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RENCONTRES CORÉENNES

De
192 pages
Retraçant le séjour d'une année dans un temple de Séoul, ces six récits entraînent le lecteur dans une expérience à la fois déroutante et profondément familière. A travers ces textes poétiques nullement folkloriques, on sent un contact constant avec la nature, avec les êtres, et une franchise dont l'apparente ingénuité cache une tension entre le plaisir de vivre et la fascination de la mort. L'écriture est ici le moyen d'exploration et de reconquête.
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Rencontres coréennesCollection Lettres Asiatiques
Déjà parus
U. R. Anantha MURTHY, Samskana, 1985.
Manik BANERJEE, Le batelier de la Padma, 1986.
Hisashi INOUE, Maquillages, 1986.
Pa KIN, Le rêve en mer, 1986.
Cécile SAKAI, Histoire de la littérature populaire japonaise, 1987.
Mao DUN, Le chemin, 1988.
Bankim CHANDRA CHATIERll, Raj Singh le Magnifique, 1988.
J-Jacques TSCHUDIN, La ligue du théâtre prolétarien japonais,
1989.
Mohan RAKESH, PREMCHAND, Mannui BHANDARI,Upendranath
ASHK, Jainendra KUMAR, Les bienheureuses, nouvelles traduites du
hindi par N. Balbir de Tugny, 1989.
NAGARJUN, Une nouvelle génération, 1989.
Anne SAKAI, La parole comme art, le rakugo japonais, 1992.
Mannû BHANDARRI, Le festin des vautours, traduit du hindi par N.
Balbir de Tugny, 1993.
JOURNAL-GY AW MA MA LAY, La Mal-Aimée, traduit du birman
par Jean-Claude Augé et Khin Lay Myint, 1994.
PHAN HUY DUONG, Un amour métèque, 1994.
RIM KIN, Sophat ou les surprises du Destin, traduit du khmer par
Gérard Groussin, 1994.
KHING MYA TCHOU, Lesfemmes de lettres birmanes, 1994.
Martin WICKRAMA SINGHE , Virogaya. Le non-attachement,
traduit du cinghalais par M. Pannawansa, 1995.
PREMCHAND, Lettres asiatiques, traduit du hindî par Fernand
Ouellet, 1996.
Anchalee SINGHASENI , Bangkok - Rennes. Le chemin d'une vie,
1997.
Georges VOISSET , Histoire du genre pantoun, 1997.
Marc RlGAUDIS, Japon, mépris... passion..., 1998.Christine de Larroche
Rencontres coréennes
La visiteuse de l'autre rive
L'Harmattan@ L'Harmattan, 1999
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique
75005 Paris - France
L'Harmattan Inc.
55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc)
Canada H2Y 1K9
L'Harmattan, Italia s.r.l.
Via Bava 37
10124 Torino
ISBN: 2-7384-8278-31
Indifférent à la pluie, il jubilait. Il s'était mis en route
beaucoup trop tôt, pour s'entendre dire à la gare routière de
Gunsan que l'autocar de Séoul aurait du retard.
L'étrangère s'était jetée dans la cohue pour le
rejoindre en cette période de Fête des Récoltes que tous les
gens originaires de la province revenaient passer dans leur
maison natale. Les autocars étaient pris d'assaut à Séoul et
elle l'avait prévenu qu'elle n'avait pas eu de billet pour
Chonju. La certitude de la possession prochaine de cette
inconnue lui donnait une patience infinie. Il s'ennuyait depuis
plusieurs jours chez sa mère où la télévision était sa seule
distraction. Les Jeux Olympiques venaient de se terminer, il
n'y avait plus rien à voir.
Il avait totalement oublié cette femme, rencontrée
deux semaines plus tôt sur le campus de l'université, quand
elle lui avait téléphoné le matin même qu'elle arrivait. Il ne
se souvenait plus très bien de son visage, elle avait un long
nez, comme tous les étrangers, portait de grosses lunettes
roses et ses cheveux coupés trop courts blanchissaient déjà.
Quel âge pouvait-elle avoir? Etait-elle mariée? Avait-elle
des enfants? Quelle importance? Elle arrivait, seule; elle
5serait à lui, cette nuit même; c'était tout ce qui comptait.
Avec les femmes, c'était comme avec les mouches, il fallait
faire très vite, en les prenant par surprise. Des mouches, il en
avait tué cet été! Mais des femmes, cela faisait des mois qu'il
en manquait, depuis le départ de l'Américaine. Avec celle qui
venait, il allait retrouver la même liberté, car les Occidentales
aiment qu'on les entoure de prévenances mais elles n'ont ni
pudeur, ni scrupule, ni exigence. Il craignait l'ironie des
Coréennes et le mépris des Japonaises.
Avant de songer sérieusement au mariage avec une
fille du pays, il devait terminer ses études à Tokyo et faire des
économies après son retour, quand il aurait obtenu un poste
de professeur d'éducation physique. Avec les étrangères,
c'était facile. Il suffisait de leur montrer quelques temples, en
leur faisant pratiquer un peu la langue qu'elles étudiaient,
avant de les emmener à l'hôtel. L'Américaine qu'il avait
connue l'été dernier au Japon et guidée à travers Tokyo,
Séoul et Chonju, n'avait qu'un défaut, trop grosse, elle se
fatiguait vite et réclamait sans cesse à boire. Il s'était ruiné en
boissons fraîches dans les distributeurs automatiques à cent
yens ou quatre cents wons la boîte, mais ils avaient passé de
bons moments ensemble. La Française qui arrivait ce soir
était plus vieille, il saurait bien s'y prendre avec elle!
La pluie rafraîchissait la nuit, sans décourager son
attente. Il se sentait renaître après tant de mois de solitude, de
privations et d'humiliations. A Tokyo, le soir après ses cours,
il travaillait dans un karaoke de Kotobukicho. Il faisait
chanter devant un micro les employés éméchés: leurs voix
s'amplifiaient sur un accompagnement d'orchestre tandis
qu'ils. suivaient les paroles de la chanson sur un écran. Il
détestait ces Japonais qui l'invitaient parfois à s'éclipser avec
6eux. Il refusait de se prostituer. En quatre ans, il avait .perdu
les pectoraux qui avaient fait sa fierté au lycée et à l'armée; à
trente ans, il était devenu un petit homme sec et nerveux
comme son père. Il faisait encore du sport, puisque c'était sa
spécialité, mais ses muscles n'étaient plus à la hauteur de ses
ambitions.
Les gens juraient gesticulant dans la lumière près du
guichet chaque fois que le receveur, assis dans sa guérite,
annonçait que l'autocar de huit heures aurait plus de deux
heures de retard. Au lieu de s'éloigner à son tour, il préférait
rester pour ne pas manquer son arrivée. La pluie l'isolait des
autres. L'attente de celle à laquelle il pensait peu à peu
comme à une fiancée ravivait ses souvenirs. Il se projetait
inlassablement le film de leur rencontre à Séoul, le jour où il
était passé à l'Institut des Langues se renseigner sur les cours
de coréen, avant d'aller attendre deux camarades à l'aéroport
de Kimpo.
Deux semaines plus tôt, en début d'après-midi, il
gravissait lentement, dans la chaleur humide du
commencement d'août, la longue côte qui longeait le parc de
l'université. Sur le trottoir désert, il avait aperçu devant lui
une femme vêtue d'un pantalon et d'un chemisier de coton
d'un bleu pâle qui accentuait le volume de son grand corps. Il
l'avait sentie très seule, si bien qu'il avait tenté sa chance,
l'abordant en anglais sans crainte de se faire rabrouer. Elle lui
avait répondu, dans un coréen de débutante, sans grande
amabilité, le prenant d'abord pour un étudiant japonais
terminant ses études à l'Institut des Langues. Son intérêt
parût s'éveiller quand elle comprit qu'il était Coréen et faisait
ses études à Tokyo dans une université où elle avait enseigné
autrefois. Elle semblait contente d'avoir trouvé quelqu'un
7avec qui parler et ils allèrent s'asseoir à l'intérieur du
bâtiment blanc devant lequel ils étaient arrivés. Elle venait y
souffrir inutilement chaque jour, avait-elle dit, pour
apprendre une langue que personne ne voulait parler avec
elle, les étudiants la considérant déjà comme une vieille. Ce
n'était pas ainsi qu'il la voyait, lui, et il lui avait tenu son
petit discours habituel: "La Corée, ce n'est pas Séoul où les
gens ne songent qu'à imiter, rattraper et même dépasser
Tokyo. Si je vous emmenais dans mon pays natal, chez ma
mère, là, vous la verriez, la Corée. Nous irions aussi chez mes
grands-parents paternels, ils sont très pauvres vous savez,
leur vie est restée celle d'autrefois."
Elle avait longuement regardé la photographie qu'il
sortait toujours en pareilles circonstances, des deux vieux
assis, un grand chien blanc couché à leurs pieds, au bord de la
véranda d'une petite maison au toit de chaume au fond de la
province de Chonju. Elle lui avait alors confié la raison pour
laquelle elle était venue en Corée. Elle espérait y retrouver
quelques vestiges de cette Corée dont les auteurs coréens qui
écrivaient en japonais gardaient une si profonde nostalgie.
Comme eux, elle n'avait jamais cessé de se sentir déracinée
au Japon où elle vivait depuis près de vingt ans. N'ayant plus
d'attaches en France, elle avait cru pouvoir s'en créer de
nouvelles en Corée, à condition d'apprendre le coréen, mais
les trois premiers mois de son séjour l'avaient déçue. "Ici les
gens sont obsédés par l'appât du gain et le modèle japonais.
La vraie cause de ma fatigue, plus encore que la difficulté
d'assimiler une nouvelle langue à mon âge, c'est de ne
rencontrer partout qu'une Corée qui redevient, de son plein
gré cette fois, une colonie japonaise." Elle exagérait un peu,
mais il avait préféré ne pas relever. "La Corée que je cherche,
8c'est justement celle de cette photographie." Les gens avaient
souvent cette réaction quand il leur montrait la photographie
de ses grands-parents, les Japonais ne manquant jamais de
dire que le Japon avait été ainsi autrefois. Cependant elle
l'avait étonné quand elle avait ajouté: "Bientôt j'irai vivre
dans un temple où j'espère la 'trouver et revenir de ma
déception. Hier, j'ai failli tout abandonner et rentrer au Japon,
alors j'ai décidé de déménager une dernière fois, la quatrième
en deux mois, et d'aller vivre au Saegyesa, derrière
l'université." Pressé par le temps, il avait saisi l'occasion au
vol et l'avait invitée, comme sous le coup d'une inspiration
subite: "Ma mère vit dans un petit temple à la campagne,
vous pourrez y dormir si vous venez à Chonju. Téléphonez-
moi au moment de partir, j'irai vous .attendre à l'autocar."
Son sérieux, sa sollicitude et le mot "temple" l'avaient si bien
mise en confiance qu'elle avait accepté sans l'ombre d'une
hésitation. Il était parti en courant, craignant d'être en retard,
ravi d'une conquête si rapide.
C'est ainsi qu'il se retrouvait à attendre l'autocar de
Séoul qui arriva enfin à onze heures. Comme le dernier
autocar pour Chonju partait à l'instant même, il saisit la main
de la seule étrangère qui descendait du véhicule pour
l'entraîner rapidement vers celui qui démarrait. Quand il eut
tendu au chauffeur leurs deux billets achetés d'avance et
qu'ils eurent pris place sur la seule banquette libre, il posa
tout naturellement sa main sur les genoux de sa voisine. Il
l'avait tant attendue, tant désirée depuis son coup de
téléphone, que ce n'était plus une inconnue, mais elle se
raidit et lui rendit sa main. Il lui répéta son nom qu'elle
semblait avoir oublié: "Mon nom, Paek Unhak signifie 'Grue
dans un Nuage blanc', ne l'oubliez plus." Il s'était mis à
9l'appeler par son prénom et non "Madame le Professeur"
comme elle s'y attendait peut-être, car il y avait en elle une
froideur hautaine. En parlant, il avait reposé sa main sur son
genou, comme par mégarde. Elle l'avait écartée encore une
fois, mais elle céda à sa troisième tentative, peut-être par
lassitude ou bien parce qu'elle avait compris qu'elle lui
appartenait, maintenant qu'elle s'était engagée dans la
découverte de la Corée qui commençait par lui. Il se serra
contre elle, lui expliquant qu'il n'avait pas de petite amie et
qu'il l'avait attendue pendant quatre heures sous la pluie. Elle
avait l'air perplexe, vaguement ennuyée, distante malgré le
contact de leurs mains, de leurs épaules et de leurs jambes. Il
parviendrait bien à lui montrer que ce n'était pas un piège
mais une initiation à la vraie Corée, comme elle l'avait
désirée.
Il était minuit quand ils descendirent de l'autocar et se
dirigèrent vers la dernière rue éclairée des faubourgs de
Chonju, en face de la gare routière. Ils entrèrent dans le
premier hôtel qui se présenta sur leur chemin. Il y en avait
plusieurs dans la rue, indiqués par la même enseigne au néon,
ils se valaient tous, offrant, pour un prix modique, le même
espace nu aux murs tapissés de papier blanc et au sol
recouvert de papier huilé jaune quand ce n'était pas de
linoléum, la pièce ne contenant qu'un tas de matelas et
d'édredons sans draps ni couvertures. Le prix était fixé à la
chambre, non au nombre de personnes, comme au Japon,
aussi sursauta-t-illorsque la femme réclama deux chambres
au lieu d'une, sous le regard étonné et moqueur de l'homme à
la réception, que leur arrivée avait réveillé et agréablement
surpris. Voyant qu'elle ne céderait pas, humilié devant son
compatriote, il entraîna brusquement l'étrangère dans le petit
10escalier et ils se retrouvèrent sur le trottoir où il héla un taxi.
Cet entêtement irritant dérangeait son plan.
- Où allons-nous, demanda-t-elle ?
- Chez ma mère, au temple.
- Est-ce que nous n'allons pas la déranger à cette heure ?
- Ille faut bien puisque vous refusez de dormir à l'hôtel.
- Je ne refuse pas, je veux seulement que nous prenions deux
chambres.
- Prendre deux chambres, ce serait du gaspillage. En.Corée,
cela ne se fait pas, on dort tous ensemble dans la même pièce.
- Mais enfin, j'étais venue pour dormir dans le temple de
votre mère, non pour partager une chambre d'hôtel, et
d'ailleurs je suis mariée, ajouta-t-elle comme pour justifier
son refus.
Il donna des ordres au chauffeur, s'excusant de
l'engager au milieu de la nuit dans une course en pleine
campagne, puis il se tut. Il ne touchait plus sa voisine qui, à la
lueur des dernières lumières de la ville, avait un air épuisé, à
la fois anxieux et désolé. Elle lui faisait pitié et sa colère
tomba. Le taxi roulait à travers un paysage noir, il s'arrêta au
bout de la route, devant un grand arbre. Le chauffeur qui
n'avait aucune chance de trouver un client sur le chemin du
retour reçut le double de ce que valait la course. La femme
semblait stupéfaite de se retrouver au bout d'une route,
devant un grand arbre qui disparut lorsque le faisceau des
phares de la voiture balaya les ténèbres avant de s'éloigner en
sens inverse. Il s'amusait de son désarroi, elle .devait se croire
avec un type qui allait la violer, la tuer peut-être. Leurs yeux
s'habituaient à l'obscurité et la masse plus sombre de l'arbre
avait resurgi devant eux. Il lui prit la main en disant:
"Maintenant, il faut suivre un sentier". Cette fois, elle ne la
11retira pas, comme si elle avait enfin compris qu'elle devait lui
faire confiance.
IlIa laissa au bout du chemin, devant la maison, pour
aller prévenir sa mère qui se leva et les conduisit en silence
jusqu'à la chambre voisine de celle où elle dormait avec la
grand-mère et l'enfant. Elle leur apporta deux oreillers, une
couverture d'été et une natte sur laquelle il s'allongea
immédiatement, tandis qu'elle leur préparait un souper rapide
servi dans la chambre. La femme, tendue, examinait la pièce
et semblait évaluer la situation qu'il tint à clarifier en disant:
"Je ne savais que vous étiez mariée. Je comptais vous
demander de m'épouser." "Je suis bien trop vieille, avec une
bonne dizaine d'années de plus que vous !" "L'âge ne compte
pas, tant que vous serez en Corée, vous serez ma femme."
Dès que sa mère eut emporté la table, ils s'étendirent côte à
côte, tout habillés et il éteignit l'électricité.
Il ôta ses vêtements dans le noir, ne gardant que son
slip, et tenta une première approche. Ne voulant rien
brusquer, il posa simplement sa main sur l'épaule de sa
voisine et attendit une réaction qui ne vint pas, alors il la
retira, revint la poser au bout d'un instant, la retira de
nouveau, la reposa, puis, se lassant, se tourna de l'autre côté
et s'endormit. A son réveil, il vit tout de suite qu'elle n'avait
pas beaucoup dormi. Il lui sourit, proposa de la masser et, une
fois installé derrière elle, sentit son sexe se dresser vers les
amples fesses enserrées entre ses jambes. A mesure qu'il lui
massait doucement le cou, les épaules et le dos, elle fondait
sous ses doigts, sans résistance. Il lui caressa les seins.
Après le petit déjeuner, ils sortirent très vite. Il
l'emmena d'abord jusqu'au torrent dans la montagne où il
bâtirait un vrai temple pour sa mère. Ils allaient la main dans
12la main, comme deux fiancés. Dans l'autocar qui les
conduisait vers le grand temple qu'il voulait lui faire visiter,
il ne cessait de l'enlacer et de lui baiser le cou. Il osa même
se placer en travers de la banquette, les jambes sur ses
genoux, la tête au creux de son épaule, amusé par la lueur
d'envie dans le regard du vieux paysan assis devant eux,
penché en arrière pour mieux les voir - il se serait fâché si la
femme avait été coréenne, mais avec une étrangère tout est
permis -. Maintenant, c'était exactement comme avec
l'Américaine, ils se désiraient sans le dire, avec tant de force
qu'ils regardaient à peine ce qu'ils visitaient, n'attendant plus
que l'heure où ils se retrouveraient dans une chambre. Ils
échangeaient peu de paroles. Elle devait regretter la nuit
perdue, mais il leur restait l'autre et ils se reverraient à Séoul.
Il lui promit de revenir en Corée le plus souvent possible
pendant qu'elle y serait. Il l'entourait de prévenances, offrant
sans cesse d'aller lui chercher une boisson fraîche, mais ce
n'était pas de cela qu'elle avait soif, il le voyait bien. Il évitait
même de la toucher, préférant la tenir presque gémissante
sous son regard, souriante et toute rajeunie. Elle n'insistait
plus que pour se laver avant de rentrer.
De retour à Chonju, ils se mirent à la recherche d'un
établissement de bains. Il avait dans l'idée de prendre une
salle de bains privée, comme il y en avait pour les familles,
mais tout était fermé en ce jour de fête. Ils passèrent prendre
une douche à la maison. Il était fier de lui montrer qu'ils
avaient le confort moderne et de lui faire voir, sur le portrait
de famille posé sur la télévision, le beau garçon costaud qu'il
avait été avant son départ au Japon. Puis son père les ramena
au temple. Il aida sa mère à préparer un sangetan, le plat
préféré de l'étrangère. Elle les regardait faire, intéressée par
13tout ce qu'elle voyait. Après le dîner, on lui fit visiter le
temple, elle s'y attarda tant qu'il crut qu'elle l'avait oublié. Il
entendit sa mère lui dire qu'il l'attendait, qu'elle devait le
rejoindre. Quand elle vint enfm, il éteignit la lumière aussitôt.
Ils se dévêtirent rapidement dans le noir et se jetèrent l'un
contre l'autre.
Il était sur elle. Elle haletait, vibrante de cette attente
qu'il avait si bien entretenue tout le jour et il ne parvenait pas
à la pénétrer. Inutilisable, comme un ballon dégonflé! Ce fut
alors qu'un miracle se produisit. La montagne s'ébranla, il
glissa et se retrouva sur le dos. Il pénétra enfin dans la cavité
humide, attentif seulement à ne plus en ressortir, guidé par
l'énorme masse qui s'agitait doucement au-dessus de lui. Il
allait de nouveau faiblir, quand elle précipita la plongée dans
le plaisir.
Au réveil d'un premier sommeil qui avait ressemblé à
un évanouissement, il ne savait pas s'il avait crié. La femme
était couchée à côté de lui, silencieuse au point qu'il la crut
endormie. Il se sentait extraordinairement heureux. Les yeux
ouverts dans la pénombre, elle le regardait, mais il ferma les
siens, repris par le sommeil. Dès son réveil, il voulut
retrouver les sensations de la veille et se glissa sous elle.
Docile, elle refit les mêmes gestes, ce fut plus bref, mais
délicieux. Puis ilIa vit se lever, sortir, et s'endormit avec
l'image de la statue dorée qu'il installerait dans le temple de
sa mère, dressée contre le ciel.
*
Lorsque le taxi se fut éloigné et qu'elle se retrouva au
bout du monde, en pleine nuit, à des années-lumière de son
14mari, de ses enfants et de ses amis, il lui sembla qu'elle
marchait à la rencontre de son destin. Serait-elle vendue,
violée, tuée peut-être? Allait-elle disparaître pour toujours?
Elle se souvint alors qu'elle avait plusieurs fois tenté de
mourir et réalisa que sa solitude au milieu de la foule, à Paris
ou à Tokyo, avait été infiniment plus grande que sa solitude
ici, sous les étoiles qui brillaient dans le ciel nettoyé par la
pluie, au milieu du chant des insectes, dans la nuit tiède dont
les herbes et les arbres lui apportaient les senteurs à chacun
de leurs frémissements. Elle se laissa guider par l'inconnu, ce
petit homme sec et tendre qu'elle ne distinguait plus sur
l'étroit sentier boueux obscurci par d'invisibles feuillages.
Quand apparut enfin une lumière qui éclairait une longue
bâtisse rudimentaire et qu'il lui dit d'attendre un instant, la
peur la ressaisit. S'enfuir? Pour aller où ? Elle ne savait
même pas où elle se trouvait, ni ce qu'elle aurait pu dire à
l'aube, au premier paysan qu'elle eût rencontré, pour
expliquer sa présence au milieu des champs. Ce bâtiment
préfabriqué, cette espèce d'entrepôt, n'avait rien d'un temple,
ce ne pouvait être qu'un repaire de brigands. Elle se vit sans
les Musiciens de Brême, l'âne, le chien, le chat et le coq,
pour les faire fuir de leurs cris, sourit à ce souvenir de lecture
enfantine, bientôt absurdement rassurée par la silhouette
d'une femme dans l'embrasure de la porte. C'était une de ces
Coréennes sans âge, au corps trapu, les cheveux frisés, le
regard dur, fixe et muet.
Abandonnant leurs chaussures sur la marche d'accès à
la véranda, ils pénétrèrent dans un couloir bleu, suffisamment
éclairé par une ampoule nue pour qu'elle entrevît dans la
pièce devant laquelle ils passaient une très vieille femme
endormie à côté d'une enfant. Au moins ce n'était pas un
15repaire de brigands! La mère alluma l'électricité dans la
seconde pièce totalement vide avec ses murs badigeonnés de
peinture plus pâle, tachés d'humidité, et son sol recouvert
d'un linoléum beige, puis elle disparut pour revenir aussitôt
avec deux oreillers, une couverture et une natte qu'elle jeta
sur le sol. Le fils et la mère échangèrent quelques mots. Ils
devaient user du dialecte de la région car cela ne ressemblait
en rien à la langue qu'elle peinait à apprendre. La dureté des
sons lui faisait croire à une querelle. Sa mère devait lui
reprocher d'amener une femme en pleine nuit, une
aventurière étrangère. Elle essayait pour sa part de prendre
une attitude aussi réservée, détachée et pourtant correcte,
cordiale même, que possible, mais c'était peine perdue. La
mère ne la regardait pas. Elle resta sur le seuil, attendant
qu'ils eussent avalé le bol de riz avec un œuf sur le plat et un
morceau d'algue grillée qu'elle leur avait préparé et servi de
mauvaise grâce, puis elle emporta la petite table et les laissa
seuls. L'homme éteignit aussitôt la lumière et ils
s'allongèrent côte à côte.
Si elle avait eu un couteau dans sa poche, ne serait-ce
qu'un petit canif, elle l'eût sorti. Tournée vers la porte vitrée
ouverte sur la galerie qui longeait la maison, elle guettait les
bruits de la nuit, gênée par le battement du sang dans ses
oreilles. Elle se raidit en entendant l'homme retirer ses
vêtements. Personne ne viendrait si elle criait. La grand-mère
grommelait dans son sommeil. Une main brûlante se posa sur
son épaule. Faire la morte, ilIa croirait peut-être endormie.
La main se retira. Elle restait à l'écoute, les yeux ouverts sur
la nuit. La main revint, chaude, amicale comme la patte d'un
chat. Il ne voulait pas la violer, mais elle ne céderait pas. La
main se retira. Le jeu semblait devoir se répéter à l'infini,
16quand il cessa. Son attente l'avertit qu'elle y avait pris goût.
.
Elle attendit des heures et à mesure que l'aube pointait,
grandissait le désir que la main revînt. Pendant ces trois
premiers mois de solitude absolue dans des chambres qu'elle
quittait les unes après les autres, au milieu de l'indifférence
de ces jeunes pour lesquels, n'étant ni leur. mère ni leur
professeur, elle ne comptait pas, cet étudiant avait été le seul
à lui adresser la parole. Bien sûr il y avait un malentendu, elle
n'était pas venue à Chonju pour coucher avec ce jeune
homme, mais son attente du retour de la main lui prouvait à
quel point elle s'était sevrée de tendresse en venant passer
son année sabbatique en Corée. Elle entendit la mère se lever.
Unhak, Grue dans un Nuage, dormait toujours. Elle
contemplait ce visage fin, aux lèvres trop rouges, qui prenait
un air grave dans le sommeil. Il lui sourit dès son réveil et,
semblant deviner qu'elle n'avait pas dormi, lui proposa de la
masser. Aussitôt il vint se placer derrière elle, nu dans son
slip bleu, et l'enserra entre ses jambes étendues. Elle sentit
alors une petite chose s'agiter timidement au bas de son dos,
pointée contre ses fesses, et mesura pleinement le ridicule de
sa terreur de la nuit. L'homme lui massait le cou, les épaules,
le dos, et toute une carapace de solitude se fendillait sous ses
doigts habiles qui lui caressèrent les seins pour finir. La
grand-mère et l'enfant se levaient à leur tour. Il remit son
pantalon de toile verte et sa chemise jaune.
Le père était arrivé pour le petit déjeuner, courtois et
digne. C'était un petit homme sec et nerveux, image vieillie
du fils. Ce dernier maniait un tue-mouches en plastique avec
une étonnante, quelque peu répugnante et bien inutile
efficacité, car il entrait tant de mouches par les ouvertures
ensoleillées que les cadavres qu'il alignait dans le couloir ne
17comptaient guère. Elle prit place, avec le père, devant la
petite table que la mère avait disposée dans la première pièce
près de l'entrée, en face de la cuisine. Quand elle manifesta
l'intention de retourner immédiatement à Séoul, le père
l'approuva et ordonna à son fils de consulter l'horaire des
autocars. Déposant son arme, le jeune homme obéit, tout en
la suppliant, à voix basse, en japonais, de rester: "Pourquoi
partir si vite? Vous n'avez encore rien vu. D'ailleurs, vous
n'aurez pas de place d'autocar, c'est sûr. Mais je vous en ai
réservée une pour demain, à midi, alors, restez."
Il avait raison, elle n'avait rien vu. C'était surtout son
ignorance qu'elle préserverait en s'enfermant à nouveau dans
la solitude, et il ne lui resterait plus qu'à rentrer à Tokyo. Elle
se révolta. Ce ne pouvait être pour venir partager le petit
déjeuner de ce fonctionnaire provincial inquiet, sous le regard
d'un tueur d'élite de mouches, devant l'indifférence hostile
de ces deux femmes, qu'abandonnant le confort usé de son
existence, elle s'était mise en jeu toute entière en venant
passer une année en Corée. Cette réalité sordide devait en
cacher une autre, mieux valait la chercher au lieu de se draper
dans une dignité offensée. L'enfant entra, craintive. Elle
apportait des verres d'eau à la fin de leur repas. C'était une
fillette d'une douzaine d'années. Deux petits seins
soulevaient déjà son corsage blanc, elle paraissait légèrement
débile, mais l'éclat de son visage lunaire éblouissait. Elle
baissa les yeux et s'enfuit en poussant un petit cri, effrayée
d'être regardée par cette grande femme au long nez chaussé
de lunettes roses. Voilà pourquoi il fallait rester. Elle annonça
qu'elle ne rentrerait que le lendemain. L'atmosphère se
détendit aussitôt. L'attitude du père cessa d'être contrainte, le
jeune homme prit un air radieux et, tandis qu'ils se
18rechaussaient devant le seuil, la mère et la grand-mère leur
souhaitèrent une bonne journée.
Unhak l'entraîna d'abord derrière la maison. Ils
s'engagèrent sur un sentier qui grimpait à travers un champ
de légumes et de céréales. Le soleil montait rapidement. Dans
l'air qu'aucune impureté ne chargeait, les feuillages d'un vert
éclatant avaient gardé leur gaieté printanière. La nature
débordait de vitalité dans cette chaleur saine et sèche. Le
chemin continuait un moment entre les arbres avant de
déboucher sur une clairière.
"C'est ici, déclara fièrement Unhak, que je bâtirai un temple
pour ma mère."
Celui dont il lui avait parlé à Séoul n'existait donc pas
encore? Il lui affirma qu'ils avaient bien dormi dans un
temple. Ce n'était qu'un temple provisoire qui se trouvait
dans la pièce voisine de celle où ils avaient dormi. Sa mère le
lui ferait visiter.
Elle lui demanda si la fillette qui habitait avec sa mère
était sa sœur. C'était une petite qu'on lui avait confiée et qui
l'aidait dans son travail. Plus tard, elle se ferait nonne, elle
aussi. Mais sa mère ne portait pas le costume gris des bonzes
et sa tête n'était pas rasée! Le costume, elle le portait
seulement pour les cérémonies. Se raser la tête n'était pas
obligatoire, c'était pour eux, ses enfants et son mari, qu'elle
gardait ses cheveux. Pourquoi s'était-elle retirée dans un
temple? Elle en avait eu assez de la ville et du confort. Elle
avait souhaité revenir à une vie plus vraie, au milieu de la
nature. Son père avait accepté, il lui avait acheté un terrain et
ils avaient fait bâtir cette maison à la campagne. Au début, sa
mère y vivait la moitié du temps seulement, puis un jour, elle
avait fait un rêve. Elle devait fonder un temple, à l'endroit où
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