ROSE-GABRIELLE AUX VENTS DE MER

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De 1797 à 1877 une famille de petite noblesse boulonnaise, aux prises avec les guerres et les révolutions, les mutations économiques et culturelles, passe d'un royalisme engagé à un républicanisme incertain. Dans cette famille, Rose-Gabrielle est devenue un personnage quasi-légendaire : fidèle aux amours de ses quatorze ans et toujours infidèle, en proie au doute amoureux, politique et métaphysique, elle parcourt dans le vents les chemins et les grèves et, partageant avec ses amis, , serviteurs et parents, boulonnais et vaudois, ses joies et ses tourments, elle lutte pour l'indépendance de ses idées et de son corps.
Publié le : samedi 1 juin 2002
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EAN13 : 9782296293519
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Rose-Gabrielle aux vents de mer
1797-1877

@L'Hannatlan,2002 ISBN: 2-7475-2744-1

Anne-D. KAPFERER

Rose-Gabrielle aux vents de mer
1797-1877

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

A Marcelle Berr de Turique qui fut enfant au XIXe siècle qui lutta pour l'art et la justice au XXe siècle et nous quitta la tête claire et le verbe haut à la veille du XXle siècle.

Ce que nous représentons, s'est passé de 93 à 71...

c'est le temps qui

Gustave COURBET, Discours de la Commune, 1er mai 1871.

Les seuls révolutionnaires sont les hommes qui rêvent le retour à des passés impossibles... Manifeste du Comité Républicain, Il octobre 1877.

Les noms patronymiques, les noms de presque tous les lieux-dits et les noms des châteaux sont imaginaires. Toute ressemblance des personnages avec quiconque vit ou a vécu serait totalement fortuite. L'imagination a des droits imprescriptibles que l'histoire peut sembler remettre en question, mais ce n'est qu'apparence: un roman historique n'est pas de l'histoire romancée, c'est un roman. Que l'on ne cherche pas de clefs: dans ce pays de brumes, de bruines et de mer, elles sont trop rouillées pour servir ou définitivement perdues.

1èrepartie

Femme

Rose-Gabrielle ou à l'enfant près d'une fenêtre 1797-1815

I

Fructidor An V - septembre 1797

Puisque par un bruit, une lueur ou quelque rêve confus elle avait été réveillée, Rose-Gabrielle se souleva à demi dans l'alcôve et porta au silence une attention aiguë. La nuit avait commencé dans le fracas des grands vents de l'automne; Hurtevent, la petite 111aisonde Guillaume et de Palmyre, tournait le dos aux tempêtes du large et pourtant toute la journée elle avait paru à la merci d'une rafale plus violente qu'une autre: la mer était si proche. La jeune femme redressée sur son coude écoutait. Depuis l'An 1111 multiplication des complots la et des coups de main royalistes ou jacobins, la disette, la misère, la reprise de la guerre, avaient favorisé l'insécurité, le vagabondage, les fausses nouvelles, parfois même un brigandage que le lointain et faible Directoire ne savait ou ne pouvait contrôler. Anxieuse comme toujours depuis qu'elle avait dû fuir son château pour se réfugier à Hurtevent, elle se demandait ce qui avait bien pu la réveiller. Certes, les années révolutionnaires avaient appris aux femmes de la noblesse
1795. Le calendrier révolutionnaire et républicain, avec lequel les lecteurs sont peut-être peu familiarisés, ne sera guère utilisé ici.
I

(comme aux autres) à réprimer les battements de leur cœur, à contrôler les frémissements de leurs regards et les tremblements de leur voix, mais la nuit, dans cette maison isolée, la peur ne se maîtrisait pas aisément. Elle écoutait: près d'elle, dans son berceau de bois, l'enfant dormait, ce n'était pas lui qui avait réveillé sa mère, et dehors... Dehors le vent était tombé et un silence opaque avait succédé aux bruits de la tourmente: "C'est peut-être cela qui m'a réveillée, ce calme subit", pensa RoseGabrielle, mais elle ne put retrouver le sommeil. Les dernières nouvelles de Paris étaient mauvaises; rentrant de la ville et du port à la fin de l'après-midi, Narcisse, le jeune charretier, avait parlé d'effervescence à Boulogne, d'étranges figures devant Saint-Nicolas et sur la grève. L'Angleterre était si proche et la côte avait connu tant d'allées et venues clandestines depuis 89 que les Boulonnais s'inquiétaient toujours des silhouettes anonymes dissimulées dans les houppelandes, des regards insistants ou soudain détournés sous le rebord des feutres, des conversations brusquement coupées. Engluée dans un demisomlllei l, laissant vagabonder ses pensées et ses angoisses, Rose-Gabrielle se demanda une fois encore si elle n'aurait pas dû mieux se cacher ou émigrer, comme ses cousins (les jumeaux René-Marie et René-Charles) le lui avaient conseillé. Mais la Terreur n'avait pas été aussi dure à Boulogne qu'à Arras ou à Valenciennes et surtout, si elle avait quitté Hurtevent, Antoine-Marie n'aurait pas pu revenir auprès d'elle au printemps 1795 : un petit Aurélien Roquefeu du Breuil ne dormirait pas là, dans son berceau. Elle ébauchait un sourire quand elle entendit le chien Longpré, dans la cour, gronder sourdement. Ainsi quelque chose se passait, très près, ou plus loin? Une bête, quelqu'un peut-être, avait dérangé le silence. Rose-Gabrielle se leva et s'approcha de la croisée. Les souples branches du frêne ne bougeaient plus du tout; à quelque distance, un autre chien aboyait. Ici, Longpré ne disait plus rien mais il était sorti de son tonneau et, frémissant, les oreilles dressées, se tenait tourné vers le chemin. La nuit était parfaitement calme, légère sur les collines et les vallons dont les courbes s'emmêlaient à perte de vue. Levant les yeux vers les étoiles à peine visibles Rose12

Gabrielle eut comme un vertige et s'appuya au montant de la fenêtre. A ce moment le chien se reprit à gronder et tira brusquement sur sa chaîne; la jeune femme recula, étouffa un cri. Quelques heures plus tôt elle avait montré à Guillaume le jaune soufré de l'horizon, au ras des énormes nuages violets, et Guillaume qui menait les bêtes à l'abreuvoir avait répondu: "Il ne doit pas faire bon en mer..." En mer? Par cette tempête étaient-ils nombreux à s'y aventurer? A moins que ce mauvais temps d'équinoxe ne fût favorable au débarquement d'un agent royaliste? A la fuite d'un conspirateur? Le chien s'était tu, il était même retourné dans sa niche, mais Rose-Gabrielle, entendant des pas dans la maison, saisit son châle pour rejoindre ses hôtes. Dans la salle les deux paysans étaient debout; Palmyre qui allumait la lanterne se retourna vers la jeune aristocrate: "Oh! Madame, ma Rose, vous voilà réveillée? N'allez pas attraper du mal surtout, pieds nus sur les carreaux...
-

Je n'ai pas froid, répondit Rose-Gabrielle, et cependant

elle frissonnait. - J'vas réveiller l'Narcisse à l'écurie, dit Guillaume. Il aura vite fait de me rejoindre. Quand même, barre la porte derrière moi", ajouta-t-il en se tournant vers Palmyre. Les deux femmes se rapprochèrent l'une de l'autre tandis que l'homme ouvrait précautionneuselnent la porte et s'arrêtait un instant sur le seuil. Malgré le cri miaulé de la chouette qui s'envola du frêne vers le toit de la grange, le silence parut alors total. A la vue de son maître le chien cessa de gronder. Guillaume hésitait; il se retourna vers les deux femmes, prêt à rentrer. Et soudain le chien éclata en aboiements furieux, tirant sur sa chaîne vers le sentier raviné qui joignait le chemin à la maison par une forte pente. Rose-Gabrielle et Palmyre après un sursaut se figèrent et Guillaume, avançant de quelques pas dans la cour, fit taire le chien. Les deux femmes s'approchèrent de la porte restée grande ouverte. On entendait comme le pas très irrégulier, très étouffé, d'un cheval. Guillaume se retourna: "Ça vient du moulin... il monte... on dirait un cheval qu'on a mis des chiffons à ses sabots..." Il 13

écouta quelques secondes encore et reprit: "Pour moi c'est même un cheval qui sait pas bien où il va, ou qui est blessé ou même... Attendez Madame, j'y vas. Restez ici toutes les deux." Mais déjà le cheval descendait le sentier vers la maison. - N'y va pas, viens donc! murmura Palmyre, et RoseGabrielle, tournant la tête vers la chambre où dormait son enfant, ne bougea pas. Enfin le cheval apparut à l'angle de la grange, un cheval pâle, gris, presque blanc, haut au garrot, puissant. Dans une nuit très sombre on l'aurait cru sans cavalier mais la lune éclairait la cour: sur l'encolure un homme était affaissé, retenu étrangement à la selle, son pied gauche sorti de l'étrier: "C'est bien c'que j'nle disais..." dit Guillaume en marchant droit vers le cheval qui s'était arrêté à vingt pas de la maison et paraissait épuisé. Alors la tête de l'homme glissa sur le côté et l'on put voir un visage horriblement fracassé, des cheveux noirs bouclés collés de sueur et de sang. Rose-Gabrielle soudain hurla et courut vers le cavalier: "René-Marie! Guillaume, Pahllyre, vite, c'est mon cousin!" Guillaume, qui d'ordinaire n'aurait jamais osé ni lui parler brutalement ni la toucher, lui saisit le bras de la main gauche tandis que de la droite il retenait le cavalier qui continuait à glisser sinistrement: "Non, Madame, non, laissez-le et de grâce
taisez-vous, nous S0111111es danger. en

- Mais c'est mon cousin, cria Rose-Gqbrielle. - Votre cousin? Et lequel, Madame ?" demanda Guillaume flegmatique et incapable de différencier les jumeaux, : "On ne peut plus rien pour lui, Madame, vous voyez bien... - Mais il n'est peut-être qu'évanoui", répondit la jeune fel11med'une voix faible. Transporté sur la longue table de ferme, le corps du jeune homme ne donnait aucun signe de vie. Rose-Gabrielle fut prise de tremblements incoercibles; Palmyre lui tendit un verre d'alcool qu'elle repoussa, puis qu'elle but d'un trait. Guillaume, d'abord muet et les deux bras ballants, le regard fixe, retrouva 14

soudain son énergie: "Si c'est qu'on l'a suivi, chel'bidet qu'est dans la cour - Madame, vos cousins, ils ont émigré - on est dans un bien grand risque... - Guillaume, il faut un médecin. Adrien Brébier, peutêtre? Brébier ne nous dénoncera pas... Guillaume ne bougea pas. Palmyre s'approcha du corps du jeune homme, écarta les plis de la chemise et colla son oreille au cœur: "Madame, ne gardez plus d'espoir, le cœur ne bat plus.. . - Mais je ne peux pas accepter... Ne peut-on vraiment pas chercher Brébier ? Il est sûr, supplia Rose-Gabrielle. - Brébier, est sûr, Madame, oui, répondit Palmyre. Il était ici quand Aurélien est né, et il a rin dit, mais ce soir ch'est pont pareil, non, non, c'est pont possib'. A c't'heure et avec toutes ces affaires depuis quéques temps tout l'pays serait en émoi, et pour quoi? Pour rin, rapport à c'qu'il est bien mort, et c'est vot'cousin. Y a du danger pour tertous ici 1." Quand Guillaulne recommença à parler, cherchant les mots pour exprimer ses idées encore confuses, Rose-Gabrielle l'écouta calmement: "Madame, voilà comme ça ce que je ferais, faut faire disparaître le corps... C'est pas bon pour nous qu'il soit arrivé ici. On va l'enterrer bien proprement. Si quelqu'un sait quelque chose et qu'on vient... Si on dit que c'est nous qui l'avons tué, baste, on arrangera ça, c'est un ci-devant... qu'était émigré... On s'ra récompensé; on l'a pas muché, il était mort et puis... on est loin de la ville..." Rose-Gabrielle frissonna: "Un seul, je crois, avait émigré... Mais lequel est ici? J'ai cru d'abord que c'était René-Marie mais je ne sais plus, vraiment je ne sais plus... Dans une poche peutêtre? - Ou dans les fontes? Ah, et quoi faire avec che l'bidet ? Si on l'garde ici, tous les voisins feront plein de questions, s'inquiéta Guillaume. Sans dire que... Il n'acheva pas.

I Quelques expressions

seulement de picard boulonnais

ont été retenues.

15

- On ensevelit mon cousin en secret, et on renonce au cheval; il faut aussi cacher le harnachement." Elle retrouvait dans ses idées et dans son langage une certaine assurance: elle redevenait Rose-Laure-Gabrielle, dame de Cantelouve. Cependant Guillaume, perplexe, ne bougeait pas et se taisait: "Qu'as-tu donc, demanda Rose-Gabrielle, cela ne te convient pas? - C'est que, Madame, une belle bête comme ça, ça fait mal de la perdre... - Elle n'ira pas bien loin, peut-être reviendra-t-elle ici... D'autres l'auront vu errer, le péril sera moins grand... Va, Guillaume, va, et pendant ce temps Palmyre et moi..." Elle se tut un instant et reprit: "C'est une affaire de femlnes." Dans la veste (d'étoffe et de coupe fort élégantes) les deux femmes trouvèrent quelques assignats, une bague écrasée: Palmyre fit remarquer que la chemise était d'une façon assez grossière qui s'assortissait mal aux autres trouvailles. RoseGabrielle pleurait silencieusement en accomplissant des gestes qu'elle ignorait mais que Palmyre connaissait et lui indiquait avec respect. A l'aube, toute trace du cavalier avait disparu. Dans l'herbe, sous le vieux pomlnier de reinettes des Flandres, y avait-il bien une croix de brindilles? Rose-Gabrielle s'était retirée dans sa petite chambre. Attentive sans trêve aux moindres bruits de la cour, elle se pencha un peu distraitement sur le berceau. Aurélien tendit les bras à sa mère. Quand le soleil eut dépassé le frêne et que, l'enfant sur ses bras, Rose-Gabrielle s'approcha de la fenêtre, elle sut que chaque jour désormais elle attendrait le retour de l'autre, le désirant et le redoutant tout ensemble. L'autre? Lequel? Elle ne comprenait pas pourquoi elle avait crié "René-Marie" à l'arrivée du cheval. Alors seulement elle se rappela cette mèche blanche qui si tôt avait éclairé les cheveux de René-Charles bien qu'il se fût efforcé de la dissimuler: comment avait-elle pu oublier? La stupeur, l'effroi, les cheveux ensanglantés et le visage fracassé 16

n'avaient guère permis d'y penser et maintenant c'était trop tard. Jamais elle ne trouverait le courage d'ôter la terre, d'enlever les pierres, de revoir. Le regard bleu de Rose-Gabrielle s'embua sous les cils noirs; l'enfant mit un doigt sur une larme qui roulait sur la joue et rit aux éclats. Comme elle ne riait pas avec lui, déçu il frappa d'une l11ainespiègle la tête de sa mère puis tira les courtes boucles sombres. Sur le chemin une charrette passa: Hue-dia! C'était Ambroise sans doute, ou Florent. La campagne s'éveillait, les travaux du jour commençaient. * Quelques jours plus tard, Rose-Gabrielle, debout sur un escabeau, examinait les poires cueillies peu de temps auparavant et supprimait celles qui étaient tachées ou pourries pour faire place aux pommes: - Madame, il y a là Brébier, et l'Angèle avec Florent... C'était Guillaull1e qui se tenait à la porte: Madame, paraît que c'est rapport à un cheval qui erre dans le coin et qui n'est à personne. Brébier était venu voir Angèle et Florent. Ceux-ci lui avaient dit qu'ils étaient bien embarrassés par un cheval inconnu qui, entré dans leur cour un 111atin,ne s'en était plus éloigné. Qu'en faire? - C'est pas seulement ça, dit l'Angèle, mais, dis-le, toi, ajouta-t-eIle en se tournant vers son mari. - Je me demande, dit Florent, si c'est pas un cheval de l'armée. - Il est marqué? demanda Guillaume un peu surpris. - Non, mais des fois qu'il ait été réquisitionné juste et se soit échappé... Florent se tut un moment et reprit avec un peu d'embarras: Il s'est passé des choses l'autre nuit... On dit qu'il y a eu une tentative pour débarquer ou embarquer des ci-devant sur la côte, il y a eu des morts, juste une patrouille de surveillance était dans les dunes... Brébier l'interrompit: 17

- Je crois qu'il faudrait signaler ce cheval, qu'en pense Madame de Cantelouve ? - Chut! Pas trop de titre ici, dit Rose-Gabrielle. Moi, je ne pense pas grand'chose, et toi, Guillaume?. . Tout ira bien poursuivit Rose-Gabrielle, si Florent va à Boulogne en parler... C'est sûr qu'on ne vous le laissera pas mais c'est trop dangereux de ne rien dire... - Euh... oui, Madame doit savoir... répondit Palmyre hésitante et désappointée. - Si ch'est qu'on le gardait, personne ne dirait rien par ici, ça ferait un bidet de plus pour tous, on l'utiliserait, l'un ou l'autre... Vous-même... proposa Guillaume au désespoir mais peu raisonnable. - Non, insista Rose-Gabrielle, ce cheval présente un réel danger. Je peux monter Jonquille, elle me suffit. Un cheval était une fortune mais il fallait y renoncer. RoseGabrielle fut soulagée, Guillaume fut mécontent, Florent resta soucieux. Brébier, sans plus rien dire, était reparti à Wicardenne après un regard un peu trop appuyé sur la jeune aristocrate. Mais Brébier revint en octobre. Rose-Gabrielle dansait une ronde avec Pétroni lIe, la nièce qu'élevait Palmyre, et le petit Aurélien assis par terre riait aux éclats. Elle n'entendit pas un cheval et son cavalier descendre le sentier et elle sursauta lorsque Brébier Init pied à terre en disant: "J'espère ne pas vous déranger, Madame... ? - Vous voyez, répondit-elle en riant, ce sont eux que vous dérangez; pour moi, point du tout. - C'est que j'aimerais... Puis-je vous prier de m'accorder quelques instants? Guillaume est-il par ici? - Il est à la ville, il devait porter du foin, répondit la jeune femme. - C'est que, Madame, vous Ine voyez embarrassé. Je n'aime pas à dire ce qui n'est pas certain mais... je voulais vous avertir..." Il bredouillait. Il rapprocha sa tête de la jeune femme

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qui ne put retenir un geste de recul : "Voilà, je crOIS que Guillaume parle trop. - Comment? Parle trop? De quoi? Cela ne me gêne point. - C'est cette histoire de cheval, Madame. Il raconte partout que c'est vous qui n'avez pas voulu qu'on garde le bidet dans les fermes et que... enfin il n'est pas malin de tant parler. Et puis, des ci-devant ont tenté de débarquer... Soyez très prudente. - Ah ! permettez, Monsieur, interrompit Rose-Gabrielle, je crois que vous avez été trompé: je ne peux croire que Guillaume, qui dans le temps de la Terreur a gardé chez lui une femme comme 1110i,dont la présence était un danger, irait maintenant raconter n'importe quoi. Depuis un mois le Directoire se refait menaçant, Guillaume le sait bien, alors j'ai peine à croire... - Et puis, il y a autre chose. Votre cousin René-Marie de Lyère, l'avez-vous jamais revu? ou René-Charles? - Mon cousin? Pourquoi? Non." Rose-Gabrielle considéra le médecin avec une attention soutenue, elle ne croyait pas à des imprudences qui entraîneraient Guillaul11e et sa femme dans le même arroi qu'elle. Après le départ de Brébier, Rose-Gabrielle longtemps fut tour à tour pensive et agitée. Pourquoi Brébier s'intéressait-il tant à Hurtevent ? * A la fin d'octobre 97 on sut que les négociations de paix avaient abouti, que la France révolutionnaire et les Coalisés étaient parvenus à s'entendre. A Boulogne, la peur de la guerre navale s'allégeait peu à peu, les pêcheurs sortaient en mer sans trop de crainte et Madame de Cantelouve reprenait ses chevauchées à travers le Boulenois. C'est ainsi qu'un vendredi de novelnbre elle engageait sa jument sur le pont de la Driette, au moulin de Cringhen, et s'apprêtait à lui faire prendre le trot lorsque, voyant les enfants du meunier jouer sur le chemin, elle ralentit au contraire son allure et s'arrêta auprès d'eux. Elle 19

n'avait pas oublié que René-Charles s'était fort intéressé à Antoinette - Antoinette qui avait épousé le meunier de Cringhen -. Elle regarda les trois enfants qui s'amusaient avec des cailloux, par terre, en plein milieu du chemin: "Jouez-vous aux billes? demanda la jeune femme. - Oh ! non, Madame, répondit un petit garçon plus déluré que les autres, on aurait peur de perdre nos cailloux s'ils roulaient jusqu'à la rivière, et ils sont trop beaux. - Montre à Madame, dit la petite fille encore à demi agenouillée au sol. - Voyez donc," reprit le petit en avançant la paume de sa main où étincelaient quelques petits cailloux. Rose-Gabrielle se pencha et jeta un coup d'œil un peu distrait, mais l'éclat insolite de ces minuscules fragments de pierre retint soudain son attention: "Il est vrai qu'ils sont fort jolis... Où les avez-vous trouvés? - Là, sous le pont, sous les herbes, dans l'eau, mais il y a un moment déjà, c'est quand l'eau elle avait tant baissé." Madame de Cantelouve allait reprendre son chemin quand un rayon de soleil vint frapper la main toujours tendue du petit garçon; les cailloux jetèrent de tels feux qu'elle fut saisie d'étonnement et retint sa monture: "Donne-m'en un pour que je le regarde mieux". Légèrement inquiet, le petit jeta un coup d'œil à son frère et à sa sœur, puis se décida et posa deux des minuscules pierres dans la main de Rose-Gabrielle. Celle-ci pâlit soudain et refermant ses doigts sur les cailloux ne sut plus que dire ou que faire: elle croyait bien tenir des diamants... Où les enfants les avaient-ils trouvés? Devait-elle avertir Antoinette et le meunier? Ou... Ou quoi donc? Elle hésitait sur la conduite à tenir quand la petite-fille se redressa et dit d'un ton impérieux et un peu soupçonneux: "Il faut les rendre à mon frère, Madame, vous allez les lui rendre, n'est-ce pas, Madame ?" Et elle dardait ses yeux bleus dans les yeux de Rose-Gabrielle. Celle-ci rendit les pierres au petit garçon en disant: "Est-ce que votre maman sait que vous jouez ainsi avec ces jolis cailloux? - Non, répondit la petite fille, c'est un secret qu'on a..." 20

Le lendemain Madame de Cantelouve, qui ne pouvait oublier l'aspect des cailloux, trouva un prétexte pour faire venir Antoinette, la meunière, au château. ..."Non, Madame, dit Antoinette, interrogée sur les allées et venues autour du moulin, je ne me souviens pas... Je vois pas quoi, et vraiment je sais pas quoi dire... Moi j'ai rien vu du tout, rien connu, rien entendu ce soir-là, Madame." Madame de Cantelouve ~ursauta en entendant cette fin de phrase: "Quel soir, Antoinette? Pourquoi viens-tu de dire ce soir-là ?" La meunière rougit, baissa les yeux, baissa la tête puis la releva avec un regard de défi: "Je ne sais pas pourquoi j'ai dit ça, c'est Madame qui In'a questionnée pour savoir s'il s'était passé quelque chose, près de chez nous, au pont, alors j'ai dit un soir comme c'est que j'aurais dit un jour ou une nuit... - Une nuit, Antoinette? Ecoute-moi bien; je sais que mon cousin René-Charles de Lyère t'aimait bien, mais je n'ai plus aucune nouvelle de mes pauvres cousins et je crains qu'il ne leur soit arrivé malheur. C'est pourquoi je t'ai demandé de venir, parce que j'ai pensé que peut-être toi, tu aurais eu des nouvelles et si vraiment tu n'oses pas le dire, tu as tort, et c'est un déshonneur pour moi que tu n'aies pas confiance en moi. - Mais, Madame, je n'ai rien vu, rien su, rien entendu. - Oui, tu viens de me le dire déjà, mais tu me fais l'effet de réciter une leçon. Tu n'es pas franche et ce n'est pas gentil. Saistu que j'ai vu tes enfants? Ils jouaient près du pont. - Mes enfants? Sûrement ma Florine, elle court partout, et les garçons, ce sont des drôles. Ils ne faisaient pas de sottises ?" Madame de Cantelouve hésita: devait-elle parler du jeu étrange des enfants? Elle regretta d'en avoir trop dit, et pourtant se décida d'un seul coup, trop passionnément intéressée: "Ils jouaient avec des billes si brillantes que l'on aurait dit des diamants.. . - Ah ! Madame! Si seulement c'en était... On n'aurait plus de souci à se faire, Inon Ernest et moi. Et ça vous a amusée, Madame ?" 21

Madame de Cantelouve crut comprendre que la meunière n'attachait à ce menu fait aucune importance et changea d'avis: "Ne parlons plus de tout cela... Tes enfants... Tes enfants sont charmants... "

Après le départ un peu précipité de la meunière, Madame de Cantelouve resta un long moment sans bouger, songeuse. Elle n'était pas convaincue du tout de la sincérité d'Antoinette. A son retour au moulin Antoinette parut bien silencieuse et grimaude à son mari. Avant la tombée de la nuit elle alla faire quelques pas sous le pont avec ses enfants. Dans la nuit, ne pouvant dormir, elle décida de se confesser au curé du village mais, à son réveil, elle y renonça: n'avait-il pas prêté le serment des mauvais prêtres?

... Il est possible... que quelques ennemis de notre liberté... se cachent encore dans la France... tout est environné de regards pour les pénétrer et de bras pour les arrêter... COMPTE-RENDU de l'An VIII (rapport du ministre de la police Fouché)
...Mon seul embarras est le cheval: ils auraient bien vite la clef..- Le point sensible est là, c'est le cheval, c'est la selle, c'est la bride...

Archives Nationales F78172 (Dossier de police).

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II

Rose-Gabrielle laissa Jonquille descendre l'allée presque librement: sa main qui tenait les rênes rassemblées tremblait si fort que la jument s'arrêta net. C'était une très jolie 111atinéede l'été 1800, fraîche encore d'une légère brise de mer. La grille du parc étant fermée, RoseGabrielle avait fait le détour par la cour de la ferme dont la barrière était toujours ouverte. Tous les habitants avaient apparemment déserté les bâtiments, sans doute pour travailler aux foins avant que le soleil ne montât trop haut sur la campagne. Les chiens n'avaient pas aboyé: l'avaient-ils reconnue? Depuis l'an III elle avait pu revenir souvent à Cantelouve, espérant rentrer sans difficulté en possession du domaine. Mais depuis la mort du vieux notaire, ses héritiers, assez lointains, tentaient de s'opposer à la restitution du château, contestaient les clauses de la vente fictive de l'été 92, multipliaient les tracasseries, et elle avait appris que parmi ces gens de mauvaise foi il y avait le filleul de Maître Rollincourt, Adrien Brébier. Les cloches d'Abincthun tintèrent dans le vallon. Elle avait à peine quinze ans le jour de son mariage, entourée de toute une société qui simulait le bonheur pour ne pas ternir le sien. En cet été 1800, huit ans après, elle revenait seule dans la belle

demeure de ses amours: elle n'avait plus de famille en France, hormis son fils, et hors de France il ne lui restait que ce cousin à peine connu, François-Marc, et un autre peut-être, tellement plus proche... auquel elle ne pouvait donner de nom.

La jument coucha soudain les oreilles: un pic-épeiche venait de passer en criant; Rose-Gabrielle la fit avancer de quelques pas et l'arrêta de nouveau, au détour de l'allée, parmi les buis, les fusains et les ifs. Elle ne voyait plus la maison qui pourtant s'allongeait devant elle, elle ne la voyait plus qu'à travers une brume, il n'y avait pas de brume: elle pleurait. Elle avait trop tardé à entreprendre les démarches pour retrouver Cantelouve et maintenant le notaire était mort. Mais Cantelouve leur appartenait, à elle, à Aurélien, et Cantelouve leur reviendrait. Elle l'avait quitté à la fin de l'été 92, quelques mois après y être entrée en maîtresse, mais elle n'avait pas oublié l'odeur mêlée des lilas, des buis et des seringas lorsque, les derniers soirs de mai, elle faisait le tour du petit parc avec Antoine-Marie. Et maintenant, Cantelouve ne lui échapperait plus; elle irait jusqu'à Arras ou Amiens, jusqu'à Paris même, elle se battrait, mais elle retrouverait l'odeur des roses, le battement des portes de la grande écurie, les pas assourdis par le sable des allées, le tressaillement des hauts volets de bois intérieurs. On n'était plus dans les temps de l'An II, on était en l'An VIII, et, s'il le fallait, elle irait se jeter aux pieds des Consuls. Elle était encore belle à vingt-trois ans. Elle mit pied à terre et s'approcha de la maison. Elle avança vers les marches qui descendaient de chaque côté de la maison longue et basse, rose et blanche sous son toit ancien de tuiles. L'étang n'avait pas été entretenu depuis longtemps, il faudrait le faucarder. Oui, elle reviendrait, avec Aurélien, et tous deux apprivoiseraient les cygnes. Les allées de poiriers dans les jardins, sous la terrasse, étaient encombrées d'orties; on faucherait, on taillerait les arbres fruitiers. A l'automne de l'an I, 24

alors qu'ils étaient déjà réfugiés à Hurtevent, on leur avait apporté des pommes de Cantelouve puis, après les premières gelées, des nèfles: elle sentirait encore dans sa bouche l'acidité des pommes à peine mûres, l'âcre douceur des nèfles. Et peutêtre, peut-être remplacerait-on les tuiles par des ardoises? Comme elle se remettait en selle, un volet claqua, ou une porte, dans la remise peut-être; le vent tournait à l'ouest, c'était l'heure de la marée. Elle retrouverait le goût du vent de mer, elle le retrouverait, elle ouvrirait elle-même tout grand les fenêtres; elle irait avec Aurélien embrasser le poulain de Jonquille dans sa stalle, et dans l'ombre de l'écurie elle retrouverait la lueur des grosses boules de cuivre et la blonde odeur de la paille. Elle ne retrouverait pas tout de suite la grâce et le parfum des roses: les rosiers s'étaient ensauvagés. Et elle serait seule, seule, avec son enfant, mais seule: si au moins, si seulement sa grand-mère était encore là ! Mais elle serait bien vieille, Madame de Costeferque. Antoine-Marie, ah ! tu serais encore si jeune, toi. Et René-Marie... Elle reprit le chemin de Hurtevent. Par instants, elle ne se sentait pas la force des combats à mener, des intrigues à dénouer, des calomnies à détruire, mais ces moments de découragement étaient très brefs et elle en avait honte dès qu'ils s'estompaient. On lui avait bien rendu le Château-Gris de ses grands-parents qui n'avait pas trouvé d'acquéreur mais ce n'était pas là qu'elle voulait vivre, et si son cousin François-Marc revenait en Boulonnais, se mariait, il fallait qu'il puisse s'y installer. Cantelouve était à Antoine-Marie, c'est là qu'elle revivrait: là uniquement. N'était-elle pas l'épouse d'AntoineMarie Roquefeu du Breuil, seigneur de Cantelouve ? Et la mère d'Aurélien. * Rose-Gabrielle se décida à convoquer Adrien Brébier. Elle n'était ni inquiète ni perplexe: elle était en colère et ne pouvait 25

tolérer que tant de soins pris par Antoine-Marie aboutissent à un échec insupportable en raison de la cupidité, de la mauvaise foi, de la malhonnêteté de gens qui n'étaient en rien lésés et ne cherchaient qu'à profiter du désordre des temps.

- Monsieur, dit-elle à l'officier de santé, cette affaire ne devrait pas même se discuter. Vous avez, j'en suis sûre, une parfaite connaissance des conditions dans lesquelles nous avions remis ce château au début de l'An I aux mains de Maître Rollincourt dont ma famille connaissait la droiture. L'an dernier déjà il désirait que je reprenne Cantelouve ; j'ai eu tort de ne pas suivre ses conseils, mais vous, vous ne sauriez me faire croire que vous voulez porter atteinte à sa mémoire. Vous ne pouvez rien prouver qui puisse mettre obstacle à une restitution pour laquelle tout était prévu. Alors? Que cherchez-vous? Je croyais aussi pouvoir me fier à vous, ajouta-t-elle après un instant d'hésitation, vous me décevez fort. Elle comprit mal le regard dont ilIa couvrit tout entière, un regard où se mêlaient de la circonspection, de l'ironie et une sorte d'amitié, un regard indéfinissable: "Madame, ne m'accablez pas: vous aurez Cantelouve, j'en fais mon affaire, mais souvenez-vous en." * A Cantelouve, en août 1802, sous les arbres du parc l'air était irrespirable; sur les pelouses, l'éclat de la lumière était insupportable. La chaleur était si lourde que Rose-Gabrielle avait demandé que l'on attelât le cabriolet pour aller jusqu'à la mer chercher un peu de vent et de fraîcheur. Aurélien avait six ans. Ils marchaient tous les deux sur la grève, remuant à peine du bout des pieds le sable et les coquillages abandonnés par la marée. D'un élan brusque, Aurélien courut vers la mer qui se 26

retirait et, riant aux éclats, s'avança dans l'eau. Rose-Gabrielle, un peu alanguie par la chaleur, ne vit pas tout de suite le danger; découvrant soudain l'enfant au milieu des vagues, elle s'élança vers lui, l'appelant avec désespoir. Le bas de sa robe fut en un instant trempé de sel et d'écume, et Aurélien paraissait toujours ne pas l'entendre. Chancelante, elle allait rejoindre le petit garçon quand un jeune homme, qui, comme elle, devait contempler la mer et le ciel, courut à son tour vers l'enfant et, l'ayant rejoint, le prit dans ses bras et le ramena vers sa mère. Rose-Gabrielle serra Aurélien contre elle si étroitement qu'elle se retrouva presque ruisselante dans sa robe légère qui se plaquait sur son corps et, se mettant à sangloter abruptement, elle regarda l'homme avec plus d'attention. Elle vit les mèches en désordre sur un front haut, les sourcils rudes et sombres, le nez lourd et long, la bouche épaisse dont la lèvre supérieure était étonnamment proéminente. Pas un mot n'avait été échangé; il sourit, et d'un seul coup son visage sans beauté la fascina par l'intensité du regard et l'expression de la bouche. Rougissant, elle demanda d'une voix entrecoupée comment elle pourrait exprimer sa gratitude. "Madame, répondit-il dans un français hésitant, j'ai fait seulement ce que tout honnête homme eût fait... Pardonnezmoi, je me présente: Joseph William Turner, peintre. - Vous êtes anglais, Monsieur? - Oui, Madame et je vais à Paris avec l'espoir de voir les œuvres d'art que le général Bonaparte a fait transporter d'Italie à Paris, au Louvre. - Vous allez à Paris à pied ?" demanda Aurélien qui avait surtout retenu que l'homlne arpentait la plage quelques minutes auparavant. L'Anglais répondit en riant: "Non, non, petit Monsieur, mais j'aime beaucoup les couleurs de la mer, du sable, du ciel, et je marchais ici avant de reprendre la diligence. - Ne pouvez-vous retarder votre voyage? interrogea RoseGabrielle tout en frissonnant car elle était toujours mouillée et le soleil baissait sur l'horizon. J'aurais été heureuse de vous prier à souper chez moi demain, car pour ce soir je crains de 27

n'avoir rien de bien succulent à vous offrir." Mais il ne pouvait pas: "Monsieur, dit-elle, si un jour vous revenez dans notre contrée vous nous ferez le plaisir, j'espère, de venir nous voir au Château de Cantelouve, près du village d'Abincthun." * Les grandes chaleurs étaient bien passées; les aigreurs d'un automne marin réunissaient Rose-Gabrielle et son fils dans le petit salon de Cantelouve, à l'étage, où tous deux aimaient à se tenir. - Maman, vous l'avez connu, La Belle-Rose? - Moi? Inais non, pas du tout. C'était le nom du domaine de Saint-Domingue, tu le sais bien, où ma grand-mère était née. - Redites-le, redites-moi La Belle-Rose. Dites-moi la fée, encore! " Rose-Gabrielle caressa les cheveux bruns du petit garçon: "Il était une fois une fée qui s'appelait Rose et qui était très belle. Les enfants des hommes, ceux des biches et des louves et ceux des papillons, des colibris et des abeilles, dansaient autour d'elle. - Elle était belle comme vous? - Je suis cent fois moins belle qu'elle. Il y avait quelqu'un qui ne l'aimait pas du tout, c'était un vilain enchanteur, il n'aimait pas non plus les enfants, et quand il en rencontrait sur sa route il les changeait en crapauds et en hérissons...
-

Mais pourquoi, maman?

- Il était un très méchant enchanteur. - Est-ce qu'il y a encore des enchanteurs très méchants? Des hommes méchants, il y en a, je sais, comme ce sieur Brébier. Rose-Gabrielle sursauta: "Comment? Brébier ? Pourquoi dis-tu cela? - Il dit des choses méchantes, maman. Je l'ai entendu l'autre jour sur le chemin. Il est laid et son cheval aussi, mais lui, Brébier, il est laid et puis lnéchant. Et il parle tout seul...

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Son cheval si laid, il est gentil, tandis que... Est-ce que l'enchanteur qui n'aimait pas la fée ressemblait à Brébier ? - Je n'en sais rien, mais..." Elle hésitait, n'osant demander à Aurélien ce qu'Adrien Brébier marmonnait. L'enfant reprit de lui-même: "Et alors, maman, le vilain enchanteur? Qu'est-ce qu'il a fait 7 Est-ce que vous croyez que ce Brébier peut me changer en crapaud, maman 7 Oh ! non, n'est-ce pas 7 Dites, maman 7" Perplexe et troublée, Rose-Gabrielle se résolut à interroger son fils: "Mais non, l110nchéri. Mais que disait-il donc qui t'a tant déplu ?" Interdit, l'enfant ne répondit rien. Rose-Gabrielle répéta doucement: "Tu ne dois avoir peur de rien, ni de personne, tu es Aurélien Roquefeu du Breuil, et nos malheurs sont dans le passé." Le petit garçon serrait les lèvres et secouait sa tête brune pour bien marquer son refus de parler. Rose-Gabrielle prit la main de son fils et tendrement reprit: "Tu ne me fais pas confiance, Aurélien 7 Que disait-il donc 7 - Des mots, enfin, des choses, maman, que je ne veux pas répéter. Et ce sieur Brébier il ne vous aime pas." Madame de Cantelouve pensa que seule la grossièreté des termes avait dû frapper l'enfant et qu'il valait mieux ne pas insister; elle revint donc à La Belle-Rose: "Aurélien, te souviens-tu de ce bébé noir que mon grandpère avait ramené de Saint-Domingue? - Oui, oh ! oui, maman, j'aurais voulu le connaître, ce bébé... Il ressemblait à quoi?
-

Comment, à quoi 7 A tous les petits bébés du monde,je

pense, avec une peau brune et des cheveux frisés. Quand j'étais petite, il me racontait des histoires et il me chantait de jolies chansons. - Et il s'appelait Jean-Guillaume et il a grandi au ChâteauGris, et maintenant, où est-il 7 Vous ne me l'avez jamais dit. - Dans les premières années de la Révolution, il a voulu aller à Paris. Peut-être est-il retourné à Saint-Domingue où maintenant les nègres se révoltent. Peut-être a-t-il fait partie de 29

la Légion Saint-George, tu sais, ce régiment du nord où il y avait des noirs et des métis. - Mais il était un esclave, lui? Il appartenait à ton grandpère? - Personne n'appartient à personne, je te l'ai cent fois dit et au temps où il fut ramené ici, tous les esclaves devenaient libres en débarquant en France." L'enfant parut rêver quelques secondes et reprit: "Quand je serai grand je retournerai là-bas." Il se releva et posa une petite main protectrice sur l'épaule de sa mère encore assise: "Vous verrez, maman, plus tard je vous donnerai plein de choses heureuses. Et Brébier, eh bien! Brébier, je le tuerai." On y revenait, et avec une telle violence que RoseGabrielle pâlit tandis que l'enfant redressait la tête avec fierté, sûr de lui, et reprenait avec colère: "Cet homme-là, ce n'est pas un monsieur, n'est-ce pas, maman? Il dit plein de vilaines choses, je vais l'étrangler quand je serai grand, pour qu'il ne dise plus rien, je le tuerai pour vous faire plaisir." Rose-Gabrielle ne put s'empêcher de sourire: "Non, il ne faut pas tuer, même quelqu'un qui dit des choses affreuses. Peut-être était-il en colère." Aurélien réfléchit un instant et reprit: "Je crois qu'il vous déteste, mais si vraiment vous ne le voulez pas, non je ne le tuerai pas..." Il se tut encore et ajouta: "A moins que vous ne changiez d'avis, non, je ne le ferai pas... Ou alors j'attendrai d'être très grand. Mais, maman, n'oubliez pas, il ne vous aime pas. " Aurélien n'avait alors que six ans; il n'avait peut-être pas compris les mots qu'il avait entendus. Le sang lui montait au visage quand il apercevait le l11édecin et il serrait ses petits poings en refusant de le voir ou de le saluer s'il n'avait pu éviter de le croiser. Un peu plus de vingt ans après cette conversation, lorsqu'en 1823 on crut retrouver près du calvaire du Point-du-Jour le corps de Brébier assassiné, Rose-Gabrielle, qui n'avait pas oublié l'étrange haine de son fils pour le médecin, soupira de

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soulagement en songeant que le jeune homme se trouvait alors en Espagne, avec l'armée du Roi. Mais on n'était encore qu'en 1802. Madame de Cantelouve vivait les années du Consulat en retrouvant un certain bonheur, mais elle savait qu'elle ne pourrait pas guérir la solitude où l'enfermait la brûlure des années passées.

... En aucun lieu du monde vous ne rencontreriez une demeure tout à la fois si modeste et si grande. Le soir vous respirez ses brises venues fraîches de la mer... Un nuage errant.. donne mille aspects nouveaux à chaque détail des paysages magnifiques qui s'offrent au regard...
Honoré de BALZAC, La Grenadière, 1832 (sous le titre: Les Orphelins).

... le feu même que je voyais... près de moi servait à éclairer seulement cette espèce de solitude où il me faudrait désormais m'abîmer pour toujours...
Madame de CHASTENA Y, Mémoires.

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III

Dès 1798 Madame de Cantelouve avait reçu de son cousin François-Marc de TallandieuI une lettre qui l'avait fort émue. Elle venait de Hambourg, datée du 25 mai 1798. ... Je vais tenter de vous faire parvenir cette lettre. Peut-être avez-vous appris la mort de mon père puis de ma mère à Hambourg? Nous avons, nous, des nouvelles de France par le Spectateur du Nord ou le Mercure Britannique, mais qu'avezvous su de notre vie d'ici? J'ai vécu avec un peu de légèreté sans bien comprendre les souffrances de l'exil qui accablaient mes parents; la mort de mon frère Alban peu après Valmy m'est apparue glorieuse sans me bouleverser, j'en ai honte, mais j'étais bien jeune. De nos cousins, les jumeaux, je ne sais plus rien, et vous, avez-vous eu quelque nouvelle? Je vois parfois un libraire2, Monsieur Fauche, un Suisse qui m'encourage à partir dans ses montagnes... Ainsi je compte bientôt partir au Pays de Vaud où je sais retrouver quelques restes de fortune confiés par mon père à un lointain parent. Pourtant, depuis qu'une république helvétique a été constituée là-bas, le désordre y règne...
1 Des tableaux généalogiques situés en fin de volume aideront quelque peu le lecteur. 2 Au XVlIIèmeun libraire est un éditeur.

Madame de Cantelouve n'aimait pas qu'on lui demandât des nouvelles de ses cousins, aussi n'avait-elle pas regretté de ne pouvoir répondre à Hambourg. En 1803 cependant une correspondance suivie put s'établir entre le Boulonnais et la Suisse où François-Marc s'était réfugié, d'abord à Fribourg, puis à Lausanne. La plupart de ces lettres ont été retrouvées et quelques extraits en ont été regroupés ci-après: ... Vous paraissez, ma belle cousine, quelque peu étonnée de me voir l11'arrêterà des considérations sur la vie de château et mettre de la complaisance à des projets de mariage; vous me trouvez bien jeune pour joindre l'un à l'autre et me retirer dans ce château sauvé par vous de la vente ou de la dévastation. Je vous dirai que je n'ai pas, hélas, à vingt-cinq ans, beaucoup de souvenirs de gavottes, de collations ou de joyeuses parties de chasse. Vous savez que j'ai connu depuis bientôt une douzaine d'années le pain noir, les affres et les deuils de l'exilé puis de l'orphelin; si je peux rentrer en Boulonnais, j'aimerais à retrouver le goût de la vie aux côtés d'une femme aimée... Pour tous ces projets il me faut profiter de l'amnistie ou être radié de la liste des émigrés; j'ai fait les démarches nécessaires et m'engage à prendre mon rang d'officier dans les armées de mon pays; d'ailleurs nous sommes en paix depuis bientôt un an ; il paraît que les salons de Paris sont pleins d'Anglais, que Madame Récalllier sait à merveille faire converser entre eux le ministre Fox et le général Moreau... Vous voyez que du lointain pays où je me trouve je vous envoie des nouvelles de Paris; il est vrai que Genève ou Lausanne, c'est un peu Paris et qu'ici l'on ne cesse de s'intéresser à la France, même si c'est pour en médire. Savezvous que j'ai fait dans un salon de Lausanne la connaissance d'un aristocrate vaudois qui, au cours de la conversation, m'a raconté qu'il avait connu Monsieur de Wolmar, à la fin de sa vie? Vous vous souvenez sans nul doute de l'époux de l'infortunée Julie d'Etanges pour laquelle Jean-Jacques a fait pleurer tous les Français; il était, paraît-il, d'une grandeur d'âme 34

qui donnait de la vertu une image merveilleuse... L'aristocrate vaudois que j'ai rencontré s'appelle Monsieur du Bois-deBercher. II est veuf lui aussi, père de deux enfants. Son fils à quatorze ans est déjà solide et plein de grâce; sa fille, un peu plus âgée je crois, est assez charmante. N'avez-vous toujours pas de nouvelles de nos cousins René-Marie et René-Charles? De grâce, répondez-moi à ce sujet.. . Rose-Gabrielle répondit sans barguigner à la fin d'avril 1803 mais ne fit aucune allusion aux jumeaux: ... Il est doux de penser que nous nous reverrons bientôt. Il me semble que vous avez bien tardé pour rentrer ou pour demander votre radiation mais sans doute êtes-vous plus au courant que moi de ces démarches. Je croyais que pour profiter de l'amnistie les élnigrés devaient rentrer avant le 1er Vendémiaire de l'an XI, c'est-à-dire avant octobre. Vous sera-til permis de rentrer sans péril? Je vous avais dit que je reprenais quelque espérance de recouvrer nos biens de La Belle-Rose à Saint-Domingue. On dit que la Guadeloupe est dans un état horrible après la révolte des Nègres. Je vous avouerais que je ne comprends rien à ce qui se passe là-bas. Pourquoi rétablir l'esclavage? Pour en revenir à nos terres de La Belle-Rose, depuis l'an dernier j'en ignore tout. Bonaparte avait envoyé son beau-frère, le général Leclerc, pour venir à bout des révoltes. On dit que le métis Toussaint Louverture, fait prisonnier et ramené en France, est mort au début de ce mois, je ne sais où dans le Jura. Leclerc est mort à Saint-Domingue où règnent maladie, débauche et cruauté. Perdons tout espoir... D'autant plus que Bonaparte ne semble pas du tout s'intéresser à ces terres lointaines. Il paraît qu'un Monsieur Monroe, envoyé de la République américaine, est actuellement à Paris pour négocier à propos de la Louisiane. Vous verrez que nous avons perdu la Nouvelle-France et que de cette Louisiane à peine retrouvée nous nous désintéresserons. Quand vous saurez la date, même imprécise, de votre retour, faites-le moi savoir pour que je m'occupe des réparations 35

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