Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Rejoins la meute !

De
332 pages
Voilà plusieurs années, des meurtres sordides, inspirés de rituels médiévaux, sont venus semer le trouble dans la région des Cévennes. Ces crimes odieux constituaient-ils un jeu de très mauvais goût ou bien répondaient-ils à une mise en scène diaboliquement orchestrée? Rien à quoi se raccrocher, aucun lien apparent entre toutes ces victimes françaises et étrangères, le flou total...
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Jean-Michel Lecocq

Rejoins la meute !
Polar





































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ03011Ȭ1
EAN : 9782343030111

Rejoins la meute !

Écritures
Collection fondée par Maguy Albet

Bastien (Danielle), La vie, ça commence demain, 2014.
Bosc (Michel), L’amour ou son ombre, 2014.
Guyon (Isabelle), Marseille retrouvée, 2014.
Pain (Laurence), Elsa meurt, 2014.
Cavaillès (Robert), Orgue et clairon, 2014.
Lazard (Bernadette), Itinérantes, 2013.
Dulot (Alain), L’accident, 2013.
Trekker (Annemarie), Un père cerfȬvolant, 2013.
Fourquet (Michèle), L’écharpe verte, 2013.
Rouet (Alain), Le violon de Chiara, 2013.
Zaba (Alexandra), Rive Rouge, 2013.
Boly (Vincent), Crime, murder et delitto, 2013.
Hardouin (Nicole), Les semelles rouges, 2013.
Lherbier (Philippe), Ourida, 2013.
Aguessy (Dominique), Les raisins de la mer, 2013.

*
**
Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des
parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages,
peut être consultée sur le site www.harmattan.fr

























JeanȬMichel Lecocq

Rejoins la meute !
polar


L’Harmattan















A mes parents…

Remerciements à

Frédéric qui a mis son talent au service de l’illustration de la première
de couverture ;
Isabelle pour la relecture et la réalisation du texte de quatrième de
couverture.















Chapitre I

Lussan (Gard), le 14 mai 2005,11heures,

Le camion peinait à avancer sur le chemin étroit, en cherchant à
éviter les profondes ornières creusées par les pluies de printemps. Les
essieux grinçaient et Bertrand Lamenan se demandait si sa suspenȬ
sion n’était pas susceptible de céder à tout instant. Chaque fois qu’un
soubresaut plus violent lui donnait le sentiment que le camion allait
se désarticuler, il pestait contre le propriétaire des lieux qui ne prenait
pas la peine d’entretenir ses accès et contre ce pays au climat fanȬ
tasque, où les journées de sécheresse succédant à des journées de
pluie intense rendaient les chemins impraticables. Il pensait avec efȬ
froi aux ruches qui, bien qu’elles fussent solidement arrimées dans la
benne, risquaient de se détacher si, d’aventure, l’un des mousquetons
qui les retenaient venait à s’ouvrir sous la violence des trépidations.
Comme chaque année, à la même époque, il rapportait à Roger
Malandri la dizaine de ruches que l’apiculteur lui avait confiées et
qui, pendant les premières semaines de printemps, avaient séjourné
dans les HautesȬAlpes pour butiner les essences montagnardes. Il
avait beau ronchonner, une amitié profonde liait les deux hommes
qui coopéraient depuis maintenant plus de quinze ans, échangeant
leurs ruches afin de diversifier au maximum leur production de miel.
Malandri était un sauvage qui avait fui la civilisation, en réaménaȬ
geant une vieille ferme abandonnée, perdue au fond de la campagne
gardoise, entre Lussan et Les Fumades. Il avait entrepris de se
convertir à l’apiculture. Avec l’aide de sa femme et de sa fille, il s’était
construit une sorte de petit paradis, éloigné de la foule, du bruit et
11

des touristes qui, l’été venu, envahissaient les villages de la région. La
famille Malandri écoulait sa production sur les marchés locaux et
dans quelques magasins coopératifs où la production du domaine
avait fini par jouir d’une solide réputation. Les revenus que Roger
Malandri tirait de son commerce suffisaient amplement à satisfaire
les besoins d’une cellule familiale accoutumée à une vie frugale qu’il
comparait volontiers à celle des paysans des hauts plateaux du ViêtȬ
Nam. L’apiculteur et sa famille ne recevaient que très peu de visites,
si ce n’étaient les quatre apparitions annuelles de leur vieil ami
Bertrand. En apercevant entre les feuillages le toit de lauzes de la
ferme, Lamenan respira un peu mieux. Le chemin devenait plus praȬ
ticable et la promesse d’un café bien fort et bien chaud lui mettait un
peu de baume au cœur. Après avoir déchargé les ruches rapportées
de Gap puis chargé celles qu’il allait emporter sur le chemin du reȬ
tour, il dégusterait un bon repas, comme seule Marthe Malandri saȬ
vait les mitonner. Il bavarderait un peu avec son vieil ami, en fumant
une ou deux cigarettes. Puis, il reprendrait la route des Alpes, laissant
pour quelques mois les Malandri à leur solitude.
On devinait de mieux en mieux la ferme, au travers d’un feuillage
qui allait en s’éclaircissant. Aux chênes verts avaient succédé des oliȬ
viers aux frondaisons plus aérées. Il s’attendait, comme il en avait
l’habitude, à voir surgir le chien Mascotte, le fidèle compagnon de
son ami Malandri, ou Malandri luiȬmême, les poings sur les hanches,
revêtu de son pantalon de toile blanc et de sa légendaire chemise à
carreaux. Au lieu de cela, l’endroit semblait désert. Pendant un court
instant, il crut que Marthe avait fait une lessive et pendu aux arbres
de la cour les combinaisons de travail de son mari. C’était, en tout
cas, ce que suggéraient les trois formes sombres qui dansaient légèȬ
rement, telles des ombres chinoises, derrière le rideau de feuilles.
En débouchant dans la cour de la ferme, il fut saisi d’effroi. Marthe
n’avait pas fait sa lessive. Elle avait encore moins pendu les combiȬ
naisons de son mari. Ce qu’il voyait n’était pas concevable. Pas un
instant imaginable. Ce ne pouvait être qu’une mise en scène de mauȬ
vais goût, une sordide mascarade. Il marqua un temps d’hésitation,
cherchant dans un regard désespéré d’où allait surgir le metteur en
scène délirant qui avait imaginé ce spectacle obscène et l’avait orchesȬ
tré avec un réalisme absolu. Mais il dut se rendre à l’évidence. Ce
12

n’était pas du théâtre, ni du cinéma, ni même une farce pitoyable. Les
trois corps, qui pendaient misérablement aux branches des châtaiȬ
gniers centenaires et qu’un mistral puissant faisait danser, étaient
ceux de ses amis, ceux de la famille Malandri. Bertrand Lamenan ne
pouvait descendre du camion, paralysé qu’il était par l’effroi et par
l’incrédulité. Quand il eut pris conscience de la réalité, il se décida à
quitter sa cabine pour se diriger, tel un automate, vers la scène plus
insoutenable encore à mesure qu’il s’en approchait.
Les trois corps totalement dénudés avaient été pendus par les
pieds aux branches les plus solides des arbres, au moyen d’une corde
de chanvre. Au sol, autour des trois suppliciés, avaient été disposées
des ruches, à proximité desquelles ne voletaient plus que quelques
abeilles, rassasiées de la confiture dont les bourreaux avaient enduit
les corps de leurs victimes. On devinait leur identité, sans véritableȬ
ment pouvoir les reconnaître, tant les peaux étaient boursouflées sous
l’effet des centaines de piqûres. Mais, à coup sûr, il ne pouvait s’agir
que des Malandri. Il y avait fort à parier qu’ils étaient encore vivants
lorsqu’on leur avait infligé ce supplice abominable. Ceux qui avaient
fait ça ne pouvaient prétendre au titre d’humains. Bertrand Lamenan
prit conscience des tremblements qui agitaient son corps et du froid
qui l’envahissait. Il jeta, autour de lui, un regard circulaire. La peur
s’installait. Il regagna son camion, bloqua la sécurité des portières et
composa le 17. C’est à ce momentȬlà qu’il comprit pourquoi Mascotte
n’était pas venu à sa rencontre, en entendant le bruit du moteur sur le
chemin. La pauvre bête avait subi le même sort que ses maîtres et son
cadavre gisait à quelques mètres derrière les ruches.

13

Chapitre II

Paris, le 15 mai 2010, 11 heures,

Le vétérinaire s’employait à appliquer une compresse imbibée
d’alcool sur l’échine du chien. CeluiȬci, couché sur le flanc, roulait des
yeux apeurés en direction de son maître qui lui tenait la tête entre ses
mains et le caressait lentement du bout des doigts, sans cesser de lui
parler, ainsi que le lui avait recommandé le praticien. Le vétérinaire,
armé d’une énorme seringue, guettait l’instant où il allait injecter sous
la peau de l’animal la dose de soporifique supposée l’expédier en
quelques secondes dans les bras de Morphée. Le chien ne parut pas
sentir l’aiguille qui s’enfonçait profondément sous son épiderme. Son
regard devint vitreux puis ses yeux clignèrent à plusieurs reprises,
avant de se fermer. A présent, son corps reposait lourdement sur la
table d’auscultation. Le somnifère avait produit son effet. Le vétériȬ
naire se redressa et, avec un sourire béat, proféra cette sentence inouȬ
bliable :
— Il a compris que c’était pour son bien. Il est intelligent, le
bougre !
Théo Payardelle le considéra avec stupeur. Son regard devait être
suffisamment expressif pour déstabiliser le praticien dont le large
sourire avait vite laissé place à une sorte de rictus d’embarras, comme
s’il prenait brusquement conscience d’avoir commis une gaffe, sans
en comprendre réellement la nature. Un silence s’installa. Puis Théo
éclata de rire, enfonçant du même coup le vétérinaire un peu plus
profondément dans sa confusion, faisant naître et se propager sur son
visage poupon un rosissement du plus bel effet. Qu’on pût considérer
15

un seul instant que son chien était intelligent lui paraissait relever de
l’absurdité la plus totale. A moins que ce ne fût le fait d’une flagorneȬ
rie fort répandue chez les vétérinaires, pour qui tous les maîtres sont
réputés être fiers de leur animal de compagnie, habités qu’ils sont par
la certitude aveugle que leur bestiole est le spécimen le plus beau et le
plus intelligent de son espèce et, pourquoi pas, de toute la gent aniȬ
male. Un passage en prépa, la réussite au concours d’entrée à
MaisonsȬAlfort, sans doute l’un des plus difficiles, et de longues anȬ
nées d’études vétérinaires pour en arriver là, pour professer ce genre
de stupidité, expression certes d’une gentillesse doucement démagoȬ
gique dont devait se satisfaire la mièvrerie de la clientèle lambda et
qui devait même la ravir, mais qui avait le don d’agacer au plus haut
point Théo.

O’Cedar était un pur produit de la SPA. Deux ans plus tôt, Théo,
qui sortait d’une aventure sentimentale douloureuse, avait craqué
devant les deux yeux implorants qu’on devinait sous son imposante
touffe de poils blancs. Le chien, abandonné à plusieurs reprises et
sans doute maltraité, attendait dans une cage du refuge la fin du délai
légal auȬdelà duquel l’euthanasie devenait inévitable. Théo l’avait
adopté, sans trop réfléchir aux conséquences de cet acte irraisonné et
avait installé dans son troisȬpièces de la rue des Batignolles le caniche
griffon au poil surabondant où s’accrochaient les minons de pousȬ
sière d’un appartement peu soumis aux exigences d’un ménage riȬ
goureux. Son nom fut très vite trouvé et O’Cedar s’habitua très vite à
son nouveau patronyme. Le chien se montrait affectueux auȬdelà de
toute espérance. Sans cette présence chaleureuse, Théo n’aurait pu
venir à bout de la neurasthénie qui le minait. Ce chien était un puits
de tendresse, un exemple de fidélité, un compagnon soumis et attaȬ
chant mais, en aucun cas, un monument d’intelligence.
Le vétérinaire aurait pu s’exclamer : « Comme il est gentil ! »,
« Quelle bonne bête ! », « J’ai rarement vu un chien aussi mignon ! »
ou encore « Il est adorable ! ». Tout, sauf « Il est intelligent ! ». Théo
ne demandait rien d’autre à son chien que de lui tenir compagnie, en
lui prodiguant suffisamment d’affection pour meubler la solitude
d’une vie d’où il avait définitivement proscrit toute présence fémiȬ
nine. Les vertus cardinales d’un animal de compagnie, sa tendresse,
16

son inaltérable fidélité, son obéissance inconditionnelle ou encore son
indéfectible dévouement ne suffisaient plus à le valoriser et à en faire
le meilleur ami de l’Homme. Il fallait en plus qu’il fût intelligent.
Dans cette société blasée par les choses du cœur, l’intellect devenait
aussi, pour les animaux, une valeur refuge, une forme de grade éméȬ
rite. Oubliés l’instinct, les réflexes conditionnés, fruits de milliers
d’années de soumission et de dressage, il importait qu’un animal fût
intelligent. Ce n’était pourtant pas pour rien que, depuis des temps
immémoriaux, on disait d’un homme stupide « Il est bête ! ». FinaȬ
lement, Théo allait devoir peutȬêtre se raccrocher à l’idée que son
chien possédait un capital neuronal dont, jusqu’à présent, il n’avait
pas encore vu la moindre manifestation.
Le vétérinaire s’était éloigné dans la salle voisine, emportant le
chien sur ses bras, afin de lui faire passer une radio.
— AttendezȬmoi là, avaitȬil demandé à Théo. Je reviens dans
quelques instants.
La séance de radiographie n’avait pas excédé dix minutes. Le vétéȬ
rinaire revint avec une série d’images qu’il fixa sur son écran lumiȬ
neux. Il avait retrouvé un semblant d’assurance.
— Ce n’est pas étonnant que votre chien ne mange plus et qu’il
dépérisse ! s’exclamaȬtȬil, en tirant son client par le bras, pour l’inviter
à se rapprocher des clichés auxquels la lumière blanche de l’écran
conférait une netteté indiscutable. Théo s’approcha pour mieux voir.
— Vous voyez cet objet qui obstrue son intestin ? fitȬil remarquer à
Théo. Voilà la cause du mal. Il a dû avaler une balle ou une bille qui
est restée coincée dans son intestin. Si j’en juge par la taille, on dirait
même une agate, précisa le praticien. Il va falloir l’opérer.
La preuve venait d’être administrée : il fallait être particulièrement
stupide pour avaler une bille. Théo se préparait à le faire observer au
vétérinaire lorsque son portable se mit à sonner. En voyant le nom de
l’appelant, il grimaça.
— Commissaire, rappliquez en vitesse. C’est Jouve. Il faut que je
vous parle. C’est important et urgent.
Recevoir un appel de Jouve n’avait en soi rien de surprenant
puisqu’il était théoriquement son supérieur direct. Ce qui était moins
banal tenait au fait que Jouve ne l’appelait que très épisodiquement et
qu’en général, ces appels préludaient à l’une de ces missions excepȬ
17

tionnelles qui mobilisaient le commissaire Payardelle plusieurs seȬ
maines loin de Paris.
— Quand envisagezȬvous de l’opérer ? demandaȬtȬil au vétériȬ
naire.
— Ce soir. Je le garderai deux ou trois jours et vous devriez pouȬ
voir le récupérer avant samedi.
— Dans ce cas, je crains de devoir faire appel à un ami.
Après avoir salué le praticien, Théo dévala les escaliers de
l’immeuble quatre à quatre pour prendre la direction de la Place
Beauvau où il se savait attendu.

18

Chapitre III

Barre des Cévennes, le 14 septembre 2005, 18 heures,

Le père Marcellin était réglé comme une horloge. Comme chaque
jour, avant l’heure du souper, il faisait un détour par l’église romane
qui dominait le village. C’était pour lui l’occasion de vérifier que tout
était en ordre, après le passage des visiteurs, accourus parfois de très
loin, qui, tout au long de la journée, venaient admirer ce monument
mentionné sur tous les guides et dépliants touristiques. Il éteignait les
cierges, vérifiait qu’aucun objet n’avait été oublié, vidait les troncs de
leur maigre contenu, allumait la veilleuse et, enfin, s’agenouillait deȬ
vant l’autel pour dire une courte prière. Puis, il quittait l’église, en
refermant derrière lui le vantail de bois rongé par le temps, les inȬ
tempéries et le manque d’entretien. La commune était pauvre et,
malgré l’aide d’une poignée de bénévoles, le père Marcellin ne parȬ
venait pas à tirer les lieux de l’état de délabrement dans lequel ils
s’enfonçaient inexorablement. Paradoxalement, le classement de
l’édifice n’avait fait qu’aggraver la situation, car seules des entreȬ
prises agréées et hors de prix auraient pu assurer des travaux de resȬ
tauration que personne n’avait plus l’audace d’envisager.
Ce jourȬlà, comme tous les mercredis, le père Marcellin avait disȬ
pensé ses cours de catéchisme dans la petite salle paroissiale du vilȬ
lage. A la différence des autres jours, il écourta sa visite à la petite
église, se contentant d’en fermer le portail après un rapide tour
d’horizon, car il avait, comme tous les jours de catéchèse, la charge
des petits Fantoni dont les parents tenaient un élevage à trois kiloȬ
mètres du village. Il s’était astreint à aller chercher et à reconduire ces
19

deux minots dont le père s’occupait de son troupeau et dont la mère
n’avait pas le permis de conduire. Le père Marcellin éprouvait pour
la famille Fantoni une tendresse particulière qui transformait en plaiȬ
sir ce que d’aucuns auraient pu considérer comme une corvée. DeȬ
puis qu’il était le curé de la paroisse, il avait vu naître et il avait baptiȬ
sé tous les membres de la famille. Il avait marié Georges et Manon. Il
avait aussi fermé les yeux de la petite Laura qui aurait été l’aînée de
la fratrie. Ce jourȬlà, pour la première et pour la dernière fois, il avait
douté de Dieu. Du moins le croyaitȬil. Il s’était juré qu’on ne l’y reȬ
prendrait plus, ignorant sans doute que le Diable est prompt à relever
comme un défi ce genre de serment.
L’exploitation des Fantoni était située au beau milieu des bois, sur
le plateau, obligeant ceux qui voulaient s’y rendre à emprunter une
route étroite qui épousait les replis d’une pente escarpée et sur laȬ
quelle le croisement avec un autre véhicule relevait de l’exploit. ParȬ
venue au sommet, la route goudronnée s’arrêtait pour se subdiviser
en deux chemins de terre mal entretenus et cahoteux. Celui de droite
sur lequel s’engagea le père Marcellin conduisait à la ferme des
Fantoni dont on apercevait au loin le pigeonnier. Celui qui partait sur
la gauche menait à un endroit où nul ne s’aventurait jamais, à
l’exception du vieux curé et, épisodiquement, du facteur lorsqu’il
avait à remettre un pli recommandé.
Les Fantoni avaientt insisté pour le retenir à souper et il s’était
laissé faire. Lucette Fantoni était une cuisinière hors pair et, surtout,
le fumet qui provenait de la cuisine était de nature à lui ôter toute
velléité de résister. Il était gourmand. C’était sans doute sa seule
faiblesse mais il se consolait ou se rassurait, en pensant que, si le
Diable avait inventé la tentation, Dieu, de son côté, n’avait pas créé
tant de bonnes choses uniquement pour faciliter les desseins de Satan
et que le ToutȬPuissant devait avoir pour le péché de gourmandise
une indulgence particulière. Il faisait encore jour lorsqu’il quitta la
ferme. La seule fausse note à laquelle il commençait à être habitué et
qu’il parvenait toujours à pardonner à ses hôtes, c’était leur fâcheuse
manie de hurler avec les loups et de stigmatiser ceux qui cultivaient
leur différence. Au cours du repas, Georges Fantoni n’avait pu
s’empêcher de dauber sur ses voisins.

20

— Il a dû s’en passer encore de belles hier soir chez les SansȬ
culottes. Jusqu’à très tard, il y a eu un ballet de motos sur le chemin.
Ils ne se contentent plus de faire ça entre eux !
Une fois de plus, le père Marcellin avait tenté de plaider la cause
de ceux que le village avait mis au ban de la communauté.
— Ils ont bien le droit d’avoir de la visite et des amis, comme tout
le monde !
Bien que sur le fond, il fût un brave homme, Fantoni restait herméȬ
tique aux plaidoyers du curé.
— Qui voulezȬvous qui éprouve le besoin de les fréquenter, sinon
des gens comme eux ? Quand je pense, mon père, que vous osez vous
rendre chez ces dépravés !
Le pauvre Fantoni ne s’était même pas aperçu de l’énormité qu’il
venait de proférer. Sa femme avait rougi et, sans dire un mot, elle
s’était tournée vers le curé, en inclinant la tête, avec un sourire gêné
qui semblait dire : « PardonnezȬlui, mon père, il ne se rend pas compte de
ce qu’il dit ».
Le père Marcellin en avait profité pour s’esquiver, prétextant son
souci de rentrer au village avant la tombée du jour. Parvenu à la croiȬ
sée des chemins, il stoppa son véhicule. Le chemin qui conduisait
chez les « SansȬculottes » était là, sur sa droite. Il n’avait aucune raiȬ
son de se détourner de la direction du village mais, mu par il ne saȬ
vait quelle intuition, le père Marcellin décida de se rendre chez les
parias. Il restait environ un kilomètre à parcourir pour parvenir à la
propriété que les gens du village avaient surnommée « Le repaire des
SansȬculottes ». Le chemin devenait presque impraticable. La suspenȬ
sion de la vieille Méhari du curé, pourtant accoutumée aux expédiȬ
tions les plus improbables, hurlait la détresse de ses essieux et de ses
cardans. Les ronces qui débordaient des clôtures raclaient la carrosseȬ
rie. Le chemin n’allait pas plus loin que la bâtisse en pierre de schiste
qui venait d’apparaître au milieu d’un espace dégagé et dallé. Une
table, posée sur des tréteaux, portait encore les reliefs d’un repas pris
en plein air. Une bouteille de vin encore à moitié pleine trônait au
milieu de cette table de fortune et l’on pouvait aisément identifier le
menu, à voir les plats abandonnés, encore aux troisȬquarts pleins et
sur lesquels bourdonnait un essaim de mouches. Bien que la porte
d’entrée et deux fenêtres du bas fussent ouvertes, il n’y avait, dans la
21

bâtisse comme dans ses environs immédiats, aucun signe de présence
humaine.
Le père Marcellin était intrigué par la scène qui s’offrait à ses yeux.
Elle lui faisait songer à ces descriptions qu’on avait coutume de lire
sous la plume des découvreurs de bateauxȬfantômes. Tout donnait à
penser que les occupants de la maison s’étaient absentés brusqueȬ
ment, sans avoir eu le temps de terminer leur repas. Tous les sept.
D’un seul coup. Une telle désertion était étonnante car jamais les haȬ
bitants de cette maison ne s’absentaient sauf pour aller, par deux ou
au maximum par trois, le jeudi, vendre leurs produits et faire leurs
emplettes sur le marché de Florac. Il avait fallu un motif bigrement
urgent pour qu’ils s’absentent tous ensemble. Le curé les connaissait,
ces paroissiensȬlà, si tant est qu’ils eussent jamais mérité ce titre.
C’était sans doute lui qui les connaissait le mieux, les nudistes. Car
les sept occupants de la maison avaient voué leur existence à ce mode
de vie, généralement mal perçu dans les campagnes. Ils étaient sept,
trois hommes et quatre femmes, qui s’étaient installés là, dans les
années 80. Ils avaient retapé cette ferme abandonnée, lui avaient renȬ
du son cachet d’antan et s’étaient lancés dans l’élevage des brebis
dont ils tiraient un fromage que seul le père Marcellin avait eu le priȬ
vilège d’apprécier. Les gens du village leur vouaient une hostilité qui
en avait fait les parias d’une population locale âgée et conservatrice.
Ils étaient allés écouler leurs fromages et leur lait un peu plus loin,
vers Florac ou, plus au Sud, du côté de SaintȬJeanȬduȬGard. Le peu
qu’ils en tiraient les aidait à vivre. On les voyait régulièrement, le
jeudi, toujours par deux ou par trois, arpenter le marché de Florac ou
tenir leur stand sous les frondaisons de la place. Ils redevenaient alors
des « Textiles », reconnaissables toutefois à leurs déguisements hipȬ
pies. Cependant, malgré leur accoutrement qui ne dépareillait pas
avec celui des routards en tous genres ou avec les commerçants écoȬ
los qui fréquentaient les lieux, ils n’étaient pas particulièrement apȬ
préciés. Contrairement à une idée reçue, les marginaux avaient leurs
codes et ne reconnaissaient pas nécessairement comme étant des leurs
tous ceux que leur mode de vie avait exclus de la société bien penȬ
sante. Quand Balthazar, l’une des figures emblématiques des rouȬ
tards, lançait un retentissant « Les barbares sont là ! », cette invective

22

pouvait s’adresser aussi bien aux nudistes qu’aux vacanciers bobos
qui hantaient le marché de Florac aux beaux jours.
Quant à lui, le père Marcellin avait fait le choix de les considérer
comme faisant partie de ses paroissiens, même si les proscrits ne fréȬ
quentaient pas son église et même s’il y avait fort à parier qu’ils proȬ
fessaient un athéisme en adéquation avec leurs pratiques sociales.
D’ailleurs, ces pratiques, le curé eût été bien en peine de les imaginer.
Au demeurant, tel n’était pas son souci. Il leur rendait visite, de
temps en temps, leur parlait, leur achetait un peu de fromage, tout
cela pour maintenir un lien qu’il estimait essentiel dans une commuȬ
nauté villageoise. Dans ces occasions, ils acceptaient de couvrir leur
nudité, par respect pour l’homme d’église. Ces visites étaient très mal
vues au village. Les Fantoni, leurs plus proches voisins, les lui reproȬ
chaient souvent.
— Pourquoi vous acoquiner avec ces dépravés, mon père ? lui
demandait régulièrement Manon. Leur maison, c’est Sodome et
Gomorrhe ! Il doit s’en passer de belles, làȬbas !
Chaque fois, le père Marcellin prenait le temps de lui répondre,
avec la même patience.
— Ce sont des enfants de Dieu, Manon, et Dieu aime tous ses enȬ
fants de la même façon. PeutȬêtre un jour, arriveraiȬje à les ramener
dans le troupeau ?
Mais, lorsqu’il avait l’occasion, chaque dimanche matin, de
contempler ledit troupeau rassemblé dans l’église du village, le curé
se demandait si ce combat pour ramener les brebis égarées n’était pas
une erreur, si le bon sens ne consistait pas, au contraire, à les en préȬ
server et si ce n’était pas eux que Dieu accueillerait en premier dans
son royaume. Eux avaient accueilli le prêtre à bras ouverts. Quand il
venait les voir, ils lui racontaient en souriant leurs activités de la
journée et lui parlaient des autres avec une telle fraîcheur d’âme qu’il
ne pouvait imaginer un seul instant que ces hommes et ces femmes
pussent être ces démons lubriques que lui décrivaient les villageois et
qu’ils vouaient aux gémonies.
Le père Marcellin descendit de sa Méhari et entreprit d’appeler les
occupants de la maison. Personne ne lui répondit. La bâtisse était
vide. Gagné par ce qui ressemblait à de l’inquiétude, il contourna le
bâtiment. L’arrière de la maison donnait sur une sorte de potager où
23

les nudistes entretenaient quelques cultures, base de leur économie
autarcique. Là encore, aucune trace de présence humaine. Il allait
s’éloigner pour regagner son véhicule lorsqu’il prit conscience que la
terre du potager avait été retournée à plusieurs endroits. Des recȬ
tangles de terre fraîchement retournée. Sept exactement. Il
s’approcha. Deux pioches et trois pelles étaient plantées dans la terre
encore meuble. L’inquiétude avait laissé la place à une angoisse
sourde. Il hésita à sortir son portable pour appeler la gendarmerie de
Florac. Se ravisant, il se saisit d’une pelle et commença à retourner la
terre. Il ne savait si ce qu’il avait entrepris de faire était bien ou mal. Il
creusait, tout simplement. Il avait besoin de savoir. L’idée qui s’était
installée dans son esprit le taraudait et il fallait qu’il en eût le cœur
net.
Au bout d’une dizaine de minutes, ses doutes furent dissipés. Sous
le fer de la pelle qu’il maniait avec d’infinies précautions, apparut un
lambeau de vêtement. Le curé lâcha la pelle, posa ses genoux sur la
terre molle et se mit à gratter fiévreusement avec ses mains jusqu’à ce
qu’apparût le visage de Sarah, la plus jeune des nudistes. En contiȬ
nuant à déblayer la terre, il mit au jour le haut d’un caraco à fleurs,
celui qu’elle affectionnait et qu’elle portait la dernière fois qu’il l’avait
vue. Elle était morte en « textile ».
Le père Marcellin se redressa, secoua son habit pour en chasser la
terre qui commençait à sécher et, levant les yeux vers le ciel, il se deȬ
manda où était le ToutȬPuissant et s’il connaissait l’existence de cette
petite communauté. Il savait ce qu’allaient trouver les gendarmes
lorsqu’ils dégageraient les autres tombes. Il sentit un grand frisson
parcourir son corps de la tête aux pieds. Pour la seconde fois de sa
vie, durant quelques secondes, il douta de Dieu. Puis, se ravisant, il
leva les yeux vers le ciel et lui adressa une prière. Lorsqu’il eut termiȬ
né de se recueillir, il se saisit de son portable pour composer le 17.

24

Chapitre IV

Paris, le 15 mai 2010, 15 heures,

Le bureau de Jouve était situé au premier étage du ministère de
l’intérieur, dans une aile réservée aux services spéciaux. Depuis la
fusion des services et le rattachement de la gendarmerie à la Place
Beauvau, Jouve avait quitté le Quai des Orfèvres pour devenir le seȬ
cond du directeur général. En marge de cette mission transversale, il
avait la charge de superviser les enquêtes sensibles et plus particulièȬ
rement celles qui mettaient en jeu des intérêts politiques ou diplomaȬ
tiques. Il excellait dans ce travail qui requérait un sens aigu du secret
et l’art de la manipulation qu’il possédait mieux que quiconque. Théo
et lui s’étaient connus à la PJ, à l’époque où, tous deux commissaires
principaux, ils avaient eu l’occasion de collaborer à la résolution de
quelques affaires délicates. C’était là leur seul point commun.
Pour le reste, ils différaient l’un de l’autre en tout. Issus de milieux
sociaux différents et dotés de personnalités opposées, les deux
hommes n’entretenaient pas le même rapport au travail. Autant
Jouve avait manœuvré pour gravir les échelons de la hiérarchie, auȬ
tant Théo avait presque dû résister pour ne pas se laisser aspirer dans
la spirale des promotions. L’un était carriériste quand l’autre priviléȬ
giait sa qualité de vie. Alors que Jouve avait sacrifié jusqu’à sa vie
familiale au service de son administration, Théo Payardelle avait reȬ
fusé, au fil des promotions de grade, toutes les fonctions qui auraient
pu en faire le supérieur de l’autre. Tout juste avaitȬil accepté, au sein
de l’Inspection générale, un poste qui s’apparentait davantage à une
sinécure ou à une situation honorifique qu’à un véritable job.
25

François Jouve en avait conçu une sorte d’hostilité envers celui qui
foulait ostensiblement et impunément aux pieds toutes les valeurs
sur lesquelles reposait sa réussite. François Jouve n’aimait pas Théo
Payardelle et celuiȬci le lui rendait bien. Pour autant, le directeur géȬ
néral adjoint avait le sens du service et manifestait un pragmatisme
qui l’aidait à dépasser ses inimitiés, quand l’intérêt supérieur de l’Etat
était en jeu.
Malgré son apparent dilettantisme, le commissaire divisionnaire
Théo Payardelle était sans doute le meilleur élément avec lequel
Jouve eût jamais travaillé et, rien que pour cette raison, il
n’envisageait pas de confier à qui que ce fût d’autre le soin de gérer
les enquêtes les plus sensibles.
Théo se demandait souvent si, en fin de compte, il était plus heuȬ
reux que Jouve. Sa vie sentimentale était un fiasco et la solitude lui
pesait quelquefois au point qu’il avait dû s’acoquiner avec ce bâtard
qui garnissait de poils son appartement, aboyait comme un forcené
dès que le téléphone sonnait et passait pour un obsédé sexuel auprès
de ses voisins qui redoutaient plus que tous ses assauts. Seule sa
concierge, qui vouait à Théo une reconnaissance indéfectible depuis
qu’il avait tiré son fils d’une mauvaise affaire, supportait l’animal et
ses mauvaises habitudes. Elle acceptait même de garder le clébard
lorsqu’il prenait au commissaire l’envie de partir quelques jours en
vacances. N’eût été ce vide affectif, sa vie lui aurait presque semblé
agréable et sa situation professionnelle ressemblait à un placard
confortable d’où ne le tiraient que les sollicitations épisodiques de
Jouve.
Lorsque Théo entra dans la pièce, François Jouve se tenait debout,
accoudé à une cheminée de marbre, seul vestige encore apparent de
e
l’hôtel particulier du XIX siècle, dans une pièce relookée comme un
bureau du quartier de la Défense.
— Bonjour, mon vieux ! lançaȬtȬil à son visiteur, en même temps
qu’il l’invitait de la main à prendre place dans l’un des fauteuils de
cuir noir qui faisaient face à son bureau. Merci d’être venu aussi vite.
Jouve vint rejoindre Théo dans le second fauteuil, marquant ainsi
l’estime qu’il vouait à son collègue. Théo préféra y voir la manifestaȬ
tion sourde mais préméditée d’une entreprise de séduction. Le souȬ
rire amène qui s’étalait sur le visage de son interlocuteur était éloȬ
26

quent. L’affaire devait être de taille et Jouve employait les grands
moyens.
— Une coupe de champagne ? s’enquit le maître des lieux, avant
de prendre place dans le fauteuil.
Théo reconnut le bar, installé discrètement dans un angle de la
pièce, encastré dans son coffrage en acajou, immuablement le même,
rempli de demiȬbouteilles de Champagne. Combien de fois Jouve
l’avaitȬil ouvert pour lui proposer une coupe ? Il était incapable de
répondre à cette question tant ce rituel s’était répété, visite après viȬ
site. Du Cheurlin, à coup sûr, l’un des meilleurs Champagne de
l’Aube. Jouve était originaire de BarȬsurȬSeine et le Champagne était
son péché mignon.
— Pourquoi pas ! avaitȬil répondu, alors que son hôte avait déjà
ouvert la porte du précieux tabernacle.
« Gagné ! », se dit Théo en identifiant le contenu du bar, avec ses
demiȬbouteilles et les coupes aux bords garnis de sucre glace. RanȬ
gées dans un ordre impeccable. « Jouve ne changera jamais », pensaȬtȬil,
« toujours aussi maniaque et organisé. Un méticuleux. Tout mon
contraire ». S’il avait été là et s’il l’avait entendu, son adjoint, Marco,
lui aurait fait observer : « Parce que vous n’êtes pas méticuleux, vous,
commissaire ? », ce à quoi il aurait rétorqué : « Non. Moi, je suis rigouȬ
reux. Ce n’est pas toutȬàȬfait la même chose ! » Leur prédilection pour le
Champagne était sans doute le seul point commun que les deux
hommes étaient disposés à se reconnaître, même si l’un était natif de
l’Aube et l’autre de la Marne. Jouve ne jurait que par le vignoble
d’Ambonnay tandis que Payardelle ne connaissait que la Montagne
de Reims. La vieille rivalité entre les deux départements constitutifs
de ce prestigieux terroir continuait de les opposer jusque dans leur
goût commun.
Sans doute en raison de leur peu d’empathie réciproque et en déȬ
pit d’une collaboration très ancienne, les deux hommes ne se tuȬ
toyaient pas. Le vouvoiement incarnait pour eux la frontière qui préȬ
servait la qualité de leurs relations professionnelles. Il s’était installé
entre eux comme un glacis protecteur qui permettait à chacun de se
préserver de l’autre.
Jouve avait extirpé d’une armoire trois énormes cartons d’archives
qu’il avait ouverts, après les avoir posés devant son visiteur. Il n’était
27

pas question pour Théo Payardelle d’en déballer le contenu. Il
connaissait Jouve par cœur. La mise en scène était savamment étuȬ
diée. En premier lieu, ces cartons n’étaient pas là depuis bien longȬ
temps. Ils étaient à coup sûr sortis du service des archives la veille,
voire le matin même. Ils avaient peutȬêtre été rapatriés d’une direcȬ
tion régionale au cours de la semaine écoulée. D’autre part, ils
n’avaient rien à faire dans une armoire où tous savaient que Jouve ne
rangeait que quelques babioles personnelles. L’autre lui signifiait
ainsi l’énormité de l’affaire dont il allait être question. Il tripotait les
trois cartons dans tous les sens, comme pour mieux prendre la meȬ
sure de leur taille et en faire prendre conscience à Théo.
— Une sacrée affaire ! finitȬil par consentir à son hôte dont
l’impatience commençait à être palpable.
— Si vous alliez au cœur du sujet ! suggéra Théo.
L’autre l’observa quelques secondes, un sourire énigmatique aux
lèvres, avant de poursuivre.
— Vous souvenezȬvous de cette affaire de meurtres collectifs en
série qui a ensanglanté les Cévennes, il y a quelques années ?
— Qui ne s’en souviendrait pas ? L’affaire a fait la Une des jourȬ
naux télévisés et de la presse écrite pendant des semaines. Si ma méȬ
moire est bonne, l’enquête est toujours dans l’impasse ?
— Exact !
— Une série de tueries sordides, commis par des fous furieux ?
— Six, exactement, en l’espace d’un an. Les journalistes les avaient
baptisés « les massacres cévenols ».
— Et j’imagine que je vais hériter de ce dossier ?
— Quelle perspicacité ! plaisanta Jouve, en se levant.
Le directeur adjoint avait commencé à sortir des cartons difféȬ
rentes chemises qu’il avait ouvertes sur son bureau, avant d’en étaler
le contenu devant Théo. Des photos, exclusivement. Des clichés des
scènes de crime.
— Horrible, non ? commentaȬtȬil.
— Théo en avait vu d’autres et, d’ailleurs, les clichés, qui n’étaient
pas d’une qualité irréprochable, ne laissaient entrevoir qu’une partie
de l’horreur qu’avaient dû découvrir les enquêteurs à leur arrivée sur
les lieux des crimes. L’essentiel n’était pas là, dans ce qui relevait enȬ

28

core des effets de manche de Jouve, mais dans ce que le patron en
second de la police et de la gendarmerie réunies attendait de lui.
— Tout cela, c’est bien beau, mais quid de mon entrée en scène
dans ce dossier ? Cette affaire est trop lourde pour mes pauvres
épaules. La fine fleur de la gendarmerie et de la police régionale s’y
est cassé les dents. Que pourraisȬje faire de plus ?
— Comme d’habitude, m’épater !
Un sourire apparut sur le visage de Théo Payardelle. Il savait que,
si le dossier était promis à lui échoir, c’est qu’une raison sérieuse
l’exigeait. La façon parcimonieuse avec laquelle Jouve distillait les
informations commençait à l’agacer sérieusement. Il décida de passer
à l’offensive.
— Si vous n’avez rien de mieux à m’apprendre, je vais prendre
congé. Pour reprendre une expression tirée de ma culture d’ancien
para, cette affaire est « imbaisable ».
Jouve éclata de rire.
— Je reconnais bien là votre style imagé. Pour traiter cette affaire,
il ne me viendrait pas à l’idée de faire appel à un para. Surtout pas !
J’aurais plutôt besoin d’un orfèvre, si vous voyez ce que je veux dire.
— Non pas vraiment !
Jouve jugea utile d’arrêter de jouer au chat et à la souris avec son
interlocuteur. Il ne fallait surtout pas que l’autre renonce. Pour cela, il
fallait aller droit au but. Il connaissait suffisamment Théo Payardelle
pour savoir qu’il avait un instinct de chasseur, qu’il était de ces
hommes que la difficulté de la tâche excite. Sa remarque précédente
n’était qu’une manifestation d’impatience. Dès qu’il connaîtrait
l’enjeu de ce dossier, il ne le lâcherait plus, tel un chien de chasse
dont les crocs sont plantés dans le cuir d’un sanglier. Jusqu’au bout !
Il irait jusqu’au bout ! Il était le seul à pouvoir y parvenir, pour peu
qu’on lui donnât les moyens qu’il exigerait. Cela créerait un peu
d’émoi dans les services mais c’était le prix à payer.
— Je vais être clair, Payardelle. Cette affaire piétine, ce qui, en soi,
ne constitue pas une exception. D’autres dossiers sont en sommeil
sans qu’on déploie pour autant l’artillerie lourde. La gendarmerie qui
était en charge du dossier a déjà résolu des affaires qui traînaient deȬ
puis de nombreuses années. Le hasard vient quelquefois à son seȬ
cours.

29

— Alors ?
— Eh bien, ici, il y a un élément supplémentaire. Parmi les vicȬ
times, figurent plusieurs sujets britanniques et Londres est en train de
s’exciter. Cela n’aurait qu’une importance relative si cette pression
exercée par les Anglais n’était en relation avec une négociation sur la
mise en place d’une coopération renforcée en matière de sécurité et
d’échange de données judiciaires entre les administrations des deux
pays. Résoudre cette affaire reviendrait à donner à notre gouverneȬ
ment un avantage décisif. D’autant que Scotland Yard vient
d’élucider l’affaire de la jeune Française retrouvée assassinée à
Londres et dont le corps a été repêché dans la Tamise.
— Je vois, je vois, précisa Théo. Et quelle est l’échéance ?
— La venue à Paris de la délégation anglaise le 15 septembre, c’estȬ
àȬdire dans quatre mois exactement.
Théo laissa échapper un sifflement.
— C’est ce qui s’appelle se faire mettre la pression !
— C’est en effet une façon de définir la situation. A présent, vous
comprenez pourquoi vous êtes le seul à pouvoir réussir ce tour de
force ? Par le passé, dans d’autres affaires aussi difficiles, vous avez
déjà fait aussi bien. Cela n’est pas pour vous déplaire, avouezȬle !
Théo se demanda, pendant quelques secondes, s’il n’était pas fatiȬ
gué de relever ce genre de défi. Lui revint le souvenir de son chien
qui, à cet instant, se trouvait aux prises avec le bistouri du vétérinaire
au visage poupon. A sa convalescence qu’il allait devoir gérer. A la
fatigue qui se manifestait chaque année un peu plus dans son corps
de quinquagénaire. A de nombreuses reprises, il avait réussi à réȬ
soudre des affaires totalement enlisées. Tout aussi difficiles et déliȬ
cates que celleȬci. C’était devenu sa spécialité. L’excitation du défi
étaitȬelle encore suffisante ? AvaitȬil vraiment envie de rouvrir cette
enquête, d’affronter une nouvelle fois l’hostilité à peine voilée de ses
collègues de Montpellier qui allaient se sentir dépossédés ? Mais,
dans le même temps, comme la « madeleine » de Proust, il retrouvait
le goût de l’excitation que lui avaient procurée ces succès. Il se rappeȬ
lait le mélange de satisfaction et de frustration que ceuxȬci faisaient
naître dans les yeux de Jouve. Il se souvenait surtout de l’aventure
chaque fois renouvelée avec son équipe, des expéditions aux quatre

30

coins de la France, de ces ruptures salutaires avec sa routine de haut
fonctionnaire.
Il eut l’impression que quelqu’un d’autre répondait à sa place.
— D’accord ! Mais à mes conditions. Comme par le passé. Je supȬ
pose qu’il n’est pas nécessaire de les préciser !
— Pas de problème, répondit Jouve, visiblement soulagé. Au
moins au plan budgétaire. Le ministre nous a donné carte blanche
mais il va falloir faire passer la pilule auprès des services et plus parȬ
ticulièrement auprès de certains chefs de groupe de la PJ.
— A chacun son travail, mon cher Jouve !
Les conditions évoquées par Théo Payardelle étaient de deux
ordres. S’agissant de l’aspect financier, il savait qu’il pourrait travailȬ
ler à fonds quasi illimités. Le pouvoir politique accordait à ce dossier
une importance capitale et le gouvernement y consacrerait les
moyens nécessaires. Sans doute, sur les fonds secrets de Matignon.
Par contre, Théo n’envisageait pas un seul instant de se lancer dans
cette nouvelle aventure sans son équipe fétiche, celle avec laquelle il
avait réussi à résoudre les affaires précédentes et qui n’était autre que
son ancien groupe, à l’époque où il œuvrait au 36 du Quai des
Orfèvres. Même si la décision avait toutes les chances de tomber d’en
haut, comme un oukase, Jouve se trouverait confronté au mécontenȬ
tement des commissaires et autres commandants dont les brigades et
les groupes allaient, durant plusieurs semaines, se trouver amputés
de leurs meilleurs éléments. Il lui faudrait caresser les épidermes
dans le sens du poil, lâcher des compensations, en un mot, assumer le
mauvais rôle pour que l’autre dispose des meilleures conditions de
travail. Cette abnégation forçait le respect de Théo chez qui le diletȬ
tantisme cohabitait curieusement avec une incapacité totale à faire
des concessions. Dans ces instants, il avait le sentiment désagréable
d’être l’enfant gâté dont une grande personne complaisante et déȬ
vouée s’efforçait de satisfaire les caprices. Finalement, Jouve méritait
largement de trôner là où ses qualités l’avaient hissé.

31