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Retour à Rodez

De
114 pages
Que va chercher Louise à Rodez après une si longue absence ? Revoir la rue où le peintre Soulages a passé son enfance ? Toucher du doigt les traces de la première amitié, la première solitude ? Louise rôde à Rodez. A chaque coin de rue les pierres lui parlent sur tous les tons. Elle se fait archéologue à la recherche des émotions anciennes. Mais quelque chose l'effraie dans ces retrouvailles, le risque de mettre à jour une part d'elle-même restée secrète.
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RETOUR A RODEZ
Amarante
Cette collection est consacrée aux textes de création littéraire contemporaine francophone.
Elle accueille les œuvres de fiction (romans et recueils de nouvelles) ainsi que des essais littéraires et quelques récits intimistes.
La liste des parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être consultée sur le sitewww.harmattan.fr
ANDREE LAFON
RETOUR A RODEZ
Roman
© L’Harmattan, 2012 57, rue de l’ÉcolePolytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 9782296570054 EAN : 9782296570054
LE PREMIER VOYAGE
Les rues de Montpellier sont animées en cette matinée de printemps, Louise se promène en faisant ses courses. Un des plaisirs de sa vie, à la belle saison, est de marcher au soleil, de jeter un regard curieux sur ce qui l’entoure, de redécouvrir sans se presser les quartiers de la ville qu’elle connaît déjà. Près de la gare routière, elle remarque un car à destination de Rodez. Elle continue son chemin mais l’image l’obsède. Elle se croyait tranquille et voici qu’un déclic soudain lui serre le cœur, une envie folle de faire le voyage et la peur de l’en visager. A la fois rêve captivant et inaccessible. Comme s’il s’agissait de mettre le cap vers l’Atlantide ou le château des Carpates ! Elle a laissé passer de longues années avant de refaire les trois cents kilomètres qui séparent les deux villes. Elle n’y pen sait pas ou elle remettait. Les trains desservent mal la région et elle n’aime pas conduire. Mais la raison était ailleurs. Rodez faisait partie d’un passé qu’elle avait laissé de côté. Par indif férence, pensaitelle. Son émoi face à l’autobus lui prouve le contraire. Déjà, l’année précédente, l’envie de retourner làbas la démangeait. Un jour de septembre, elle s’était renseignée sur les horaires et, quelques jours après, elle était partie sans rien dire à personne. Sans savoir pourquoi. Elle avait l’air de faire une fugue vers un rendezvous secret. Le trajet a duré plusieurs heures, mais ce temps n’était pas de trop pour se préparer à la rencontre. Bien calée près de la fe nêtre, elle a savouré le paysage. On quitte Montpellier, proche
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de la mer, parmi les vignes et les oliviers, on roule dans un plat pays, et très vite apparaissent les premières collines, avec leurs chênes et leurs genévriers. Au fil des kilomètres la terre change de couleur, tire sur l’ocre rouge. On traverse Lodève, nichée dans un cirque, puis c’est l’escalade de la petite montagne, la route devient sinueuse, les sols sont creusés par les eaux, tour mentés par le gel. On arrive au Caylar, sur un vaste plateau sans arbres, à l’herbe rare, parsemé de pierres en forme de ruines : c’est le causse du Larzac. On redescend vers les gorges du Tarn, bien qu’on soit dans l’Aveyron, jusqu’à Millau. Louise s’est émerveillée, au passage, à la vue du fameux via duc, jeté à travers l’espace avec ses faisceaux de cordes blanches comme les haubans d’un navire. Les œuvres des hommes sont parfois aussi belles que celles de la nature. La fin du voyage lui a semblé tout autre. L’air devient moins sec, plus océanique, des forêts de sapins apparaissent et des prairies. Son regard s’est alangui sur les toits d’ardoise des vil lages et leurs hauts clochers, sur les vaches rousses dans l’herbe verte. Enfin, Rodez a surgi sur son piton, le car a dû grimper quelques pentes raides, puis la pénible rue Béteille, et voici le cœur de la ville. Elle se rappelait les anciens périples à l’arrière d’une voiture inconfortable, puant l’essence, sur des routes de montagne mal entretenues, aux virages incessants et parfois enneigés à l’ap proche de Noël. Son estomac ne le supportait pas, il fallait s’arrêter souvent pour le vider de ses nausées. Il y avait une frontière diabolique à franchir, avant de redescendre dans la plaine, appelée lePas de l’Escalette.Monsieur Escalette avait fait un très mauvais pas. Le supplice était bref, elle l’oubliait vite, mais il reste lié à son séjour dans cette ville : Rodez était une citadelle qu’elle ne pouvait quitter et regagner sans un horrible mal au cœur. La route est aujourd’hui devenue boulevard, des tunnels ont été percés, ce n’est plus une épreuve de franchir la montagne.
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Quant aux véhicules, bien suspendus, ils n’ont rien à voir avec les vieilles guimbardes. Elle a exorcisé les douleurs du parcours d’autrefois. Elle attendait la suite avec confiance. Elle n’est jamais arrivée à destination. Au lieu de ses souve nirs d’enfance, elle a trouvé des murs impassibles, des jardins sans âme, des rues inconnues. Elle s’est dit : nous n’avons pas vieilli ensemble, inutile d’y revenir, je dois me contenter des images du temps jadis.
Pourtant, depuis son retour, chaque approche de la gare routière persiste à la tarauder. Elle a encore à faire làbas. Il lui semble avoir perdu il y a longtemps, quelque part dans la ville, des objets précieux, des petits morceaux d’invisible qu’elle n’a pas cherchés où il fallait. Aujourd’hui le car, prêt à démarrer, le lui a susurré : si tu t’y prenais autrement, tu les retrouverais. Elle doit retourner à Rodez, c’est sûr. Et l’aborder de nouvelle façon.
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