a pas de pire
43
travail que de passer ses journées avec des ivrognes, d’écouter leurs
histoires et de vivre parmi eux. Cela n’est pas une vie !
- Dis donc, Bajrangi, demanda Dayagir, les saints et les sâdhu ne sont-ils pas
les plus grands pécheurs, car ils ne font rien du tout ?
- Non, bâbâ, répondit Bajrangi. Il n’y a pas d’activité plus noble que de
chanter des bhajan à Dieu. Cultiver le nom de Râma est la plus noble de
toutes les occupations.
- Alors, dit Nayakram, tu es le seul qui soit un saint ici, tous les autres sont
des pécheurs !
- Non, pas du tout, dit Bajrangi, c’est moi qui suis le plus grand pécheur, car
j’arrache les veaux à leurs mères pour me nourrir.
- L’agriculture est l’activité la plus haute et le commerce occupe une place
intermédiaire, dit Surdas. C’est là la différence. Pourquoi dites-vous que
ces professions sont mauvaises et que vous êtes des pécheurs ? Quoi qu’on
en dise, il n’y a pas de péché lorsqu’on agit dans un esprit de service. Aussi
longtemps que Dieu aura pitié de vous, chacun doit continuer à faire son
travail. Mais des jours difficiles s’en viennent : vous cesserez de travailler
pour vous-mêmes et vous devrez servir des étrangers. Toute trace de
moralité et de dharma disparaîtra.
Surdas prononça ces paroles sur un ton très solennel, comme un rishi en train de
prédire l’avenir. Tous restèrent silencieux. Puis Thakurdin demanda d’un ton
inquiet :
- Pourquoi dis-tu cela, Suré ? Y a-t-il un malheur qui nous guette ? Je
tremble en t’entendant. Devrons-nous faire face à une nouvelle crise ?
- Oui, dit Surdas, je vois des signes inquiétants. Le Sâhab du dépôt de peaux
veut ouvrir une fabrique de cigarettes. Il me demande de lui vendre mon
champ. L’ouverture de cette manufacture sera une calamité pour nous.
- Si tu sais tout cela, dit Thakurdin, pourquoi acceptes-tu de lui vendre ton
champ ?
- Je n’ai pas du tout l’intention de lui vendre ce champ, dit Surdas, mais je
vais le perdre quand même. Ces riches peuvent tout faire.
- Monsieur a beau avoir de l’argent, dit Bajrangi, il n’est pas le bienvenu ici !
Comment pourrait-il nous prendre notre champ ? Nous allons nous battre !
Et ce n’est pas une blague !
Il n’avait pas fini de prononcer ces paroles, que saiyad Tahir Ali arriva à
l’improviste et dit à Nayakram :
- Pandâjî, j’aurais quelque chose à vous dire. Pourriez-vous venir ?
44
- Vous voulez me parler de ce champ, n’est-ce pas ? Il n’est pas à vendre.
- Je ne te parle pas de cela. Tu n’es pas le propriétaire de ce champ.
- Qu’il en soit le propriétaire ou non, dit Bajrangi, il vous a déjà dit que ce
champ n’est pas à vendre.
- Venez, Pandâjî, venez, répéta Tahir. Ils disent n’importe quoi. Laissez-les
faire.
- Dites-moi tout ce que vous avez à dire, répliqua Nayakram. Ces gens font
partie de ma famille. Il n’y a pas de secrets entre nous. Ils peuvent tous
écouter et s’il y a quelque chose à décider, je demanderai leur avis. Parlez,
que voulez-vous me dire ?
- Je dois vous parler au sujet de ce champ, reprit Tahir.
- Le maître de ce champ est assis devant vous, dit Nayakram. Si vous avez
quelque chose à dire, pourquoi ne pas le faire ? Il n’a pas besoin de moi
comme agent. Surdas a dit clairement à Sâhab que le champ n’était pas à
vendre. Que reste-t-il à ajouter à ce sujet ?
- Il pense peut-être pouvoir régler l’affaire par l’intermédiaire de Pandâjî, dit
Bajrangi. Vous pouvez dire à Monsieur que ces manœuvres ne marcheront
pas ici.
- Tu es un vacher, n’est-ce pas ? dit Tahir. C’est pour cela que tu t’échauffes
ainsi ! Tu ne connais pas encore Monsieur pour parler ainsi. Lorsqu’il
décidera de venir prendre ce champ, il le prendra et tu ne pourras pas
l’arrêter. Sais-tu comment il a de bonnes relations avec les hauts
fonctionnaires de la ville ? Le chef de district est sur le point de demander
la main de sa fille. Qui peut le contredire ? Si tu lui offres ce champ de
plein gré, tu obtiendras un bon prix, mais si tu veux lui causer des
problèmes, tu ne recevras pas un sou. Le chef du département des chemins
de fer nous a-t-il laissé nos champs ? Non, il les a pris ! Sâhab ne peut-il
pas prendre ce champ de la même manière ?
- Si vous êtes si bienveillant à son égard, c’est sans doute parce que vous
toucherez une commission si vous obtenez notre accord, dit Bajrangi.
- Tout ce que vous pouvez obtenir de lui, nous vous le donnerons, dit
Jagdhar si vous lui dites que vous ne vendrez pas votre champ. Vous êtes
très intelligent. Vous pouvez jouer un bon tour à Sâhab et lui donner une
leçon dont il se souviendra.
- Ce n’est pas par cupidité que je suis bienveillant à son égard, répliqua
Tahir, mais parce que c’est lui qui me donne à manger. Pour moi, ce serait
un péché de toucher de l’argent à son insu.
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- Très bien, Monsieur, dit Jagdhar, j’ai fait une erreur. Je m’en excuse ! Si je
vous ai fait cette proposition, c’est parce que les choses marchent ainsi dans
le monde.
- Alors, Surdas, que dois-je dire à Sâhab ?
- Vous n’avez qu’à lui dire que mon champ n’est pas à vendre.
- Je te le répète, tu fais une grave erreur. Sâhab ne te laissera pas tranquille
tant qu’il n’aura pas pris ce champ.
- Tant que je vivrai, il n’aura pas ce champ. Lorsque je serai mort, il pourra
le prendre s’il le veut.
Après le départ de Tahir Ali, Bhairon déclara :
- Tout le monde cherche son profit et son propre bien-être, peu importe que
les autres vivent ou meurent. Bajrangi, c’est parce que tes vaches viennent
s’y nourrir qu’il est important pour toi que ce champ reste intact. Moi, je
n’ai pas de vaches. Si on ouvre une manufacture, mon revenu sera multiplié
par quatre. Pourquoi ne penses-tu pas à cela ? Qui es-tu pour plaider pour
tous les autres ? C’est à Suré de décider de vendre ce champ ou de ne pas le
vendre. De quel droit voudrais-tu t’en mêler ?
- Oui, Bajrangi, reprit Nayakram, de quel droit peux-tu te mêler de ce qui ne
te regarde pas ? Parle ! Réponds à Bhairon.
- Comment pouvez-vous affirmer que cela ne me regarde pas ? demanda
Bajrangi. Les animaux de dix villages et hameaux viennent brouter ici. Où
iront-ils ? Chez Sâhab ou chez Bhairon ? Il ne pense qu’à sa boutique.
Pourquoi ne va-t-il pas commettre un vol quelque part s’il veut tant
s’enrichir vite ?
- Tu peux y aller toi-même ! répliqua Bhairon. Je n’ajoute pas d’eau à mon
lait, moi !
- Bhairon, dit Dayagir, tu es vraiment un querelleur de la pire espèce ! Si tu
n’es pas capable de dire des paroles agréables, pourquoi ne pas te taire ?
Parler beaucoup n’est pas un signe d’intelligence, mais de stupidité !
- Sous prétexte de faire des offrandes à Thâkurjî, tu reçois chaque jour du
petit lait de Bajrangi, répondit Bhairon. Quoi d’étonnant que tu prennes son
parti !
- Ce garçon parle sans détour, dit Nayakram. Personne ne peut lui donner la
réplique.
- Je n’ai plus l’esprit aux bhajan maintenant, dit Thakurdin. Replacez le
tambour et le majîrâ à leur place.
46
- Ne viens pas ici demain, Bhairon, dit Dayagir.
- Pourquoi ne viendrais-je pas, répliqua Bhairon. Ce n’est pas toi qui as bâti
ce temple ! Ce temple appartient à Dieu. Vas-tu aller plaider à la cour de
Dieu pour m’empêcher de venir ?
- Et vlan, bâbâjî ! s’exclama Nayakram. Prends cela ! En veux-tu encore ?
N’en as-tu pas assez ?
- Bâbâjî, dit Jagdhar, la grandeur des saints et des sâdhu ne sera pas
diminuée si tu éprouves du chagrin. Bhairon, tu ne devrais pas te sentir
blessé par la parole des saints et des sâdhu.
- Quand on vit des fruits de la flatterie, rétorqua Bhairon, il faut flatter tout le
monde. Quant à moi, personne ici ne peut me faire des pressions.
- Il faut te taire maintenant, Bhairon, trancha Bajrangi. Tu en as assez dit !
Tu dépasses les bornes !
- Pourquoi t’en prends-tu à Bhairon ? demanda Nayakram. Crois-tu que c’est
un poltron ? Si tu avais gagné la compétition, tu pourrais lui parler ainsi,
mais tu n’as pas gagné. Bhairon a la justice de son bord aujourd’hui.
Bhairon se mit à rire, ne comprenant pas l’ironie et l’humour de Nayakram. Il
n’y avait que de la simple moquerie dans cette ironie, ce qui en avait tué le
poison.
En voyant Bhairon se mettre à rire, les gens prirent leurs instruments et
commencèrent à chanter. La voix mélodieuse de Surdas se mit à danser dans la
sphère céleste, comme un jeu de lumière dans l’eau :
Fine, fine a été tissée la toile
Quelle en est la chaîne et quelle la trame,
De quel fil a-t-on tissé cette toile ?
Ida et Pingala sont chaîne et trame ;
Du fil Sushuma la toile est tissée.
Lotus octopétale est le rouet,
Cinq éléments trois qualités la toile.
Dix mois doit être lancée la navette
Pour que soit enfin prête cette toile.
Dieux, hommes et ascètes la revêtent
Mais la souillent ce faisant, cette toile.
Avec grand soin l’humble Kabir s’en vêt :
Comme elle était il garde cette toile*.

* Cet hymne a été traduit d’un dialecte du hindî par Denis Matringe, directeur de recherche au
eCNRS (Centre d’études de l’Inde et de l’Asie du Sud, EHESS-CNRS). Kabir (un poète du 15
siècle) y compare le Seigneur suprême à un tisserand et le corps à une toile délicate constituée
47
Après toutes ces discussions, il était déjà tard. L’horloge du hameau avait déjà
sonné onze heures. Les gens remirent les instruments à leurs places et
l’assemblée se dispersa. Surdas prit à nouveau Mithu dans ses bras et revint à sa
hutte. Il le coucha sur la natte et il s’allongea lui-même sur le sol.

3

Monsieur John Sévak habitait une maison à Sigara. Après avoir touché sa
pension de l’armée, son père, monsieur Ishvar Sévak, avait bâti cette maison et
encore aujourd’hui, il en était le propriétaire. On ne sait rien de ses ancêtres et il
n’est pas nécessaire de faire des recherches à ce sujet. Mais, il est certain que ce
n’est pas à lui, mais à son père que revient la fierté d’avoir adopté la foi
chrétienne. Encore aujourd’hui, Ishvar Sévak conserve quelques souvenirs de
son enfance, quand il allait avec sa mère prendre un bain dans le Gange. Et le
souvenir de la crémation de sa mère est encore vif dans sa mémoire. Il se
souvient aussi qu’après la mort de sa mère, des soldats avaient fait irruption
chez lui et avaient amené son père. Mais il ne se rappelle pas très bien ce qui
s’est passé ensuite. En voyant son teint clair et les traits de son visage, on peut
facilement supposer qu’il appartenait à une caste supérieure et qu’il était
originaire de cette province.
Cette maison avait été bâtie à une époque où la valeur de la terre était beaucoup
moins grande qu’aujourd’hui. Il n’y avait pas de fleurs ni de plantes
ornementales dans les jardins de la maison, mais des légumes et des arbres
fruitiers. L’utilité avait plus d’importance que le bon goût dans l’arrangement
des pots à fleurs. On y trouvait des courges, des haricots et diverses variétés de
plantes grimpantes qui donnaient de l’éclat à la maison, en plus de fournir des
fruits. Il y avait dans un coin une véranda recouverte de tuiles où on gardait des
vaches et des buffles. De l’autre côté de la cour, il y avait une écurie. Ni le père
ni le fils n’aimaient les automobiles. Ils trouvaient plus économique et plus
pratique de voyager en carrosse. Ishvar Sévak avait une véritable aversion pour
les automobiles. Leur bruit troublait sa tranquillité. Le cheval qui tirait le
carrosse était attaché à une longue corde et il pouvait circuler librement dans la

des cinq grands éléments (l’espace ou l’éther, le feu, l’air, l’eau et la terre), des trois qualités de
la matière (le sattva, le lumineux; le raja, le passionnel; le tamas, le ténébreux). Cette toile est
traversée par trois conduits (nâdî) par où circule le souffle vital (l’Ida qui aboutit à la narine
gauche; la Pingala qui aboutit à la narine droite; et la Sushumna, le conduit central qui permet à
la matière sous toutes ses formes de remonter jusqu’au Principe spirituel). Ce corps a passé dix
mois lunaires dans le sein maternel et est l’œuvre de Brahma le créateur qui a tout fait surgir d’un
lotus à huit pétales. Ce corps est normalement souillé par les actes, mais la méditation et la
dévotion permettent à Kabir de le conserver parfaitement pur (A. Couture).
48
cour. Son fumier servait de fertilisant et on n’avait besoin que d’un cocher pour
s’en occuper.
Ishvar Sévak n’avait pas son pareil dans la gestion des affaires domestiques et
son grand âge n’avait pas affecté son intérêt pour ces questions. Assis dans son
fauteuil placé sur la terrasse couverte, il passait ses journées à se lamenter des
folles dépenses de son fils qui risquaient de conduire la maison à la ruine. Tous
les jours, il passait une heure ou deux à le conseiller. C’est peut-être grâce à ses
conseils que la fortune et la renommée de John Sévak croissaient de jour en
jour. La règle fondamentale d’Ishvar Sévak était l’ « économie » et il ne pouvait
supporter qu’on la viole. Il ne pouvait tolérer aucune dépense inutile dans sa
maison, même de la part d’un invité. C’était un homme tellement religieux qu’il
allait à l’église deux fois par jour. Il avait son propre moyen de transport pour
s’y rendre. Un homme tirait son palanquin jusqu’à la porte de l’église et
revenait aussitôt à la maison. Ainsi, il n’avait pas besoin de rester dans la cour
de l’église à surveiller le palanquin et il pouvait travailler à la maison. Très
souvent, Ishvar Sévak lui assignait un travail en arrivant à l’église. Deux heures
plus tard, l’homme revenait le chercher. Dans la mesure du possible, Ishvar
Sévak ne revenait jamais les mains vides. Il rapportait toujours quelque chose,
que ce soit des papayes, des oranges ou des makoya. Le père missionnaire
l’avait en très haute estime et le considérait comme un chrétien modèle. Il était
le plus âgé de sa communauté (de son cercle de disciples) et de plus, c’était un
homme très attaché à sa foi. Il écoutait les sermons avec attention et il
participait avec une grande ferveur aux chants religieux.
C’était le matin et les membres de la famille étaient assis à table après avoir pris
le petit déjeuner. Monsieur John Sévak avait donné l’ordre de préparer la
voiture. Ishvar Sévak était assis sur sa chaise et il buvait une tasse de thé. Il était
très irrité, car on avait mis trop de sucre dans son thé.
- Le sucre n’est pas un aliment miracle qu’il faudrait manger jusqu’à ce que
le ventre éclate. Premièrement, il est difficile à digérer et deuxièmement, il
est très cher. La moitié de ce qui a été mis aurait suffi pour que le thé soit
bon. Il faut de la modération dans ce domaine. Il n’est pas bon de se remplir
le ventre avec du sucre. Cela fait cent fois que je le dis, mais personne ne
m’écoute. Tout le monde me considère comme un chien qui peut japper
comme il veut sans que personne ne s’en préoccupe.
Madame Sévak était habituée d’entendre ces sermons sur l’importance de la foi
chrétienne et sur la modération. Baissant la tête, elle dit :
- Grand-père, je vous demande pardon. Sophie a mis trop de sucre
aujourd’hui. À partir de demain, vous n’aurez plus à vous en plaindre. Mais
que puis-je y faire ? Tout le monde ici aime le thé fort.
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- Que faudrait-il que je fasse ? demanda Ishvar Sévak d’un ton déprimé. Je
ne vivrai pas jusqu’au jugement dernier ! Tout cela est un signe que notre
famille court à sa perte. Jésus, accorde-moi ta protection.
- Je reconnais mon erreur, dit madame Sévak. J’aurais dû être plus vigilante
pour le sucre.
- Aré ! dit Ishvar Sévak, ce qui arrive aujourd’hui n’est pas nouveau. Je dois
tous les jours faire face à ce problème. John pense qu’il est le maître de la
maison et qu’il peut dépenser de l’argent puisqu’il en gagne. Mais gagner
de l’argent est une chose et bien le dépenser en est une autre. L’homme
avisé est celui qui utilise sa richesse à bon escient. Qu’est-ce que cela
donne de gaspiller ce que l’on gagne ? Il vaut mieux ne rien gagner plutôt.
J’ai eu beau le raisonner, mais il fallait qu’il achète un cheval de très bonne
race. En avait-il vraiment besoin puisqu’il ne voulait pas participer aux
courses de chevaux ? Un poney lui aurait suffi. Il voulait seulement pouvoir
se vanter d’aller plus vite que les autres ! Il n’a jamais besoin d’aller très
loin. S’il avait acheté un poney, il ne lui aurait fallu que deux sér de grain
au lieu de six pour le nourrir. Quatre sér de grain sont ainsi gaspillés,
n’estce pas ? Mais qui m’écoute ? Jésus, accorde-moi ta protection. Sophie, ma
fille, viens me lire les Saintes Écritures.
Sophie était assise dans la chambre de son frère, Prabhu Sévak, et elle lui faisait
part de ses doutes sur ce message de Jésus : le Royaume de Dieu appartient aux
pauvres et il est plus difficile pour un riche d’aller au ciel que pour un chameau
de passer par le chas d’une aiguille. Cela signifie-t-il qu’être pauvre est une
qualité et être riche, un défaut ? Sa raison ne lui permettait pas de trouver un
sens à ce message. Est-ce seulement pour faire plaisir à ses fidèles que le Christ
dénigrait ainsi la richesse ? Selon les historiens, au début, seuls les malheureux,
les misérables et les opprimés sont devenus ses disciples. Est-ce pour cela qu’il
a eu un tel dédain pour la richesse ? Combien de pauvres sont enfoncés
jusqu’au cou dans le péché et sont absorbés par de sombres pensées ! Leur vice
ne pourrait-il pas être la cause de leur pauvreté ? Leur pauvreté pourra-t-elle
effacer tous leurs péchés ? Beaucoup de riches ont le cœur pur comme un
miroir. Leur richesse va-t-elle effacer toutes leurs bonnes actions ?
Sophie passait son temps à tenter de discerner le vrai du faux. Elle était
naturellement portée à soumettre les principes religieux au test de la raison et
elle ne pouvait accepter aucune conclusion qui s’appuyait seulement sur les
textes religieux. Lorsque des doutes persistaient dans son esprit, elle demandait
l’aide de Prabhu Sévak pour tenter de les dissiper.
- J’ai réfléchi très longtemps à cette question, dit-elle, mais je n’ai pas pu
trouver la réponse. Pourquoi le Christ a-t-il accordé tant d’importance à la
pauvreté et interdit-il la richesse ?
- Tu n’as qu’à aller lui demander ! dit Prabhu Sévak
50
- Qu’en penses-tu toi-même ? demanda Sophie.
- Je n’y comprends rien, dit Prabhu Sévak et je ne veux pas comprendre. La
nourriture, le sommeil et le plaisir sont les trois principes de la vie humaine.
Tout le reste n’est que de la manipulation. Selon moi, la religion n’a rien à
voir avec la raison. La raison n’est pas plus utile pour comprendre la
religion que la balance de l’orfèvre pour peser une aubergine. La religion
est la religion et la raison est la raison. Ou bien la lumière de la religion est
si forte que les yeux de la raison en sont aveuglés, ou bien ses ténèbres sont
si denses que la raison ne peut rien voir. Tu te casses la tête pour rien sur
ces questions sans réponses. As-tu entendu ce qu’a dit papa juste avant de
partir aujourd’hui ?
- Non, dit Sophie, je n’y portais pas attention.
- Il me demandait de passer rapidement la commande pour les machines. Il a
décidé de mettre la main sur ce champ. Cela lui semble une très belle
opportunité. Il souhaite jeter rapidement les fondations de la manufacture,
mais cela me trouble juste d’y penser. J’ai appris comment fonctionnent ces
machines, mais si tu veux savoir, ce travail ne m’intéressait pas. J’ai passé
mon temps à lire de la philosophie, de la littérature et de la poésie. J’ai
beaucoup plus de plaisir à discuter avec de grands savants et de grands
littéraires qu’à étudier le fonctionnement de la manufacture. En fait, c’est
pour cela que je suis allé là-bas. Maintenant, je traverse une grande crise.
Papa sera triste si je ne m’investis pas dans ce travail. Il pensera qu’il a
gaspillé en vain des milliers de roupies. Peut-être ne voudra-t-il plus voir
mon visage. Mais si je commence à travailler, je crains de nuire à
l’entreprise à cause de mon manque d’enthousiasme. Je n’ai absolument
aucun intérêt pour cet emploi. Tout ce dont j’ai besoin, c’est d’une hutte
pour dormir et d’une excellente bibliothèque. Je ne désire rien d’autre. Ah !
J’oubliais. Grand-père te réclame. Vas-y, sinon il viendra lui-même ici et
nous perdrons des heures en verbiages inutiles.
- Cette calamité me rend la vie impossible. Il m’appelle dès que je viens
m’asseoir avec toi. Ces jours-ci, je dois lui lire le récit de la création.
Chaque mot de ce récit me pose des problèmes, mais si je lui en parlais, il
se fâcherait. J’ai l’impression d’être condamnée aux travaux forcés !
Les dernières paroles de Sophie parvinrent jusqu’aux oreilles de madame Sévak
qui venait l’appeler. Elle fulmina :
- Bien sûr, pour toi c’est un travail forcé de lire les Saintes Écritures et c’est
un péché de prononcer le nom du Christ. Il n’y a que les paroles de ce
mendiant aveugle qui te rendent heureuse. Tout ce qui t’intéresse, c’est de
lire les élucubrations des hindous. Pour toi, la Parole de Dieu est du poison.
Seul Dieu pourrait dire comment ces idées étranges ont pu t’entrer dans la
tête. Chaque fois que je te vois, tu es en train de dénigrer ta sainte religion.
51
Tu peux bien considérer la parole de Dieu comme le fruit de l’imagination,
mais ce n’est pas à cause du soleil si l’aveugle ne peut voir sa lumière, mais
à cause de ses yeux ! Aujourd’hui, les trois quarts des habitants de la
planète sont prêts à donner leur vie au nom de Jésus dont la parole est
source de vie pour le monde entier. Si ton cœur se détourne de lui, tu
causeras ton propre malheur et tu feras la démonstration de ta stupidité.
Que Dieu ait pitié de toi !
- Je n’ai jamais prononcé une parole déplacée envers Jésus, répliqua Sophie.
Je le considère comme une incarnation du dharma, du sacrifice et des
valeurs les plus hautes. Mais avoir foi en lui ne signifie pas devoir accepter
également les éléments incongrus que ses disciples ont ajoutés à ses
enseignements ou les miracles qui l’ont rendu célèbre. Jésus n’est pas le
seul à avoir été victime de cette déformation. Tous les mahâtmâ du monde
en ont souffert.
- Tu dois croire chaque mot des Saintes Écritures, sinon tu ne peux te
compter parmi les disciples du Christ.
- Je serai alors forcée de rester à l’extérieur de sa communauté, car il m’est
impossible de croire chaque mot de la Bible !
- Tu es une hérétique et une vicieuse. Le Christ ne te pardonnera jamais.
- Si c’est le seul moyen de garder mes distances avec la bigoterie, j’accepte
ces qualificatifs.
Madame Sévak était hors d’elle-même. Jusque-là, elle avait évité de lui porter
un coup fatal. L’amour maternel avait retenu sa main. Mais l’intransigeance de
Sophie eut raison de sa retenue. Elle déclara :
- Il n’y a pas de place dans cette maison pour ceux qui se détournent du
Christ.
- Maman, vous commettez une injustice, dit Prabhu Sévak. Sophie n’a jamais
dit qu’elle ne croyait pas au Christ.
- Oui, elle l’a dit, répliqua madame Sévak. C’est toi qui ne comprends rien.
Quel autre sens peut-on donner au fait de ne pas croire aux Saintes
Écritures ? Elle ne croit pas aux miracles de Jésus et elle a des doutes sur
ses enseignements moraux. Elle ne croit pas au principe de son expiation
pour nos péchés et elle n’accepte pas ses commandements divins.
- Je ne l’ai jamais vue enfreindre les commandements de Jésus, dit Prabhu
Sévak.
- Sur les questions de religion, dit Sophie, je n’accepte aucun
commandement sauf ceux de la raison.
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- Je ne te considère plus comme ma fille et je ne veux plus voir ton visage !
s’exclama madame Sévak.
Sur ces mots, elle entra dans la chambre de Sophie, prit plusieurs livres sur le
bouddhisme et le Védânta qui étaient sur sa table, les lança dans la véranda et se
mit à les piétiner avec rage. Puis elle alla dans la chambre de monsieur Ishvar
Sévak et lui dit :
- Grand-père, ce n’est pas la peine d’appeler Sophie. Elle a renié Jésus !
En entendant cela, monsieur Ishvar Sévak sursauta comme si des étincelles
incandescentes lui tombaient sur le corps. Il dit, en écarquillant les yeux :
- Qu’est-ce que tu dis ? Sophie a renié Jésus ! Sophie ?
- Oui, Sophie, dit madame Sévak. Elle dit qu’elle ne croit ni à ses miracles,
ni à ses enseignements, ni à ses commandements.
- Seigneur, dit Ishvar Sévak avec un profond soupir, accorde-moi ta
protection, ramène ta brebis égarée dans le droit chemin. Où est Sophie ?
Prends ma main et amène-moi auprès d’elle. Seigneur, éclaire le cœur de
ma petite-fille. Je me jetterai à ses pieds, je la supplierai, je la raisonnerai
humblement. Amène-moi auprès d’elle.
- J’ai tout tenté sans succès, dit madame Sévak. La malédiction du Seigneur
est sur elle. Je ne veux plus voir son visage.
- Ne parle pas ainsi, rétorqua Ishvar Sévak. Elle est le sang de mon sang, la
vie de ma vie, le souffle de mon souffle. Je la serrerai sur mon cœur. Jésus
a ouvert les bras aux hérétiques, il a accordé sa protection aux pécheurs. Il
aura certainement pitié de ma Sophie. Jésus, accorde-moi ta protection.
Voyant que madame Sévak ne voulait pas l’aider, Ishvar Sévak s’aida de sa
canne pour se lever et pour se rendre à la chambre de Sophie. Il demanda :
- Sophie, ma fille, où es-tu ? Viens que je te prenne dans mes bras. Mon
Christ est le fils bien-aimé de Dieu. Il aide les malheureux, protège les
faibles. Il est l’ami des pauvres, le sauveur des pécheurs et il console ceux
qui souffrent. Ma fille, y a-t-il eu un autre prophète dont la protection soit
aussi large et qui soit capable d’accueillir tous les péchés et toute la
méchanceté du monde ? Jésus est le seul prophète qui a annoncé la bonne
nouvelle du salut des renégats, des hérétiques et des pécheurs. Qui d’autre
aurait pu sauver des êtres aussi déchus que nous ? Qui aurait pu nous
libérer ?
Et il la serra sur son cœur. Les mots durs de sa mère avaient réveillé la colère
impuissante de Sophie. Elle s’était réfugiée dans sa chambre pour pleurer et elle
était très agitée. Elle avait envie de quitter la maison sur-le-champ. « Il doit bien
y avoir une place pour moi dans ce vaste monde, se dit-elle. Je suis capable de
travailler et de subvenir à mes besoins. Faudrait-il que je renonce à mon
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autonomie pour échapper aux soucis de la vie ? Mon âme est-elle une chose si
insignifiante ? Faudrait-il que j’accepte de la perdre pour me remplir le
ventre ? »
Prabhu Sévak avait beaucoup de sympathie pour sa sœur. Sa foi dans la religion
était moins grande que la sienne, mais il gardait pour lui ses idées à ce sujet. Il
allait à l’église et participait aux prières familiales et même aux chants
religieux. Pour lui, la religion se situait à l’extérieur du cercle des choses
sérieuses. Il allait à l’église comme on va à un spectacle de théâtre. Il vérifia si
sa mère ne le voyait pas, afin de ne pas subir ses foudres. Puis il se rendit
furtivement à la chambre de Sophie et lui dit :
- Sophie, pourquoi agis-tu comme une enfant ? Il n’est pas prudent de se
mettre le doigt dans la gueule du serpent. Si tu gardais cela pour toi, tu
pourrais croire ou non ce que tu veux. Qu’est-ce que cela te donne de le
proclamer ainsi sur les toits ? Pourquoi faut-il que tu regardes la société de
haut ? Qui viendra voir ce qui se passe dans ton cœur ?
Sophie jeta un regard dédaigneux vers son frère et répondit :
- Sur les questions religieuses, je veux que les actes correspondent aux
paroles et que les deux ne fassent qu’un. Je suis incapable de faire semblant
dans ce domaine. Je suis prête à endurer toute la souffrance du monde pour
préserver mon intégrité. S’il n’y a pas de place pour moi dans cette maison,
il y en a dans le vaste monde créé par Dieu. Je suis capable d’assurer ma
subsistance. Je peux endurer toutes les moqueries, je ne me préoccupe pas
de l’opinion négative des gens, mais je serais incapable de vivre s’il me
fallait déchoir à mes propres yeux. Et si je devais admettre que toutes les
portes sont fermées pour moi, j’aimerais mieux mourir de faim que de
vendre mon âme.
- Le monde est plus petit que tu ne le crois, dit Prabhu Sévak.
- Je pourrai bien y trouver une place pour ma tombe ! répliqua Sophie.
Soudain, Ishvar Sévak la prit dans ses bras et tenta d’apaiser avec des larmes de
compassion le feu qui la dévorait intérieurement. Sophie eut pitié de sa foi
sincère. Qui peut être assez cruel pour faire de la peine à un enfant candide en
se moquant de son cheval de bois ? Qui peut détruire ses rêves tendres ?
- Grand-père, venez vous asseoir sur cette chaise, dit-elle. Cela vous
fatiguera de rester debout.
- Aussi longtemps que tu ne m’auras pas dit que tu crois en Jésus, le Christ,
je resterai ainsi, debout à ta porte comme un mendiant.
- Grand-père, je n’ai jamais dit que je ne crois pas en Jésus et que je n’ai pas
confiance en lui. Il est pour moi un homme aux grands idéaux et
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l’incarnation du pardon et de la compassion et c’est ainsi que je le
considérerai toujours.
- Très bien ! Je suis rassuré ! dit Ishvar Sévak en embrassant Sophie sur les
joues. Jésus, accorde-moi ta protection. Je peux m’asseoir maintenant.
Lismoi un passage de la Bible pour que les Paroles de Dieu sanctifient mes
oreilles.
Sophie ne put refuser et elle se mit à lire un chapitre du récit de la création.
Ishvar Sévak était assis sur une chaise, les yeux fermés, et il écoutait
attentivement. En voyant cette scène, madame Sévak s’éloigna, un sourire de
victoire sur les lèvres.
La crise fut ainsi résolue, mais le baume que lui apportait Ishvar Sévak ne suffit
pas à guérir la blessure profonde qui tourmentait Sophie. Les doutes religieux
continuaient à la hanter et il devenait chaque jour plus insupportable pour elle
de demeurer à la maison. Peu à peu, la sympathie que Prabhu Sévak avait pour
sa sœur commença à s’amenuiser. Monsieur John Sévak était tellement absorbé
par ses affaires qu’il n’avait pas de temps pour tenter d’apaiser sa révolte
intérieure. Madame Sévak continuait à exercer sur elle un pouvoir absolu. Pour
Sophie, le test le plus difficile était de lire des passages de la Bible à Ishvar
Sévak et elle cherchait constamment un prétexte pour échapper à cette corvée.
Elle finit par haïr cette vie artificielle. Une pression intérieure de plus en plus
forte la poussait à quitter la maison pour se consacrer librement à la recherche
de la vérité. Mais ses hésitations l’empêchaient de mettre ce projet à exécution.
Au début, elle réussissait à trouver la paix en discutant de ses doutes avec
Prabhu Sévak, mais au fur et à mesure que celui-ci se détachait d’elle, l’amour
et le respect qu’elle avait pour lui diminuaient. Elle trouvait qu’il était esclave
du plaisir et du luxe et qu’il ne croyait pas à ses principes. Même ses poésies,
qu’elle prenait autrefois plaisir à écouter, lui paraissaient maintenant remplies
de sentiments artificiels. Souvent, elle prétendait avoir mal à la tête pour ne pas
avoir à les écouter. Selon elle, pour avoir le droit d’exprimer des sentiments
élevés et des émotions saintes, il faut pouvoir s’appuyer sur sa propre
expérience intérieure.
Un jour, au moment où toute la famille se préparait à partir pour l’église,
Sophie prétendit avoir mal à la tête. Jusque-là, en dépit de ses doutes, elle était
allée à l’église tous les dimanches. Devinant ce qu’elle vivait, Prabhu Sévak lui
dit :
- Sophie, pourquoi as-tu des objections à venir à l’église ? Il n’est pourtant
pas si difficile d’y passer une demi-heure en silence !
Prabhu Sévak aimait beaucoup aller à l’église. Les beaux vêtements,
l’ostentation et l’hypocrisie qu’il pouvait y observer lui fournissaient une
matière intéressante pour philosopher et pour ironiser. Mais pour Sophie, le
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culte n’était pas une affaire d’amusement, mais de paix et de satisfaction
intérieure. Elle lui dit :
- C’est peut-être facile pour toi, mais pour moi, c’est difficile.
- Pourquoi veux-tu toujours te compliquer la vie ? demanda Prabhu Sévak.
Ne connais-tu pas maman ?
- Je n’ai pas besoin de tes conseils ! Je suis prête à prendre la responsabilité
de mes actes !
- Sophie, demanda madame Sévak qui venait d’arriver, ton mal de tête est-il
si fort que tu ne puisses pas aller à l’église ?
- Je pourrais y aller, mais je n’en ai pas envie ! répondit Sophie.
- Pourquoi ?
- Cela me regarde. Je n’ai jamais fait la promesse d’aller à l’église.
- Souhaites-tu tous nous couvrir de honte ?
- Pas du tout ! Tout ce que je souhaite c’est de ne pas être forcée d’aller à
l’église.
Ishvar Sévak était déjà parti sur son palanquin. John Sévak se contenta de lui
demander :
- As-tu beaucoup mal ? Je vais t’apporter des médicaments. Il faudra que tu
lises moins et que tu prennes une marche tous les jours.
Et il alla s’asseoir dans le carrosse avec Prabhu Sévak. Mais madame Sévak ne
pouvait pas lâcher prise aussi facilement. Elle dit à Sophie :
- Comment peux-tu avoir autant de haine envers Jésus ?
- Je crois en lui de tout mon cœur ! répliqua Sophie.
- Tu mens !
- Ce que je dis, c’est ce que je pense au fond de mon cœur !
- Considères-tu le Christ comme ton rédempteur ? Crois-tu que c’est lui qui
va te sauver ?
- Pas du tout ! Ce que je crois, c’est que mon salut, si salut il y a, ne pourra
venir que de mes actions.
- Ce que tes actions vont t’apporter, ce n’est pas le salut, mais la honte !
Sur ces mots, madame Sévak monta dans le carrosse. Le soir tombait et des
groupes de chrétiens marchaient joyeusement vers l’église. Certains d’entre eux
portaient un manteau chaud, pendant que d’autres grelottaient sous le froid de
janvier. Mais pour Sophie, même la pâle lumière du soleil était insupportable.
Elle alla s’asseoir en soupirant. Les dernières paroles de sa mère étaient comme
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une lance qui lui transperçait le cœur. « C’est la punition que je mérite pour
mon égoïsme, se dit-elle. C’est seulement parce que j’ai peur de ne pas pouvoir
manger que j’accepte ce manque de respect et ces humiliations. Je suis en train
de me détruire moi-même. Personne ne me veut du bien dans cette maison.
Personne ne versera une larme en apprenant la nouvelle de ma mort. Les gens
seront peut-être heureux en apprenant cela. Je suis tellement déchue à leurs
yeux. Plutôt mourir que de vivre ainsi ! Dans les familles hindoues, les gens
vivent ensemble et continuent à s’aimer même s’ils ont des croyances
différentes. Le père peut être un adepte du sanâtana dharma et le fils peut faire
partie de l’Ârya Samâj. Le mari peut adhérer au Brahmo Samâj pendant que son
épouse adore des images de pierre. Chacun suit son propre dharma sans
s’occuper de celui des autres. Chez nous, on s’écrase soi-même tout en
prétendant que notre éducation et notre civilisation promeuvent la libre pensée.
Il est vrai qu’il y a chez nous des gens aux idées libérales. Prabhu Sévak en est
un exemple, mais son libéralisme est en fait un manque de discernement. J’aime
mieux les gens intransigeants que ce genre de libéraux. Eux au moins, ils ont
des convictions et ils ne sont pas que des caméléons ! Que pense ma mère au
fond de son cœur ? Pourquoi n’a-t-elle pour moi que des paroles amères ? Elle
doit se dire que je n’ai nulle part où aller et personne auprès de qui me réfugier.
Je vais lui montrer que je suis capable de me tenir sur mes deux pieds. Cette
maison est devenue un enfer pour moi. Mieux vaut mourir de faim que de
manger ce pain de disgrâce. Qu’importe si les gens rient. Au moins, je serai
libre. Je n’aurai plus à endurer les reproches et les sarcasmes. »
Sophie se leva et sortit de la cour sans savoir où elle allait. L’air de cette maison
était devenu irrespirable. Elle marchait tout droit en se demandant où aller. Elle
arriva dans un endroit très fréquenté et des voyous se mirent à la harceler. Mais
au lieu de baisser la tête, elle continua son chemin en leur jetant des regards
méprisants. Elle était comme un fort courant d’eau qui avance en se heurtant
aux pierres. Elle finit par se retrouver sur la grande route qui conduit au
Dashâshvamédh ghât.
Elle eut envie d’aller faire un tour de bateau sur le fleuve. Peut-être aurait-elle
la chance de rencontrer un gentilhomme. Si elle n’expliquait à personne ce qui
lui arrivait, qui donc pourrait avoir de la sympathie pour elle ? Qui pourrait
savoir ce qui se passait dans son cœur ? Mais il faut de la chance pour
rencontrer ce genre de personnes compatissantes. Lorsque son propre père et sa
propre mère vous considèrent comme une ennemie, comment espérer que les
autres vous voudront du bien ?
Elle avançait dans cet état d’esprit désespéré, quand elle aperçut soudain un
palais entouré d’une grande pelouse verte. On pouvait y entrer par une porte
très haute, surmontée d’un dôme doré. Il y avait des festivités à l’intérieur et
l’allée conduisant à la porte du palais avait été recouverte de pierres concassées
rouges. Il y avait des plantes grimpantes et des roses de chaque côté de cette
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allée. Plusieurs hommes et plusieurs femmes s’étaient réunis sur l’herbe verte
pour profiter du vent frais de janvier. Certains étaient allongés par terre pendant
que d’autres étaient assis sur un tabouret bien rembourré et fumaient un cigare.
Sophie n’avait jamais vu un endroit aussi beau et elle était surprise de trouver
un coin aussi agréable en plein cœur de la ville. Elle alla s’asseoir sur un
tabouret et se perdit dans ses pensées : « Maintenant, les gens sont sans doute
revenus de l’église. Ils seront sans doute très surpris de ne pas me trouver à la
maison, mais ils penseront que je suis allée me promener quelque part. Même si
je passais la nuit ici, personne ne s’inquiéterait et ils dormiraient tranquilles
après avoir mangé. Oui, bien sûr, grand-père aura de la peine parce que
personne ne sera là pour lui faire la lecture de la Bible. Maman sera contente
que je sois disparue de sa vue. Je ne connais personne. On m’a toujours dit qu’il
fallait cultiver ses relations, car on ne sait jamais quand cela peut servir. Je
demeure ici depuis des années et je n’ai aucune amie. Il y a bien une jeune fille
riche qui a étudié à Nainital avec moi. Je ne me rappelle plus son nom. Ah oui !
Elle s’appelait Indu. Comme elle était gentille ! Elle répandait l’amour autour
d’elle. Nous marchions en nous tenant par le cou. Elle était la plus belle et la
plus douce de toutes mes compagnes. Nous avions les mêmes idées sur tout. Si
je savais où elle demeure, je pourrais aller passer une dizaine de jours chez elle.
Son père avait un beau nom : Kunvar Bharat Singh. Si j’y avais pensé avant, je
lui aurais écrit un mot. Elle ne m’a certainement pas oubliée. Elle ne semblait
pas si cruelle. Cela m’aurait au moins donné l’occasion de mieux connaître la
nature humaine.
Lorsque nous sommes dans le besoin, nous nous souvenons de personnes dont
nous avions oublié le visage. Lorsque nous sommes à l’étranger, si nous
rencontrons le barbier ou le porteur d’eau de notre quartier, nous le prenons
dans nos bras, même si nous ne lui avons jamais parlé auparavant. »
Sophie se demandait à qui elle demanderait l’adresse de Kunvar Bharat Singh
lorsqu’on déroula un tapis sur l’estrade, devant le palais. Plusieurs jeunes
hommes vinrent s’y asseoir et ils se mirent à chanter d’une seule voix,
accompagnés par le sitar, le bélâ et le mridang :
Toujours soucieux d’un combat pour la paix, ne perdez pas
courage !
Victimes d’une attaque soudaine, ne pleurez pas !
Graine de vengeance contre vos ennemis, ne semez pas !
À l’abri de votre demeure, des bouchons dans les oreilles, ne dormez
pas !
La plaie de votre pays, avec cette eau qu’est votre sang, joyeusement
lavez !
Le poids total des affaires du pays, sur votre tête transportez !
Yeux rougis, sourcils froncés, nulle colère n’exhibez !
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Montant avec joie sur l’autel du sacrifice, mourrez !
Dans ce corps humain périssable, la mort jamais ne craignez !
Non pas la route de l’égoïsme, mais la route de la vérité suivez !
Le dharma certainement triomphera, de ce sentiment
imprégnezvous !
Pour votre patrie, en ce monde vivez et mourrez !

Le chant n’était pas très élégant ni très mélodieux, mais on pouvait y sentir la
force et la capacité de mobilisation qu’on trouve dans les chants choraux. Le
message très pur de l’abandon de soi et de l’exaltation eut des échos dans
l’immensité de l’espace, dans le ciel bleu et dans le cœur troublé de Sophie.
Jusque-là, elle avait passé son temps à réfléchir sur les questions religieuses et
elle n’avait pas eu l’occasion d’entendre l’appel de la patrie. Elle se sentit
illuminée dans tout son être par cette dernière strophe : « Pour votre patrie, en
ce monde vivez et mourrez ».
Pendant que la fête battait son plein, elle eut envie d’aller chanter avec les
autres et toutes sortes d’idées se bousculèrent dans sa tête : « Je vais me rendre
dans un autre pays pour crier la souffrance de l’Inde. Je vais me lever ici même
et proclamer ma décision de donner ma vie pour servir l’Inde. Je vais dire à tous
que le but de ma vie n’est pas de pleurer sur mes malheurs ou sur ma triste
situation. »
On entendait encore la musique et le chant, quand soudain un feu éclata dans
une hutte avec un toit de tuiles, à l’intérieur de la cour de la grande maison.
Avant même que les secours n’arrivent, le feu était déjà hors de contrôle et
illuminait tout le jardin. Les arbres et les fleurs semblaient baigner dans une mer
de feu. Les chanteurs abandonnèrent aussitôt leurs instruments, remontèrent
leurs dhotî, relevèrent leurs manches et coururent éteindre le feu. Plusieurs
jeunes hommes sortirent du palais. Certains coururent chercher de l’eau au puits
pendant que d’autres plongeaient dans l’édifice en feu et en sortaient toutes
sortes d’objets. Mais il n’y avait rien de l’excitation, de l’inquiétude, de la
panique et du tumulte qu’on rencontre généralement lors de telles catastrophes.
On n’entendait pas les cris « Courez ! Courez ! » et il n’y avait pas de traces de
la manie de donner des ordres à tout le monde sans rien faire soi-même. Chaque
homme faisait si bien son travail que pas une goutte d’eau n’était gaspillée et la
force du feu diminuait rapidement. Les hommes se précipitaient dans le feu
comme si c’était une fontaine d’eau fraîche.
Le feu n’était pas encore complètement éteint quand on entendit un cri :
« Courez, courez, un homme est en train de se noyer ! » Il y avait un étang
artificiel derrière la maison. Une petite embarcation était attachée à un poteau
sur la rive, près d’un buisson. En entendant ces cris, plusieurs hommes qui
travaillaient à éteindre le feu se précipitèrent vers l’étang et plongèrent à l’eau
pour sauver l’homme qui se noyait. Sophie les entendit plonger et se demanda
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par quelle malédiction du ciel le feu et l’eau frappaient en même temps. Elle se
leva pour aller vers l’étang quand soudain elle vit un homme qui transportait un
seau d’eau glisser et tomber sur le sol. Le feu s’était calmé partout sauf à cet
endroit, et le malheureux fut enveloppé par les flammes. Sophie bondit vers lui
à la vitesse de l’éclair et le tira du feu. Tout cela ne dura qu’un instant. Le
pauvre homme eut la vie sauve, mais Sophie fut brûlée à la joue. Dès qu’elle
sortit des flammes, elle tomba sur le sol, inconsciente.
Pendant trois jours, Sophie resta dans le coma. Personne ne sait quel monde son
esprit était allé visiter. Elle voyait parfois des choses surprenantes, parfois des
choses terrifiantes. Tantôt, c’était le beau visage de Jésus qui se présentait
devant elle, tantôt, c’était celui d’une femme qu’elle prenait pour la Vierge
Marie.
Lorsqu’elle ouvrit les yeux, le matin du quatrième jour, elle se trouvait dans une
chambre bien décorée, remplie d’odeurs de roses et de bois de santal. Sur la
chaise devant elle, elle vit la femme qu’elle avait prise pour la Vierge Marie
pendant qu’elle était inconsciente. Un vieil homme était assis près de la tête de
son lit. Ses yeux étaient remplis de compassion. C’était peut-être lui qu’elle
avait pris pour Jésus pendant qu’elle était à demi-consciente. Les rêves ne font
que reproduire nos souvenirs.
- Où suis-je ? demanda Sophie d’une voix faible. Où est maman ?
- Tu es dans la maison de Kunvar Bharat Singh, répondit l’homme. C’est
Rani Sahab, son épouse, qui est assise devant toi. Comment te sens-tu ?
- Je suis très bien, répondit Sophie. J’ai soif. Où est maman ? Où est papa ?
Qui êtes-vous ?
- C’est le docteur Ganguli, répondit Rani. Il t’a soignée pendant ces trois
jours. Comment s’appellent ton père et ta mère ?
- Mon père s’appelle John Sévak. Nous avons une maison à Sigara.
- Très bien ! dit le docteur Ganguli, tu es la fille de monsieur John Sévak.
Nous le connaissons. Je l’appelle tout de suite.
- Veux-tu que j’envoie immédiatement quelqu’un les chercher ?
- Il n’y a pas d’urgence, répondit Sophie. Comment va l’homme que j’ai tiré
du feu ?
- Ma fille, dit Rani, grâce à Dieu, il va très bien. Il n’a pas été brûlé du tout.
C’est mon fils Vinay. Il devrait venir bientôt. Tu lui as sauvé la vie.
Personne ne sait ce qu’il lui serait arrivé si tu n’avais pas couru vers lui. Je
ne pourrai jamais payer la dette que j’ai envers toi. Tu es une déesse qui a
été envoyée pour protéger ma descendance.
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- Est-ce que tous ceux qui étaient dans le bâtiment en feu ont été sauvés ?
demanda Sophie.
- Ma fille, ce n’était qu’un exercice. Vinay a créé ici une société de
bienfaisance. Lorsqu’il y a une fête en ville ou lorsqu’il y a un sinistre
quelque part, cette société offre ses services et apporte son aide. C’est pour
que les Volontaires soient bien préparés qu’on a organisé cet exercice.
- Kunvar Sahab est un dieu pour les pauvres, dit le docteur Ganguli. Dans
quelques jours, des Volontaires partiront pour le Bengale. Lors de l’éclipse
solaire, des milliers de pèlerins se rassembleront pour prendre un bain dans
le Gange. L’exercice visait à préparer les Volontaires pour cette mission.
Une jeune femme arriva à ce moment. Son visage était rayonnant. Elle ne
portait aucun bijou, sauf un collier de perles. Elle était la beauté incarnée.
Après l’avoir regardée un instant, Sophie dit :
- Indu ! Comment es-tu ici ? Je peux enfin te revoir après tant d’années !
Indu sursauta. Elle avait regardé Sophie pendant trois jours sans pouvoir se
souvenir où elle l’avait vue. Mais en entendant sa voix, la mémoire lui revint.
Ses yeux brillèrent et elle s’exclama :
- Oh ! Sophie ! C’est toi !
Les deux amies s’embrassèrent. C’était cette même Indu qui avait étudié à
Nainital avec Sophie. Sophie ne s’attendait pas à autant d’affection de sa part.
Indu se mettait parfois à pleurer ou à rire en se rappelant des incidents du passé.
Sa mère se joignait à elle pour chanter les louanges de Sophie. Elle était au
comble du bonheur en voyant leur grande amitié. Finalement, Sophie dit en
rougissant :
- Indu, pour l’amour du ciel, cesse de me louanger sinon je ne te parlerai plus
jamais ! Tu ne m’as même pas écrit une lettre ! Comment ton amitié
peutelle être si grande ?
- Non, Sophie, dit Rani, Indu me parlait sans cesse de toi. Elle n’a pas
d’amies ici et je ne l’ai jamais entendue chanter les louanges d’une autre
que toi.
- Ma sœur, reprit Indu, tu as raison de me faire des reproches. Mais que
puisje faire ? Je n’aime pas écrire. J’ai fait la grande erreur de ne pas te
demander ton adresse. Je ne pouvais donc pas t’écrire. De plus, je craignais
que tu te moques de moi. Je n’aurais jamais réussi à terminer mes lettres et
je n’aurais pas su quoi t’écrire.
En apprenant que Sophie avait repris conscience, Kunvar Sahab vint lui aussi la
remercier. C’était un homme de plus de six pieds. Il avait de très grands yeux,
de longs cheveux et une longue barbe et il portait un long kurtâ de tissu
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rugueux. Sophie n’avait jamais vu un homme aussi impressionnant. Il
ressemblait aux rishi de son imagination. Son regard pénétrant révélait sa
grandeur d’âme. Par respect, Sophie voulut se lever, mais Kunvar Sahab lui dit
d’une voix douce :
- Reste couchée ma fille. Tu n’es pas encore prête à te lever. Regarde, je
m’assois. Je connais ton père, mais je ne savais pas que tu étais sa fille. Je
lui ai dit de venir, mais je l’ai averti que je ne te laisserais pas partir tout de
suite. Cette chambre est la tienne et tu devrais y revenir régulièrement
quand tu nous auras quittés.
Puis, s’adressant à Rani, il ajouta :
- Jahnavi, il faudra que tu fasses installer un piano dans cette chambre. Tu
demanderas aujourd’hui même à mademoiselle Sohrabjî de venir faire le
portrait de Sophie avec de la peinture à l’huile. C’est une très bonne artiste,
mais je ne veux pas que Sophie soit obligée de poser pour elle. Cette
peinture nous rappellera celle qui nous a protégés dans ce moment de crise.
- Faut-il aussi que je lui donne du grain ? demanda Rani en jetant un regard
entendu en direction du docteur Ganguli.
- Encore cette hypocrisie ! répliqua aussitôt Kunvar Sahab. De nos jours, si
on est pauvre, c’est parce qu’on le veut et si quelqu’un veut mourir de faim,
il faut le laisser mourir. Lorsqu’on peut trouver tout ce qu’il faut pour
manger en quelques heures de travail, il n’y a pas de raison pour qu’un
homme meure de faim. La charité a rendu notre génération si paresseuse
qu’on ne peut rien trouver de semblable dans aucun pays du monde. Je
n’arrive pas à comprendre pourquoi nous accordons une importance si
grande à la charité.
- Les rishi ont fait une grande erreur en ne venant pas te consulter ! dit Rani.
- Oui, dit Kunvar Sahab, si j’avais été là, je leur aurais dit que ce sont eux qui
ont planté la graine de cette paresse, de ce péché et de ce désastre. La
charité est la racine de la paresse et la paresse est la racine de tous les
péchés. C’est pour cette raison qu’on peut dire que la charité est la racine
de tous les péchés, même si elle permet d’accorder une certaine protection.
Ne fais pas la charité, mais si le cœur t’en dit, tu peux servir un festin à tes
amis.
- Sophie, dit le docteur Ganguli, entends-tu ce que dit Kunvar Sahab ? La
charité est la vertu la plus haute pour ton Christ. Pourquoi ne dis-tu rien ?
Sophie jeta un regard vers Indu, comme si elle voulait lui signifier : « C’est par
respect pour lui que je garde le silence. Sinon, je serais bien capable de lui
répondre. »
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Sophie se mit à comparer l’amour qui circulait entre les membres de cette
famille à ce qui se passait chez elle. Elle se dit : « Comme le père et la mère ont
une grande affection l’un pour l’autre ! Ils sont prêts à donner leur vie pour
Indu. Quel contraste avec ma propre situation ! Personne ne veut plus voir mon
visage ! Je suis étendue sur un lit depuis quatre jours et personne n’a tenté de
prendre de mes nouvelles. Ils ne m’ont sans doute même pas cherchée. Ma mère
doit penser que je me suis noyée quelque part et elle doit se réjouir d’être enfin
débarrassée de moi. Je ne suis pas digne de rester chez des gens si sensibles.
Comment pourrais-je me comparer à eux ? »
Même s’il n’y avait aucune trace de pitié dans leur comportement, Sophie
trouvait sa situation tellement désespérée qu’elle fût embarrassée par la chaude
hospitalité qu’ils lui accordaient. Elle prit ses distances avec Indu et se mit à la
vouvoyer.
Depuis que Kunvar Sahab lui avait dit qu’il avait averti ses parents, Sophie
craignait de les voir arriver. Dès qu’ils la verraient, ils lui demanderaient de
partir avec eux et elle se retrouverait encore dans le même pétrin. Elle se
demandait si elle ne devait pas confier ses problèmes à Indu. Elle pourrait sans
doute lui manifester un peu de sympathie. Mais il y avait toujours cette servante
assise auprès d’elle. Comment pourrait-elle parler à Indu en sa présence ? Elle
souhaitait avoir l’occasion de parler seule à seule à Indu avant l’arrivée de son
père. Elle se demandait quoi faire pour y arriver. Si elle la faisait venir, elle ne
savait pas ce qui se passerait. Si elle se mettait à jouer au piano, elle viendrait
peut-être l’écouter.
De son côté, Indu avait beaucoup de choses à raconter à Sophie, mais elle ne
pouvait se vider le cœur en présence de Ranijî. Elle craignait de se retrouver à
nouveau seule lorsque le père de Sophie viendrait la chercher. Le docteur
Ganguli avait recommandé de ne pas trop lui parler et de la laisser dormir.
Demain, il n’y aurait plus de souci à son sujet. C’est pour cela qu’elle attendit
avant d’aller la voir. Mais à neuf heures du matin, elle fut incapable de se
retenir plus longtemps. Pour éloigner la servante, elle lui demanda d’aller
nettoyer sa chambre et elle vint s’asseoir près de l’oreiller de Sophie. Elle lui
dit :
- Dis donc, ma sœur, j’espère que tu ne te sens pas trop faible.
- Non, répondit Sophie. Je me sens mieux maintenant.
- Je vais mourir si ton père vient te chercher ! Tu as sans doute hâte de le voir
arriver et tu seras heureuse de repartir avec lui. Tu oublieras peut-être de
revenir me voir !
Les yeux d’Indu se remplirent de larmes. Souvent, nous cachons sous un sourire
nos sentiments réels. Indu continuait à sourire tout en versant des larmes.
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- Tu peux sans doute m’oublier, dit Sophie, mais moi, je ne t’oublierai
jamais !
Elle fut sur le point de lui confier la douleur qui lui brisait le cœur, mais
l’hésitation l’empêcha de parler. Elle se contenta d’ajouter :
- Je viendrai te voir de temps en temps.
- Je ne te laisserai pas partir d’ici avant quinze jours, dit Indu. Si ce n’était de
la religion, je ne te laisserais jamais partir. Je m’organiserais pour que tu
deviennes ma belle-sœur. Tu m’as ensorcelée. Partout où je vais, je ne parle
que de toi. Vinay lui-même est tombé sous ton charme et c’est lui qui sera
le plus triste lorsque tu partiras. Je te confie un secret : si maman t’offre un
cadeau, ne le refuse pas, sinon elle aurait beaucoup de peine.
Cette insistance affectueuse eut raison des hésitations de Sophie. À la maison,
elle avait l’habitude d’entendre continuellement des paroles amères, mais cette
douce sympathie était plus qu’il n’en fallait pour l’amener à penser qu’il était
contraire aux exigences de l’amitié de cacher plus longtemps à Indu ses
sentiments secrets. Elle lui avoua d’un ton pathétique :
- Indu, si cela était en mon pouvoir, je ne quitterais jamais ta mère. Où donc
pourrais-je trouver autant d’amour ?
Indu ne comprit pas ce qu’elle voulait lui dire. Elle lui demanda, avec sa
simplicité naturelle :
- Ton mariage a-t-il déjà été arrangé ?
Pour elle, seul le mariage pouvait causer une aussi grande douleur dans le cœur
d’une jeune fille.
- J’ai pris la résolution de ne pas me marier, répondit Sophie.
- Pourquoi ?
- Parce que cela m’obligerait à renoncer à mon autonomie religieuse. La
religion étouffe la liberté de pensée. Je ne veux pas vendre mon âme pour
une opinion religieuse. Je n’ai pas d’espoir de pouvoir rencontrer un
chrétien dont le cœur serait suffisamment large pour pouvoir accepter mes
doutes sur les questions religieuses. Je ne peux pas concevoir que les
circonstances m’obligent à admettre que Jésus soit le Fils de Dieu et mon
sauveur et je ne veux pas être forcée d’aller prier Dieu à l’église. Je ne peux
pas accepter que Jésus soit Dieu.
- Je croyais que chez vous, il y avait plus de liberté que chez nous. Tu peux
aller seule là où tu veux. Quant à moi, je peux difficilement sortir de la
maison.
- Mais y a-t-il chez vous la même étroitesse d’esprit que chez nous sur les
questions religieuses ?
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