Récits et nouvelles du Grand Nord

De
Publié par

" On évoquait ceux qui, sur la banquise, après de longs tourments, affamés, cessaient même d'être des humains pour devenir des teryqy. Ceux-là, même s'ils débarquaient sur le rivage, ne pouvaient plus vivre parmi les humains. Couverts d'un long pelage, pareils à des bêtes sauvages, ils rôdaient autour des campements pour y voler de la nourriture et tuer ceux qu'ils rencontraient. C'était le plus terrible des sorts... ".
Youri Rytkhéou, Teryqy
Publié le : samedi 1 mai 2010
Lecture(s) : 142
EAN13 : 9782296697188
Nombre de pages : 199
Prix de location à la page : 0,0107€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

"]-987 /8 239:/<</7
.9 6+2. 36.

Espaces Littéraires
Collection dirigée par Maguy Albet

Dernières parutions

PaulTIRAND,EdmondCombes. L'Abyssinien. 1812-1848.La
passion de l'Orient,2010.
Paule PLOUVIER,Pierre Torreilles Poète, Entre splendeur
hellénique et méditation hébraïque dusouffle,2010.
TommasoMELDOLESI,Sur les rails.La littérature devoyage de la
réalité auxprofondeurs del’âme,2010.
Cynthia HAHN(coordonné par),Ezza Agha Malak. À la croisée des
regards,2010.
MiguelCOUFFON,MarlenHaushofer.Écrirepour nepas perdrela
raison,2010.
David L.PARRIS,AlbertAdèsetAlbertJosipovici:écrivains
d’Egypte d’expressionfrançaise audébutduXXesiècle,2010.
Arnaud TRIPET,Poètesd’Italie. De saintFrançoisà Pasolini,2009.
MiguelCOUFFON,Le Signe et la convention.Hommage à Ingeborg
Bachmann,2009.
Patricia IZQUIERDO,Devenir poétesse àla belle
époque(19001914). Étude littéraire, historique et sociologique,2009.
Jean-Pierre BRÈTHES,D’unauteurl’autre,2009.
ThierryPOYET,Duromancierauxpersonnages.Éléments
didactiques pourl’étude dequelques personnages littéraires,2009.
Jean-YvesPOUILLOUX etMarie-FrançoiseMAREIN,Lesvoixde
l’éveil. Ecritures et expériencespirituelle,2009.
GizeldaMORAIS,Réveillezles tambours,2009.
ClaudineMONTEIL,Simone de Beauvoir.Modernité etengagement,
2009.
IrenaKRISTEVA,Pourcomprendrelatraduction,2009.
ClaudeHERZFELD,Charles-LouisPhilippe, entre Nietzsche &
Dostoïevski,2009.
Jean-PaulFERRAND,GeorgesSimenon.Trois romansetun mythe,
2009.

$/H8/7 6]9297 4+6
8+6</7 '/9278/92

"]-987 /8 239:/<</7
.9 6+2. 36.

$6+.9987 .9 8-839;8-8/

© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN:978-2-296-11588-0
EAN:9782296115880

Les Tchouktches :une civilisation du GrandNord

Les Tchouktches,petite ethnie d’unequinzaine demilliersde
personnes,sontdispersés surunevastepéninsule
àlapointenordestdel’Eurasie.Lesunsélèvent lerenne dans latoundra, d’autres
chassent les mammifères marins sur lescôtesdes océansGlacial
Arctique etPacifique.
LesTchouktches se comprennenten quelquelieuqu’ils se
trouvent,qu’ils soientéleveurs ou chasseurs.Cetteunité
linguistiquetientauxcontacts millénairesentrelesgensdela
toundra etceuxdubord demer:leurséconomies sont
complémentaires.Elletientaussiàla culturespirituelle de ce
peuple.L’homme fait partie d’un tout sans se considérercommele
centre del’univers.Ilestencommunionconstante aveclanature.
Il n’ajamaisexisté chezlesTchouktchesdestructuresétatiques, de
loisécrites, delieuxde culte communs.Onapprend auxenfantsà
vivre dans lesconditions naturelles les plusdures, d’unepart la
toundra dangereuse avecsesblizzards, d’autrepart l’océanglacé
avecses tempêtes.L’hospitalitéofferte au voyageur surpris par la
tempête deneige estunenécessitévitale.Dansces régions les
notionsdetempsetd’espaceneressemblenten rienà celles que
nousconnaissons.
PourBogoraz,linguiste exilésur laKolyma en 1890,les
cosaques russesdeSibérieorientalerappellentà biendeségards les
conquistadoresespagnols par leurbravoureindomptable et leur
avidité brutale.Larésistance desTchouktches révèle auxRusses
ème
arrivésdansces régionsaumilieudu17 siècleun peuple fieret
combatif.
L’homme a apprisà affronter lesfroids intensesduGrandNord.
Il porteundouble costume enfourrure derenne.Latenteintérieure
desonhabitaten peauderenne,layarangue,permetdemaintenir
unetempérature deplusvingtdegrés quand àl’extérieur ilfait
moins quarante.Dans lesolgelél’agriculture est impossible.
L’alimentationestcarnée, accompagnée de baies, champignons,
herbes, feuilleset racinescomestibles, algues.L’homme asu
remarquablement tirer partidetoutcequelanaturelui offre :
pierre, argile,ocre, graphite, boisflottérejetépar l’océan, aulne,

7

neige, eau, glace, peaux et fourrures, andouillers de rennes,
mousse,os, fanonde baleine,ivoire demorse, cendre,sang,urine,
déjectionsdurenne, etc.
Lesfêteset rites sont l’occasion pour lesgensde chanter, de
danserausondutambour nordique, deselivrerà des jeux.Un
chant personnelestdonné à chaqueindividu.Toutaulong desa
vie,il pourraymettre des paroles nouvelles reflétant sonhumeuret
ses sentiments.Sculpture etgravuresur ivoire demorse constituent
unartancienet toujours renouvelé.
Après larévolutionde1917 l’alphabétisationestbienacceptée :
elleouvresurd’autresconnaissances,surd’autresespaces,sur
d’autres notionsdutemps.Lesenfantsdeséleveurs sont placésen
internats,loindes parents qui nomadisentavecleurs rennes.Certes
ils sont pris intégralementenchargepar l’Etat,maisavecletemps
ils perdent le contactavecleurculture,les savoir-faire
traditionnels.Lalanguerussevase généraliser.
Vers 1930lalangue,jusqu’alors orale, estdotée d’unalphabet.
Ungrandnombre demythes, contes,incantations,récitsvontêtre
recueilliset publiés.Ils permettentdese faireuneidée dela
conceptiondumonde etdescroyancesde cepeuple, ainsi que de
son mode devie.Dans lesannéescinquantevont paraître de
premières œuvres littéraires.Oraleouécrite, cettelittérature
témoigne d’unelangue d’une grande diversité etd’une façonde
penser originale.
Denos jours lesallochtones sontdevenus majoritairesen pays
tchouktche et lepoids spécifique desautochtonesdans lavie
politique et sociale est réduitàlaportioncongrue.

8

AlexandreKerek
Comment j’ai tuémon premier phoque

Quandleprintempsarrivait,nosgens quittaient levillage de
Tumanskoïé, commepouraller nomadiserdans les pâturagesd’été,
endirectiondel’embouchure delaTymne.C’était l’époqueoùla
horde enfantine enfinissaitavecl’annéescolaire et seretrouvait
aussià cetendroit.Que de gaieté !Toutelajournéelesgamins
jouaientdehors.Que devolatilesalentour!Lamerétaitencore
prisepar lesglaces, et les pèresallaientychasseravecleurs
traîneauxtirés pardeschiens.Chaquejour ilscapturaientdes
veauxmarinsetdes phoquesbarbus.Deleurcôtéles mamans
débitaient lesbêtesetfaisaientdes provisionsde graisse dansdes
baudruchesen peaudephoque.Quantauxanciens,ilsveillaientà
tenir lesbarques prêtes pour la chasse aumorse.Dès quela
banquisese brisait,on mettait lesbarquesàl’eau.D’abordon les
essayait:on traversait l’embouchure àlarameoubien ongagnait
les îles,puis on rebroussaitchemin.Deretour,onexaminait les
barques,les peauxdemorsequi les tendaient,leur ossature,les
tolets,les rames,le gouvernail.S’il s’ytrouvait lamoindre
imperfection,on réparait sur-le-champ, carcela aurait pucauser
quelqueincidentencasdetempête.Cesannées-là,notre
coopérativeutilisait septbarquesen peaudemorsepourchasseren
mer.Ondevaitchaque annéeremplacer les peauxabîmées pardes
neuves, carchaque annéeoncapturaitdesbêtes.LevieuxPenevïi
excellaità fabriquercesbarques.Ildédoublait les peauxdemorses
enépaisseur.Quandilenavait terminé avecla charpente d’une
barque,ilytendait lapeauqu’ilfixaitavec descourroies.Se
servantd’unepetiterame,ilbattait lapeauqu’ilavait misequelque
tempsàsécher, etellerésonnaitcommeun tambourchamanique.Il
latendaitaumaximum.
Etvoilàquela banquisese brisait.Desvolsde canardsetde
grèbes passaientengrandnombre au-dessusdesglacescôtières.
Lesadolescents,les plusgrandsdesgarçons,restaient lanuit sur
placetellement ilsconvoitaientcesvolatiles.

9

- Regardezcommejesuisadroit! criait joyeusementun jeune,
toutfierd’avoirabattu uncanard.
-Mais nousavons tirétous lesdeux!lui rétorquaitunautre.
-Oui,mais j’ai tiré avant toi.Toi,tuas tiré alors qu’ilétaitdéjà
en traindetomber,lui répliquait lepremier.
Chaquejour, débordantde gaieté,nouschassionsainsi le canard
jusqu’àla disparitiondesglacescôtières.Pendantcetemps,les
hommes remorquaient leursbarqueset les mettaientàl’eau.Ils
utilisaient soitdes rames,soitdesvoiles.Quandils trouvaientde
grandsblocsde glace,ilsaccostaient, hissaient lesbarques sur la
glace,les retournaient laquille en l’aircontreleventet les
recouvraientaveclesvoiles.Onétait là-dessouscomme dansune
1
yarangue.
Amon réveil,quandj’étaisencore enfant,mon père, avantde
partiren mer,me demandait toujours:
-Eh bien,petit,veux-tuallerchasseravecnous ?
-Ohoui,répondais-je aveclaplusgrandejoie.
-Bien,maisd’abordva faireune bonnetoilette car tues
vraiment sale.Ondirait quetut’es roulé dansdela cendre.Tu
pourraisfaire fuir lesveauxmarins.
Sans perdreun instant jepartaisencourantversun petit lac,
enlevais ma combinaisonen peauderenne,melavais rapidement
de fond encomble.Je craignais qu’ils partent sans moi.
-Commetevoilàpropre !Mêmesi tuenl*vais ta combinaison
blancheles phoques neteverraient pas,plaisantait mon père.
Toutaulong de cesannées,lesgarçonsapprirentàtireraufusil.
Chaque fois qu’oncélébraitun rite,on organisaitdesconcours
pour nous,lesgarçons:qui serait leplusadroitautir.Nous
imitions lesadultes.Auprintemps, avant la findel’annéescolaire,
nouschassions laperdrixet parfoisaussi nous ramenionsdes
canards.
Un jour, aupetit matin,leschasseursbien reposés ramaient
énergiquementet la barque filaitàtoute allure.La débâcle
commençaitet il restaiten merde grosglaçonsàproximité.

1
Yarangue.Grandetente circulaire en peauderenneoudemorseoùsetrouve
leyorongue,tenteintérieureoùl’ondort.

10

Bientôt notre embarcationalla donnerdunezdansunvastepande
banquise. Nous descendîmes.Après la collation mon père dit aux
chasseurs de se disperser.Il merecommanda égalementdepartir
chasser dans lesenvironsen restantface au vent.Jen’avais pas
l’anorakblanctraditionnelet ma sœur,qui restait dans la barque,
menouasonfoulard blancsur latête.
Lesoleil chauffait avec ardeur.Il faisait bon.Dans monfor
intérieurjeme demandais toutencheminant pourquoi mon père,
sans rien m’expliquer,m’avait recommandé demarcherface au
vent.Plusieursannées plus tardje compris que, delasorte,ilest
plusfacile des’approcherdugibier,quel qu’il soit.Jem’étaisun
peuéloigné dela barquequandj’aperçusdevant moiunetâche
sombre.Jefishalte,m’accroupiset memisàobserver.Unveau
marin!Jeme glissai lentementdans sa directionet m’approchaien
jetantdescoupsd’œil par intermittence.Devant moi,parchance,il
yavaitdeshummocks,toutunamasde congères.C’est pourquoi
seulematête dépassait.Petitàpetit j’étaisarrivé àportée detir.A
nouveaujeregardai.Lepetit phoque dormaitface àmoi, couché en
biais.Jemepréparaiàtirer, couchésurunhummock.Jepris la
bonnevisée etattendit qu’il seréveille et lèvelatête.Moncœur
battaitàtout rompre, àtel point quemarespiration meparaissait
brûlante.Bientôt lepetit phoque agitases nageoireset seredressa.
Je fisfeusans tarder:il laissasoudain retomber latête.Je
l’observai,pensant quejel’avais peut-êtremanqué et qu’ilavait
plongé dans son trouderespiration.Mais non!Ildemeurait
immobile.Je finis par meprécipiter.Jeregardai:il ne bougeait
pas.J’avaisabattu un phoque,mon premier phoque !Avecquoi le
remorquer jusqu’àla barque?J’avaisvumon pèreramenerdes
phoquesàlamaison.Ason instar jepratiquaiune fente dans la
lèvre dela bête etyfixai lalanièrequi meservaitde ceinture ainsi
quele foulard demasœur.
Puis toutheureuxjememisàletraîner sansaccorder
d’attentionauxautres phoques qui s’étaienthissés sur la glaceun
peuplus loin.Quandj’arrivaiàla barque,masœurfut toute
réjouie.Leshommesaussi revenaient l’unaprès l’autre en
remorquantchacundeuxoutroisbêtes.En rentrantàlamaison,
mon pèrese fitattraper par mamère :

11

-Pourquoi as-tuemmené cetenfant ?Il n’estabsolument pas
préparé àla chassesur la banquise.Et il se promènesansceinture
et sanscombinaison!
-Certes,moi aussijemesuisdit qu’ilétaitencorepetitet qu’il
nenous seraitd’aucune aide.Maiscematin ila faitunetrèsbonne
toilette.Ilenétait siblancquelephoquenel’apasvu,plaisanta de
nouveaumon père.Qu’il selave donc ainsi, de fond encomble,
tous les matinset qu’ildemeure aussiadroit qu’il l’a été
aujourd’hui.

12

AlexandreKerek
Le vieuxmorse

Lamerétait agitée.Le chef de la barque dit à ses hommes:
-Ilvautmieuxaborderdanscettepetite baie.Par lamer nous
nepasserons pas.
Leschasseursdemorsesabondèrentdans son sens.La bande
côtière, si l’onallaitvers la crique,n’était pas éloignée.Aussi
futonvite rendu.Aprèsavoir bule thé,onattelaleschiens, et les
hommes partirent lelong dela rive en remorquant la barque à
l’aide d’uncordage.Aterreon nesentait pas levent.Leschiens,
bien reposés, avançaient rapidement.Unadolescent les suivait en
courant parintermittence.Soudain le chiendetête, etaprès lui tout
l’attelage,semitaugalop.
- Eh là !Oùcourent-ils ainsi ? se demandèrent leshommes.
Tous semirentàobservercequi pouvaitbien setrouverdevant
eux.Toutà coup,surun petitcapde galets,ilsaperçurentunesorte
demonticule.
-Qu’est-ce donc ? interrogeale chef del’embarcation,qui
ajoutapour l’homme deproue :Tiens tonfusil prêt.Ondirait que
c’estune bête et queleschiensveulent sejeter surelle.
-Freinel’attelage, dit l’homme
àl’adolescent.Approchonsnous lentement.
Lejeune hommesesaisitd’une corde et tenta de freiner les
chiens,maisceux-cicontinuèrentdeseruerenavant.Enfin ils
ralentirent l’allure, bien qu’aboyantàqui mieuxmieux.Lejeune
lesapostrophait sanscrieret leur lançaitdes pierrescar ilsavaient
fini par le fairesortirdesesgonds.Quandilsapprochèrentdela
bête,leschienshurlèrentdeplusbelle, commes’ilsvoulaient
qu’ellesejette àl’eau.« Cela ferait pourtantdela bonnenourriture
pour leshommeset leschiens»,pensait lejeune homme.
Cependant la bêterestait immobile, commesiellen’entendait
pas leschiens.Ellenelevait mêmepas latêtepour regarder.
-Qu’est-ce donc? se disaient leshommesavec curiosité.

13

- C’est probablementun morse.Maisquefait-il su?r ce cap
Regardez.Onvoit ses défensesblanches.Mais oui, c’estvraiment
un morse.
Leventapportait avec lui l’odeur de la bête.Les chiens
continuaientdetirerdetoutes leursforces.Ilsentraînaient la
barque àtoutevitessevers lemorse.Celui-ci ne bougeait toujours
pas.Leshommesfinirent parcomprendre :l’animalétait mortet
avaitétérejetépar lamer.Enapprochantducorps,leschiens
s’apaisèrent.Ils paraissaientavoircompris quela bêtene fuirait
pas,qu’ellenesejetterait pasàl’eauet que, comme celas’était
déjàproduit par lepassé, elleserait poureuxl’occasiond’unbon
repas.Une fois sur placeilsflairèrent le corps, enfirent letouret,
apaisés,se couchèrent.Leshommes mirent pied àterre etàleur
tourexaminèrent la bête.
-C’estun trèsvieuxmorse,ungrosqitveïu.Sesdéfenses se
sont raccourciesetémoussées.Ilale coucomme enflé.
-Pourquoia-t-ilétérejeté dans lalagune?demandale garçon
quiavaitconduit leschiens.
-Ila été entraînévers l’embouchure dela criquepar lamarée,
aumomentdela débâcle.Il s’est probablementépuisé àlutter
contrelescourantset n’apas puressortiren mer.C’était
visiblementunetrèsvieille bête.Regardez,soncouestcouvertde
blessures.Enété,quandles morses se hissent sur la grèveoùla
colonieserassemble,ils se battent parfois pouruneplace,se
frappantà coupsde défenses.Leplusfort s’empare delaplace du
plusfaible.Lesblessuresguérissent,mais lapeaudeleurcou, de
leurdosetdeleur têtese couvre dekystes quigrossissentavec
l’âge.Onappelle ce genre demorsesdesqitveïu.Quandils
vieillissent,ils meurentet sont rejetésàterre,oubien ils sont tués
en mer par les oursblancs oules orques.

14

IvanOmrouvié
Maralqot

Comme il fallait s’yattendre,torturépar la chaleuret mourant
desoif, le troupeaude rennes, dès quelevent seleva,s’enfutface
au vent.
-OncleMaralqot,letroupeaus’enva, dit tout bas le petit
Ontok.
-Attends,tais-toi, lui coupa la paroleMaralqot,unéleveur,
homme d’unetrentaine d’années,laissantOntokdésemparé.
Allongéprèsdufeu,l’homme écoutaitavec attention levieux
Valetkequi racontait:
«...Il seprécipitasurcelui qui lesuivaitet, commesic’était
un quelconqueobjet,il leprécipita dans larivière.L’hommetomba
àplatventre dans l’eau,mais il sereleva aussitôt,remiten placele
petit sacqu’il portaitenbandoulière,sortitdesongironun paquet
detabac'Sever'et sa boîte d’allumettes trempés, et les jeta.Debout
dans l’eau,il semità frissonneret il pressasa combinaison
mouilléepour quel’eaus’écoulât.Non sans peineilfit quelques
pasendirectiondelaterresèche d’oùilexaminale cheminet ilvit
un oursénormes’éloigner lentement sur lapente...»
-Etensuite,ques’est-il passé?Qu’a fait l’homme? s’enquit
Ontok,impatient.
-Eh bien, d’abordila étaléseshabitsaubord delarivière.
Pendant qu’ils séchaient,ilest restépresquetoutelajournéesur
place à dormir.Vers lesoir seulement ilarepris saroute,répondit
Valetkequialors regardaMaralqotet luidit:
-Frère,letroupeauestdéjàloin.
-Oui,jevais lerattraper, fitMaralqot qui selevaprestement.Il
jetasur l’épauleson lassoenroulé et partitaupasde course en
directiondes rennes.
Ilfaisait trèschaud dans latoundra, et les taons tourmentaient
lesbêtes.Letroupeaufilaitàtoute allure face au vent sans s’arrêter
pour paître.«Jem’envaisviteluifairerebrousserchemin»,pensa
Maralqot quidistinguaitdéjàle dernier renne delatroupe.Ilcourut
droitdevant luivers le hautd’un ravinespérant rattraper lerenne

15

de tête en prenantaupluscourt.Leravin,qui luiavait semblépeu
élevé, commença àlui paraîtreplushautàmesurequ’ilen
approchait.Ildevenaitdeplusen plusabrupt.Donc, biendécidé à
enfairel’ascension,ilabordalamontée àvive allure.Mais il
n’avait pasencore atteint lami-pentequ’il s’affala à platventre et,
sans pouvoir s’arrêter, glissavers le bas sur les cailloux.
-Saleté ! s’écria-t-il encolère.
Il sereleva et reprit sonascension. Ilexaminalapente abrupte.
Commentavait-il pugrimperaussihaut ?Ilvoulut s’élancervers le
sommetduravin.Mais il neleputet ilglissa denouveau vers le
bas.Pourtant il neperdait pas l’espoir.Alors qu’il sepréparaità
unenouvelletentative,unemarmotte fila à flanc deravinà côté de
lui.Elles’arrêtasur lapente,se dressa et semitàobserver
l’homme encontrebas.Elles’accroupitet siffla
:«Si-ky-kykyk ! »Puis elle reprit sa course et disparut sur l’autreversant.
-I-ik !Jevais t’attraper !Il neserapasdit, lamarmotte,quetu
mesèmeras, criaMaralqot qui sejetavers le hautduravin.
Maiscette fois non plus il neparvint pasàsesfins.Anouveau
il seretrouva encontrebas.Cetéchec calmaun peusesardeurset il
se dit: «Je devrais peut-être faire commetoi, avec depetites
haltes.»Pleind’espoir,il repartitdeplusbelle et...glissa de
nouveau.Ilfitencore deuxtentativesàlamanière delamarmotte,
avec deshaltes,maisà chaque fois il partitdansunelongue
glissadevers lepied delapente.
Là, épuisé,Maralqot resta assis.Etvoilàquesoudain il se
frappaleventre àplusieurs reprisesendisant: « Jevaiscesserde
bien tenourrir,saleté deventre.Jevaiscesserde bien tenourrir.
Tuesbien trop lourd...»
Cependant letroupeaus’éloignait.Ilétaitdésormaishorsde
vue.Maralqot semblaitavoircessé d’ypenser.Il semit sur les
genoux, dénouasa ceinture etenlevasa combinaison.Ilgarda
seulement sa culotte façondaimet ses légèresbottesd’été.«Onva
voir,jevais tenterderemonter»,se dit-il.Il sereleva et seprépara
àrepartir.Ilaspiraprofondément, expulsa brutalement l’airdeses
poumonsetfonça...
Il parvint presquejusqu’ausommet,mais soncorpsdevaitêtre
un peutrop lourdou,probablement,n’enavait-il plus la force.
Ayantglissé enbas,il neserelevapaset renonça.

16

-Audiable, s’exclama-t-il soudainàlamanière desRusses.
J’enaiassezd’essayerde grimper!Celasuffitcomme cela !Je
vais plutôt resterallongé...
Ilavait le frontet les jouesen sueur.Son mentonet ses
paupièresaussiétaientenfeu, car ilfaisait trèschaud.Lesoleil
semblait serire deMaralqot quidanscettetouffeur nepouvaitfaire
l’ascensionduravinet seretrouvaitallongé aupied dela hauteur.
Il nepensaitàrien.Cen’est qu’un peuplus tard,quandil se fut
calmé,qu’il serappelasoudain, commes’il nes’était rien passé,sa
femme,sapetite femme,Qotyt,restée aupâturage d’été, à
Vannymrel.Deuxmoisavaient passé depuis queMaralqotgardait
les rennesaupâturage d’été.Avecl’arrivée duprintemps,ils
étaient partis,leurbardasur le dos.Ilsavaientfait stopper le
troupeauaubord delamer, dans la directionduKamtchatka.Il se
souvenaitdesapetite femme.Il sesouvenaitdeleuryorongue, des
peauxsur lesquelles ilscouchaient.Il sesouvenaitducorpsde
Qotyt.
Etenduaupied duravin,il tâtasesculottes.C’étaientdes
culottesdont onavait ôtélepoilavantdeles traiteràla fumée.Il
résolutd’enleveraussi sesbottes qui luibrûlaient les pieds.«Je
vais me déchausser, avait-il pensétoutà coup.Jeserai plus légeret
jepourraigrimper...»Il levalesyeux:ilétaitvraiment très pentu,
ceravin.Il se déchaussa et posasesbottesun peuàl’écart.Il se
leva et,sans se faireun moral,il selança ànouveaudans l’escalade
duravin.Lesable étaitbrûlant,maisMaralqot nes’arrêtapas...
Voilàqu’il touchait presque aubut.«Vas-y,vas-y»,
s’encourageait-il lui-même.Il saisitunemotte deterre couverte
d’herbe accrochée ausommetduravin,maiselle céda, etMaralqot
retomba àplatventresur lesable, à flanc deravin.«Oh !Jevais
encore dégringoler! »pensa-t-il.Ilfaillit perdretoutespoir.Par
bonheur,soncorps setrouva êtreplus léger quelamotte deterre.Il
ne glissapasenarrière et resta agrippé à ce boutdeterre,presque
ausommet.Il s’efforça derespirer sansà-coupset serasséréna.
Puis il ramassases membres,sesoulevalégèrement, accroupi mit
lepiedsur lamotte deterre et lança brusquement soncorpsvers le
haut.Satête,sesbras,soncorpsycompris sonventretombèrent
sur lesol.Seules ses jambes restèrent suspenduesdans levide.
«Malheur!Comment les tireràmoi ?Ellesaussi,ilfaut qu’elles
parviennentausommet».Il semitbrusquementàles tireràlui.

17

Ayant toutentier grimpé ausommetduravin,Maralqot s’yfigea.Il
n’osaitmêmepas respirer et resta allongéquelquesinstants sans
esquisser lemoindremouvement.Mais quandileutcomplètement
réaliséqu’il setrouvaitbienausommet,lajoiele fitbondir sur ses
pieds.Il regardasescompagnons toujoursassis prèsdufeu...Il se
tint quelquetempsdebout, grand,maigre,vêtudesa culottesans
poils.
-E-e-e-eh ! cria-t-il réjoui, et il semità faire des sauts tout
làhaut.E-e… Brusquement, à cemoment,soncri s’interrompit.
Quelque chose dégringola àtoutevitesse à flanc duravinet
s’arrêta enbas.C’étaitMaralqot.Il relevatoutdoucement latête,
examinalatracequesa glissade avait laissée.Puis il sereleva
lentement, fitungeste désabusé delamainetfermalesyeux.
Quandil les rouvrit,ilvitface àlui larivièrequicoulait.Mortde
soifil s’yprécipita et, àplatventre,se désaltéra.Quandileut
assouvi sasoif,ilentrepritdeselever.Toutà coup, à cet instant,il
entenditunevoix:
-OncleMaralqot,on nousattend.
Une fois sur ses pieds,ilvitàsescôtés lejeuneOntok qui lui
avaitadressélaparole.
-Ah, c’est toi, dit-il, et prèsdelui ilaperçut sa combinaisonet
sesbottes.Il sevêtit,se chaussa etdemanda àOntok:
-Qui nousattend?
-Lesautres,répondit l’adolescent.
Ils partirentendirectiondufeu.Alors qu’ils longeaient la base
duravin,Ontok montra delamain lasente durciepar les sabotsdes
rennes montanten traversdel’abrupt:
-On peutgrimper par là.
Maralqot nelui répondit pas,mais il regardale cheminaux
rennes qu’ondistinguaitbiendans lesable à flanc deravin.Un peu
plus loin,ilarrêtal’adolescent:
-Oùsont lesbêtes ?
Ilvenait tout juste des’en souvenir.N’était-il pas,lui,
Maralqot, éleveurderennes.Aussiavait-il posésaquestion, avec
inquiétude etfrayeur.
-Elles sontcouchées,répondit tranquillementOntok.Mais nous
avonseudelapeine àleurfairerebrousserchemin.
Maralqot l’écoutasansfaire de commentaire,puisbrusquement
il semiten route.Ilsapprochèrent.Lesautreséleveursétaientassis

18

près dufeu. «Levieux Valetke est là aussi, pensaitMaralqot qui
tentait de le localiser.Il reste toute lajournée assisànerienfaire.Il
nevoit rien.Il nepeut rienvoir!Mais pourtant ..?Oùa-t-il
entenduparlerde cequi luiétaitarrivé, àlui,Maralqot,l’année
précédente,lorsqu’ilétait parti rejoindreletroupeau?Est-ilau
courantd’autresfaitsdont il n’apasététémoin ?Peut-être est-il
chamane?Qui lesait!Cependant, en parlantcematin,ila
rapporté de façon toutà fait inexacte certainsfaitsdont ila entendu
parler ouqu’ilconnaît,sourit légèrementMaralqot.L’andernier,
quandjesuis tombé dans larivière,jen’avais pasdetabacsur moi.
Jen’ai jamaiseudetabac.Ilainventé cela...Désormais je cesserai
deparlerdemoi.»
-OncleMaralqot,nous t’avonsvuquandtutentaisd’escalader
leravin, ditOntokalors qu’ilsapprochaientdesautres.
-Voyez-vouscela ! «Tutentaisd’escalader leravin»,pensait
Maralqot qui intérieurement singeait l’adolescent sansavoir
compris ses paroles.Un instant plus tardilcompritetdemanda :
-Vous m’avez vuquandjel’escaladais ?Quandm’avez-vous
vu?
-Quandnous ramenions letroupeau.Nous marchionsdans ta
direction.
-Vraiment ?
«S’ils racontentàValetkequ’ils m’ontvutenterd’escalader la
pente...»se ditMaralqot qui,sansavoir l’aird’accorder
d’importance àsaquestion, demanda àOntoken montrant le
vieillard assisde côté :
-Et lui ?Il m’avuaussi ?
-Bienentendu!D’ici onvoit trèsbien leravin.Cen’est pas
loindutout, ajoutal’adolescent qui s’approchaitdéjà dufeu.
Enarrivant prèsdesautres,Maralqotcommença, commeside
rien n’était,parexaminer leravind’oùilsvenaient,Ontoket lui.
«Oui,ilest tout près.On levoit trèsbien.»Un peutriste,il s’assit
etentenditValetkequi, à cet instant précis, disait:
-Le bergerest revenu!?
C’est parces paroles queleséleveursaccueillentcelui quigarde
letroupeaudans lajournée et quivientderentrer.Maralqot jetaun
regardrapidesur levieillard.Valetkesouriait.Il nelui répondit
pas,pas plus qu’àtous lesautres qui l’accueillaientdemême.Que

19

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.