Roman africain et christianisme

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Cette étude porte sur l'ensemble des romans d'auteurs africains francophones au sud du Sahara. Elle examine les réponses africaines au message évangélique tel qu'il est apporté et divulgué par les missionnaires, et tente de comprendre et d'analyser de l'intérieur le discours des romanciers africains à l'égard du phénomène de la conversion.
Publié le : samedi 1 mars 2003
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EAN13 : 9782296295278
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Roman africain et christianisme

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Bibiane T SHIBOLA KALEN GAYI

Roman africain

et christianisme
Préface de Mukala KADIMA-NZU]I

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest - Hongrie

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino - Italie

(Ç) L'Harmattan,

2002

ISBN:

2-7475-2843-X

A la pieuse de ma chère Catherine Ngana

mémoire maman

wa Lumingu, ndenge wa ku mayi, ngomba bintampi luepu, !

wa kudyadya nguluba idya Kalunga

wa ku makumbi kudibuikila wa balungila baya

a munya nsanga mu diulu ! !

kufika

wa kuenmbemba tumua Mamu wa ku mpanza wa ku nsabata wa mu mpata wa mu tulena wa ku Ndundu wa bendela wa badi bisanji !

wanyi ne bienga minona ! munda ! ! ! !

wa mu ngomba mu ibandi ku Luanda munda mua ne dikopo

mu ngesu ku ngomba mayi... ku bianza

balenga

! bana ! !

wa ba Nganandenge wa bangenda wa balombela Mamani mukua muena mukua Mamu wa Bimbagalala wa mua wa babule wa babula wa badi wa Katala wa Keta Kanyonga matshiwa nkuni bashala bela baluila muaba wanyi Ngola Ngola Mbaka wanyi

ne Bakalenga kuenda e kuasa...

mushinga

kilandi muena muena

kia

Nzambi! ! !

Mbondo Masonga

ne Tungomba ne Pebu bipikila milonda !

!

pa ngindu kuiku ! !

!

bipikila !

pa nzembu

wa Kapinga wa ba Tshibangu

!

wa ba Pakoma

mulela umwe !

Préface

Le lecteur aborde avec appréhension Roman africain et Christianisme de Soeur Bibiane Tshibola Kalengayi. Non pas que ce texte soit dépourvu d'intérêt scientifique ou littéraire, mais parce qu'il craint de fouler un terrain maintes fois remué, labouré, retourné ou défriché. Déjà le titre n'est pas pour le rassurer. Dans sa concision et sa résonance thématique, il paraÎt définir d'emblée l'orientation du livre. Il semble en effet énoncer que le projet du texte qu'il annonce postule une triple visée: décrire, examiner et évaluer les rapports entre le discours littéraire africain et la religion chrétienne. Or, comme le reconnaÎt Soeur Bibiane Tshibola Kalengayi dans son Introduction, "des travaux existent sur des questions analogues: études sur le christianisme ou sur le missionnaire dans la littérature africaine francophone"; elle en fournit par ailleurs une liste significative. Le lecteur en vient alors à se demander ce que Roman africain et Christianisme peut encore apporter que les travaux antérieurs n'auraient pas déjà traité. Il se surprend à rechercher dans le livre de Soeur Bibiane Tshibola Kalengayi une part d'originalité, si minime soit-elle. C'est en franchissant le paratexte que l'on s'aperçoit que du Roman africain et Christianisme n'est pas le christianisme dans ses manifestations et dans son ancrage social en Afrique, mais plutôt la perception qu'en déploie la fiction narrative africaine. Car la question essentielle que pose ce livre et à laquelle il entend répondre est de savoir comment l'écrivain africain dans sa position de colonisé ou d'ancien colonisé, perçoit, représente et juge la religion chrétienne dans son oeuvre de fiction. C'est donc du point de vue du romancier africain qu'il se place et que la religion chrétienne est abordée et analysée.

l'objet

8

Cependant, l'auteur ne qu'un aspect et non des conversion. Il s'emploie à africain. C'est en cela que se distingue des ouvrages préoccupés du christianisme

retient de la religion chrétienne moindres: le phénomène de la évaluer son impact sur le sujet Roman africain et Christianisme qui l'ont précédé et qui se sont dans'sa globalité.

On ne peut pas parler du christianisme en Afrique sans aborder la question cruciale de la conversion. Le choix de ce seul aspect conduit l'auteur non plus à réfléchir sur le décorum, mais à porter l'interrogation, à partir du discours fictionnel africain, sur le sens même du prosélytisme missionnaire, en examinant les conditions et les modalités de passage du sujet africain de son milieu social à une communauté nouvelle, de ses croyances à une religion étrangère du fait de l'irruption et de l'inscription du christianisme dans son vécu quotidien. Et ce passage ne s'est pas fait sans heurt. L'Histoire ne cesse de nous le rappeler. C'est sans doute pourquoi P. Hadot, à l'article "Conversion" dans le quatrième volume de l'Encyclopedia Un ive rs a lis (1974), définit ce phénomène comme "l'arrachement [d'un individu] à un milieu social déterminé et l'adhésion à une communauté nouvelle" (p.981). Le terme "arrachement" est significatif de la violence, réelle ou symbolique, avec laquelle s'opère toute conversion. Le terme "adhésion" est révélateur d'une forme d'embrigadement idéologique que le phénomène de la conversion entraÎne nécessairement. Soeur Bibiane Tshibola Kalengayi nous apprend que c'est sur ce double aspect de la conversion que l'écrivain africain axe son discours. Elle observe cependant que ce dernier n'ignore pas l'apport positif de l'évangélisation, mais le choix qu'il opère dans le matériau offert par la réalité sociale et historique ne porte que sur des éléments susceptibles de lui fournir des armes efficaces dans son combat contre l'entreprise coloniale sous toutes ses formes. L'auteur du Roman africain et Christianisme ne se borne pas à décrire à partir de la fiction narrative, les pratiques des

missionnaires

dans leur croisade

contre les systèmes

de

9

pensée et de références des sociétés traditionnelles africaines et dans leur projet d'y substituer un édifice culturel préfabriqué au-delà des mers. Il s'attache à comprendre non seulement comment le romancier s'explique les raisons de ces pratiques, mais aussi comment les populations noires réagissent au message qui leur est apporté. Il découvre dans les textes analysés trois raisons majeures du prosélytisme missionnaire: magnifier Dieu et étendre son Royaume; accéder à la notoriété et à la gloire personnelles; maintenir les Noirs dans la voie d'une totale soumission afin de mieux asseoir l'entreprise coloniale en terre de mission. Quant à l'attitude des Noirs à l'égard de l'évangélisation, elle semble partagée: ceux qui la rejettent le font soit par fidélité à leurs traditions ancestrales et à leur conception de l'au-delà, soit pour ne pas compromettre leur indépendance vis-à-vis de l'étranger; en revanche, ceux qui adhèrent à la nouvelle religion se conduisent de la sorte soit par résignation, soit par goût festif, soit par volonté de puissance, soit par besoin de protection contre l'indigénat dont on sait qu'il fut un régime de coercition, de brimades et d'humiliations. Soeur Bibiane Tshibola Kalengayi montre aussi que les "conversions désintéressées", celles qui s'originent dans la grâce divine, sont quasi absentes de la fiction narrative africaine. Elle en conclut que le romancier reste "fidèle à la ligne de conduite qu'il s'est fixée: ne retenir, dans le phénomène de la conversion, que des éléments capables de discréditer l'entreprise coloniale dans son ensemble". En somme, pour le romancier africain, quel que soit l'acharnement des missionnaires à vouloir convertir les populations noires à la religion chrétienne et quelle que soit l'attitude pour le moins ambiguë de ces dernières, la conversion n'a pas eu l'effet escompté, et les Noirs apparemment convertis n'en continuent pas moins, ainsi que l'affirme le narrateur d'Un Sorcier blanc à Zangali, à bercer "tranquillement une toute autre conviction religieuse dans les fibres profondes de leur chair spirituelle" (p.25) ; ils restent viscéralement rivés à la religion du terroir et leur christianisme n'est plus que de pure façade. En revanche, le

10

romancier accuse le phénomène de la conversion d'avoir rompu l'équilibre social et d'avoir compromis les relations au sein des familles et des clans en Afrique. Soeur Bibiane Tshibola Kalengayi ne s'en tient pas aux considérations sociologiques et historiques sur la conversion; elle en vient à interroger ce phénomène dans son fonctionnement textuel. Car son livre se veut avant tout un travail d'analyse littéraire. L'auteur oriente alors sa réflexion vers la fonction narrative de la conversion. Il montre, exemples à l'appui, que dans l'économie générale du roman africain francophone, la conversion en tant que thème apparaÎt en position secondaire. Cependant elle est toujours en étroite relation avec les thèmes de la conquête et de l'exploitation coloniales. Elle emprunte le plus souvent la voie du dialogue et de la métaphore pour s'actualiser. Le dialogue apparaÎt comme le réflecteur du conflit des valeurs
survenu avec le christianisme, de l'évolution intellectuelle ou morale des personnages et du drame qui se joue en chacun d'eux. Tout au long de ce livre, Soeur Bibiane Tshibola Kalengayi se met à l'écoute des romanciers africains, lit et décrypte leurs textes, commente leurs propos sans se départir de l'objectivité nécessaire à toute entreprise scientifique. N'empêche que par moments ses convictions personnelles font biaiser l'analyse, la Raison le dispute au Coeur, la Rigueur scientifique à la Foi. Elle convoque prescriptions, encycliques, lettres pastorales, essais de missiologie, traités de théologie pour tenter de replacer le sens et le but de la Mission dans "leur vraie lumière" et pour apporter nuances et tempérance au discours des romanciers. Mais cela n'est que péché mignon. Car, au fond, ces textes de Rome ou de Missions qui sont le plus souvent des mises en garde, loin de contredire les romanciers, apportent, dans un jeu subtil d'intertextualité, un éclairage plus accru à leurs discours. Comment faire accepter l'évangile en terre africaine? Cette question, les romanciers ne se la posent pas clairement. Pourtant, elle est inscrite dans la trame de leurs textes. L'auteur du Roman africain et Christianisme la

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débusque et croit lire la réponse dans les interstices de leurs discours. Il s'agit de la question de l'inculturation. Selon le propos de ce livre, ce que les romanciers africains francophones récusent ou condamnent, ce n'est pas l'essence, mais la "carapace occidentale" du christianisme; ce n'est pas l'esprit, mais l'expression qu'emprunte la religion chrétienne pour s'annoncer au monde et pour répandre l'évangile. C'est en cela que les préoccupations des romanciers rejoignent celles des théologiens africains qui, depuis quatre ou cinq décennies, s'emploient à convaincre que le meilleur véhicule de l'évangile du Christ en terre de mission, ce ne sont pas les symboles, les rites et les pratiques cultuelles et cultureJles de l'Occident, mais ceux des peuples qui le reçoivent.

Une fois Roman africain et Christianisme refermé, le lecteur ne peut plus s'empêcher de se réjouir de l'avoir découvert et lu. Car à partir de la fiction, le livre de Soeur Bibiane Tshibola Kalengayi soulève un certain nombre de problèmes de culture, de foi et de société et contraint tous ceux qui croient en Christ à réfléchir plus en profondeur sur le présent et le devenir de l'évangile en terre africaine.
Mukala KADIMA-NZUJI

INTRODUCTION

Etudier le christianisme en Afrique c'est étudier la conversion des autochtones à cette religion «étrangère ». Et étudier le problème de la conversion au christianisme, c'est aborder le domaine du sacré, c'est-à-dire celui de la relation de l'homme à l'Au-delà; dans le cas présent il s'agit plus précisément de la démarche de l'homme noir à la recherche du Dieu de Jésus-Christ. le phénomène de la et théologique, ni d'étudier les étapes du cheminement historique de la Mission, mais de dégager l'image qu'en donnent les romanciers africains, et d'interpréter leurs prises de position vis-à-vis de ce phénomène. Notre propos n'est pas d'analyser

conversion

dans son acception religieuse

saisir et comprendre le regard que jette le sur le phénomène de la conversion en Afrique noire, il convient de rappeler les conditions dans lesquelles est né le roman africain. Pour romancier De création récente, le roman africain présente, à ses débuts, un panégyrique des bienfaits que la civilisation occidentale apporte à l'Afrique. Mais au fur et à mesure que les intellectuels africains prennent conscience des problèmes qui concernent le devenir des peuples noirs, le roman devient une tribune privilégiée pour exprimer les aspirations des Noirs. Dès lors, le romancier devient un écrivain engagé, chargé d'une mission spécifique que, au Deuxième Congrès des Ecrivains et Artistes Noirs en 1959, Léonard Sainville définissait en ces termes: Notre originalité est de vouloir œuvrer en toute clarté et conscience à la construction d'un monde culturel, expression élaborée de la pensée et de la sensibilité des peuples, hier encore aliénés, ou que des forces

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d'oppression continuent et de leur vocation 1.

à détourner

de leur génie

propre

C'est dans cette perspective essentiellement politique que l'œuvre romanesque abordera toutes les situations liées à la colonisation et aux nombreux problèmes engendrés par la rencontre de deux cultures, y compris ceux suscités par la conversion des autochtones à la religion du colonisateur.

Dans son approche du phénomène de la conversion, le romancier ne s'attachera quasiment jamais à l'analyse de la démarche intérieure et individuelle comme le fait par exemple Chateaubriand quand il écrit la Vie de Rancé, mais il se comportera toujours en observateur extérieur, s'appliquant à saisir la conversion dans sa dimension collective, dans ses rapports avec l'environnement social et culturel. En d'autres termes, le romancier se borne à voir dans la conversion - pour reprendre l'expression de P. Hadot - «l'arrachement à un milieu social déterminé et l'adhésion à une communauté nouvelle »2.
Notre étude vise principalement à dégager, à travers le roman africain, l'image de la conversion au christianisme. Cependant, de temps en temps, des incursions dans le domaine de l'islam seront nécessaires pour nous permettre d'éclairer notre propos d'une plus grande lumière. Des travaux existent sur des questions analogues: études sur le christianisme ou sur le missionnaire dans la littérature africaine francophone3. Toutefois, ce qui distingue notre analyse des études antérieures, c'est, d'une part, l'attention toute particulière accordée, du point de vue du romancier, à l'impact de la conversion sur le sujet africain, et, d'autre part, le fait que notre champ d'investigation soit
1

Léonard Sainville, « Le roman et ses responsabilités»,

in Présence

Africaine: Deuxième Congrès des Ecrivains et Artistes Noirs (Rome: 26 mars - 10 avril 1959), Tome Il : Responsabilités des hommes de culture, n° 27-28, août - novembre 1959, pp. 38-39.
2

P. Hadot., Article «conversion», in Encyclopaedia Paris, 7 ème publication, 1974, volume 4, p. 981.
Voir la bibliographie.

Universalis,

3

15

beaucoup

plus important

que celui

de nos prédécesseurs.

Nous avons voulu franchir les frontières « camerounaises» dans lesquelles on enferme ordinairement le thème du
christianisme. Notre corpus est essentiellement francophone. Nous aurions pu remonter dans le temps et examiner des textes comme Force-Bonté de Bakary Diallo, Karim d'Ousmane Socé, ou Doguicimi de Paul Hazoumé ..., mais ces textes ne posent pas encore le problème du conflit des cultures, conflit créé notamment par l'apparition du christianisme dans la société traditionnelle. Ils posent plutôt le problème de l'intégration du Noir "évolué" à la civilisation occidentale, ou présentent une fresque historique de l'Afrique ancienne. Le but de notre étude étant de voir quelle est la position du romancier vis-à-vis du phénomène de la conversion, nous avons été amenée, sans faire pour autant une analyse comparative systématique, à confronter, à l'occasion, les vues du romancier avec celles du sociologue, de l'historien, de l'ethnologue, de l'anthropologue et du théologien. Cette étude comporte deux parties. La première s'attache à analyser les attitudes et les comportements des protagonistes de la conversion et s'articule en trois points: nous étudierons d'abord les motivations et les modalités de l'action de l'agent principal de la conversion, le missionnaire; nous examinerons ensuite le comportement du Noir vis-à-vis du phénomène de la conversion, en cernant ses motivations, aussi bien de refus que d'acceptation de la nouvelle religion; et enfin nous scruterons le vécu quotidien de celui qui a opté pour le christianisme. La seconde partie tente de dégager la signification de la conversion en tant que thème littéraire: dans un premier temps nous analyserons la fonction narrative de la conversion, en étudiant d'abord la place de ce thème dans le fonctionnement du récit romanesque, puis les procédés littéraires utilisés; et dans un second temps nous nous pencherons sur l'ensemble des critiques que les romanciers formulent à l'endroit de la conversion.

PREMIÈRE

PARTIE

Les personnages dans le processus de la conversion

CHAPITRE

I

L'ÉVANGELISATEUR

Un des problèmes majeurs posés par la fiction narrative africaine est celui du missionnaire, cet étranger venu de loin apporter une religion et ses mystères à des peuples qui n'en avaient nul besoin. Pourquoi est-il venu? Comment s'y prend-il pour présenter son message?

I. Les motivations

du missionnaire

Le missionnaire, au dire du romancier africain, est parti convertir les peuples lointains pour la gloire de Dieu et pour étendre son royaume. Dans Le Pauvre Christ de Bomba de Mongo Beti, le Père Drumont déclare qu'en quittant la France pour le Cameroun, il n'avait « qu'une ambition dans [son] cœur: étendre le règne du Christ» (p. 200). De même, dans Un Sorcier blanc à Zangali de René Philombe, le Père Marius quitte sa mission prospère de Mvolyé et se présente, à quarante-cinq ans, comme volontaire pour aller évangéliser une contrée redoutée de tous, afin que «la Croix du Christ soit plantée parmi les païens de Zangali et que se réalisent les mystérieux desseins de Dieu» (p. 77). L'évangélisation est ainsi présentée comme une mission venue de Dieu, une vocation. Mandatés par Dieu, des hommes traversent monts et rivières pour aller annoncer aux populations lointaines la Parole de Dieu. Tel est le cas, dans Crépuscule et défi de Cyriaque Yavoucko, du Révérend Père Boussin qui est « arrivé à Uango animé d'un zèle débordant pour [...] apporter la Bonne Nouvelle aux populations idolâtres des forêts africaines « (p. 37).

Le narrateur ironise quelque peu à propos de ce personnage au « zèle débordant» et dont l'attitude évoque un type de rapport existant entre l'Afrique et l'Europe: l'Occident infériorise, voire nie les civilisations traditionnelles africaines, et l'expression « populations idolâtres» en est

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une preuve. Dès lors le salut ne se trouve plus que dans un camp, et il faut ramener dans ce camp ceux qui sont, de part leur nature de «bon sauvage », hors du salut. Le même souci d'arracher les populations noires à l'emprise du Prince des ténèbres, se retrouve chez le Père Tourbillon dans Les Dépossédés d'Aké Loba. Il explique au commissaire Guillot que, grâce à l'évangélisation, les Noirs connaÎtront le vrai Dieu et « l'accusation que le monde civilisé leur a lancée ne pèsera plus sur leur tête et sur leur peau, car, des ténèbres, ils viendront à la lumière» (p.36). En effet, pour le monde occidental, la race noire a été maudite dans la personne de Cham4. Cette malédiction divine la voue à l'esclavage et l'assujettit, d'une manière héréditaire à la race blanche qui se dit être de la descendance de Sem et de Japhet, comme l'écrivait, en 1652, Maurile de Saint-Michel, dans son ouvrage intitulé Voyage des Îles Camercanes. Deux ans plus tard, en 1654, le Père Dutertre, dans son ouvrage Histoire générale des Antilles habitées par les Français, s'apitoie sur « cette malheureuse nation, à laquelle Dieu a attaché comme une malédiction particulière et héréditaire, aussi bien que la noirceur et la laideur du corps, l'esclavage et la servitude5 ». Au premier concile du Vatican en 1870, comme suite à la des évêques missionnaires d'Afrique Centrale6, l'église suscita des vocations missionnaires pour aller évangéliser l'Afrique noire et mettre fin à cette réprobation divine. Elle décréta des prières7 à l'intention des fils de

demande

4

L'Ecriture

Sainte propose

en effet, dans la Genèse

9, 18-26, un texte

qui pendant longtemps a été interprété comme une malédiction de la race noire toute entière; une justification pour la race blanche de traiter les Noirs comme une race d'esclaves.
5

Cité

par Bimwenyi-Kweshi,
Présence Africaine, 1981,

Discours
p. 126.

théologique

négro-africain, chez Bimwenyi-

Paris,
6

On peut

trouver

cette trouver

supplique

des évêques

Kweshi,
7

op. cit., pp. 625-626.

On peut également

ces prières dans l'ouvrage

de Bimwenyi-

Kweshi,

op. cit., pp. 627-

628.

21

Cham peuplant l'Afrique et levât l'anathème. C'est la mission

noire afin que Dieu les prit en pitié de l'église qui, fidèle

au mot toutes les races de la terre, « les baptisant au nom du Père et du Fils et du SaintEsprit »8. Mais ce projet christique, primordial pour l'église, est rarement évoqué dans le roman. Car une autre motivation, moins désintéressée que celle d'étendre le règne de Dieu, anime également le missionnaire: la recherche d'une certaine gloire personnelle où il trouve force et courage pour affronter les dangers multiples sur la route de l'évangélisation. Ainsi du Père Marius dans Un Sorcier blanc à Zangali :

même

d'ordre de son Fondateur,

se doit d'aller évangéliser

/I tient,

de toutes

les fibres

de son être, à sceller

de sa

paternité une œuvre grandiose; une œuvre qui ferait de lui un missionnaire que la gloire caresserait de son aile
immense et magnifique. vénérables parmi ceux romaine .(p. 53) Son nom brillerait des autres pionniers en lettres de l'Église

De même, dans Le Pauvre Christ de Bomba, le Père Drumont décide d'abandonner les chrétiens de Tala durant deux ans, en se disant: Ils éprouveraient comme une faim de moi, comme une fringale du Christ. Tout à coup, je surgirais et ce serait le miracle: ils accourraient à moi, m'embrasseraient, se réjouiraient de m'avoir retrouvé. Quelle belle victoire, n'est-ce pas? (p. 201)

8 «Evangile selon Saint-Mathieu », 28, 19-20, in Traduction œcuménique de la Bible ( TOB), Nouveau Testament, Paris, Ed. du Cerf, 1980,p. 123 Dans L'homme de couleur, Paris, Ed. Plon, ColI. « Présences », 1939, p. VII, Le Cardinal Verdier rappelle cette mission de l'Eglise lorsqu'il écrit: « Le but de l'Eglise, disait en 1926 l'encyclique Rerum Ecclesiae, n'est- il pas d'étendre le royaume du Christ jusqu'aux extrémités de la terre et de faire ainsi participer tous les hommes aux avantages de la Rédemption? ».

22

De son coté, le héros de Crépuscule et défi, le Révérend Père Boussin, en partant évangéliser les populations païennes africaines, « avait aussitôt eu la sensation, l'intuition qu'il aurait une tâche lourde mais combien élogieuse à accomplir quelque part dans le monde» (p.37). Comme on le voit, qu'il s'agisse du Père Marius, du Père Drumont ou du Père Boussin, l'action évangélique ne parait pas entièrement désintéressée. Prenant prétexte de la propagation de l'Evangile, ces missionnaires n'en servent pas moins leur gloire personnelle, voulant acquérir la notoriété et se voir immortalisés par les générations à venir. pour la première, le romancier ne s'attarde pas à la seconde motivation. Il s'attache à développer en long et en large la troisième: le missionnaire au service de la cause coloniale. En effet, le missionnaire est surtout présenté comme un collaborateur zélé de l'administrateur colonial, qui n'hésite pas à brandir les foudres de la colère céleste pour soumettre les consciences. Pour que les indigènes achètent l'alcool importé, source de gros bénéfices, il faut les détourner de leur boisson locale, l'Arki. Ainsi, dans Le Vieux nègre et la médaille de Ferdinand Oyono, le missionnaire, au cours d'un sermon à l'église, condamne cette boisson et décrète « que tous ceux des chrétiens qui en buvaient commettaient un péché mortel en avalant chaque gorgée» (p. 16). Pour que les chrétiens de Ville cruelle d'Eza Boto, dénoncent l'assassin d'un Grec, ami de la mission, le Père Kolmann, lui aussi, du haut de sa chaire, leur rappelle que c'était leur devoir de chrétien de révéler où se cachait ce criminel. Aux yeux du romancier négro-africain, le christianisme apparait comme une arme très efficace dont se sert le colonisateur pour mieux asservir les peuples noirs. Au missionnaire incombe la tâche de manipuler spirituellement le Noir afin de le rendre docile au colonisateur. C'est là son rôle primordial comme le Commandant Doubi, dans Un Sorcier blanc à Zangali, le fait entendre au Père Marius:

Mais

pas plus qu'il ne le fait

- N'oubliez pas surtout, Père Marius, de faire la part de nos rôles respectifs. /I m'appartient à moi de défricher

23 l'âme nègre avec la faux du commandement; mais à vous d'y semer les graines de l'évangile! /I n'y a pas une deuxième solution afin de faire marcher la splendide machine coloniale. (p. 181)

Le commissaire Guillot, dans Les Dépossédés, abonde dans le même sens lorsqu'il demande à son ami, le Père Tourbillon, de « dompter les esprits» (p. 36) pendant que lui
dompte les corps. Le Révérend Père Drumont, dans

Le

Pauvre Christ de Bomba, parti de France

de conduire les «païens» à Dieu, amertume, après vingt ans de ministère en Afrique, qu'il a dévié de son objectif premier. Au lieu de servir la cause du Christ, il s'est « institué administrateur» (p. 200) tout comme les colons à qui il a facilité la tâche« en préparant les esprits, en les rendant dociles» (p. 202). Telle est l'aide que le pouvoir colonial attend de lui. Si l'administrateur projette la construction d'une route à travers le pays Tala, sachant par expérience que les autochtones vont y travailler au prix des pires souffrances, il demande au missionnaire d'encourager les Noirs à les endurer en leur certifiant qu'au ciel, ils seront « largement indemnisés» (p. 53). Le Père Boussin, dans Crépuscule et défi, abonde dans le même sens lorsque les Mongbandi viennent se plaindre auprès de lui du joug colonial, et lui demandent de les aider à s'en libérer. Le missionnaire prend sa bible, la feuillette longuement et leur dit qu'étant enfants de Dieu en quête du salut éternel, ils doivent accepter toutes les situations difficiles, car celles-ci servent à les affermir dans la foi et dans la parole de Dieu. Ainsi contribue-t-il, selon les vœux du colonisateur, à calmer les esprits, à étouffer les révoltes, à maintenir le Noir dans la voie de la soumission parfaite. Le romancier rend bien ainsi la complicité entre l'administration coloniale et l'église en terre de mission, et dans son esprit la cause coloniale et celle du Christ sont liées, l'une s'articulant sur l'autre pour conforter chacune sa position. C'est ce qui ressort de l'entretien du Commandant Doubi avec le Père Marius, dans Un Sorcier blanc à Zangali:

dans l'unique but constate avec

24

C'est ici qu'il convient de rendre un hommage particulier au Révérend Père Dorgère, d'avoir su, par toute l'autorité émanant de son prestige de prêtre et de son caractère d'homme, en imposer à ce tyran de Behanzin, pour sauver la vie d'un certain nombre d'Européens au Dahomey! Certes, la guerre ne put être évitée. Mais grâce à l'intervention aussi astucieuse que courageuse
de ce grand missionnaire, la France put gagner le temps

nécessaire pour mettre au point un dispositif militaire
adéquat! Voilà, Père Marius, quel genre de collaboration les Administrateurs des colonies attendent de ... (p. 183)9 L'auteur de l'Harmattan dénonce sans ambages cette

complicité. La campagne de conversion au christianisme ainsi que la création de la congrégation des curés laïcs (catéchistes) apparaissent comme une manœuvre montée
de toutes pièces afin d'augmenter le nombre de partisans du "oui"10. Et les responsables de l'église catholique, aux différents échelons « ouvertement somment leurs fidèles de voter "oui"» (p. 208). Voter "non" c'est se déclarer contre Dieu. L'archevêque l'affirme sans détour dans son sermon aux curés laïcs. Ainsi, à en croire Sembène Ousmane, ce n'est pas pour amener de nouvelles brebis à Dieu que les curés laïcs s'acharnent tant à convertir leurs compatriotes, mais pour
9

La lettre de M. William Guynet au Ministère des Colonies en 1901 que nous citons le confirme: « Ce sont les Pères du Saint-Esprit qui, à proprement parler, ont été les premierscolons de la terre d'Afrique, en 1842. Sans eux, la mission américaine établie au Gabon dès cette époque (...) aurait enlevé toute cette contrée à l'influence française. Sans eux, en 1872, le comptoir du Gabon aurait été échangé contre la Gambie anglaise, et par suite nous n'aurions sans doute aujourd'hui ni le Congo français, ni l'Oubangui, ni le Tchad...». Cité par Sœur ChristineMasseguin, « Les missions ont pratiqué l'assistance sociale avant la lettre. 1. La missionde Bangui», in Le service social dans les colonies d'Afrique noire, Paris, Ed. Spes, 1947, p.69. 10 En 1958, la France organisa un référendum dans ses colonies africaines. Ceux des Africains, favorables à l'indépendance nationale allaient voter « non» et ceux qui préféraient rester sous la
dépendance
française

allaient voter « oui».

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servir une cause politique: convaincre les gens de voter "oui". On en arrive même à se demander si les curés laïcs prêchent la conversion au Christ ou au "oui", tellement est grande la confusion. En effet, le curé laïc Koëboghi éprouve d'énormes difficultés « pour convertir, pour amener les gens à voter "oui"» (p. 155). Il oblige sa fille Tioumbé à aller prier à l'église et à militer pour le triomphe du. "oui". La fervente militante du "non" ne mettra jamais son pied à l'église. Elle dénoncera, elle aussi, la collusion de l'église catholique et du pouvoir colonial. Et pour faire mieux saisir, à l'abbé Bernard, cette collusion, Tioumbé va se référer à la légende des souris qui sont toujours à deux au pied du dormeur, l'une souffle pendant que l'autre grignote le pied. Et Tioumbé de conclure: « Celle qui souffle est la religion. Celle qui ronge, l'impérialisme» (p. 80). Les Mangbandi, dans Crépuscule et défi, tiennent le même langage lorsqu'ils déclarent au Père Boussin qu'il s'était entendu avec le commandant pour amadouer et calmer les Noirs par les paroles de l'Evangile après que lui, le colonisateur, les aurait dominés et opprimés. Nous voyons combien la colonisation et la christianisation sont indissociables, l'une permettant à l'autre de s'implanter. Si la terre africaine s'imbibe de la sève de la Bonne Nouvelle, l'arbre de la colonisation plongera loin ses racines et portera les fruits escomptés. C'est pourquoi, dans Les Dépossédés, la ferveur des convertis réjouissait le commissaire Guillot, car elle « représentait pour lui, une garantie de sécurité et de tranquillité» (p. 35). On peut se demander comment le colonisateur pense ainsi pouvoir compter sur l'action des missionnaires pour fortifier et justifier sa présence. Une interprétation de certains textes de l'Ecriture Sainte lui donne cet espoir. En effet, l'apôtre Pierre, la colonne de l'église, recommande à ses fidèles de se soumettre « à toute institution humaine, à

cause du Seigneur»

11.

Saint Paul abonde
Pierre»,

dans le même
in Traduction

11 « Première épÎtre de Saint œcuménique de la Bible, p.720

2, 13-14,

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