Rencontres Poétiques du Monde Anglophone

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Les quatre poètes ici rassemblés sont présentés par des universitaires qui retracent leur parcours, font l'éloge de leur singularité et les replacent dans un certain courant poétique. Ces poètes ont une approche très particulière de leur langue de création (anglais ou gaélique moderne), celle de leurs origines familiales et celle de leur résidence. Ces influences linguistiques diverses ont considérablement modulé leur style d'écriture, l'inflexion de leur rythme poétique ainsi que leurs thèmes récurrents. Le parcours poétique est amplifié par des traductions qui résultent de la complicité créatrice de traducteurs avec des auteurs.
Publié le : mardi 1 septembre 1998
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EAN13 : 9782296366244
Nombre de pages : 156
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RENCONTRES

POÉTIQUES

DU MONDE ANGLOPHONE

autour de ...
Denise Levertov, Derry O'Sullivan Debjani Chatterjee, et Kenneth White

@ L'Harmattan,

1998

5-7, rue de l'£.cole-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc.

55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc)
Canada H2Y 1K9

L'Harmattan. halia s.r.1. Via Bava 37 10124 Torino ISBN: 2-7384-6752-0

sous la direction

d'Isabelle

SCHWARTZ-GASTINE

RENCONTRES POÉTIQUES DU MONDE ANGLOPHONE

autour de

...

Denise Levertov, Debjani Chatterjee, Derry O'Sullivan et Kenneth White

Actes du Colloque organisé en janvier 1997 à la Faculté des Lettres de l'Institut Catholique de Paris

L'Harmattan

avec

le concours du Centre National du Livre
de Poésie

& du Festival Franco-anglais

Introduction

La coutume de l'université est d'étudier des ouvrages du passé, sagement imprimés - emprisonnés, diront certains - dans des livres. Or, ce colloque organisé en janvier 1997 par le Département d'Anglais de l'Institut Catholique de Paris se voulait avant tout être une rencontre, un cheminement avec diverses voix créatrices, un instant privilégié où l'écoute fait partie intégrante du processus de création. L'écriture n'est pas que de papier, elle doit pouvoir trouver son expression dans la diction, dans l'inflexion et la modulation du phrasé, dans l'échange d'une expérience partagée, d'un ouvroir de création en train de s'élaborer.

La lecture poétique est une réalité bien ancrée dans la sensibilité anglo-saxonne et celtique1. La poésie n'y est pas l'apanage d'une minorité exclusive et lettrée, au contraire, c'est le sel de la vie qui donne goût à toute expérience, même quotidienne, la magnifie et lui procure un sens. Par ces rencontres, nous voulions rendre hommage à des poètes qui font notre admiration, et qui, de près ou de loin, entretiennent des rapports privilégiés avec la Faculté, par l'intermédiaire d'une éditeur commun pour Kenneth White2, par la fréquentation assidue de l'œuvre et de l'auteur pour

1. Ce que montre Pierre-Yves LAMBERT dans son intervention 2. Max ec Scéphane PONS, La Barbacane, Bonaguil, 47500: WHITE, Eloge du Livre, 1994, Nathalie NABERT, Finitude, 1992

Kennech

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Denise Levertov3, par la voix double de la traduction pour Debjani Chatterjee4, par le travail au quotidien pour notre collègue Derry O'Sullivan. Dans sa thèse d'Etat, Kenneth White revendique le concept de "nomadisme intelllectuel"5. Ceci définit d'une certaine façon ces quatre auteurs qui ont comme point commun de ne pas résider dans le pays qui leur a donné le jour. A commencer par Kenneth White, originaire de Glasgow qui s'est installé à l'extrême ouest de la Bretagne. Denise Levertov est née en Angleterre mais a vécu aux Etats-Unis, sur la côte ouest. La famille de Derry O'Sullivan vient de Bantry, dans le comté de Cork, situé au sud de l'Irlande, et lui-même réside à Paris. Debjani Chatterjee est née à Delhi, au hasard des nominations de son père diplomate, mais sa famille vient de Calcutta et elle a choisi de s'installer en Angleterre. Le lieu de résidence procède d'un choix personnel de vie. Un choix analogue détermine la langue d'écriture qui n'est pas forcément véhiculaire du monde quotidien environnant ni de la langue dite maternelle.
Bien que née d'une mère galloise et d'un père russe, Denise Levertov a assimilé les sonorités et les rythmes de la langue américaine. L'amitié de William Carlos Williams fut une aide précieuse la fréquentation littéraire de Rilke l'accompagna sa vie durant. C'est toujours cette quête du langage personnel qui la guide, cette "forme organique"6 qui se fait l'écho des sources d'inspirations, ou même de rébellion, que ce soit contre les guerres (du Vietnam, en particulier) ou

3. Maureen SMITH, Tradition et Engagement dam la poésie de Denise [evertov, Thèsed'Etat, Poitiers, 1979. 4. Debjani CHATTERJEE, I War That Woman, Hippopotamus Press, Angleterre, 1989 Isabelle SCHWARTZ-GASTINE, Cette Femme-là..., traduction bilingue. S. Kenneth WHITE, Thèse d'Etat soutenue al 1979. 6. Voir la présentarion de Maureen SMITH. 6

les violences sociales. Elle trouve le mot, le ton qui s'accorde avec son action, proche de "la musique et de la danse". Point n'est besoin de déracinement exotique, elle porte une attention toute particulière à la nature qui l'entoure, qui lui est si familière et si magique cependant. Elle intériorise l'environnement proche qui mène à la plénitude. L'invisible se découvre par-delà l'observation intense du visible? Maureen Smith, qui accompagne l' œuvre et la créatrice depuis plusieurs décennies à présent, conclue que dans sa poésie récente, Denise Levertov est passée d'une violence prophétique à un abandon total et confiant envers le Créateur. Le doute a fait place à la foi, l'action frénétique à la confiance calme. A l'heure où j'écris ces lignes, Denise Levertov nous a quittée. Elle s'est éteinte juste avant Noël 1997. Que ce recueil lui soit dédié, elle qui a tant profité de chaque instant de vie, comme autant de parcelles de poésie. Debjani Chatterjee a choisi comme langue de création, non pas le bengali qu'elle glorifie dans de nombreux poèmes, et qu'elle qualifie tendrement de "mère", mais l'anglais qu'elle a appris dans les différentes institutions scolaires qu'elle a fréquentées en Inde, au Japon, en Egypte. L'anglais correspond aux options de sa famille qui a occupé une place proéminente au temps du "British Raj" ("l'Empire britannique des Indes") avant que le pays n'accède à l'indépendance, le 15 août 1947. Cette détermination linguistique ne s'est pas faite sans heurts. Ce fut une lutte douloureuse, déchirante, acharnée, mais qui avait valeur d'ensorcellement irrésistible et passage vers une re-connaissance initiatique obligée, une re-naissance qu'elle irradie de tous ces trésors indiens pillés par les détenteurs de cette langue, tel le "Koh-hi-nor", qui enrichit, dans sa mutilation imposée, la couronne britannique.8 Une

7. Voir les poèmes "Primary Wonder" et "A Blessing" traduits par Jean JOUBERT. 8. Voir la présentation d'Isabelle SCHWARTZ-GASTINE. 7

lutte, qui se termine par une victoire, un emprunt que gratifie un don en retour. Son inspiration la mène dans différents lieux du monde, porteurs d'une richesse qu'elle puise dans son expérience passée, mais qu'elle renouvelle constamment. Elle est "géographe" des contrastes, des retours qu'elle sait déceler, non sans humour, comme irréalistes et impossibles. L'Inde, bien sûr, est son lieu de "pèlerinage" privilégié. C'est à la fois l'enfance dont elle recompose les éléments aux senteurs colorées, mais aussi sa douleur d'être dans un pays déchiré par des luttes religieuses dont la violence est une insulte à toute prétention au sacré.9 Elle se nourrit de diverses religions, hindoue, musulmane et son particularisme sauf!, chrétienne -, mais qu'elle rejette aussitôt pour revendiquer la dignité de la nature féminine. Par ailleurs, elle sait mêler religions, mythologies et contes de fée dans un même souffle pour matérialiser la force de sa création. De langue maternelle anglaise, Derry O'Sullivan compose cependant en gaélique moderne. Pierre-Yves Lambert le définit comme un "poète irlandais traditionnel".lO Il n'émane pas du "renouveau gaélique" qui s'est imposé par la force verbale des gens de Dublin. Non. Il retrouve ses racines familiales lointaines. Les sonorités rudes et gutturales qu'il fait rouler comme des galets, sont à l'image contrastée de cette contrée balayée par les vents, si aride mais si invitante à la fois. "Doit-on être en exil pour renouer avec ses racines profondes et retourner aux sources intérieures . de son , . 11 . h entage r Il sem ble b len correspon d re a ce questlOnnement '
,II

de Gertrude matérialité,

Stein, "exilée" d'une autre contrée. Hors de toute il a tout loisirs pour explorer avec détachement

9. Voir le poème "The Age of Kalkin". 10. Voir la présenration de Pierre-Yves LAMBERT. 11. Gertrude STEIN, citée dans la monographie de Robert Graves, Anthologie de la poésie irlandaise du XXè siècle, Verdier, Paris, 1996, p.758.

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les facettes des termes gaéliques, recomposer des étymologies inattendues où peuvent se croiser en un éclair facétie et pathos. Pierre-Yves Lambert indique comment Derry O'Sullivan défie les mythologies traditionnelles qu'il s'approprie à l'image de son pays par jeux d'homonymie et de destins croisés. Autre thème cher à sa poésie: l'enfance. Enfance perdue dans les brumes du temps, des coutumes perdues, enfance personnelle ou mythique, ou bien enfance vigoureuse qui s'ancre résolument dans les expériences joyeuses ou hasardeuses du monde contemporain. Sa façon d'appréhender la vie dépasse la simple nostalgie. C'est une poésie de "l'ailleurs" qui peut rencontrer le lieu du présent. Bien sûr, Derry O'Sullivan n'aurait pas vraiment eu sa place dans une telle manifestation s'il n'écrivait "qu'en gaélique". Il s'impose aussi comme créateur en langue anglaise puisqu'il traduit certains de ses poèmes.

Dans son "Introduction", Nathalie Nabert souligne que Kenneth White se définit lui-même en termes cosmiques. 12Sa quête individuelle, en solitaire, qui le mène de par le monde est à la rencontre des contraires. Physique et métaphysique, c'est une recherche puisée aux sources des sagesses traditionnelles. Cette identité profonde semble liée à l'onomastique, attiré vers le "monde blanc", "prélude à la sublimation du vide". Aux confins du monde où l' œil confond ciel et terre, les couleurs s'atténuent pour parvenir à la "blancheur indifférenciée". Ce stade peut se lire comme l' ul time fusion du moi avec l'univers. La présentation académique, qui, pour autant qu'elle ne dérogeait pas aux conventions universitaires, se proposait de
12. Voir la présentation de Nathalie NABERT.

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rendre hommage à nos auteurs en mettant leurs thèmes privilégiés en perspective. Elle fut suivie d'une lecture bilingue à deux voix: celle du poète, puis celle du traducteur. Pierre-Yves Lambert s'est fait l'interprète de Derry O'Sullivan, tour comme il l'a déjà été dans L'Anthologie de la poésie irlandaise du XXè siècle. Kenneth White fut servi par Ia voix de Marie-Claude White qui accompagne son œuvre dans le plus grand souci de fidélité et de "dépouillement". Jean Joubert a amplifié le lien très particulier "d'écriture croisée" qu'il entretient avec Denise Levertov depuis leurs traductions mutuelles, de poète à poète, en deux recueils qui se répondent : Un Jour commence et Black Iris.13 Quant à moi, j'ai eu le plaisir de traduire et de lire les poèmes de Debjani Chatterjee. Cette recherche de la voix "plurielle" a naturellement trouvé son prolongement dans une "Table Ronde" animée par Jean-Michel Place sur le thème du "Poète et son Double", rassemblant des éditeurs de publications poétiques qui s'inscrivent dans la diversité des langues d'expression: Pascal Culerrier, qui dirige la revue Polyphonies, Jean-Yves Masson, directeur de collection aux éditions Verdier et Jacques Rancourt, directeur de la revue La Traductière. Le traducteur est-il un semblable, hypocrite ou non, du poète? Se fait-il son porte-parole, ou son écho? Doit-il être lui-même poète, linguiste, professionnel, artisan-cisele ur de mots? Quelle est la valeur d'une traduction? Doit-elle calquer l'original dans un souci de fidélité que certains qualifieront de servile? Est-elle la belle infidèle bien plus désirable encore? La publication en bilingue, outre qu'elle referme les deux versions l'une sur l'autre lorsque le lecteur abandonne le livre,
13. Un Jour commence, poèmes de Denise Levertov traduits de l'anglais et préfacés par Jean JOUBERT, Les Cahiers des Brisants, Mont-de-Marsan, 1988. Black Iris, choix de poèmes de Jean Joubert, traduction anglaise de Denise LEVERTOV, édition bilingue, Copper Canyon Press, E.U., 1988. 10

procure un plaisir visuel par delà le sens grâce à la disposition de caractères parfois étranges sur la page. Un aperçu de ce double a été concrétisé dans des ateliers de traduction qu'animaient les poètes selon les principes du Festival Franco-Anglais de Poésie dirigé par Jacques Rancourt depuis vingt ans. Chaque participant pouvait entrer de pleinpied dans le mystère de la signification. Les différentes . verSIOns ont trouve ' p 1 ace dans L a T raductzere.14 1 " J'adresse mes vifs remerciements à Nathalie Nabert, Doyen de la Faculté des Lettres, l'initiatrice involontaire de ce projet, à Jacques Rancourt, enfin, pour sa précieuse collaboration amicale.
Est-ce le prélude à d'autres Je me prends à le souhaiter. "Rencontres" en perspective?

Isabelle

SCHW ARTZ-GASTINE Institut Catholique de Paris

14. La Traductière, Publication annudle du Festival Ftanco-Anglais de
Poésie, Paris, na 1S, 1997.

Il

Denise

Levertov

Poète américaine

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Denise Levertov (phoro de Maureen Smith)

Jean Joubert et Maureen Smith (phoro de Jean-Christophe Lassale)

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