Rosie Moussa, esclave libre de Saint Domingue

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1791, la colonie française de Saint-Domingue est à feu et à sang. Sa survie même semble compromise. Toussaint Louverture la sauve des griffes espagnoles et anglaises, mais en devient le seul maître. L'expédition commandée par Leclerc arrêtera le processus d'émancipation viable amorcé par le génial chef noir. Le Fort de Joux : tombeau de Toussaint ou potion abortive savamment administrée à une Haïti en gestation? Au milieu de cet univers implacable aux odeurs de poudre, de cendres et de sang, Rosie, jeune esclave intelligente et énergique, décide de jouer un rôle dans la destinée de son pays
Publié le : lundi 1 septembre 2003
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EAN13 : 9782296329744
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Rosie Moussa, esclave libre

de
Saint- Domingue

Collection Lettres des Caraïbes dirigée par Maguy Albet

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Jean-Claude JOSEPH

Rosie Moussa, esclave libre de Saint-Domingue
Roman

L'Harmattan

@

L'Hannattan,

2003

5-7, rue de l'École-Polytechnique

75005 Paris
L'Hannattan,

-

France

Italia s.r.l.

Via Bava 37 10124 Torino L'Hannattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-4831-7

Chapitre 1

La pleine lune de mars inonde de sa clarté la campagne de la Plaine du Nord. Le son des fifres de bambou commence à se distinguer dans le lointain. C'est samedi soir. Demain, sur l'habitation Tabois, comme sur toutes les autres de l'île, on fait relâche. Ti-Jean, après une halte dans son lopin de terre cultivé pour nourrir sa propre famille, arrive fatigué du dur labeur de la semaine. Il s'assied sur la banquette, sorte de planche de chêne posée sur deux Y de bois solidement implantés dans le sol. Ce nègre créole est né et a grandi ici. Son horizon se limite aux huit cases de ses trente compagnons d'infortune. Lui-même en occupe une avec sa femme et leurs filles Clémence, Evena et Rosalie. Ses deux fils Padre et Bricemar ont déjà été vendus à un autre propriétaire. Sous le gros manguier qui sert de point de ralliement et de cuisine aux nègres de l'habitation, Man Nini s'affaire autour d'un foyer. Sous sa grosse robe de tissu indigo se cache une maîtresse femme. Le visage buriné par la souffrance témoigne des difficultés qu'elle a dû surmonter pour nourrir ses cinq enfants. Des seins généreux pendent en pis de chèvre sur sa large poitrine. Ses doigts courts et épais savent raccommoder, laver, repasser et ses mains calleuses pourraient à elles seules raconter son histoire. Elle tient bien sa case. Man Nini et Ti-Jean sont nés sur la plantation et y vivent en couple depuis vingt-cinq ans. Lui est surveillant, elle, gardienne à la grande case*. Clémence a vingt-quatre ans, élève deux gosses, Jean et Luciane, respectivement âgés de sept et huit ans, bâtards mulâtres issus du droit de cuissage du fils de Monsieur Tabois.

Evena, vingt-deux ans, a aussi amené deux enfants à Man Nini. Ils ont deux et quatre ans et répondent aux doux prénoms de Faustin et Malika, deux négrillons sans avenir. Ils sont rares à Saint-Domingue ceux qui atteignent soixante ans. Moussa, le père de Ti-Jean, du haut de ses soixante-cinq ans, peut se targuer de compter parmi les plus robustes. Comme tout Malinké, il est grand, élancé et nul ne peut, à la vue de ses cheveux plats, nier que coulent dans ses veines quelques gouttes de sang touareg ou peul. Il ne tarit pas d'éloges sur le Niger, ce fleuve qui, de sa grande boucle, détermine grosso modo la limite septentrionale des pays pourvoyeurs d'esclaves: le fameux golfe de Guinée. C'est de là que viennent les Cangas, les Nagos, les Fons *, les Congos, les Aradas *, les Ibos*, les Malinkés * et leurs cousins, les Bambaras. Assis sur la banquette, il n'espère rien de meilleur. Seule la mort améliorera son sort, Inch'allah. Inch'allah!, mais l'angoisse l'étreint chaque fois qu'il pense à Rosalie, la dernière de Ti-Jean, sa petite-fille. Elle a toujours été sa compagne et sa source de joie depuis ce 30 août 1773, jour de la Sainte Rose, fêtée à cette date à la Grande-Rivière-du-Nord et à Pilate, où elle est venue au monde alors que Man Yote, sa grand-mère, morte le jour avant, se faisait enterrer à la lisière de la plantation. De ce grand-père malinké elle a gardé les traits et le port altier. De cette grand-mère ibo elle a hérité le caractère hautain et ingouvernable, peu résigné à la souffrance et à l'injustice, et réceptif aux idées de révolte, de marronage et de libération. Cela explique qu'à dix-huit ans elle ait résisté à toutes les avances, n'accomplissant que son devoir d'esclave et guettant le moment favorable pour prendre la poudre d'espampette. 'Alors que Man Nini, avec sa longue cuiller en bois, brasse, goûte le repas, secouant la tête comme pour confirmer que tous les ingrédients ont bien été incorporés, Ti-Jean décroche du mur une pipe en terre cuite emmanchée d'un long calumet de bambou. Il la bourre de tabac séché, s'approche du foyer où achève de cuire dans un madoquin* posé sur trois pierres disposées en triangle le« tchin-tchin*» aux pois rouges. Il attrape de ses doigts nus une braise, sans avoir l'air de souffrir, la dépose dans 8

le creuset, aspire un grand coup pour en enflammer le contenu et regagne sa chaise. A intervalles réguliers, il tire la fumée dans sa bouche puis entrouvre celle-ci pour la laisser échapper à travers ses gencives complètement édentées. Après le repas Man Nini, comme tous les samedis soirs, rassemble les enfants autour d'elle. « Mamie, commence Malika, raconte-nous une histoire. - De Bouqui * ? - Oui, répondent en chœur les gosses. - Et de Ti-Malice* ? - Oui! - Bouqui travaillait dans son champ de patates en compagnie de Ti-Malice alors que le repas mijotait à la maison... Dès qu'elle se tait, les enfants, comme pour conjurer tout sentiment de nostalgie qui tenterait de les envahir, battent des mains en chantant: « Nan Guinin, Messieurs et dames, nan Guinin cé pays manman'm ; Nan Guinin, Messieurs et dames, nan Guinin cé pays papa'm (La Guinée, Mesdames et Messieurs, c'est le pays de mon père, de ma mère). » Ce joli chœur juvénile transporté sur les ailes de l'alizé parcourt la campagne, retentit au-delà des limites de Tabois et guide jusqu'à ce manguier les pas d'un promeneur solitaire. Kouassi, jeune nègre bossale* d'environ vingt ans, arrivé du Nord du Bénin depuis seulement deux ans, a vite appris le créole. A l'ouïe de ce chœur gai et pathétique, il se sent attiré par une sorte de force irrésistible. Le cœur battant la chamade, il avance. Il pense. Il hésite. Il a peur mais il poursuit. La Guinée? Ah ! S'il pouvait seulement y retourner. La Guinée ! Les yeux embués de larmes, Kouassi s'approche, tape des mains, comme on le fait en Guinée, pour annoncer son arrivée. «Qui va là? s'exclame Clémence de sa grosse voix rauque. - Kouassi ! - Kouassi ? questionne en chœur l'assistance car, bien qu'il travaille sur une plantation attenante, le jeune homme reste inconnu des parents de Rosalie. » Invité à s'approcher, il prend place sur la banquette à côté de Ti-Jean. Les enfants, insouciants comme tous les enfants du 9

monde, reprennent leur chants: « Nan Guinin, Messieurs et dames, nan Guinin cé pays manman'm ». Kouassi ne tient plus sur son séant. Il éclate en sanglots. Le tumulte qui s'ensuit dérange enfin Rosalie de sa lecture. Jeune fille de tête, elle a appris l'alphabet grâce au fils de Monsieur Tabois qui, à ses heures perdues, le lui enseignait, pensant gagner la reconnaissance de son esclave. Ce garçon de vingt-cinq ans, sans grande envergure et un peu simplet, fils unique du colon qu'il désole par son comportement, a déjà coincé à l'âge de dix-sept ans Clémence à qui il a laissé deux bâtards. Il a vu toutes ses avances à Rosalie refusées et a préféré abandonner plutôt que de la forcer et d'encourir les foudres de son père qui estime bien la famille de la jeune fille. Celle-ci avait suffisamment acquis pour rassembler les sons et en faire des mots. A force de travail, elle arrive à comprendre les phrases et à lire les bouts de journaux ou les feuillets de livres qui tombent entre ses mains. Elle range donc ses papiers et apparaît brusquement à la porte comme un diable sortant de sa boîte. Son visage angélique domine une stature élégante et svelte. Sous son corsage se devinent des seins bien proportionnés qu'aucune main sacrilège n'a jamais touchés et que nulle lèvre d'enfant n'a altérés. L'apparition de cette madone impose le silence à toute l'assemblée. Même les enfants se taisent, craignant et respectant cette forte personnalité qui ne laisse jamais passer l'occasion de parler de devoir à accomplir, de futur proche, de nouveau soleil. Interloqué, Kouassi ne bouge plus. Ses yeux encore humides restent fixés sur ce visage dont le regard impavide et perçant semble lancer des éclairs propres à foudroyer cet intrus qui voudrait s'enfuir sans demander son reste mais qui demeure pétrifié, paralysé sur son séant comme frappé soudainement de poliomyélite. La vertu même impose le respect et c'est à juste titre que Rosalie en impose à son entourage.
Le regard des deux jeW1esgens se croisent et Kouassi croit lire dans les yeux de la créole les mots que chaque homme lors de la première rencontre et dans le coup de foudre espère deviner derrière les apparences: «Je t'attendais». Alors il ose interroger: «Qui est-ce?

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- C'est ma petite-fille, Rosalie, s'empresse de répondre Moussa, comme pour marquer son droit d'aînesse. - Elle est gracieuse, commente Kouassi. - Parle-nous de toi, interrompt Man Nini, voulant couper court à tout éventuel dialogue entre les deux jeunes gens, nous n'avons même pas encore fait connaissance. - Je m'appelle Kouassi, reprend l'étranger, parlant suffisamment fort pour que la jeune fille entende et comprenne. Je suis arrivé dans la colonie depuis seulement deux ans. Cette conversation intéresse au plus haut point Rosalie qui s'assied vivement sur la natte, à côté de sa mère comme pour se rassurer et requérir une protection en prévision d'un moment fatal qu'elle appréhende, qu'elle redoute et désire en même temps, ces premiers moments de la vie d'une jeune fille, ces moments de choix déchirant où il faut arrêter de se voiler le visage et se résoudre à voir la vie en face. - Et alors, dit-elle, tu viens de quelle partie de l'Afrique? - Je viens des bords du fleuve Niger dans le Nord du Bénin. » Le vieux demande à Kouassi : « De quelle tribu es-tu?, espérant qu'il est Malinké ou tout au moins Bambara, n'ayant pas remarqué dans la nuit les marques qui constellent son visage. - Je suis Mossi*, répond le jeune bossale. - Mossi! s'exclame Moussa, mais personne n'a jamais entendu parler de cette tribu dans ce pays. Le dialogue devient de plus en plus palpitant pour Rosalie et les autres qui, à l'exception de père Moussa, sont tous nés à la colonie. C'est donc avec avidité qu'elle boit les paroles du jeune homme. - Et le voyage, comment se passa-t-il ? demanda le vieux grand-père, essayant de savoir si les conditions s'étaient améliorées depuis cinquante ans. - Cinquante jours de mer au fond d'une cale où, au milieu de la puanteur, des vomissements et des excréments, mourut environ le tiers de la cargaison. Un jour, un jeune Ibo se révolta et entama une grève de la faim. Malgré son extrême faiblesse le capitaine le fit suspendre par les bras au mât du bateau, lacérer de coups de rigoise*, puis il demanda à un captif de puiser de l'eau de mer
Il

pour nettoyer les plaies du malheureux. Celui-ci hurlait comme un forcené. Supportant vaillamment ses souffrances, il persista dans cette voie et expira bravement le surlendemain. - Un Ibo ?, interrompt Rosalie. Et moi, se questionne-t-elle intérieurement, ai-je du sang ibo dans les veines? - Enfin, continue Kouassi, nous abordâmes les côtes de ce pays où nous fûmes en partie vendus tandis que le reste était dirigé vers la Martinique et la Guadeloupe. - Et l'adaptation sur la plantation, demande Evena qui pense déjà aux moments délicieux qu'elle pourrait passer dans une clairière avec ce superbe étalon, au crépuscule d'un samedi comme celui-ci? - Elle fut très lente car il y a très peu ou pas de Mossis à Saint-Domingue. D'ailleurs, avec ces marques sur mon visage je suis vite repéré, et la plupart des nègres créoles me fuient. » Rosalie jette un regard complice sur le jeune bossale et dit bien fort:« Le jour où les nègres s'entendront, un nouveau soleil se lèvera! - Un nouveau soleil! soupire le père Moussa. - Oui, de liberté, de justice, d'égalité. - C'est un vœu pieux, ma puce, un vœu pieux. - Il ne dépend que de nous de le réaliser. -Paroles! crie Man Nini qui veut tuer le mal dans l'œuf et éviter tout dialogue entre le bossale et sa petite créole, cela arrivera quand les poules auront des dents. - Pourquoi parles-tu ainsi, maman? Cela est possible. - Possible! hurle la vieille Arada. Vois-tu les créoles et les bossales s'entendre? Tu rêves? - Je ne rêve pas. Le jour viendra. - J'espère ne plus être de ce monde. - Kouassi, dit Rosie en rentrant dans la case, reviens nous voir demain, ce sera un autre soleil. - Inch' Allah, conclut le père Moussa. »

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Chapitre 2

Kouassine dort pas de la nuit Sur son « a-ter-miyor*» , sorte de natte faite de feuilles de latanier séchées, il n'arrive pas à s'endormir. L'image de la jeune fille ne le quitte pas. Et dans sa tête résonnent encore ces mots porteurs d'espoir: « Viens nous voir demain ». Demain, demain le soleil se lèvera. A un certain moment il se demande s'il n'a pas rêvé encore une fois. Car en vingt-quatre mois de présence à l'Antille il en a eu des rêves et des cauchemars. Combien de fois ne s'est-il pas revu sur les berges du fleuve avec Fatouma, Adja, Afoua, lui en caleçon, elles en simple cache-sexe, le torse nu exhibant leurs seins palpitant de frissons? Que sont-elles devenues ces jeunes de son âge, ces jeunes filles qui l'ont fait tant rêver? Cette question restera à jamais sans réponse. Kouassi se lève, ouvre la porte et constate que le soleil pointe déjà du côté de la Petite-Anse. Il n'a pas dormi. Comment a- t-il pu passer la nuit ainsi? Il a mal à la tête. Il se sent faible. Il ne sait que faire. Il court vivement dans le jardin, cueille quelques oranges amères dont il boit le jus sucré au sirop de canne. Puis il prépare une infusion de niescumin* qu'il avale à grandes gorgées. Une heure après il se juge en pleine forme. Rosalie non plus n'a pas réussi à prendre sommeil. Quand elle se décide à ouvrir la porte elle constate que malgré les apparences la nuit a été courte. Elle l'a été d'autant plus que Kouassi était parti bien tard la veille. Elle entend le cocher de Monsieur Tabois qui s'affaire déjà car il doit conduire son maître à l'église pour la messe de huit heures. Ses neveux et nièces se réveillent à leur tour pour réclamer leur bouillie de tapioca bien sucrée au rapadou* chaud car en mars il fait un peu froid le matin

dans cette splendide plaine du Nord. Et d'un coup c'est le branlebas de combat. Il faut dégager la pièce; les nattes sont enroulées et sorties. Elles sont appuyées contre le mur, derrière la maison, afin de sécher au soleil et évacuer les relents de pisse des plus petits. Les vieilles hardes qui servent d'oreillers sont déposées dans un gros panier de bambou. Père Moussa est accompagné dehors, calé sur la banquette où il pratique ses ablutions matinales. Man Nini allume le feu et prépare un bon café chaud qu'elle filtre à travers un petit sac de toile maintenu par un bout de fil de fer. Ce sac cousu qui répond au doux nom de « grec*» laisse passer un liquide noir, riche en caféine et d'une saveur inégalée. « Rosie, Rosie, crie Man Nini, viens m'aider! - J'arrive, répond la jeune fille d'une voix suave et soumise. - Aujourd'hui nous avons droit à un bon repas comme tous les dimanches. La préparation est plus longue et tu sais que ton père aura faim quand il rentrera de la messe. - Il Yva ? Depuis quelque temps il y est bien assidu. - Seulement pour prendre l'Ite missa est et profiter de l'occasion pour entendre les ragots des nègres et les potins des commères. - Celui-là alors! Il apprécie les palabres. Il ne lui manque que le baobab. - Parce qu'il semble que ça va mal en France. - Peut-être, soupire sournoisement la jeune fille qui en sait beaucoup plus long sur ce sujet que ses parents ignares.

- Peut-être? Pourvu que Saint-Dominguesoit épargnée par
les bouleversements. - Vivons ce jour, interrompt Rosie qui ne veut en aucun cas se laisser entraîner sur ce pavé glissant. Que comptes-tu préparer? - Des haricots rouges, des bananes plantain et la pintade capturée par ton père. - Oh ! c'est formidable. On va se régaler. » Man Nini la regarde avec tendresse. Elle sait qu'elle apprécie la bonne cuisine et qu'en cet art elle possède ses dix doigts. Elle la laissera faire. 14

Rosie s'approche de sa mère, passe son bras autour de sa taille et murmure: « Maman, puis-je laisser un peu de repas à Kouassi ? - Kouassi ? Quel Kouassi ? - Celui qui est venu hier soir! - Mais tu ne sais pas s'il reviendra. - Il revient ce soir, je le lui ai demandé. - Tu es amoureuse de lui? Je ne pense pas! - Non! Tu vas vite en besogne. - Tu le connais à peine! - J'aimerais bien le connaître! Il est malheureux, tu sais. - Ne bâtis jamais ton avenir sur la pitié. N'aime pas par pitié, tu perdrais ton bonheur et ta joie, et tu le regretterais amèrement. - Mais maman, il n'est pas question d'amour. - Soit! qu'il vienne et que tu lui laisses du repas. Mais que cela ne devienne pas une habitude! Tu es le «poteau mitan* », je ne peux rien te refuser, mais fais attention! Le soleil, en cette période de carême, tape fort la journée et impose les jours de relâche une sieste post-prandiale. Aussi toute la maisonnée s'allonge-t-elle sur plusieurs «a-ter-miyor» mis côte à côte sous le manguier. Près de l'arbre, assise sur une petite chaise en paille, la solitaire Rosalie, dite Rosie, ne perd pas de temps. Ayant déjà lavé les couis, récuré les madoquins, elle lit, sans véritablement tout assimiler, les dernières nouvelles de France accessibles, c'est-àdire vieilles de six à douze mois. Soudain une pensée lui traverse l'esprit comme un éclair : Kouassi vient tout à l'heure. Elle se lève brusquement, rentre dans la case et en ressort avec des patates douces et une calebasse remplie du lait que son père a ramené peu avant midi de la traite des vaches du colon. Avec la pâte de patates râpées, le jus de canne et le lait elle fera un bon « doukounou*», apte à flattter les papilles gustatives de son invité. Chez elle une idée reste très peu de temps à l'état de pure conception. Déjà elle se met au travail. Le jour décline. Sous les tropiques la nuit tombe tôt, même en mars. Bientôt Kouassi arrivera. Chaque feuille qui bouge, 15

chaque silhouette qui passe, chaque bruit suscite chez Rosie des battements de cœur plus rapides les uns que les autres et parfois même une suspension momentanée de la respiration. Viendra-til ou ne viendra-t-il pas? A-t-il compris ou même a-t-il entendu l'invitation d'hier soir? Après tout, ils ne se connaissent même pas. Peut-être est-il déjà engagé ailleurs? Et quand bien même ce ne serait pas le cas, rien ne prouve qu'il éprouve le moindre sentiment pour elle. Pour la première fois de sa vie, dans ce domaine précis, Rosie a l'impression d'être demandeuse. La foudre qui tombe si souvent aux îles et anéantit ses victimes l'aurait-elle atteinte sans qu'elle le sache? Elle ne se reconnaît pas dans ces nouveaux habits, ceux-là mêmes qu'elle n'a jamais voulu endosser, ceux de toute jeune fille de son âge dont le cœur bat la chamade à chaque rencontre de l'être aimé. L'attente lui paraît longue. Comme chez toute adolescente lors des premiers rendez-vous, les minutes s'apparentent à des heures. Enfin Kouassi arrive. Après les salutations d'usage, il prend place sur la banquette à côté de père Moussa. Ils parlent, ils parlent du pays, bien que, nonobstant la couleur de leur peau, ils soient aussi différents l'un de l'autre qu'un Suédois de Kiruna l'est d'un Turc d'Istanbul. En effet Kouassi est animiste alors que le vieux grand-père malinké est encore imprégné de foi musulmane. Même s'il semble avoir adopté la religion de ses maîtres, même si ceux-ci ont essayé de laver sa cervelle, même s'il a laissé baptiser ses enfants, ce n'est qu'une couche de vernis qui disparaîtrait dans des circonstances défavorables aussi vite qu'une couche de chaux récente sous une averse. Pourtant ils parlent du pays et de ce qu'ils ont en commun, le fleuve Niger, ce Niger nourricier qui, du mont Loma où il prend sa source, arrose la Guinée, le Mali, le Burkina Faso, le pays arada, le Niger et le Nigéria. Rosie qui n'a jamais laissé sa campagne natale et n'a aucune notion des dimensions du monde écoute attentivement, tout en 16

donnant l'air de s'occuper à autre chose. Elle entend son invité affirmer: « Père Moussa, l'Afrique est un continent perdu! - Perdu! Pourquoi? s'inquiète le vieillard. - Parce que les tribus se font sans cesse la guerre. - En sont-elles toujours à la flèche et aux lances? - A l'intérieur oui, mais sur la côte, elles sont bien approvisionnées, par les négriers, en fusils et en pistolets. - Et nos frères vendent toujours leurs compatriotes? - Bien sûr! Les rois eux-mêmes ne sont pas épargnés. GaouGuinou, roi des Aradas, dut un jour laisser partir son fils en esclavage. Il ne le revit jamais. - Ah ! Ah ! le père de Fatras-Bâton, Toussaint-Bréda. - La région du delta du Niger est la plus vulnérable. Car elle est très peuplée et le Yoruba* qui y vit est très convoité comme reproducteur. On l'appelle nègre bouc. L'esclave Yoruba est vendu plus cher que les autres. - Et le riche sous-sol attise les convoitises certainement. -On parle de l'or des Ashantis* dont les Anglais et les Hollandais se sont emparés. - Et que font les chefs africains? Sont-ce des inutiles? -Ce ne sont que des marionnettes entre les mains des armateurs européens et des trafiquants arabes. - La convoitise des uns, la bêtise des autres, cocktail de malheur. Penses-tu que l'Afrique s'en sortira un jour ? - Non! A moins d'un miracle. - Il n'y a pas de miracle à l'échelle continentale, mon ami. Seuls les hommes changent le cours de l'histoire par leur volonté et leur savoir-faire. Sinon tout reste en l'état pendant des générations entières, voire des millénaires. - Eh bien! le temps joue contre nous car tous les hommes valides sont déportés et le continent se dépeuple. - C'est affreux! » Sur ces entrefaites arrive Rosie avec le coui à la main. La plus belle cuisse de pintade, la plus grosse banane plantain nagent dans un bain de haricots rouges en sauce. La gorge du jeune visiteur se desserre. 17

Tout en appréciant le repas, se disant que depuis deux ans c'est bien la première fois qu'il est à pareille fête, il essaie de se rassurer, guettant tantôt un geste, tantôt un sourire ou un clin d'œil, mais rien ne vient. Il termine son dîner par un grand verre d'eau fraîche, cette eau peu sûre, puisée dans la rivière voisine et gardée dans des cruches ou des canaris* en terre cuite dont les couvercles souvent défectueux laissent passer parfois des limaces. Rosie survient portant une grosse tranche de « doukounou » posée sur une feuille de bananier. Elle la donne à grand-père. Kouassi a droit aussi à sa tranche de doukounou. IlIa dévore avec d'autant plus d'avidité que le grand-père, complice, a cru opportun d'affIrmer que Rosie l'a elle-même confectionné. Il n'en faut pas plus au Mossi pour se persuader que c'était à son intention. Son esprit vagabonde déjà, se projetant dans un futur pas trop éloigné selon lui et dégustant des gâteaux à gogo les dimanches et les jours fériés dans un monde merveilleux où l'esclavage ne sera plus qu'un mauvais souvenir. L'espoir fait vivre et l'amour est une source intarissable d'autosuggestion. « En cela le maître blanc se trompe, dit-il bien fort en sursautant comme s'il émergeait brusquement d'un cauchemar. - Que se passe-t-il ? interroge Rosie - Je pensais à ma situation, au travail de la semaine. - N'y pense pas; vis tajoumée d'aujourd'hui. - Je ne le peux pas, car il faut que cela cesse. » Ce début de dialogue entre les deux jeunes gens attire l'attention de Man Nini et de Ti-Jean qui s'approchent intrigués, craignant un début d'aventure entre leur fille et le Mossi car, comme tous les nègres créoles, ils sont pétris de préjugés à l'égard des bossales. Celui-ci leur fait d'autant plus peur que les marques qui constellent son visage sont rares à St-Domingue, vu l'origine des autres bossales dont les signes faciaux d'appartenance tribale sont tout à fait différents. Mais si Man Nini et Ti-Jean ont des appréhensions, il est hélas déjà bien trop tard. En effet le mal est déjà fait, le ver est déjà dans le fruit et cela depuis hier, depuis la première rencontre, depuis le « Reviens nous voir demain» prononcé par Rosie. Une nuit a suffi à Kouassi et à Rosie pour élaborer chacun à son niveau des projets 18

fous, raisonnablement irréalistes. Pour le moment ils s'observent, rien n'est fait, rien n'est promis. Mais Rosie veut et ce que Rosie désire, Dieu le veut. Man Nini et Ti-Jean connaissent suffisamment leur fille. Leur crainte n'est pas absurde. Cela ne peut pas durer! La matrone par son regard signifie au Mossi qu'il est temps de vider les lieux. Il obéit.

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Chapitre 3

Rosie jette sur sa mère un regard désapprobateur. Elle ne lui adresse aucun reproche verbal mais son silence est éloquent. Le départ un peu précipité de Kouassi la gêne mais elle respecte trop sa mère pour lui adresser des paroles désagréables. Elle rentre comme tous les soirs le père Moussa, l'installe sur sa natte et ressort pratiquer ses ablutions vespérales. La natte de Rosie est à côté de celle de grand-père car c'est elle qui passe le bassin dans la nuit à ce vieillard prostatique. Lorsqu'elle vient s'allonger près de lui, il lui chuchote: « Tu as été contrariée, n'est-ce pas? - On le serait à moins! - Et pourquoi n'as-tu rien dit? - Je ne voulais pas faire de la peine à maman. - Tu m'as couché tôt ce soir ! - Parce que je ne voulais plus rester. - Oh, soupire Moussa, voilà un cœur jusque-là bien portant et subitement frappé par la flèche d'Eros! - Pourvu qu'elle ne soit pas empoisonnée, commente Rosie. - C'est ton âge, ma jolie. Tu as l'âge d'aimer et à dix-huit ans on aime très fort. - Grand-père, qu'est-ce que tu racontes? - Je te dis le fond de ma pensée. - Je ne sais pas si je l'aime. - Une fille ne sait jamais avant. Chez elle, l'amour est une graine qu'on plante, qui pousse, qu'on entretient et qu'on arrose. - Grand-père... tu parles d'or. - Oui dors mon enfant, dors et à demain. » Agitée, la jeune fille dort à peine. Son sommeil est

entrecoupé de réveils brusques au cours desquels elle vit toujours la même scène avec le même personnage. Il est à côté d'elle; la poursuit alors qu'elle se dérobe, l'attrape, l'embrasse, s'en va, revient, comme si un vilain jeu de cache-cache s'était installé entre elle et le fantôme du jeune homme. C'est la remontée à la surface de son propre subconscient conflictuelà l'env~ désirant ardemment l'homme mais craignant de se diluer, de perdre sa propre personnalité, son propre but, bref sa marge de manœuvre et sa volonté qui ont fait d'elle ce qu'elle est aujourd'hui. Kouassi non plus ne dort pas. Il est parti si vite hier soir qu'il n'a rien entendu. Y a-t-il eu une invitation pour le week-end prochain? Il ne saurait le dire. Le geste de la matrone est-il un désaveu ou une mise en garde? Pourra-t-il revoir un jour sa chère Rosie dont il apprécie la gentillesse mais dont il craint déjà la personnalité? Le jour se lève. Le jeune Mossi range sa natte. Il court dans le jardin chercher des feuilles de pois d'Angole qui lui serviront à la fois de dentifrice et de brosse à dent. Ses ablutions faites, Kouassi se dirige vers son lieu de travail. Il y retrouve un certain Tafawa, Haoussa* d'origine, présent à Saint-Domingue depuis trente ans. Celui-ci s'est coulé dans le moule domingois. Il sait presque tout. Il comprend le français et parle le dioula*. Il connaît tous les propriétaires avoisinants dont la plupart des esclaves l'ont un jour ou l'autre rencontré. Venu de Dosso, dans le Sud-Ouest du Niger, il connaît les Mossis qu'il a fréquentés dans son enfance. Aussi a-t-il adopté sans difficulté dès son arrivée le jeune Kouassi qu'il conseille et guide sur le terrain glissant qu'est Saint-Domingue, véritable casse-cou pour le noir non averti. Il faut user de ruse pour s'en sortir et agir en insecte avec l'insecte malfaisant qu'est le colon. « Hé, toi là-bas, vieux patas, va attacher les cannes à la place de la femme qui est malade, hurle le commandeur en agitant sa rigoise. - Moi, s'exclame Tafawa en s'exécutant. - Oui, toi. Et charge le Mossi de les porter jusqu'au chariot. 22

Ils s'éloignent d'environ deux cents mètres en amont de la ligne des coupeurs. - Tu vois, dit le Haoussa, c'est un mouchard patenté et un lèche-bottes incurable. S'il nous soupçonnait de participer aux réunions ou même de sympathiser avec les conjurés il nous ferait pendre de suite. - Un jour viendra où il tremblera. - Il n'a pas longtemps à attendre. Les choses avancent. - C'est vrai? - La réunion d'hier soir a rassemblé des délégués de presque toutes les plantations de la Plaine. Chaque week-end il y aura des rencontres pour tout peaufiner. - Mais les chefs? Rien ne se fait sans chef! - Des noms comme ceux de Jean-François, Biassou, Jeanot, Boukman ont circulé mais on n'a pas vu leur visage. Personne ne savait qui était qui. - Le secret! C'est l'arme absolue de toute conjuration. - En tout cas, tous paraissaient déterminés. - Oh, Grand Maître, merci! J'avais tablé sur un ou deux ans. Ce raccourci est fantastique. Bientôt libre, bientôt Rosie... - Chut! Calme-toi! Nous sommes peut-être épiés. - Quoi qu'il en soit, ils sont fichus, dit Kouassi à voix basse. - Et comment! -Que pourront faire trente mille blancs contre quatre cent cinquante mille esclaves déchaînés? - Rien! - Et les traîtres? - Il faudra les supprimer. - Tu peux compter sur moi! » Rosie regagne son atelier après avoir sorti et fait manger son grand-père. Elle y rencontre Kouadio. Ce jeune homme d'une vingtaine d'années travaille en tandem avec elle depuis quelques temps. Il meurt d'amour pour elle, mais la jeune fille reste de marbre aux avances du malheureux. La jeune créole rassemble les cannes en fagots, les attache et les charge sur les épaules du jeune homme qui les transporte 23

jusqu'au chariot, sorte de grosse boîte en bois montée sur deux roues cerclées de fer et traînée par une paire de bœufs. Elle rentre fourbue le soir. Sa première pensée est pour père Moussa à qui elle va prodiguer quelques câlins bienvenus. Le vieillard est heureux de revoir sa petite-fille qu'il interroge de son regard malicieux: « Comment as-tu passé la journée? - Bien! Et toi? - Très bien! - Malika et Luciane n'ont pas été désagréables? - Non, pas aujourd'hui. - Oh ! Ces garces, je crains toujours quelques farces ou mauvais traitements de leur part. Si ça s'est bien passé, tant mieux! » Elle part pratiquer ses ablutions vespérales et préparer le repas, des fois que Man Nini n'aurait pas eu le temps de s'en charger. Et c'est elle encore qui se soucie de l'alimentation de son grand-père. Telle est la journée de Rosie Moussa. La nuit s'écoule sans reliefs notables hormis le nouveau sujet de ses rêves. Plantation - maison - dodo - plantation rythment sa vie quotidienne. Elle attend le jour où le volcan entrera en éruption. Celle-ci se prépare. Le magma bouillonne au fond sans que les étages supérieurs s'en rendent compte. Le cataclysme les surprendra. « Kouassi, demande Tafawa, veux-tu venir avec moi samedi soir? - Non! pas cette fois. - Tu n'as pas peur au moins? - Pas du tout! J'ai prévu autre chose.

- Je la reverrai,je lui dirai queje l'aime.
- Et si elle ne t'aime pas?
- Nous fonderons des projets! - Oui, mais si elle ne t'aime pas? - Nous gagnerons! - Ne vends pas la peau de l'ours avant de l'avoir mise à terre.

- Rosie! Tu désires la revoir, hein?

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Méfie-toi de Man Nini, sa renommée dépasse les limites de Tabois. - Mais Rosie m'aime; j'en suis sûr, elle me suivra en dépit de sa mère. - L'expérience a prouvé qu'une femme n'est jamais gagnée d'avance, mon ami. La femme est comme l'oiseau sur la branche, quand on croit le tenir il se dérobe. Et le bon chasseur n'est pas celui qui se montre et fait du bruit mais celui qui est discret et patient. - Rosie ne peut attendre, je le sais. - Tu te trompes drôlement. L'homme est ainsi fait. Il pense toujours que la femme qu'il convoite n'attendait que lui. La prenant pour un jouet, il désire brûler les étapes, mais hélas! souvent elle se révèle beaucoup plus coriace que le cuir de vieille vache. - Tu es déconcertant. - Non! lucide. » Ils se séparent.

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Chapitre 4

Le soleil s'est couché. Rosie, tirée à quatre épingles, poudrée et coiffée, guette déjà l'arrivée de Kouassi. Il viendra sûrement. Dès le retour du travail elle a préparé à son intention un bon moussa (farine de manioc cuite à l'eau). Avec une sauce de pois d'Angole ou de haricots rouges, ils se régaleront. Le jeune homme arrive. Il fait noir, la lune a déjà entamé son dernier quartier. Le ciel est constellé d'étoiles comme toujours sous les tropiques. Dans le silence monotone et la fraîcheur paisible, seul s'entend le coassement des crapauds. Sous le manguier, la maisonnée attend le repas, éclairée par la flamme jaune du bois de pin tout droit venu des forêts de résineux du Nord-Est, des régions de Vallières, de La Victoire et de Mombin-Crochu. Tout le monde est servi, même Kouassi. Rosie s'assure que père Moussa ait bien mangé. Celui-ci, malin comme un vieux singe, demande à aller au lit. Il n'a pas sommeil, il veut seulement laisser les deux tourtereaux roucouler ensemble. Sitôt dit, sitôt fait. La place est libre pour les grandes manœuvres. Le jeune bossale n'en espérait pas tant. Sur la banquette il se trouve donc à côté de Rosie. Il retient sa respiration et, incrédule, se demande si une fois de plus il ne rêve pas. Gêné comme tout homme lors du premier aveu, guindé, il ne trouve pas ses mots. Il aimerait parler mais sa gorge se noue, il est parcouru d'angoisses, il panique, il tremble. Son cœur petit comme un citron ne cesse de battre la chamade, donnant l'impression d'une balle de ping-pong rebondissant sur une table. Il transpire des mains, des aisselles, du front et les ailes de son nez, déjà épaté, sont secouées de brusques mouvements de battements incontrôlables,

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