Règlements de contes

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- Dis-moi, tu viens de me lancer un "ta gueule" bien conjugué. Tu l'as sûrement assimilé dans un cours d'analphabétisation. Car vois-tu moi-même qui suis de souche, je ne le dis pas aussi bien que toi. Puis-je l'entendre encore une fois ? - Ta gueule ! Ta gueule ! Ta gueule ! - Oh une fois suffit, ce n'est pas la quantité qui compte, mais la qualité... Dans Règlements de Contes, Moussa Lebkiri est l'orpailleur des mots, le chercheur azimutal de la langue française et le chantre du parler à la manière de nul autre pareil. Les mots il les triture, les dévide, les déplace sur un tapis volant ou roulant…
Publié le : dimanche 1 janvier 1995
Lecture(s) : 250
EAN13 : 9782296309128
Nombre de pages : 136
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REGLEMENTS

DE CONTES

@ L'HARMATTAN, 1995 ISBN: 2-7384-3662-5

MOUSSA LEBKIRI

RÉGLEMENTS DE CONTES
(Petit récit burlesque pour grands)

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

PREFACE
L'orpailleur des mots
Moussa Lebkiri fait partie d'une jeune génération de créateurs algériens qui font honneur à leur terroir d'origine. J'observe son travail depuis déjà plusieurs années, depuis Une étoile est tombée dans l'œil de mon frère, véritable feu d'artifice d'allitérations et de détournements de sens qui fit d'ailleurs, sa véritable renommée. Livré sans concession pour les modes passagères, son travail est toujours exigeant et profond, sans fard et sans dérobade. Ce travail authentique enferre l'authenticité et la fait vibrer comme une lyre ancienne. Aussi, dans Règlements de Contes, l'auteur ne déroge-t-il pas à une règle fixée depuis le début: être l'orpailleur des mots, le chercheur azimutal de la langue française et le chantre du parler à la manière de nul autre pareil. Les mots, il les traque et les poursuit jusqu'en leur dernière demeure; il les triture, les dévide, leur tord le cou à la manière précise de l'essoreuse; il les déplace aussi, sur un tapis volant, ou roulant, qui sait; il les dévie enfin de leur sens initial pour les replacer dans un chapelet de contes magiques et de courtes historiettes. Une telle plongée dans l'archéologie de la langue a amené Moussa Lebkiri à restituer sa propre histoire, même si, par pudeur, il reste toujours entre plusieurs températures et plusieurs silences à la fois. Mais surtout, un tel trajet, à forte sémiologie buissonnière, méritait d'être soutenu .par une truculence langagière et un phrasé polysémique qui montrent 7

combien l'orpailleur des mots éprouvait l'envie gourmande d'en découdre. Avec qui? Avec lui-même d'abord. Il nous fait vivre ensuite l'exquise tension qui unit le peuple que l'on scrute à ses scrutateurs, lui-même et les autres, donc, perçus ici comme des entités structurantes et généreuses et non pas comme de simples faire-valoir. Le jeu valait la chandelle, car l'obscurité de ['autre, semble dire Moussa Lebkiri, n'est pas pour autant dissipée par la lumière crue. C'est dans son clair-obscur que l'auteur travaille à redonner du sens à des mots qui ont pâli depuis longtemps. A cet égard, la langue inventive de Moussa Lebkiri se permet quelques irrévérences, contournant allègrement Dame Syntaxe pour se cantonner à la Pyramide du Grand Vocabulaire où elle aura à secouer les antiques momies qui s'y pavanent. Moussa Lebkiri déconstruit et reconstruit les dunes avec une instantanéité diabolique. Chez lui, les allitérations, bien sOr, mais aussi les synecdoques, les hypallages et jusqu'aux surcharges métonymiques s'entrecroisent, s'entrechoquent et se donnent l'accolade avant d'exploser à l'image d'un volcan capricant jamais éteint. Comment dès lors, avec un tel démiurge, chantre incontesté du métissage culturel, marieur de sens, une profonde avancée de lave ne nous saisissait-elle pas au fur et à mesure que nous approfondissions notre lecture? Le transport dans l'audace et la témérité est donc assuré, avec une turgescence juvénile et une ferveur qui ne fléchissent jamais, tandis que les différents imaginaires, ceux de la brise et du sirocco, sont doublés ici d'affluents plus intimes, plus maternels aussi, berbères, algériens ou d'ailleurs. Les textes choisis sont à la fois paisibles et cruels (de vérité ?), canailles et lumineux. Leur impact "documentaire" (voir notamment Bouz'[ouj, tête de mouton) est souvent aussi grand que leurs qualités littéraires. Valeur humaine aussi: pour mettre fin aux dérives de la rencontre esthétique, Moussa Lebkiri exhibe, 8

avec

une force rarement égalée, un talent inquiet et

foisonnant. Et dans ces vitupérations sourdes, dont le truchement est sans doute cette écriture fulminante, à l'attente exacerbée, ciselée et sublimée, Moussa Lebkiri élève l'indignation au stade du beau! Ses innovations expriment ainsi l'ample mouvement de la conscience d'affranchissement et une clarification audacieuse dont l'objet n'est rien moins que la reconquête d'une identité bafouée, négligée, peu prise au sérieux. Aussi, se réinvente-t-il à chaque spectacle, un peu comme un jet de lumière qui se perd à l'approche d'une falaise, pour se reconstruire dès la rencontre avec la paroi en face. Grâce à ce florilège, nous assistons, complices, à la nouvelle alchimie des mots; nous rentrons de plain-pied dans des mondes mi-clos et découvrons avec une certitude renouvelée, l'irrépressible folie des émois, certains que le frisson de l'Un n'a pu se réaliser sans la conjugaison de l'Autre. C'est en cela que la travail de Moussa Lebkiri est également un travail généreux et, j'en suis persuadé, un travail de demain.
Malek CHEBEL

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PROLOGUE

On raconte n'importe quoi aux enfants, et surtout aux grands des histoires à ne pas dormir. Des princesses, des princes, des fées et des loups... Tout cela n'existe pas, ou bien alors, seulement dans l'imaginaire des conteurs plus menteurs que moi, plus menteurs les uns que les autres... Pourquoi rêver, réveillez-vous et ne rêvez plus... ne croyez plus rien, croyez-moi... C'est ça le merveilleux ...veilleux...eux... Quand on ne croit pas, tout est possible... l'impossible est plus que possible... Alors moi, je ne vous raconte pas d'histoire, pas de conte et pas de chanson... Mon histoire est vraie, je vous le jure sur la tête de mes mensonges. Voici mon Prince Trouduc en Panache, que je vous balance comme il me vient, sur le bout de ma langue. Vous le reconnaîtrez, il est tout en Panache et quand il enfourche son cheval Crottin, ça lui fait "Priiince Trouduc'uuuuuuuuuh"... 11

Allez, bon voyage, ouvrez l'oeil... et ne rêvez pas... Il était... Il était... Il était une ... La dernière fois que quelqu'un l'a dit, l'histoire lui coupa la langue. Il se mit à parler avec les mains; elle les lui coupa. Il conta avec ses yeux, elle les creva. A l'aveuglette, il continua sa narration avec les pieds. Elle les coupa... tout s'arrêta, net; forcément! La tête avait roulé sans mentir jusqu'aux pieds coupés comme parole. Depuis, l'on dit que les conteurs ont tous perdu la tête. C'est faux, ma tête à moi, la voici, entière, et il n'y manque pas un cheveu. Et ma langue? Je ne l'ai pas perdue non plus, la voici là, dans ma bouche, elle n'est pas dans ma poche. Mes mains? Je les ai comptées, une... deux, et trois... quatre avec mes pieds. Mes yeux? à leur place; je ne les ai pas perdus de vue. Alors? L'histoire est une menteuse, elle ne me coupera pas la parole, encore moins le reste. Il était... Il était... Il était une ... Ma langue, après tout, j'y tiens bien plus qu'à cette histoire. Une langue, c'est une belle plume, qui écrit des mots invisibles que seules les oreilles peuvent voir, et lire à haute voix. Il était... tant pis, si je meurs, je reste en enfer! Vous m'apporterez des oranges, que je partagerai avec les anges. Il était... uuuneee... ffffois... MA LANGUE!!!! Au secours! Elle est toujours là. Il... était... une... fois... Il était une fois... aaa aaaa ! ma langue est toujours là aaaa ! Mes pieds aussi... ma tête kif-kif. Il était... Il était il était autant de fois que je veux... une fois, deux fois. Il était, il sera... une fois... il était... il était une, une fois... trois... quatre... cinq à gauche... six... sept... sept une fois... sept deux fois... sept trois fois... adjugé! Voici mon histoire. Je 12

vous jure qu'elle est vraie, puisque je l'ai inventée! Juré, craché sur vous!

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