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Revoir Venise pour la première fois

De
228 pages
Marc et Gabrielle. Leur rencontre. Un miracle et un cataclysme. Un premier et un dernier amour. Une course pour sauver une passion survenue trop tard. De Paris à Venise, de Venise à New York, l'histoire d'une mémoire qui s'efface peu à peu mais irrémédiablement. L'auteur signe ici son premier roman, un cantique antique et contemporain.
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Emmanuelle GriveletSo

Revoir Venise
pour la première fois
Roman

collection
Amarante
































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ03073Ȭ9

EAN : 9782343030739

Revoir Venise pour la première fois



Amarante



Cette collection est consacrée aux textes de
création littéraire contemporaine francophone.

Elle accueille les œuvres de fiction
(romans et recueils de nouvelles)
ainsi que des essais littéraires
et quelques récits intimistes.








La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr




Emmanuelle GriveletȬSonier

Revoir Venise pour la première fois

roman

















L’Harmattan

A Paul

I


LAGUNE

Venise. Hiver.

Gabrielle, j’ai un aveu à vous faire, je ne vous ai jamais autant
aimée qu’en cette journée, jamais autant que sur cette Place à
Venise, vos pieds nus et trempés dans la lagune, et de ce jamais
dont je vous recouvre, j’y ajoute qu’aucun autre homme ne vous
aimera autant que moi ; hors de nous ces fauves affamés sur votre
poitrine, plus personne ne vous regardera de cet air fou de mon
vivant, et saisi de toute la démesure de mon être qui a plongé en
vous, je prends tout de nous, je vous donne tout de moi, vous le
savez, sans en rien laisser aux monstres, pas même les restes de
vos inconvenances si rebelles à mon amour, de vos fonds de proȬ
vocation à dieu ou à mon sexe, ni vos perfections exquises et griȬ
voises ; j’ai adoré et adopté chaque forme de votre personne, de sa
sollicitude policée à sa polychromie névrosée, et j’ai sombré dans
le désespoir follement attendu de votre dos courbé, qui prenait
mon corps contre le sien, de vos seins si joliment enfouis contre
ma peau, tout contre nous ; je meurs enfin de perdre la raison, de
prendre le goût du passé irradié dans votre Hiroshima, ma chérie,
comment le dire autrement ; impudent moi aussi, je n’ai plus
d’âge, je nage dans une folle torpeur, je m’agite de vous laisser
un jour. Je me sais défunt comme peutȬêtre un jour l’enfant de
notre amour. J’ai reçu cet état de nous, cet état de moi, qui part
en lambeaux, dans les limbes répugnantes et sordides où je vais
nous égarer, je crains de te perdre, tout oublier de nous, et de toi,
Gaby.
Venise, sur la Place, où je commence à vous oublier.

11

Paris. Auparavant.

Je marche souvent, le jour, le soir, lorsque je suis seul dans
Paris. Dans la ville, je suis chez moi. Je marche parfois avec
vous, dans la rue, dans la maison, je pense, je réfléchis, je
ne me lasse pas de vous regarder, respirer et parler, voir ce
qui nous entoure. Et puis, je pleure très à l’intérieur. Tout
est là en moi mélangé, sans rien dire de tout ce qui m’agite.
Vous vous étonnez parfois, que je ne montre ou n’offre pas
davantage, ce qui me rend tellement fou de vous, des mots
que nous échangeons, et de mes émotions, le manifeste est
ailleurs.
Même si j’oublie vite maintenant, je pense encore, je
crois, au bord du lit de mes caresses, de mes plaintes, de
mes invitations, de mes écrits, de mes inspirations, de mes
plaisanteries, de vos rires, de vos larmes, de vos orgasmes,
je veille au moins sur tout ce qui est vous, je veille, je vois
au plus près de nous, j’éclaire votre regard peutȬêtre.
Encore un peu aujourd’hui.

Quand je serai absent tout à fait et que vous marcherez
seule, Gabrielle, alors vous serez relâchée de toute part,
dans les bois si vous voulez, vous chasserez votre loup
d’Amazonie, la main sur votre sein, si fière, et votre regard
noir me déshabillant. J’espère au moins de temps en temps
me le rappeler ce buste à découvert, ce sein qui sortait de
votre robe noire si longue, le soir de notre première nuit.

13

Je la vois bien, et je l’écris cette maladie de moi, puis de
nous, de ma mémoire, comme découvert à mon tour, nu
devant ma vie qui se défait, j’ai tant vécu, que resteraȬtȬil
de toutes les histoires que j’ai racontées, inventées, mon
lointain est si présent, pour la première fois moi qui n’ai
jamais cessé de conter ma vie ou celle des autres gens, je
suis devant ma tombe à l’orée de la mort, et je vais m’éloiȬ
gner encore un peu plus, malade de perdre nos souvenirs,
condamné à vous écrire pour ne pas vous oublier.
Et je me cache de vous depuis quelque temps, vous ne
le voyez pas, je note des souvenirs récents, parlants, pour
me les rappeler. Je note des pensées pour vous les raconter.
Je note aussi parfois nos pas feutrés et des pans de converȬ
sations, des mots furtifs que vous m’avez répondus ou que
nous avons eus. Je note tout ce qui vit entre nous. Votre
amour, je l’écris en moi maintenant, je me le répète, comme
une veille de générale, une dernière fois avant le grand
saut, je ne sais pas jusqu’à quand je pourrai continuer à le
faire, je l’écris simplement et autant de fois que ma main
me le permet, en tremblant d’y parvenir longtemps encore.

Petit chat, pourquoi vous appeler ainsi subitement ; estȬ
ce moi qui devient tellement infirme, que Gabrielle, pour
la première fois de ma vie, je sens que je me brise presque,
que l’enfance me nargue comme une vieille rengaine, après
m’avoir laissé sans un souffle, il y a si longtemps, sur cette
route d’Afrique, que je quittais dans les bombardements
d’une vie effacée, passée en rescapé. Mon père et ma mère
m’ignorant, abjurant le feu sacré de la liberté, m’arrachent
à ma terre fière d’Algérie. Je devenais un juif errant à mon
tour ; n’estȬce pas naturel et éternel au point de hurler moiȬ
même tout un contraire d’évidences crues, métissées, un
refus permanent d’idées reçues, pour me faire philosophe

14

croyant ou convaincu et vous, devant cet homme que vous
avez connu trop tard, et que vous avez prophétisé, rebapȬ
tisé, votre empereur et seul serviteur, vous ne baissez pas
les yeux, vous pleurez de votre plus beau sourire.
Rome, vous aimiez Rome jadis, vous le disiez et vous
me parliez de cette aventure malheureuse ; vous aviez senti
la poussière du forum lécher votre corps d’épouse rebelle
à l’Italie du Nord, au bord du fascisme socialiste, de la bête
rouge meurtrière, et les dents longues, la queue pendante,
entre vos cuisses enfiévrées par la maladie sournoise d’un
amour incommensurable puis censuré entre vous et moi,
censuré du mépris de nos passés enchevêtrés, annulés,
noyés dans le soufre gouffre.
Vous êtes morte à Rome, en d’autres temps ; je suis mort
à Venise. Vous écartelée, moi noyé sur la Place. Nous nous
retrouvons devant la péninsule hybride, en garde de nos
amours passés, perdus contre la porte cochère d’une soirée,
inondés par l’alcool et notre ivresse tendrement effrayée
dans cette nuit parisienne qui reçoit nos corps. Morts viȬ
vants, nous faisons l’amour, jusqu’à la fin de votre lit.

Je vous aime, lorsque vous dormez dans mes bras cette
nuit et toutes celles que vous voudrez me donner, je vous
regarde dans l’étreinte de votre sein qui s’offre maintenant
à ma bouche ; et de nous, de nos alentours, je vous vois
sourire ; vous prenez ce droit de légèreté sur moi, vous preȬ
nez tous les droits, vous le savez… et vous vous moquez
tendrement. Je le mérite peutȬêtre et continue malgré tout
de vous admirer là, mon endormie ; et j’aime savoir que
rien en vous n’existe déjà plus que nous. Plus rien qui ne
soit autre que nous.
Je parle ainsi dans votre sommeil cette nuit, je parle et
vous murmure dans chaque oreille la joie de vous aimer, et

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vous entendez, attendez, haletante chaque mot de grande
jouissance, je raconte, vous raconte et continue de vous
chercher, ne bougez pas, vous apprenez tout de l’amour, je
le vois.
Comment raconter ce nonȬsiège de la morale entre vous
et moi, vous l’avez dit avant moi, vous m’avez donné ce
plaisir incestueux de vous entendre me dire, Marc, je suis
analphabète, je ne sais plus ni aimer, ni parler, ni faire quoi
que ce soit, je ne veux rien, et puis non, rien ne se passe
plus comme cela devrait, vous répétez, je vous veux, je
vous prends, je fais ce geste premier entre nous, d’amorcer
lentement et infiniment un mouvement, celui d’un baiser
stupéfait. J’écris vos mots, ceux qui ont coulé quelques
jours plus tard, à l’encre de vos aveux, comme le sang
blême de votre sexe, des mots coulent de vous alors, impéȬ
rieux, et m’appellent, crient Marc, puis de plus en plus fort,
dans votre tête folle, qui ne cesse d’inventer, je deviens
Marc Aurèle. Votre empereur.
Je vous aime Gabrielle, quand vous dites mon nom, ou
celui que vous décidez, j’arrive, je cours, je m’en rends
compte, je suis sans voix, moi, qui ai mené tant de règnes
aux amours fêtées, fastueuses et je cède à une esclave, à une
jeune Chrétienne, que je sauve des lions comme le Saint paȬ
tron, et je tombe de mon empire, in pax romana, le temps
d’aimer, comme si je revenais enfin de ma romanité préȬ
tendue, mais je suis juif et nu pour vous rendre votre baiȬ
ser.
J’oublie alors cet homme que j’étais, vous me savez imȬ
puissant, innocent à vous rencontrer, et j’oublie ce qu’il
vous a pris de m’aimer ainsi, et moi de vous laisser faire,
de me laisser faire, puis de me laisser prendre.

16

J’ouvre la porte de la chambre, je sors, vous dormez enȬ
core, je ne dors plus, de moins en moins chaque nuit, les
draps frôlent la blancheur de votre peau, ma main revient
sans cesse, traverse la pièce à nouveau, longe la courbe inȬ
décente, mon désir se perd, vous réveille : il n’y a pas un
jour où je vous vis sans vous aimer ainsi ; il n’y a pas un
jour où je ne prie, moi l’insoumis, l’incroyant.

Gabrielle, parleȬmoi un instant, que j’imagine te perdre
demain, quelle sera ta vie alors, raconteȬmoi que je n’y
pense plus, comment puisȬje vous écrire cela, c’est l’imposȬ
sible en moi qui se fait, et quand je me mets à divaguer
ainsi, je pense à Dieu et je me dis que je suis là, en vie, j’esȬ
saie de me rassurer en peu, de me consoler dans ses mains.
Mon seul crime, mon seul crime d’amour devraisȬje
dire, est de rester vivant pendant que d’autres se taisent,
meurent, la bouche ouverte, entrouverte, et moi, je respire,
je mange, je dors, et j’aime une femme, jeune et si belle
qu’elle disparaît tous les soirs, qu’elle vit ailleurs, solitaire
et indépendante ; nous ne partageons pas le lit, pas encore,
et d’une chambre un peu bohême où vous vivez comme en
pénitence de votre vie gâchée, je me glisse en reclus dans
ma lointaine maison.



Je vois que vous êtes en colère à certains moments, je
sais que vous vous sentez prisonnière de mon insistance
irraisonnée, je le lis dans vos yeux, mon désir à vous
vouloir tant de bien, à vous savoir toute entière, vous l’éterȬ
nelle orpheline du bonheur poli accompli.
Je suis indélicat sans doute, un peu prophète, inquisiȬ
teur peutȬêtre, mais saisȬtu Gabrielle, ce que cela veut dire

17

aimer pour la dernière fois ? C’est inoubliable mon amour,
vous ne le savez pas à l’âge qui est le vôtre, à l’orée de la
maturité ; pensezȬvous au regard de l’homme qui fermera
vos yeux, vous êtes mon dernier amour sans doute, et je
ne suis pas certain de pouvoir vous reconnaître quand je
tournerai la tête vers vous, le jour de ma mort.



Je suis inquiet souvent ; je pense à vous, et vous entends
me parler, dans vos silences prolongés, vos absences souȬ
daines, votre passé que vous taisez… Je me surprends à les
remplir pour vous quand vous me regardez de ces yeux
noyés qui m’appellent à l’aide, je vous arrête très vite alors,
avant de vous entendre renoncer à ce que vous alliez dire,
avant de laisser votre phrase s’emballer et me perdre plus
encore, nous emporter vers ces contrées inconnues, que
vous seule habitez. Parfois, je ne comprends pas ce que
vous me dites, Gabrielle, et Dieu sait que j’aimerais visiter
vos pays lointains, aux monuments fixes, verticaux, à l’inȬ
térieur de ces labyrinthes qui traînent et peuplent tant de
mots retenus ou confus, qui vous submergent et m’égarent,
vous font parler une autre langue, celle de la musique peutȬ
être.
Je vous demande souvent de m’éclaircir sur vos propos,
mais vous me répondez alors à moitié, feignant une puȬ
deur, réelle sans doute et ne dites rien en réalité ; vous reȬ
tardez, vous différez, vous vous engouffrez de plus en plus
loin dans vos idées, tourmentée de me choquer ou de me
décevoir, comme si vous aviez quelque chose à me cacher,
comme un aveu ancien, que vous ne parviendrez pas à me
faire, qui suisȬje pour vous ?

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Et je doute parfois, je crains d’oublier une chose imporȬ
tante que vous m’auriez dite, je crains de vous inquiéter
sur cet état que je ne parviens pas à maîtriser…
Alors, j’écris à longueur de page devant vous, ces mots
que vous ne prononcez pas, toutes les pensées qui éclairent
à mon sens vos aspérités volontaires, involontaires, aux
confins d’une dyslexie enfouie ; et de vos propos décousus
je remplis chaque vide, je vous imagine et parle pour vous,
de votre vie passée, de vos amours, pour vous exorciser,
me faciliter le désir de nous confier chaque instant de notre
vie, et là où je me contentais de penser, je note à n’en plus
finir mon amour, dans tous ces carnets que je tiens, je me
mets à votre place à chaque instant, pour dompter mon imȬ
patience et ne pas vous bousculer, vous ne savez rien de
ma mémoire qui fuit, et m’entraînez ainsi chaque nuit à ne
pas dormir, à vous regarder vivre près de moi, à vous imaȬ
giner sans moi, à me rappeler et peutȬêtre à me tuer, me
tuer là de nos mots qui se répandent dans le canal et tomȬ
bent avec nous à genoux.

J’invente aussi auȬdelà de vous maintenant, auȬdelà de
nous, je joue avec ma hantise de vous oublier, je joue et
vous appelle fort, tellement fort Gabrielle, m’entendezȬ
vous ? Non, vous dormez toujours, vous êtes belle, mais
laissezȬmoi vous poser une petite question, faitesȬmoi le
plaisir d’y répondre, de me laisser jouer avec ma peur de
vous perdre, j’écrirai tout ce que vous me direz :
— Comment vous appelezȬvous, je ne me souviens
plus…
Et je ne vous dirai jamais que je l’ai l’oublié ce prénom,
je vous dirai que je meurs d’envie et d’espoir de vous enȬ
tendre le prononcer, là devant moi – oui, je sais, je joue
aussi avec vos émotions, mais je veux savoir, imaginer ce

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que je deviendrai pour vous lorsque je ne serai plus là…
alors, j’écris pour me calmer et vous demander de m’aider
– mais continuons et répondezȬmoi cette fois, répondezȬ
moi sans tarder mon amour ou essayez, je vous en prie.
— Comment vous appelezȬvous Mademoiselle ?

J’imagine la réponse qui serait la vôtre :
— Marc, vous jouez encore ? AttendezȬmoi un instant,
j’aimerais faire une photo de vous. Allez, regardezȬmoi. Ne
prenez pas votre air des mauvais jours.

J’imagine que tout est fini… :
Je regarde cette femme qui me parle comme si elle était
ma femme, pourtant elle est très jeune, et je ne suis pas cerȬ
tain de la reconnaître, je souris si tristement sans doute,
qu’une sorte de jolie petite moue se pose maintenant sur
son visage, très jolie oui, et de retrouver un tant soit peu de
naturel me demande alors plus de conviction sur cette
photo qu’elle ne l’imagine, je souris, je souris pour faire
bonne figure, je la regarde, elle. Elle est belle, elle a aussi
une drôle de petite tâche brune sur le visage, comme trois
grains de beauté qui se déplaceraient sur sa joue, un petit
triangle, mais je suis loin et je ne vois pas si bien, alors elle
me fait l’effet d’une lente apparition, une esthète perdue
dans les âges modernes, antiques même, car c’est plus anȬ
cien, une épicurienne, mais de quelles provinces dȇItalie ou
dȇArabie, je ne saurais trop dire, et j’ai peur soudain de la
décevoir, car je sens en moi monter un sentiment d’inconȬ
fort à rester immobile, et une immense envie de partir, de
fuir son objectif qu’elle pose sur moi dans une élégance du
geste (presque une volupté), je sens mes jambes prêtes à
m’enlever, je sens mon âge, je sens mon sexe, et je me deȬ
mande maintenant ce qui se passe, tant un trouble me

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gagne, un vertige, et ce que cette femme représente, je n’ose
rien dire, je reste là, rivé, je prie pour qu’un souvenir resȬ
surgisse et se penche sur mon désarroi, me sauve de là, très
vite.
Où sommesȬnous à présent, elle m’observe toujours, j’ai
échappé à sa vue quelques instants, et elle m’attend,
cherche mon regard. Soudain elle pose son appareil photo
et s’approche, vient vers moi.
— Qu’avezȬvous Marc ?
Elle me vouvoie, j’ai peur qu’elle m’embrasse, pour la
première fois de ma vie, une femme que je trouve belle
m’effraie, elle le sent, mais ne comprend pas bien sûr, n’inȬ
siste pas et s’éloigne à nouveau, guidée sa pudeur de ne
pas me brusquer, elle est délicate et sensible sous son reȬ
gard noir qui m’étonne presque, puis revient et dans mon
oreille ébahie, me demande de poser vraiment – si mon naȬ
turel me dérange autant –, ditȬelle avec un sourire amusé,
« juste pour immortaliser cette journée. »
De quoi parleȬtȬelle, je m’aperçois que je ne sais plus où
nous sommes, sur une plage mais que je ne reconnais pas,
il y a quelque chose de familier cependant, et je m’exécute,
je la regarde un peu forcé, je souris à nouveau, et prends
mon plus bel air, mon air de circonstances, le seul qui me
vienne alors… Elle, dont j’ignore le prénom, paraît un peu
pâle, troublée, presque fantomatique sur cette plage laiȬ
teuse, j’ai l’impression que nous sommes en mai, je reȬ
marque mon pullȬover blanc, sa veste de velours à elle,
bleue de mer, et j’entends un homme appeler au loin, en
italien, je jette la tête en arrière, ma vue s’obscurcit, je lutte
mais en vain, je sens que je pars. Noir partout.
— Gabrielle… Voilà, son prénom à elle. Puis je me réȬ
veille en sursaut.

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