Rendez-vous manqués

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Architecte, Tikessou Tikpa assume de hautes fonctions dans l'administration jusqu'au jour où une délégation de notables de sa région lui demande de briguer un siège au parlement. Il hésite, puis finit par accepter. Il trouve en face de lui une autre candidature. Nous sommes dans un parti unique mais la campagne électorale est âpre. Elu, il se lie d'amitié avec un autre député, Pétar Bessiéni et les deux collègues introduisent à l'Assemblée nationale deux propositions de loi portant abolition de l'esclavage interne et restitution des biens spoliés aux chefs de tribus et de villages par les chefs de cantons avec la complicité de l'administration coloniale. Le romancier reconstitue, par la même occasion, l'histoire du RDA (Rassemblement Démocratique Africain) telle qu'elle a été ressentie par les paysans, tout en montrant aussi comment des fils de paysans d'hier, partis de rien, se sont enrichis immensément, étendant leur pouvoir sur tout le pays. Pour les deux députés, le salut de ce pays réside dans l'avènement de la démocratie, faute de quoi il risque d'être emporté par la bourrasque de la haine et des rancoeurs accumulées depuis l'indépendance.
Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296293274
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Du même auteur

Vers de nouveaux horizons, roman, Les Éditions du Scorpion, Paris, 1965. La souche calcinée, roman, Yaoundé (Cameroun), 1973. Les Éditions CLÉ,

Le Temps des Hymnes, poèmes, Les Éditions MillasMartin, Les paragraphes littéraires de Paris, 1975.
Les saisons sèches, roman, Paris, 1979. Les Éditions L'Harmattan,

@ L'Harmattan 1995 ISBN: 2-7384-2732-4

Denis Oussou-Essui

Rendez-vous

manqués

roman

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Collection "Encres Noires" Dirigée par Gérard da Silva
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Cheick Qumar Kanté, Après les nuits les années blanches. Gaston-Paul Effa, Quand le ciel se retire. Sydia Cissé, Le crépuscule des damnés. Edilo Makélé, Long sera le chemin du retour. Moudjib Djinadou, Mais que font donc les dieux de la neige? Boubacar Boris Diop, Les traces de la meute. Philippe Camara, Discopolis. Pabé Mongo, Nos ancêtres les baobabs. Vincent Quattara, Aurore des accusés et des accusateurs. AbdourahmaneNdiaye, Terreur en Casamance. (polars Noirs). Kama Kamanda, Lointaines sont les rives du destin. Ken Bugul, Cendres et braises. Jean-Jacques Nkollo, Le paysan de Tombouctou (Théâtre). El Ghassem QuId Ahmedou, Le dernier des nomades. Mamadou Seck, Survivre tl Ndumbélaan. Georges Ngal, Une saison de symphonie. Denis Qussou-Essui, Rendez-vous manqués. Pius Ngandu Nkashama, Le Doyen Marri. Moussa QuId Ebnou, Bar.zakh. Olympe Bhely-Quenum, Les appels du Vodou. El Hadj Kassé, Les mamelles de Thiendella. Dominique M'Fouilou, Le quidam. Nocky Djedanoun, Yana. Albert Thierry Nkili-Abou, Carton rouge. Pius Ngandu Nkashama, Yakouta. Maria Nsue Angüe, Ekomo Alex I-Lemon, Kockidj, L'étrange fillette Essomba, Les lanceurs de foudre Thérèse Kuoh Moukoury, Rencontres essentielles.

Pour Pierrette, Max, Marie-Thérèse.. . D.O.-E.

Il considérait comme une farce de son destin capricieux d'avoir cherché la mer sans jamais la trouver, au prix de sacrifices et de peines sans nombre, et de l'avoir trouvée sans même la chercher, en travers de son chemin comme un obstacle insurmontable. Gabriel Garcia Marquez (Cent ans de solitude)

I

Tikessou Tikpa mesurait l'importance de ce qu'il allait vivre. Ce jour était un grand jour pour lui. Il avait assisté plusieurs fois à des fêtes, quand il était petit, aux fêtes villageoises rythmées, des jours et des nuits entières par les tam-tams, les battements de mains et les chants; puis aux fêtes populaires des grandes villes africaines où les fêtards, happés et ébranlés par la frénésie de la musique et la houle de la danse, étaient projetés les uns contre les autres comme soulevés par les vagues d'une mer démontée. Il avait assisté aussi aux fêtes grandioses illuminées de feux d'artifice et ponctuées par les flonflons des cymbales des grandes villes européennes. Aujourd'hui c'était différent. La cérémonie était solennelle. Tout d'abord il évita l'entrée principale du bâtiment où était déroulé un tapis rouge tout au long duquel des danseurs traditionnels évoluaient devant des badauds. Les personnalités, Présidents

P

LUS il approchait

du lieu de la cérémonie plus

d'Institutions, Ministres, Ambassadeurs, Chargés d'Affaires, Présidents-Directeurs Généraux de grandes sociétés, religieux, chefs coutumiers, arrivaient, carrées dans leurs voitures, en descendaient et, tandis qu'elles empruntaient le tapis rouge pour pénétrer dans le bâtiment, leurs chauffeurs conduisaient les véhicules au parking réservé à cet effet, dans un étourdissant ballet de Mercedes! Tikessou Tikpa qui n'avait pas de chauffeur abandonna l'itinéraire officiel, se gara à l'écart, vint frayer son chemin parmi la foule et prit pied sur le tapis rouge. Les gardes militaires en tenue d'apparat, baïonnettes au poing, lui rendirent les honneurs. Il

fixa l'inscription

«

PALAIS

DE L'ASSEMBLÉE

NATIONALE» qui flamboyait en lettres dorées sur le fronton du bâtiment qui se dressait devant lui. Celui-ci était une voûte massive à deux niveaux. L'une de ses deux ailes comportait un étage où se trouvaient des bureaux. Au centre avait été creusé l'hémicycle, une vaste cuvette circulaire plongeante. Au-dessus, sur son pourtour, avaient été installées des tribunes réservées au public, en l'occurrence aux invités. Sous la voûte supportée par d'énormes colonnes de marbre brillaient des néons et des lustres étincelants. Ce palais avait abrité cinq législatures depuis qu'un Général d'Armée de la puissance colonisatrice avait jugé bon d'octroyer, dans les années soixante, l'indépendance à la plupart des pays africains francophones. Le fait de donner l'indépendance aux peuples africains longtemps colonisés avait alors été ressenti comme humiliant par des esprits forts qui eussent voulu, comme en Guinée, par un «non catégorique », la refuser telle qu'elle était proposée, 12

dans le maintien des relations avec la France. Ce qui importait finalement, aux yeux de Tikessou Tikpa, ce n'était plus de chercher à savoir s'il avait été bon ou mauvais pour les Africains au sud du Sahara de l'avoir reçue ou de l'avoir conquise, mais d'évaluer maintenant, après plus de vingt ans de liberté relative, ses acquis. L'heure des bilans avait sonné. Les peuples africains étaient en droit d'attendre qu'ils fussent faits sans complaisance. La rentrée parlementaire des élus de quatre-vingt était celle de la sixième législature, différente, à tous points de vue, des cinq précédentes. Jusque-là les candidats à la députation étaient inscrits par le Secrétaire Général du Parti politique unique sur la même liste électorale que le chef de l'État, toujours candidat unique à la présidence de la République. Comme le chef de l'État jouissait d'un prestige indéniable dans le pays tout entier, il était acquis d'avance que toute charrette de candidats à la députation roulant dans son sillage ne pouvait qu'être élue. C'est ainsi que de cinq ans en cinq ans on vit apparaître, dans l'hémicycle, pendant vingt ans, les mêmes personnes, les doigts pointés en l'air. On appelait cela voter les lois. Cela dura jusqu'au jour où le même chef d'État se rendit compte que l'opinion publique commençait à en avoir assez et qu'il courait, par conséquent, à une catastrophe politique s'il s'obstinait à maintenir le même système qu'à l'Indépendance et ne révisait pas sa manière de gouverner. Il fut ainsi amené à injecter une petite dose de démocratie dans la vie politique du pays. Le peuple n'en crut pas ses oreilles, n'en crut pas ses yeux quand la radio nationale, la télévision nationale, le journal national annoncèrent la nouvelle à grand renfort de publicité. Était-il possible 13

que le peuple auquel on avait toujours imposé un pouvoir oligarchique fût, maintenant, appelé à choisir lui-même ses représentants, hommes ou femmes, en qui il aurait confiance, pour parler et agir en son nom au Parlement? Les sceptiques continuèrent à vaquer à leur traintrain quotidien que rien ne semblait jamais pouvoir transformer un jour. Dans les villages et en brousse, des paysans blasés, en entendant annoncer la nouvelle en langue vernaculaire, tournaient le bouton de leur transistor pour l'éteindre et prenaient le chemin de leur champ, la machette pressée à l'aisselle. Mais petit à petit la nouvelle prit corps, la rumeur s'effaça devant la réalité. Chaque citoyen valide jouissant pleinement de ses droits civiques et moraux pouvait se présenter à la députation et se faire élire librement au suffrage universel et à bulletins secrets, par la population, à l'Assemblée nationale. Ce fut comme si les vannes du barrage qui avaient longtemps retenu les grandes eaux venaient de céder brusquement. Le pays connut un bouillonnement sans précédent, seulement comparable à celui que l'avènement du Rassemblement Démocratique Africain avait suscité dans le continent noir. La campagne électorale battit son plein, une campagne surchauffée, ambiguë. La liste unique avait disparu, mais pas le parti unique. Les candidats s'affrontèrent avec âpreté mais ne pouvant appuyer leur cause sur des idéologies opposées, leur duel dégénéra en combats singuliers, en querelles de personnes qui ne s'épargnèrent pas les coups bas. Les anciens députés furent les grandes victimes de cette première consultation populaire. 14

L'Assemblée nationale était désormais constituée aux trois quarts de nouveaux venus dont les objectifs aussi étaient ambigus. Certains ne s'étaient battus que pour se substituer aux anciens et bénéficier à leur tour des mêmes privilèges, l'indemnité, les crédits bancaires, les invitations à toutes sortes de cérémonies, les voyages à l'étranger offerts par les ambassades accréditées dans le pays, les facilités qu'offrait la fonction pour tenter d'obtenir un emploi pour le frère, l'ami, une place dans un établissement scolaire pour la petite nièce, le neveu, le cousin. D'autres prenaient leur mandat comme une mission et étaient décidés à tout mettre en œuvre pour contribuer efficacement au développement de leurs régions respectives. Après leur élection en novembre quatre-vingt les membres du nouveau Parlement avaient tenu une première séance de travail en décembre de la même année pour élire leur bureau. A cette occasion, qui n'avait rien de solennel, chaque député avait pu repérer sa place à l'aide d'un plan de l'hémicycle posé sur un chevalet dans l'entrée. Ce jour-là Tikessou Tikpa fut déçu quand un huissier en redingote noire, venu à sa rescousse, pointa son index sur son nom inscrit à la dernière rangée des tables. Il était jeté à la périphérie, dans un coin obscur difficilement accessible aux caméras de la télévision nationale qui assurait, à elle seule, la promotion des personnalités en les faisant entrer, en gros plans, dans les foyers du pays. «Vous avez été placés par ordre alphabétique », lui avait dit l'huissier en voyant son air dépité.
«

C'est curieux», s'était dit Tikessou Tikpa, car il

avait remarqué, en cherchant son siège sur le plan, que des personnalités politiques bien connues étaient 15

placées au premier rang indépendamment de l'ordre alphabétique. Dépité mais tout de même impressionné de faire partie des élus de la Nation, Tikessou Tikpa s'était assis et s'était mis à observer l'atmosphère de la salle, point de convergence de toutes les régions du pays. Tout le peuple de Manhnou avait été rassemblé à travers ses représentants. Comme les députés n'avaient pas reçu de consignes particulières concernant la tenue vestimentaire à adopter à cette première réunion de travail, il était possible de distinguer, par-ci, par-là, dans la salle, parmi les nouveaux élus, ceux du Nord, du Nord-Est, de l'Ouest ou du Sud-Ouest qui en avaient profité pour arborer leurs amples boubous, de ceux du Sud, de l'Est et du Centre drapés dans leurs pagnes akans ou kitas jetés sur leurs épaules gauches à la manière des toges romaines. Le Nord et le Nord-Est étaient fortement islamisés. L'Ouest leur emboîtait le pas en se convertissant à la religion de la Mecque tout en gardant des liens avec l'animisme, sa religion première. Les gens de l'Ouest s'étaient fait baptiser Diomandé, Siaka, Mamadou, Doumbia, Mocktar, Coulibaly, Abdoulaye, Samassi, Bakari, Diallo, comme les musulmans. La pratique de l'islam était un point commun qui rapprochait les populations de l'Ouest, du Nord et du Nord-Est. Des mosquées avaient fleuri dans ces régions, plus particulièrement dans le Nord-Est. Une légère tension avait figé les visages de ces élus qui n'osaient bouger de leurs places, comme s'il s'était agi d'une rentrée universitaire où les étudiants attendent, sagement assis, que les professeurs viennent leur distribuer les emplois du temps, les programmes et les bibliographies. 16

L'arrivée au perchoir du secrétaire général administratif de l'Assemblée nationale délivra les élus. Il avait annoncé que la présente réunion ne comportait qu'un ordre du jour, l'élection du président de l'Assemblée nationale et son bureau. Puis il avait invité le doyen d'âge des élus à prendre place dans le fauteuil du président, les deux plus jeunes députés l'assistant en qualité de secrétaires. Cette formalité préliminaire accomplie, le président de séance prit la direction des opérations, le secrétaire général administratif l'aidant dans sa tâche en lui soufflant d'avance ce qu'il devait faire ou dire. Le président intérimaire fit procéder à l'appel nominal des députés par le secrétaire législatif. Aucune absence n'ayant été constatée et le quorum étant largement atteint les parlementaires purent valablement délibérer. Le doyen d'âge demanda aux éventuels candidats à la présidence de l'Assemblée nationale de se faire connaître. Après avoir fait le tour des tables on n'enregistra qu'une seule candidature sur l'ensemble des députés. Le nom du candidat circulait depuis longtemps dans le pays et tout le monde savait qu'il avait la faveur du chef de l'État. Il fut donc candidat unique, ce qui ne donna pas lieu à un long débat. Il fut élu, à bulletins secrets, à la quasi-unanimité des députés. Un ou deux innocents s'étaient hasardés à glisser dans l'urne un bulletin blanc. Le doyen d'âge céda sa place au nouveau titulaire des lieux qui fit distribuer la liste des vice-présidents, des secrétaires et des questeurs qu'il proposait pour former son bureau et la liste fut entérinée. Le bureau de l'Assemblée nationale fut installé pour un an, renouvelable à la rentrée de chaque session, tandis 17

que le président était élu pour la durée de la législature. L'élection du bureau mit fin aux activités des députés qui prirent immédiatement des vacances parlementaires. Ils profitèrent de ces moments libres pour se reposer, pour voyager à l'étranger, en tout cas, pour récupérer de la fatigue de la campagne électorale et panser les blessures morales et les vexations de toutes sortes dont ils avaient été l'objet. Ce dernier mercredi du mois d'avril quatre-vingt et un s'ouvrait donc la première session ordinaire de l'Assemblée nationale. Les élus reprirent leurs places, plus détendus, pleins de convivialité en bavardant volontiers entre voisins de rangée. Ayant laissé leurs tenues vestimentaires traditionnelles à la maison, les hommes cravatés et les femmes en robes étaient complètement métamorphosés. Cette fois Tikessou Tikpa prit le temps de regarder de près son voisin de droite. Ses joues potelées étaient sillonnées de longues scarifications pratiquées sur les populations du Centre-Nord. Les habitants du reste du pays prenaient ces balafrés pour des esclaves ou des descendants d'esclaves. Mais son costume bleu marine de bonne coupe sortait, à coup sûr, de chez le meilleur couturier. Il ne se montra pas loquace. Constatant que Tikessou Tikpa avait envie de parler, pour toute présentation, il déclina son nom: «BESSIENI. Pétar Bessiéni», avant de se murer dans le silence. Quand le chef du protocole vint annoncer «Monsieur le Président!» aussitôt l'assistance se leva en bloc, dans un bruit de chaises, y compris les honorables invités, en guise de salutation. Le
18

président prit place dans un immense fauteuil au dossier capitonné où l'installèrent deux élégants huissiers. Quand il se fut assuré que tout était en ordre autour de lui, il laissa tomber du bout des lèvres: «Veuillez vous asseoir». Il invita ensuite le secrétaire législatif à procéder à l'appel nominal des députés par ordre alphabétique, réel sur le papier cette fois. Pas plus qu'en séance de travail en décembre, on ne constata d'absence en ce jour de rentrée solennelle. «Le quorum étant atteint, nous pouvons valablement délibérer », fit le président. Puis, flanqué de trois secrétaires, deux députés appartenant au bureau de l'Assemblée nationale et le secrétaire général administratif de celle-ci, il se leva, aidé de ses deux huissiers, et attaqua son discours, seul point inscrit à l'ordre du jour de la cérémonie, qu'il égrena pendant de longues minutes, seulement interrompu de temps en temps par des applaudissements à tout rompre quand, désirant reprendre sa respiration, il y glissait habilement le nom du chef de l'Etat. Pendant que l'orateur parlait Tikessou Tikpa revoyait mentalement l'itinéraire qui l'avait conduit en ces augustes lieux.

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Il

'ENFANCE de Tikessou Tikpa avait été pétrie par les difficultés inhérentes à la Seconde Guerre mondiale. Non que les déluges de feux déversés sur les villes européennes eussent atteint l'Afrique noire, mais les conséquences dramatiques découlant du conflit avaient été amèrement vécues par chaque Africain, les denrées de première nécessité devenant rares. Tout était rationné. Seuls les Sénégalais s'en sortaient à peu près bien en profitant de leur statut de citoyens français qui leur donnait droit aux tickets alimentaires de pain, de sucre, de viande, le reste de la population rivalisant d'astuces pour survivre. Les Européens dissimulaient au milieu du café grillé du tissu fabriqué localement qu'ils envoyaient à leurs familles au-delà des mers. Ces mêmes Européens se faisaient confectionner par de jeunes Africains des enveloppes avec du papier kraft qu'ils allaient vendre au camp militaire. Les écoliers, pour la plupart enfants de paysans, de petits employés de

L

bureau ou de petits commerçants, avaient des culottes rapiécées. Quand ils ne pouvaient plus les porter tant elles étaient usées et tombaient en lambeaux, ils s'en servaient comme modèles pour en coudre des nouvelles avec des chutes de tissus ramassées au pied des machines à coudre SINGER des tailleurs installés aux devantures des boutiques des Syriens ou des Libanais. Les coutures épaisses de ces culottes grossièrement ajustées devenaient les endroits de prédilection des poux qui se transmettaient rapidement d'élève à élève. On avait beau instituer un symbole de propreté fait d'un bout de bois qu'on suspendait au cou du pouilleux du jour, rien ne pouvait les empêcher de se réfugier dans les coutures ainsi que dans les franges des pagnes akans. Ces poux à l'abdomen blanchâtre et mou donnaient des démangeaisons qui obligeaient les élèves à se gratter rageusement jusqu'au sang. Ils partaient à leur chasse en écartant soigneusement les franges des pagnes ou les coutures des culottes. Quand ils en découvraient un ils l'écrasaient sur les ongles des deux pouces, d'où giclait un sang noirâtre. Ils utilisaient le plus souvent le fer à repasser au charbon qu'ils chauffaient à blanc pour les aplatir.. Les petits métiers de dépannage foisonnaient. Les élèves tricotaient eux-mêmes leurs tricots avec du coton filé par leurs mères. Pendant les récréations les aiguilles à tricoter, faites avec des rayons de bicyclette aux bouts polis, s'entrechoquaient dans les cours des écoles. Il y avait ceux qui s'étaient spécialisés dans la coiffure. Ils coiffaient leurs camarades pour une bouchée d'attiéké ou une poignée d'arachides grillées saupoudrées de cendre salée. A force de regarder 22

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