Rémiges de cendre

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L'univers est un lieu étrange, et Atarashi Hiroshima l'une de ses composantes. Planète dévastée par un hiver nucléaire, elle est morte pour toute vie depuis des siècles. Seules ses richesses minières attirent désormais les prospecteurs, qui font fi des radiations.

Pourtant, dans le silence ouaté des cendres irradiées, Atarashi Hiroshima préserve une confidence de l'univers.
Publié le : lundi 15 septembre 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782364752573
Nombre de pages : 22
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Extrait


Le ciel était chargé d’adipeux flocons de cendres. Ils s’envolaient, duveteux, poussés par les courants ascendants. L’inversion de trajectoire composait un tableau étrange. Le sol, plus chaud que l’atmosphère, créait des vagues d’air montantes qui propulsaient cette poussière grise vers la stratosphère. Le soleil perçait difficilement à travers la couche de brouillard permanente de ce monde, Atarashi Hiroshima.

L’histoire s’acharnait sur ce nom. Il avait été le premier à subir le feu nucléaire et, à ce jour, la planète colonisée qui portait son substantif avait été la dernière à endurer un bombardement atomique.
Des millénaires s’étaient écoulés entre les deux. L’humanité avait fui la Terre, telle une harde de cafards abandonnant un frigidaire vide. Les globes inoccupés pullulaient à travers la galaxie. Les espèces intelligentes existaient en proportion opposée. L’homme était unique. Cela ne l’empêchait pas de trouver des excuses pour se massacrer sans l’aide de personne. Atarashi Hiroshima était un de ces corps célestes décimés par la guerre. Plusieurs siècles auparavant, ce qui devait être l’annexion aisée d’un landernau provincial s’était transformée en un cauchemar pour les troupes du nouvel empire mandchou. Il leur fallut prendre vallée après vallée, rizière après rizière. Pour un autochtone tué, on dénombrait jusqu’à cent morts dans les forces impériales. Atarashi Hiroshima ne devait pas seulement son nom à une colonisation nippone. Tout l’astre était montagneux. Les combes se succédaient. Les habitants, après plusieurs décennies de présence, connaissaient chaque grotte, chaque ravin, chaque rivière souterraine. De peur de perdre la face, la grande muette avait bifurqué sur la seule solution possible, le bombardement atomique intensif. Il avait suffi de quelques heures pour s’assurer une victoire définitive et pour rendre le globe stérile. L’armée espérait faire un exemple et simplifier ses conquêtes ultérieures. Cela donna l’effet inverse. À partir de cet instant, toutes les annexions suivantes eurent lieu dans un bain de sang.



Quatre siècles plus tard, le nouvel empire mandchou s’était effondré, miné par les coûts d’entretien d’une force pléthorique, nécessaire pour maintenir l’ordre sur les planètes assujetties. Toutefois, l’hiver nucléaire persistait toujours sur Atarashi Hiroshima. La couche d’ozone se réparait, lentement, mais le réveil des super-volcans aggravait le brouillard perpétuel. La vision était époustouflante. Le monde était gris clair. Le ciel laissait passer une lumière diffuse. Des flocons de poussière flottaient dans l’atmosphère ou tapissaient le sol. Là où l’inclinaison était trop abrupte, la roche restait à nue, dans une nuance de cendre. Avec ma combinaison, rouge incandescent, facilement repérable, j’apportais une touche de couleur violente à un univers qui n’en avait plus vu depuis des centaines d’années. Mon vaisseau spatial avait été recouvert par des centimètres de poussière. Il était devenu un achoppement comme les autres. J’en sortais, quelques instants auparavant, et faisais quelques pas. Je marchais dans un environnement ouaté. J’étais un brin d’agressivité colorée. Je me pris à hurler, pour casser le silence. Mes cris me revinrent, atténués par les capteurs de ma combinaison. Son polymère moulait chaque centimètre carré de mon corps, au point qu’elle mettait en avant, selon moi, mes cuisses de cheval. Elle était surplombée par un casque, similaire à un bocal à poissons, sans la poiscaille et l’eau. Techniquement parlant, j’aurais pu l’enlever et ne pas mourir dans d’atroces souffrances, à condition de vouloir respirer autant de cendres que d’oxygène et de laisser ma peau en contact avec des radiations. Je préférais garder mes poumons et mon épiderme dans leurs états virginaux. Le temps avait déjà prélevé son dû. J’avais des ridules sur le bord des yeux, des pliures aux coins des lèvres, à chaque fois que je souriais. J’étais en bonne santé pour ma quarantaine bien tassée, mais je vivais une vie aventureuse qui exigeait un paiement.


Je me baissai et pris du duvet poussiéreux entre les doigts de mes gants. Cela semblait doux. Je fantasmai sur d’hypothétiques coussins. Je marchai, durant une vingtaine de minutes, pour atteindre la crête qui surplombait la vallée où mon vaisseau avait atterri. Nous étions en haute montagne, dans une région peu touchée par les bombardements. Malgré la remontée des flocons de cendres, je pouvais discerner, derrière moi, une succession de cônes volcaniques éteints. Sur mes côtés, les vallées s’enchaînaient, comme une couverture plissée aux arêtes tranchantes. Devant moi, le val dégringolait plein sud, vers un océan que je ne pouvais qu’imaginer. Mon navire était posé sur des terrasses de rizières. La moitié était effondrée et un cours d’eau tumultueux rugissait dans la combe, une centaine de mètres en contrebas. On y trouvait des paramécies usuelles ainsi qu’une sorte de krill, mélange entre des crevettes grises minuscules et des homards de quelques millimètres de long.
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