Retour à Dori

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Dans un petit village du Sahel, à l'époque où la Haute-Volta ne s'appelait pas encore le Burkina Faso, un administrateur de la "France d'Outre-mer" enquête sur une série de meurtres mystérieux. Tout en lui permettant de découvrir ce pays qu'il croyait connaître, cette énigme va dès lors le contraindre à un retour sur lui-même. Cinquante ans plus tard, un géomètre, chargé de délimiter la frontière entre le Mali et le Burkina Faso, se souvient de son enfance africaine et décide de retourner sur les lieux de sa naissance. Un véritable roman des origines qui se tisse sur fond d'actualité et de récits entrelacés.
Publié le : samedi 1 septembre 2007
Lecture(s) : 78
EAN13 : 9782336275185
Nombre de pages : 301
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Retour à Dori@
L'Harmattan, 2007
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan 1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-03967-4
EAN : 9782296039674Bernard DELMOND
Retour à Dori
Burkina Faso
roman
L'Harmattanà mon père8Hombori
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Burkina Faso+
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Du plus loin que je me souvenais, j'avais toujours rêvé de
retourner dans ce pays du Sahel où j'ai passé mon enfance. Devant ces acacias
décharnés et ces tamaris, ces boules de paille roulées sur le sol par le vent
d'harmattan, ces horizons arides parcourus par les troupeaux de moutons
et de bœufs, je retrouvais les paysages de ma mémoire. J'avais maintenant
rejoint les deux autres géomètres aux confins du pays Dogon. Après avoir
quitté notre campement de Diguel avec notre groupe en direction du
Nord, nous avions atteint Palol Orotingo au lever du jour. A peine étions
nous arrivés, tout le monde s'était mis au travail pour terminer le repérage
avant la pause déjeuner. La matinée était maintenant bien entamée et,
bientôt, la chaleur de midi allait nous écraser de sa sauvagerie. Il faudrait
alors nous mettre à l'abri car l'ombre serait rare. L'horizon bleuté
commençait à se confondre avec le ciel. Mis à part le baobab sous lequel
s'était réfugié le reste du groupe, il n'y avait pas un arbre et nous n'étions
pas gênés par la couverture végétale. Nous pouvions donc effectuer
tranquillement les mesures nécessaires à la détermination des distances, des
altitudes et des autres coordonnées. Suivant la nature du terrain, on
utilisait notre G.P.S. ou l'instrument de mesure électronique des longueurs,
l'I.M.E.L. dont on nous avait doté. On pouvait envoyer nos porte-mires
le plus loin possible tout en restant à vue, faire les mesures angulaires, les
opérations de levés et de restitution sans être trop contraint par
l'environnement. Sur le tracé de la frontière, les géomètres procédaient à
leurs observations azimutales et les juristes à leurs observations écrites.
J'avais avec moi le petit dossier de presse que je m'étais constitué
sur la «guerre de Noël» qui avait opposé en décembre 1985 deux des
pays les plus pauvres du monde, le Mali et le Burkina Faso.10
Géomètre officiel chargé par la Cour InternationaledeJusticede
délimiter la frontière entre les deux pays, j'allais pouvoir mettre en parallèle
le journal de tournée de mon père, qui avait parcouru cette région en tous
sens il y a plus de quarante ans, avec les conclusions de l'arrêt de la Cour,
dont je venais de relire le texte 1.
Nous avions décidé de commencer par le début. Pourquoi pas?
Nous avons donc commencé par reconnaître le Point "A". Sa position
sur la carte avait déjà été prédéterminée par la Cour comme devant être le
point de départ du tracé frontalier dans la zone litigieuse, à proximité du
village de Lofou. Il fallait calculer les coordonnées géographiques dudit
point, vérifier sur le terrain la conformité de la position théorique et
commencer le maillage des points de densification géodésique. Je me
doutais bien qu'ici ils n'auraient probablement jamais assez de crédits
pour procéder à une opération de photogrammétrie de la région. Mais,
s'ils le souhaitaient, ils pourraient au moins disposer du canevas que nous
étions chargés de mettre en place. Il suffisait donc de regarder la carte et
de suivre le tracé fixé par la Cour. Après avoir localisé le point "A" sur le
terrain, du côté de Lofou, on passerait ensuite au point "B", puis au point
"C" et ainsi de suite jusqu'au point "M" sur lequel on fermerait notre
parcours de reconnaissance. Comme notre groupe s'était spontanément
rassemblé sous le feuillage clairsemé du gros baobab d'Orotingo, nous
avions décidé que la position approchée du point "A" se trouverait juste à
côté du baobab. Il était prévu qu'une borne topographique serait installée
ultérieurement sur le site afm de matérialiser cette position.
Cette décision collective allait tout à fait dans le sens de mes
pensées les plus intimes. Du plus loin que je remontais dans mon enfance
africaine, j'avais toujours éprouvé une tendresse particulière pour le
baobab. A chaque fois que je rencontrais un de ces géants de la brousse, je
m'approchais de lui pour flatter son écorce rugueuse et invoquer sa
puissance rassurante. J'escaladais ses énormes racines qui jaillissaient des
profondeurs de la terre pour s'élancer à l'assaut du tronc; j'essayais de
mesurer l'énormité de son corps dont ne naissaient, à une altitude vertigineuse,
que ces moignons de branches partant chatouiller les nuages.
Encore aujourd'hui, je me souvenais de ces jours anciens où,
Leroux, mon frère et moi, avions passé notre première nuit africaine à la
1 Cour Internationale de Justice: «Affaire du différent frontalier Burkina
Faso/République du Mali », 22 décembre 1986.11
belle étoile. Petits scouts confrontés à leur premier défi, nous devions
décrocher notre badge de campeur-explorateur pour avoir le droit de
continuer avec les autres. Besoin de reconnaissance? En tous cas, notre
épreuve initiatique nous obligeait à camper, pendant deux jours et une
nuit, dans ce qui m'apparaissait alors comme le tréfonds de la brousse
sénégalaise, et qui, en vérité, ne devait guère être situé qu'à une
cinquantaine de kilomètres tout au plus de la vieille ville de Saint-Louis. Sitôt
abandonnés sur la piste par mon père, nous nous réfugiâmes
prudemment sous le baobab qui régnait sur les alentours. A cet âge incertain où
l'on n'est plus un enfant sans être encore un adulte, embrasser le tronc
protecteur, c'était pour nous comme Antée retrouvant ses forces en
mettant pied à terre.
C'était aussi dans l'orbite tutélaire du géant que s'était blotti le
village Toucouleur. Mais, nous n'avons pas osé franchir son enceinte.
Ramassé sur lui-même, avec ses remparts de banco et ses cases
encapuchonnées de paille, le village ne pouvait représenter pour nous qu'un
refuge de dernier recours. Pendant que nous tentions d'adosser notre
pauvre abri de branchages à l'énorme tronc, les femmes du village
passaient à côté de nous de leur démarche chaloupée, vacant à leurs
occupations ménagères. Avec le buste droit des cariatides et cet air un rien
guindé que confère le port de la calebasse sur la tête, elles regardaient avec un
sourire moqueur ces jeunes Blancs se battre contre les branches
d'épineux dont ils espéraient couvrir leur hutte. Avec un brin de
commisération amusée, la plus hardie nous lança la première pique:
Où l'est maman? Où l'est papa?
Puis, au fur et à mesure que tombait la nuit, elles se mirent toutes
à défiler devant nous en babillant:
Où l'est maman? Où l'est papa? en tapant dans leurs mains en
cadence tandis que, sur leurs têtes, les calebasses se mettaient à
dodeliner dangereusement.
Evidemment, notre fierté d'adolescent était mise à rude épreuve.
La nuit africaine nous délivra de ces luronnes tout en instillant son
inquiétant mystère. Ce fut pour nous une épreuve autrement plus
redoutable. Nuit noire, nuit blanche, elle fut passée à regarder tourner le ballet
des constellations pour éviter d'entendre les mille bruits de la brousse: le
vent dans les feuilles, le crissement des insectes, le rire lointain de l'hyène
ou le pas sautillant du chacal. A l'aube, à l'heure où d'habitude le sommeil
fmit toujours par terrasser les peurs enfantines, le point culminant de la
courbe d'adrénaline fut atteint avec l'arrivée inopinée d'un phacochère.12
Attila déboulant devant les portes de Paris ne dût pas provoquer plus
d' effroi. Venu nous rendre une visite de voisinage, il déclencha entre
nous un concert de chuchotis:
Croyez-vous qu'il nous ait vus ?
- Je crains que ce soit pire, il t'a senti !
Il eût mieux valu qu'il te voie; il aurait eu peur!
En définitive, nous finîmes la nuit serrés les uns contre les autres
et en claquant des dents. Je crois que c'est à ce moment-là que nous
avons gagné notre badge de campeur-explorateur.
Instinctivement j'avais fermé les yeux, autant pour me protéger de
l'intense réverbération que pour mieux retrouver mes souvenirs. Ces
pensées me firent plonger à nouveau dans le carnet de voyage de mon père.
Nos itinéraires n'allaient pas tarder à se croiser.
***
Il se retourna machinalement et il la vit. Elle était encore là, la
montagne! Il n'avait plus fait attention à elle depuis leur départ et il fut à
nouveau surpris de sa présence noire et proche. Bien que la petite
caravane eût quitté Hombori depuis la veille, elle continuait à les menacer de
sa masse immobile et formidable. L'aube teintait de vieux rose son arête
orientale mais la plus grande partie restait encore immergée dans la nuit
sahélienne. On la devinait ramassée sur elle-même, prête à bondir. Il
aurait juré qu'elle les épiait! Hiératique et inquiétante elle était restée tapie
derrière eux, comme si elle ne se résignait pas à les voir s'éloigner du pas
lent de leurs méharis. Il avait l'impression que le génie Ibrahima Tondo
Bonkoyno, leMaître dela montagne,les suivait de son œil insondable.
Armand n'avait jamais réussi à déchiffrer son mystère. Pendant
tout le temps qu'avait duré sa tournée, la montagne était restée telle
qu'elle lui était apparue le premier jour, telle qu'il se l'était toujours
imaginée à l'époque où, enfant, il dévorait les récits des explorateurs. Elle
leur barrait maintenant l'horizon Nord comme un verrou sur la route
trans-soudanaise reliant Gao à Mopti, dressant au-dessus des steppes du
Gourma central son énorme masse compacte. Surmontée de son donjon
naturel et flanquée d'aiguilles rocheuses effllées comme des minarets, on
eût dit une sentinelle en faction surveillant la boucle du Niger. Pourtant,
ils l'avaient pénétrée en profondeur espérant qu'elle se livrerait tout
entière. Attentifs aux appels des guetteurs, redoutant les esprits malfaisants
et la lance des guerriers, ils avaient cherché à se fondre dans le chaos ro-13
cheux. Ils avaient progressé dans les éboulis jusqu'au fond des gorges
encaissées avec l'escorte de chefs touareg et de chameaux de bât,
poursuivis par les aboiements des cynocéphales. Après une succession de
grottes et de tunnels, et le long des escarpements protégés de villages
songhay aux cases de pierres rondes et aux greniers pointus, ils s'étaient
enfoncés au cœur même du Hombori Tondo. L'écho amplifiait
démesurément le bruit du pas des montures, comme pour mieux souligner la
violation de l'interdit. Accrochés aux à-pic, ils s'étaient enf1fi hissés par
paliers presque jusqu'au ciel, grimpant à la verticale le long des échelles de
perroquets. Ils étaient parvenus jusqu'au réduit fortifié du village de
Hombori, siège de la magie songhay, là où convergent tous les songes de
la plaine soudanaise. Mais la montagne aux génies n'avait pas livré son
secret. Elle était restée cette gigantesque forteresse minérale qu'Heinrich
Barth avait décrite dans son journal de voyage en juillet 1852, il y avait de
cela un peu moins d'un siècle.
Le brouhaha des préparatifs et le blatèrement des bêtes en train
de se relever le ramenèrent à la réalité. D'un coup d' œil en direction du
chef Mazadouane, il vérifia qu'il n'avait rien oublié, puis il donna le signal
du départ.
La caravane s'ébranla dans la fraîcheur du petit matin. Chacun à
leur tour, par ordre de bienséance, tous les chefs nomades qui avaient
accompagné Armand à Hombori prirent la route en direction de Dori :
Mazadouane agg Mohammed, le grand chef des Oudalen, se plaça en tête
à côté du jeune administrateur, suivi par Moussa, son ftis aîné et plusieurs
de ses parents, M'baye agg Salou, le chef des Wara-Wara Imghâd, Rhissa,
le chef des Kel-es-Souk, et Aszoor, le chef des Iddamôssen. La cohorte
des goumiers, guides, interprètes et infirmiers suivaient derrière, tandis
que les chevaux, dromadaires et bourricots chargés du matériel fermaient
la marche.
Il se retourna une dernière fois en se redressant. C'était un bel
homme de trente cinq ans à la chevelure clairsemée, mais sa taille
moyenne l'obligeait à se tenir toujours très droit pour ne pas paraître petit
à côté des immenses Peul et Touareg. Derrière lui, sur la crête acérée de
la dune, la longue théorie d'hommes et de bêtes se découpait en ombres
chinoises sur le fond rose du ciel. En se retournant pour observer le reste
de la caravane, il pensa au grand vizir perse Abdull Kassem Ismail1, qui
1 938-995 après J .C.14
traversait le désert avec les 117 000 volumes de sa bibliothèque
personnelle dont il ne se séparait jamais. Celle-ci était toute entière perchée et
rangée sur les 400 chameaux de sa caravane, et le vizir passait son temps à
vérifier que, de la tête à la queue de la caravane, les 400 chameaux se
suivaient bien en ordre de telle sorte que les 117 000 livres restassent
parfaitement rangés par ordre alphabétique r
L'un des seigneurs nomades s'approcha d'Armand:
- Alors, nous allons ensemble jusqu'à Oursi ?
Le jeune administrateur ne pouvait voir son visage caché par le
litham. Mais il avait reconnu Moussa à sa voix jeune et à ses gestes
brusques. Le fils du grand chef des Oudalen était un des rares nobles à
(prendre autant de liberté avec la traditionnelle retenue des Touareg: On
ne doit pas engager la conversation, surtout avec un étranger, car celui qui parle le
(premier se met dijà en situation d'infériorité!»)Et puis, Pourquoiparler, ily a
tellementd'autres langagesque laparole.»)Pourtant, cette fois-là, Moussa
paraissait d'humeur à bavarder. Il arrivait à se faire comprendre facilement
en français sans l'aide d'interprète.
- Oui, nous allons ensemble jusqu'à Oursi en passant par la mare de
Soum: il faut rendre les chameaux et je reprendrai mon cheval,
Darghel. Après, nous nous séparerons. Je crois que vous repartez
vers Tin-Akof et Kabia ?
- Oui! Il faut que je m'occupe de mes affaires à Yatakala.
C'était un Logomaten, de la grande tribu des Ouelleminden, qui
nomadisaient habituellement du côté de Tillabery, dans une autre partie
du Niger. Armand se rappelait bien le cercle de Tillabery, dont dépendait
Yatakala ; il était passé une fois en venant de Niamey. Il se souvenaitY
surtout de la petite résidence du poste, un vrai havre de fraîcheur aux
confins du désert, avec ses flamboyants en fleurs, ses bractées de
bougainvillées et sa grande véranda ombragée. Les conflits entre les nomades
touareg et les cultivateurs songhay ou les pêcheurs sorko étaient fréquents
dans cette région.
- Et moi, je repartirai vers Dori : il faut que je reste un peu avec ma
femme qui est fatiguée, car elle va bientôt avoir un enfant.
- C'est ton premier garçon, comment s'appellera-il? demanda le
Targui. Pour lui, il ne pouvait s'agir que d'un mâle.
- Si c'est un garçon il s'appellera Emmanuel, et si c'est une fille elle
s'appellera aussi Emmanuelle. Dans notre langue ceci veut dire
« Dieu avec nous ».15
En Afrique, les êtres et les choses ne commencent à exister que
quand ils sont identifiés, désignés, nommés.
C'est un beau nom dit Moussa.
Oui
- Et le nom est tout.
Oui le nom est tout...Tout passe...Le temps passe... Le nom reste.
Oui.
- Les jours et les nuits passent... Le vent passe, le chameau passe,
même le Lion passe. Seul le nom reste. (Il était perdu dans ses
pensées) .
- Les années passent... la vie passe... les hommes passent..
- La vie a de la valeur... le chameau a de la valeur... l'honneur a une
grande valeur... Même l'argent peut avoir une certaine valeur. Mais le
nom est tout.
- Seul le nom reste.
Oui, le nom n'est pas un bienfait, ce n'est pas un ornement, ce n'est
pas un cadeau... Le nom est le nom. Et celui qui perd son nom perd
son identité, sa personnalité, son intégrité de personne humaine créée
par Dieu. En vérité, celui qui perd son nom ne perd pas seulement
son identité mais aussi son être. Il n'est plus personne. Il n'est plus
rien. Il n'est plus qu'une poignée de sable emportée par le vent.II
Lorsque j'avais été désigné comme expert géomètre par la Cour
internationaledeJustice,j'avais largement surestimé l'intérêt professionnel de
cette mission. A force de relire le journal de tournée de mon père, ainsi
que les notes qu'il avait prises au cours de ses missions dans le nord du
territoire, je m'étais probablement un peu trop mis à sa place. Comme lui,
je me serais bien vu en train d'effectuer une mission de reconnaissance
cartographique dans cette zone frontalière, comme l'avaient fait avant lui
les pionniers de l'histoire coloniale depuis le début du vingtième siècle:
les missions de Gironcourt ou Blondel la Rougery, celles des lieutenants
Desplagnes ou Petitperrin, ainsi que celles de tous les commandants de
cercle qui s'étaient succédés à Dori, Djibo ou Ouahigouya, parmi lesquels
se trouvait mon père.
Je me rendais maintenant compte que le fait de suivre le même
itinéraire que celui de mon père m'émouvait et me rapprochait de lui.
J'étais sur ses traces, dans les mêmes paysages farouches dont les
nomades sont à l'image, paraissant reproduire sans fm le plan indéchiffrable
du destin. Je marchais dans ses pas, tout près de l'endroit où j'étais né, et
il me semblait ressentir ce qu'il ressentait alors.
En fait, j'en étais vite arrivé à la conclusion que mon seul rôle
d'expert international consistait à vérifier le travail des deux géomètres
locaux, ce qui était d'autant plus facile à réaliser qu'ils s'acquittaient
parfaitement de leur tâche. C'était bien là les termes du compromis passé
entre le Mali et le Burkina Faso et ce que la Commission technique
d'abornementnous avait rappelé, mais je ne pensais pas que cela serait aussi
facile. A chaque opération, je passais de l'un à l'autre pour jeter un coup
d'œil, en veillant à ne pas avoir l'air d'assister l'un plus que l'autre. Parfois
je feignais de m'intéresser à ce qu'ils faisaient, sans aller toutefois jusqu'à18
leur donner l'impression que j'y prenais du plaisir. Il suffisait à chacun
d'installer son théodolite sur son trépied, de mettre les instruments en
station et de commencer les opérations de triangulation.
Nous devions d'abord procéder à la détermination des décalages
du canevas existant. En même temps que la reconnaissance des points de
densification, il fallait donc faire les observations relatives au calcul des
écarts. La routine, quoi! Evidemment, il y avait aussi des écarts entre le
système GPS et les coordonnées des points astronomiques. Cela n'était
pas surprenant. Mais les deux gars paraissaient s'en sortir correctement.
A la vérité, j'aurais pu tout aussi bien les laisser faire leur boulot et
m'asseoir à l'ombre d'un des camions pour lire un bouquin ou piquer un
petit somme. Le seul problème, c'est qu'ils étaient deux et qu'ils avaient
toutes les raisons pour ne pas être d'accord. L'un représentait le Mali et
l'autre le Burkina Faso, les deux pays étaient encore en guerre il y a
quelques mois à peine, et leurs intérêts frontaliers étaient donc
exactement opposés. Un petit coup de son théodolite trop à l'est, et hop, le Mali
grappillait quelques centaines de mètres carrés de brousse en plus et, au
Burkina, c'était la crise. Et c'étaient des salves de communiqués
guerriers ! Et des tirades enflammées du Chef de l'Etat, le capitaine Thomas
Sankara. Sans parler des slogans patriotiques d'une presse aux ordres. Si,
au contraire, l'on poussait du doigt le Wild T2 trop à l'ouest, gare,
c'étaient les Burkinabé qui se trouvaient avantagés et les Maliens qui
reprenaient les armes. Et c'était tout de suite les manifestations soi-disant
spontanées des syndicalistes, les déclarations bellicistes des imams, et les
discours faussement bonhommes du Général Moussa Traoré. Au début,
j'avais espéré qu'il suffirait de laisser mes deux gars se neutraliser l'un
l'autre, la frontière ne pouvant que se trouver au milieu, sur la ligne
correspondant à la rencontre des deux ambitions territoriales rivales.
Malheureusement, il fallait que les deux parties se mettent d'accord à la fois
sur place et sur le tracé prédéterminé par la Cour, dont elles avaient
accepté les conclusions par avance.
***
Armand vérifiait régulièrement sur sa boussole que la direction
prise par le guide était bien la bonne, car il y avait longtemps que toute
piste avait disparu dans ce paysage aride. Ils traversaient une vaste
étendue sauvage couverte de fourrés d'épineux. Le sol devenait parfois dur,
avec de grandes plaques rouges de latérite parsemées de galets ronds19
d'hématite polis par le vent. La journée continuait à s'étirer
démesurément, écrasée de chaleur.
Les paroles du jeune guerrier lui rappelaient la discussion qu'ils
avaient eue ensemble à l'aller, au sujet de l'itinéraire qu'ils devaient
emprunter à partir de Dori. Tout cela lui paraissait maintenant très ancien,
mais il n'y avait pourtant guère plus de trois semaines. Illes revoyait tous,
à l'ombre du gros néré qui avait fait office d'arbre à palabres. Les
Touareg avaient enfin accepté de tenir conseil et l'on s'était assis pour discuter.
Ils aussi d'accompagner Armand jusqu'à Hombori pour
rencontrer leurs collègues des tribus du Nord, sous l'égide du
comman1dant Aanassaara de Tombouctou. Armand avait même réussi à les
convaincre de tenter de régler à l'amiable leurs litiges sans cesse renaissants
au sujet des zones de pâturage du Béli. Il ne restait plus qu'à se mettre
d'accord sur l'itinéraire pour gagner Hombori, et là, contrairement à ce
qu'il avait imaginé, Armand crut qu'ils n'y arriveraient jamais. Une
discussion interminable s'était engagée entre eux pour savoir s'il fallait y aller à
cheval ou à chameau - le cheval paraissant mieux adapté à l'itinéraire
passant par l'ouest et le chameau à l'itinéraire passant par l'est - si l'eau et
les pâturages étaient assez abondants pour tous les types de monture et
combien de temps prendrait ce déplacement, s'il fallait faire prévenir de
leur passage les tribus de leurs cousins Kel-Gossi et des Peul
Foulankriabé, dont c'étaient les parcours habituels de transhumance. L'un disait qu'il
n'avait jamais mis les pieds dans ces contrées immenses et qui n'étaient
habitées que par les Kef essuf2, les mauvais génies qui s'attaquent aux
3voyageurs isolés. Un autre rétorquait que ce n'était pas tant Iblis qu'il
fallait craindre que le manque d'eau pour pouvoir franchir de telles
distances, un troisième qu'il y avait au contraire trop d'eau et qu'on ne
pourrait pas passer à cause des marécages, nombreux depuis le début de la
saison des pluies. Un quatrième affirmait qu'ils risquaient de se perdre
dans des forêts d'épineux, inextricables à cette époque de l'année, un
cinquième, enfin, que le danger viendrait surtout des lions qui foisonnaient
dans ces étendues sauvages.
Le débat avait traîné en longueur et Armand ne savait comment
s'en dépêtrer. Ne connaissant pas la région et, au fond de lui-même,
1Le Chrétien, le Blanc.
2 Ceux de la brousse, ceux de la solitude.
3 Le Diable20
n'étant pas très décidé à affronter les difficultés qu'on lui décrivait, il ne
cherchait pas à les influencer. Les Touareg, quant à eux, voulant lui faire
plaisir mais ne sachant pas dans quel sens abonder, ne pouvaient orienter
la discussion. Au bout de deux heures de palabres, un important seigneur
nomade - c'est à ce moment-là qu'Armand apprit qu'il s'agissait de
Moussa - prit la parole. Il connaissait bien, quant à lui, l'itinéraire pour
rejoindre Hombori et se sentait tout à fait capable de faire le trajet, mais il
faudrait laisser là les chevaux, et cela risquait de provoquer une grande
fatigue pour le commandant qui n'avait pas l'habitude de voyager à
chameau. Maladresse? Suprême habileté? Ou réel désir d'en sortir?
Toujours est-il qu'Armand, piqué au vif, ne pouvait faire moins que de se
décider pour le départ.
***
Adossé au tronc du baobab, je relisais les coupures de presse sur «
la guerre des mares» que j'avais apportées avec moi. Ce que racontait la
presse me paraissait tellement décalé par rapport à ce que l'on pouvait
vivre, ici en brousse, entre le point « A » et le point « E », que je me
demandais si un seul journaliste au monde avait jamais mis les pieds ici.
Me souvenant alors de ce que disait « l'Oncle Marcel », (Je voulus
jeter un regard sur Le Figaro, procéder à cet acte abominable et voluptueux qui
s'appelle lire leJ.ournal.. i»). C'est en lisant Le Figaro, que j'avais pris
connaissance du communiqué du gouvernement malien annonçant
officiellement, le 22 décembre 1985, l'incident de frontière qui avait éclaté le 14
entre le Mali et le Burkina-Faso. Cet accrochage entre détachements
armés avait fait rebondir le différent frontalier qui oppose les deux pays
dans la région des mares du Béli depuis la proclamation de leur
indépendance en 1960. M. Djibril Diallo, Secrétaire Général du parti l'Union
(Démocratique du Peuple malien se félicitait: A l'heure actuelle, nosforces
armées ont fait leur devoir et il ny a plus aucun soldat sur notre territoire»). ['..J
( Nous avons àfaire à des dirigeants [ burkinabé égarés et inconscients ayant exposéJ
leur peuple aux affres d'une guerrefratricide »), a-t-il ajouté en concluant
ain(si : A l'agitation irnsponsable, le Mali oppose la maturité et la force tranquille»)
(AFP du 22 décembre 1985).
1 Marcel Proust. "Sentiments filiaux d'un parricide", in Pasticheset mélanges.Gallimard,
l'Imaginaire.21
A Ouagadougou en revanche, une source officielle rapportée par
l'AFP confirmait le retrait des (forces armées») burkinabé de « ...la zone du
Béli, située à l'extrême-nord dupays »).Mais « la déclarationmensongère»)des
diri(geants maliens, qui ont exploité malhonnêtement») la médiation des (Pays
(amis») en donnant l'impression que les troupes de Bamako ontfait leur
devoir»)et repoussé celles du Burkina Faso, a indigné les autorités
burki(nabé. La volonté de dialogue de Ouagadougou n'est toutifois pas entamée »).
On avait quitté avec regret l'ombre bienveillante du baobab
d'Orotingo pour roiller sur Gassel Ole. Ce n'était qu'à 7 kilomètres de là,
mais c'était plein Nord, donc vers le désert, donc vers la chaleur, et rien
que de se dire ça, on avait brusquement très chaud. C'est dans ce lieu-dit
que serait localisée la position approchée du point "B", et plus loin
encore, au delà de Dionouga sur la route revenant vers Diguel, celle du
point "C" dont les coordonnées sont: 010 54' 24 de longitude Ouest, et
140 29' 20 de latitude Nord. Là aussi, deux autres bornes topographiques
seraient installées dans ces deux villages pour matérialiser le tracé de la
frontière. Tandis que les porte mires se déplaçaient au loin avec leur
canne et leur réflecteur, je regardais les gars installer leur théodolite et le
mettre sous tension, manipiller les vis sur les sommets de l'embase pour
coincer tranquillement la billle dans son logement, avant de choisir leur
angle de visée. Pendant qu'ils fixaient au salles piquets et les petites
planchettes destinées à repérer et protéger les points de densification, je me
demandais si le nom de ce village, Dionouga pour les Burkinabé,
correspondait au Dioillouna des Maliens dans l'une des trois langues locales, le
fulfillbé, le tamacheq ou le dogon?
Citant un communiqué gouvernemental, le quotidien malien
(L'Essor écrivait le 23 décembre en première page: Des agents burkinabé
chargés des opérations de recensement,et appuyéspar des brigades de Comités de
Défense de la Révolution (CDR) munis d'armes automatiques, ont pénétré dans le
temtoire malien le 14 [...J ont investi et occupé les villages frontaliers maliens de
Dioulouna, Koundia, Selba et Douna sur lesquels a été hissé le drapeau du Burkina-Faso
[. ..J Le gouvernement du Mali constate une rupture unilatérale de la concertation, une
violation flagrante des règles élémentaires de bon voisinage et une agression
caractéri(sée»). [...J a condamné avecforce l'agressionperpétrée contre le Peuple malien »)...
( IUnion Nationale des Travailleurs du Mali, considérant l'acte barbareperpétrépar
lesforces armées du Burkina-Faso, soutient sans réserve... et exhorte à beaucoup de
vigilance... le Peuple malien n'a de leçon de Révolution à recevoir de
personne. . .prendre toutes ses responsabilités si une guerre nous était imposée par un régime
pseudo révolutionnaire menépar deséléments paranoïaqueset inconscients »).22
Au delà de Diguel, notre groupe techniquemixte a suivi la piste de
Kounia, puis celle du hameau de Gassel Gandé, où serait localisé le point
"D". J'étais en train de noter sur mon cahier un commentaire que je
comptais rapporter devant la Commission Technique Mixte d'Abornement de la
Frontière(Eh, oui ! c'est comme ça qu'elle s'appelait) dont dépendait notre
groupe, quand Hamadou Keita vint me rejoindre. C'était un officier
malien qui avait bien connu cette région puisqu'il y avait servi il y avait plus
d'un an de cela: au moment de la guerrede Noê~ il était jeune lieutenant
dans le bataillon d'artillerie qui avait bombardé la zone où nous nous
trouvions 1.Keita était en réalité un artilleur bonhomme et même un bon
vivant. Je ne dirais pas qu'il aimait faire la bombe, ce serait trop facile,
mais c'était presque cela. Ce joyeux bombardier mettait de l'ambiance
dans l'équipe et avait toujours un épisode marrant à raconter.
- Je me souviens très bien de ce coin-là, disait-il. Nous avions été mis
en position d'abord devant Douna, puis devant Selba. Un jour,
quelques uns de nos fantassins, placés en première ligne comme
observateurs avancés, étaient tellement bien camouflés dans leurs
buissons qu'une patrouille ennemie qui ne les avait pas vus s'est
approchée d'eux jusqu'à les toucher. Les nôtres auraient pu leur sauter
dessus en profitant de l'effet de surprise, mais ils avaient pour mission de
ne pas se faire repérer et ils n'ont donc pas bronché. Les troufions
burkinabés, tranquilles comme Baptiste et à mille lieux de se douter
qu'ils étaient déjà au contact, sont descendus de leurs véhicules en
plaisantant et en riant et se sont mis à faire leurs besoins sous le nez
de nos gars (rires) ! Les nôtres, le doigt sur la détente et prêts à tirer,
n'avaient qu'une seule trouille, c'était qu'on leur pisse dessus! Ah !
Ah ! (rires). Finalement, tout s'est bien passé! Les autres ont terminé
leurs petites affaires et sont repartis. Ils n'ont jamais su qu'ils avaient
été à deux doigts de se faire flinguer pour avoir brandi leurs bijoux de
famille sous le nez de nos valeureux guerriers (rires)! En fm de
compte, durant cette guerre, ce dont nous avions le plus peur,
c'était. ..des serpents. Dans ce coin, ces bestioles pullulaient et se sont
révélées être des adversaires beaucoup plus redoutables que l'armée
burkinabé qui, elle, ne nous a guère inquiétés. A tel point qu'il a fallu
qu'on se fasse fabriquer dare-dare des remèdes anti-poisons issus de
la médecine de brousse parce que s'il avait fallu attendre les vaccins
officiels, on serait déjà tous morts depuis longtemps!
1 Makito Amidou Mémoires d'un crocodile.III
- 5oum, dit Moussa, en désignant du bras l'horizon.
Ils approchaient en effet de la mare de Soum. En deux jours de
piste, ils n'avaient croisé en tout et pour tout qu'un berger peul emmené
par son troupeau de bœufs à bosses. L'horizon tremblait dans la chaleur
de midi et donnait aux Touareg des allures fantomatiques. L'intense
réverbération faisait briner la poussière soulevée par le pas des montures.
Dans ce décor évanescent, seul le bruit du vent paraissait réel. Le terrain
faisait mine de s'élever un peu et commençait à devenir caillouteux.
C'était le premier accident de terrain, à peine un incident, qu'ils
rencontraient depuis leur départ de Hombori. Au-delà de cette espèce de faux
plat, commençait en principe la vallée du Béli, et la frontière. Mais, de
l'autre côté du faux plat, il n'y avait ni vallée ni rivière, et pas plus de
sommet que de frontière.
- Là, Oudalan, reprit, dans un grand rire, Moussa qui commençait à se
sentir presque chez lui.
Et, se retournant vers le Nord, dans la direction d'où ils venaient
d'arriver:
- Et là, Soudan !
- Eh, oui! Le Soudan, "le pays des Noirs", comme l'appellent les
Arabes! Et l'Oudalan, "le pays du Nord" pour les Peul qui
nomadisent dans le Liptako.
La mare de Soum s'était un peu remplie depuis leur dernier
passage. La première pluie avait déjà dû tomber ici alors qu'eux-mêmes, sur
la route de Hombori, n'avaient pas rencontré le moindre nuage. Elle ne
payait pas de mine, la fameuse mare! C'était une flaque jaunâtre au milieu
de nulle part, piquetée de maigres buissons sur ses flancs avachis, une24
sorte de postillon oublié dans cette vaste étendue de sable et de caillasses,
un ricanement du destin plus qu'une promesse de vie. Sa surface boueuse
miroitait sous la lumière, jouant avec les teintes changeantes du plafond
nuageux, comme une tentation perverse de s'immerger dans ses eaux.
Au milieu d'une sorte de talweg à peine esquissé, la mare s'étalait
paresseusement à l'altitude impressionnante de 260 mètres. Les bords
nord-ouest constitués par le sommet des monts Tin Tabakat culminaient
royalement à 266 mètres d'altitude, et le côté sud-est à 275 mètres,
précisément au lieu-dit Béli Baba en direction de Gountouré Kiri. Dans la
réalité, c'était encore beaucoup moins haut que cela mais, à lire la carte,
c'était à en attraper le vertige. Seulement, pouvait-on se fier à la carte?
Car s'il existait au monde une carte imprécise, c'était justement celle-ci I
Comment d'ailleurs faire confiance à une carte qui osait tracer des limites
au pays des Touareg et des Peul? Qui prétendait enfermer les nomades
dans des clôtures? Autant essayer de parquer les fils du vent dans des
enclos. Pour ne pas dire dans des ghettos. Autant vouloir les emprisonner
dans des territoires I Et pourquoi ne pas établir des frontières, pendant
qu'on y était? Et puis, comment se fier à des cartes sur lesquelles on
voyait les croisillons noirs de vaines frontières poursuivre les pointillés
bleus de vagues rivières, les unes, telles des araignées d'eau sur des flls de
la Vierge, jouant à saute ruisseaux avec les autres, et toutes aussi irréelles
les unes que les autres?
Des rivières, alors qu'on était aux confins du Sahara, quelle
blague I A peine quelques petits oueds revanchards et assoiffés de
reconnaissance, qui, réveillés en sursaut par deux gouttes d'eau, en profitaient
pour sortir de leur lit et déborder d'impatience I Tout juste des pipis de
chacals prétentieux qui voulaient se faire aussi gros que des lions. Des
rêves de rivières, sans doute, qu'on voyait miroiter sur des cartes de
rêves! Des fantasmes de rivières qu'on entendait glouglouter rien que d'y
penser. Des mirages de qui s'évanouissaient subrepticement à la
saison sèche, au gré des caprices du soleil et du vent, parfois même pour
continuer à suivre en apnée leur cours souterrain, clandestin et quasiment
fantomatique. De pseudo rivières qui s'enfuyaient en catimini pour tenter
d'échapper aux dures lois de l'hydrographie et de mener en douce leur vie
propre, recluse et incognito, comme des veinules palpitant sous la peau
craquelée de la terre. De crypto-rivières en mal d'identité qui auraient pris
leur indépendance et qui, hop, à la moindre goutte de pluie refaisaient
brusquement surface la saison suivante, comme pour respirer, sous forme
de sources résurgentes pas plutôt nées qu'aussitôt taries, d'éphémères
torrents furieux, de mares informes ou de marécages impaludés. Bref, de25
soi-disant rivières que les prétendues cartes ignoraient superbement et qui
le leur rendaient bien.
Des cartes qui dataient de 1925 ! Tu parles! Des brouillons de
cartes, oui, voilà ce que c'était! Devant la difficulté à se repérer dans cette
nature inhospitalière, c'était ce qu'on ne pouvait s'empêcher de penser.
De simples projets de cartes pour des rêves de pays! Des ébauches de
cartes, parfois inachevées et pourtant toujours recommencées, qui avaient
cru figer pour la vie éternelle des paysages sans cesse en mouvement. Des
esquisses de cartes, dressées sur la base de textes officiels obsolètes qui
répétaient eux-mêmes les erreurs commises par les cartes précédentes,
elles-mêmes tracées parfois sans beaucoup de rapport avec la
configuration réelle du terrain, lui-même redessiné chaque jour par le vent
d'harmattan! Des cartesde reconnaissance plutôt, réalisées avec les moyens
du bord, sous la tente et à la lueur de la lampe-tempête, quelquefois sans
documentation, souvent sans relevé topographique précis, parfois sans
coordonnées géographiques. Des pré-cartes à peine plus précises que
celles des temps anciens parsemées de grandes taches blanches et de
menaces métaphysiques: « Terra incognita»),( Hic sunt leones»), ( Desert
barbariae»).Des proto-cartes établies d'après des croquis de tournées
hâtivement griffonnés, des levés d'itinéraires incomplets, des rapports de
patrouille sommaires et des tracés orographiques approximatifs. Des
paléocartes en fait qui, par endroits, se bornaient (si l'on peut dire puisque
personne n'y avait jamais vu de borne) à faire figurer, sans échelle ni courbe
de niveau, des altitudes incertaines qui s'érodaient au ftl des ans, des
reliefs erratiques et des vallées virtuelles. Des archéo-cartes qui
réinventaient des contrées ignorées de tous, en mentionnant des ruines de
villages abandonnés depuis des générations, mais omettaient de mentionner
les nouveaux hameaux de cultures. Des cartes oniriques ponctuées de ci
de là de jolis petits ronds bleus, et qui n'hésitaient pas à baptiser «point
d'eau» des chapelets de marigots putrides ou le lit d'un oued depuis
longtemps mort de soif. Des cartes nostalgiques qui conservaient la mémoire
des lieux dans une symbolique désuète, et qui ressuscitaient en plusieurs
dialectes locaux des mares fossiles à jamais disparues, mais qui oubliaient
des mares semi-pérennes fréquentées par tous les troupeaux des environs.
Des cartes pour rire, comme des cartes au trésor certifiées avec pirates,
ou des cartes du Tendre garanties avec lac de la Désolation, qui
s'amusaient à transcrire des langues insensées en caractères phonétiques.
Des cartes surréalistes même qui, à ln Abao par exemple, se contentaient
(d'indiquer arbre»)pour tout point de repère. Un arbre! Tu parles! Tout
juste parce qu'un jour de 1925, un cartographe en délire avait cru y voir26
un mirage d'ombre! Un arbre qui, en 1925, devait déjà dresser vers le ciel
son tronc blafard et ses bras désespérés, avant de s'éclater en petit bois
dans le feu des nomades ou de craquer sous la dent des chèvres. Des
cartes optimistes, qui refusaient d'indiquer les seules dépressions qui ne
fussent pas imaginaires, celles dont étaient victimes les rares voyageurs
perdus ou découragés. Des cartes, en fln de compte, qui exprimaient plus
fidèlement la vanité de l'homme que cette réalité aride balayée par le vent
du Nord.
La mare de Soum, elle, était le seul point géographique un peu
caractéristique à des kilomètres à la ronde, le seul repère naturel pérenne
dans cette immensité aride. C'est pourquoi, elle avait été choisie pour
marquer à la fois la limite entre les cercles administratifs de Mopti, de
Ouahigouya et de Dari, et, puisque le territoire de la Haute- Volta avait
été supprimé d'un coup de décret en 1932, la frontière entre les colonies
du Soudan français et du Niger.
Armand s'était arrêté en attendant que son interprète tamacheq et
le chef Mazadouane l'aient rejoint.
- Alors, nous sommes d'accord chef Mazadouane ? Nous avons tous
signé la convention de pâturage entre les tribus touareg de l'Agacher,
en ma présence et celle du Commandant Julien, commandant le
cercle de Tombouctou? Nous voyons tous ici les limites des
pâturages? Là, au Nord, c'est le Soudan français, et les parcours de
nomadisation des tribus Kel-Gossi ; et ici au Sud c'est le Niger, français
aussi, et les zones appartenant à vos tribus. Et la limite des pâturages
passe au milieu de la mare de Soum ; et tous les I<.el-Gossi pourront
faire boire leurs troupeaux au Nord de la mare, de ce côté-là; et tous
les Oudalen, les Iddamôssen, et les I<.el-es-Souk pourront venir ici
aussi pour faire boire leurs troupeaux. Et cette limite continue le long
de l'Agacher et des autres mares jusqu'au grand fleuve Niger? Nous
sommes bien d'accord?
- Nous avons signé commandant. Les Oudalen n'ont qu'une parole!
Et s'il y en a qui ne la respectent pas, qu'Allah les protège r Il vaudrait
mieux qu'ils ne soient jamais nés car nous les écraserons!
D'un geste vif, il porta la main à son épaule et tendit à Armand la
grosse sauterelle qu'il venait d'attraper.
- Nous les écraserons comme cela! dit-il en refermant son poing
devant Armand qui ne savait ce qu'il avait le plus à craindre, d'Allah, du
( Pas une sauterelle!Plusprobablementun criquetTargui ou des sauterelles.
pèlerin! »),aurait dit, moitié effrayé moitié agacé, Lambert, l'expert du27
service anti-acridien, qui vivait dans la hantise d'une invasion de
criquets. Et avec un nom latin en plus, pour faire plus inquiétant I
Armand avait promis de lui en rapporter un spécimen pour
identification. Oh !Juste pour savoir si la septième plaie d'Egypte n'était pas en
train de naître, là sous ses yeux, et s'il s'agissait de l'espèce des
grégaires ou des migrateurs. Encore une histoire de sédentaires et de
nomades!
Ils avaient dressé leur campement, au milieu des fourrés
d'épineux pour se protéger des grands carnassiers et à l'écart de la mare
pour éviter les moustiques, de loin les plus dangereux des fauves. A la
nuit tombée ils avaient partagé le repas des voyageurs.
***
Notre groupe d'experts s'était ensuite dirigé vers Toussougou, en
passant par les villages de Dionouga, Douna, Kobou et Féto Maraboulé.
Là aussi, une borne topographique sera chargée de matérialiser le point
0« F » de la ligne frontière, point dont les coordonnées sont: longitude 01
19' 05" Ouest, latitude 140 43' 45" Nord. On vérifiait sur le terrain ces
coordonnées théoriques, et on en profitait pour recalculer les distances et
l'altitude des points visés. Là, comme à chaque fois que c'était possible,
on effectuait ces mesures par GPS ; c'était tout de même plus pratique et
plus rapide qu'avec le thédolite ! Il suffisait de prendre les mesures tous
les 3 ou 4 kilomètres au lieu de le faire tous les 500 mètres. Le terrain
étant bien dégagé, on pouvait y aller.
Et puis, sans crier gare, la piste disparaissait, s'évanouissait,
happée par la brousse. Comme si elle avait eu peur de s'être aventurée trop
loin! Comme si elle s'était brusquement rendu compte de l'absurdité de
son projet. Comme si elle s'était perdue en chemin dans cette monotonie
sans fin, évaporée dans l'horizon tremblotant de midi. Ici, tout était plat
comme la main. A perte de vue, le vent avait tout nivelé, les paysages et
les destins. Il n'y avait rien pour arrêter le regard: pas de crête pour
cacher un ailleurs différent, pas de pic pour aiguillonner les rêves, pas de
sommet pour élever l'ambition. Les vallées ensablées s'étaient unies aux
reliefs érodés: elles en avaient été comblées.
Dans un de ces bleds improbables, quelque part dans la brousse,
nous avons rencontré un type surgi de nulle part, à qui on a tenté
(d'expliquer qu'on délimitait la frontière: la frontière? quellefrontière? »)
répètait - il en se demandant ce que ce diable de mot pouvait bien dire. Et
(après plusieurs tentatives de traduction, Il nj; a pas defrontière ici, il nj; a28
que la brousse. La brousse se rit des frontières comme la .fOlie se rit de la vérité! »).
Puis il s'est évanoui dans la nature, tel un comparse dans un décor de
théâtre. Je l'ai regardé disparaître en méditant les paroles de ce philosophe
vagabond.
«122. [...] Selon le Burkina Faso, Oukoulou pourrait
correspondre au village actuellement dénommé Oukoulourou. Se fondant
notamment sur une carte de 1905 (carte du Niger moyen établie par le
lieutenant Desplagnes), le Mali considère quant à lui que ce demier village
serait celui que le texte de 1935 vise sous le nom d'Agoulourou et
qu'Oukoulou porterait aujourd'hui le nom de Kounia '.
Oui, c'est le lieutenant Desplagnes qui, il a un siècle, a établi laY
première carte de tout le bassin du moyen Niger. Mais dites-moi,
lieutenant, en 1905, il n'y avait pas de village à Oukoulourou alors
qu'aujourd'hui il y en a deux: l'un à côté de Lofou et du point « A »,
l'autre à côté de Selba et du point « E ». Alors, que fait-on, nous,
maintenant ? Pauvre lieutenant Desplagnes ! Vous qui avez parcouru toute cette
brousse à pied par goût de l'aventure et pour l'honneur du drapeau, pour
les cuistres d'aujourd'hui, vous avez forcément tort puisque vous êtes
mort! Heureusement que la Cour a rendu justice à votre œuvre. Le
feraitelle aussi pour mon père dont je relisais le journal de voyage?
1Arrêt de la Cour Internationale de Justice du 22 décembre 1986 : «Affaire du différent
frontalier Burkina Faso / République du Mali ».IV
En les voyant ainsi détendus, Armand ne pouvait manquer de se
remémorer l'épisode de la cérémonie du thé de Hombori. Afm de sceller
la réconciliation générale dans le conflit inter tribal sur les zones de
pâturages, son collègue avait cru bon de clore la séance de travail en invitant
l'ensemble des participants à boire le thé de l'amitié. Mais Julien n'avait
pas eu de chance, les impératifs du Ramadan et les interdits de castes
s'étaient conjugués pour charger cette cérémonie, d'habitude conviviale,
d'une atmosphère vaguement crispée. Devant cette assemblée solennelle
et compassée, certains avaient renchéri dans l'hypocrisie dévote. C'était le
cas de Bialobo Maïga, le seigneur noir des lieux, le chef de canton.
Musulman rigoriste, bien que refusant l'extrémisme des hamallistes, il voulait
faire oublier qu'il était aussi le Hombori-Koi;c'est à dire le chef coutumier
des Songhay de Hombori, et donc le protecteur des pratiques magiques.
On sentait qu'il tenait absolument à montrer à tous ces blancs de Touareg
que la stricte observance du Coran leur interdisait de rien absorber avant
le crépuscule. Malgré la morgue de Maïga, les chefs touareg, qui venaient
de se tanner les fesses pendant toute la journée sur leur selle de chameau,
auraient volontiers mis le carême entre parenthèses et bu le thé avec les
Européens, s'il n'y avait eu les barrières de castes. Les nobles Imajjeren
en effet n'avaient le droit ni de boire ni de manger devant leurs
congénères Imghâd, parce qu'il est dégradant de se dévoiler la bouche devant
des inférieurs. Les vassaux et les affranchis Bellah, quant à eux, ne
pouvaient se permettre de boire en présence de leurs seigneurs, ce qui aurait
constitué une manifestation d'une impolitesse rare. Finalement, les deux
administrateurs avaient discrètement avalé leurs trois verres de thé à la
menthe brûlant, accompagnés par le seul interprète targui, Mohamed
Abd-el-Krim, qui avait fait remarquer, à juste titre, qu'étant en voyage il30
avait parfaitement le droit d'interrompre le jeûne, quitte à le prolonger
ultérieurement d'une durée égale.
***
- Nous avions ordre de prendre position près de la mare de Soum,
reprenait Keita. Cette mare, par sa situation géographique et
l'importance de sa réserve d'eau, a toujours, à chaque conflit,
constitué un objectif stratégique. Elle avait déjà été le lieu de durs combats
en 1961 et en décembre 1974, au moment de la première puis de la
deuxième guerre frontalière entre nos deux pays. Malheureusement
pour nous cette fois-ci, en décembre 85, nos liaisons radio
fonctionnaient mal et nous avons foncé droit devant nous avec nos engins.
Sans nous en rendre compte, nous avons dépassé notre objectif et
nous avons pénétré sur plus de dix kilomètres en territoire
burkinabé, sans rencontrer âme qui vive. Si l'armée burkinabé s'en était
aperçu, on aurait été mal ! Vous rendez-vous compte? Toute une
colonne de six véhicules perdue en territoire ennemi, avec une batterie
d'artillerie mobile, nos "orgues de Staline" et tout notre matériel?
Quand on s'est aperçu de notre erreur, nous sommes revenus en
arrière vers la mare de Soum aussi vite que l'on était arrivé. A ce
moment-là, on a croisé notre infanterie et nos blindés, que nous étions
censés appuyer de l'arrière et qui nous attendaient tranquillement, un
peu étonnés malgré tout de nous voir arriver par devant eux et de ce
côté-ci de la frontière.
- Je suppose que, comme tous les Kéita, vous avez été protégés par
1l'hippopotame, votre téné ? répondis-je. Mais il me regarda d'une
drôle de façon et je regrettais cette allusion 2. Soit, trop jeune, il ne
l'avait pas comprise, soit il la refusait parce qu'il la considérait
comme une séquelle de la pensée magique. En tous cas, son
témoignage confirmait ce qu'avait raconté la presse malienne.
Pour L'Essor malien du 27 janvier revenant sur ces combats:
( La tactique malienne était simple: procéder par un pilonnage de l'artillerie
avant d'envoyer les fantassins nettqyer le terrain. Qui a déjà entendu une batterie de
Sam 7 (lesfameuses orgues de Staline) tirer une salve, comprendrait aisément que les
1L'interdit, le tabou chez les Malinké.
2 Soundiata Keita est le fondateur mythique de l'empire Mandingu.

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