Sam

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Des femmes, des hommes souvent de milieux modestes et des campagnes se lient d'amitié au sein des écoles normales. Il en est ainsi de l'amitié de la narratrice avec Sam. Bien plus tard, opérée par un chirurgien qui s'avère être le fils de son ami d'enfance, elle prend conscience que celle qu'elle croyait connaître lui est demeurée étrangère. Afin de mieux comprendre qui était Sam, elle sollicite ses souvenirs, ce qui lui reste de lettres, de devoirs datant de leur jeunesse et finit par une véritable enquête.
Publié le : lundi 2 novembre 2015
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EAN13 : 9782336394909
Nombre de pages : 248
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Michelle LabbéSAM
C’est dans un cadre particulier qu’est évoquée l’amitié de la
narratrice et de Sam. Les écoles normales, pendant plus d’un siècle,
ont formé des instituteurs et des institutrices qui venaient souvent
de milieux modestes ; elles ont donc contribué à la mobilité sociale SAM
et, par le dynamisme des jeunes enseignants, à l’évolution des
campagnes.
La narratrice, bien plus tard, opérée par un chirurgien qui Roman
s’avère être le fls de son amie d’enfance, prend conscience
que celle qu’elle croyait connaître lui est demeurée étrangère.
Elle est la seule sans doute à savoir que Sam, à la fn de sa formation
de normalienne, a fait une fugue, une sorte d’aventureux périple,
alors que tout la disposait à un mariage d’amour. Afn de mieux
comprendre qui était son amie, elle sollicite ses souvenirs, ce qui
lui reste de lettres, de devoirs datant de leur jeunesse et fnit par
une véritable enquête.
Michelle Labbé est née dans un petit port de la rade
de Lorient. Après une formation d’institutrice, elle
continue des études à La Sorbonne et à Paris X - Nanterre,
pour entreprendre une carrière de professeur de lettres.
Elle a publié, aux éditions L’Harmattan, outre une thèse
sur Le Clézio, des romans et des récits, dont Le Marin d’Anaïs (prix
du roman d’Antibes Juan-les-Pins). Elle a aussi écrit de nombreux
articles, poèmes ou nouvelles pour des revues.
ISBN : 978-2-343-07741-3
21,50 €
Michelle Labbé
SAM








SAM




Écritures
Collection fondée par Maguy Albet


Winling (François), La Clef des portes closes, 2015.
Delange (Joëlle), Meurtres à Naples, 2014.
Calvetti (Marc), L’aube des abattoirs, 2013.
Aichetou, En attendant la lapidation, 2013.
Van Ackere (Paul), Cher Papa, Chère Maman, 2013.
Labbé (François), L’Imbécile heureux, 2012.
Le Forestier (Louis), La Vie, la Mort, l’Amour, 2012.
Dini(Yasmina), Soroma (Joseph), L’Amante religieuse, 2012.
Mandon (Bernard), L’Exil à Saigon, 2012.
Mouton de Ponthieu (Caroline), Le Cœur des filles, 2012.
Evers ( Angela) , L’Apnée, 2012.
Milo ( Chiara) , Passion 68, 2012.
Bilas (Charles), La Boîte en fer, 2012.
Josserand (Sylvain), Courts métrages, 2012.
Garrido Palacios (Manuel), Nuit de chiens, 2012.


*
**

Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte
présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr

Michelle Labbé












SAM

Roman






































































































Du même auteur

La Suite américaine, nouvelles, Paris, L’Harmattan, 2010.
Le Bateau sous le figuier, récit, Paris, L’Harmattan, 2006.
L’Endurance du voyageur, récit, Paris, L’Harmattan, 2002.
Le Marin d’Anaïs, roman, Paris, L’Harmattan, 2000.
Le Clézio, l’écart romanesque, essai, Paris, L’Harmattan, 1999.
Exit indéfiniment, roman, Paris, L’Harmattan, 1997.
































































































































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-07741-3
EAN : 9782343077413


























L’évocation des écoles normales et de L’Art dans les
Chapelles s’efforce d’être fidèle à la réalité. Les personnages,
excepté les initiateurs et les artistes de L’Art dans les Chapelles,
appartiennent à la fiction.







I

25 JUIN 1960, PRÉPARATION DU BAL



Avant de vous parler de l’oiseau, je vous dirai le nid et
avant le nid, l’arbre.

L’Atlantique bleu infini, ce jour-là de juin. La côte blonde
creusée en golfe semé des points clairs des îles, multiples. Des
blockhaus-béton aux gueules noires et leurs tourelles,
désarmées, face au large. Au fond du golfe, un étroit bras de
mer, et au bout de cette ria, comme pour se cacher, une ville,
ancienne, avec quelques maigres vestiges de remparts, une
immense cathédrale gothique, des maisons à colombage
creusant d’étroites ruelles tordues. Des magasins de luxe : soies,
bijoux, fourrures et maroquineries. Une galerie d’art. Bref, une
ville dont la coquetterie, à ce moment-là de l’Histoire, oblitère
le lourd passé de famines, de sacs et de pestes dont nous ne
parlerons plus.
Si l’on quitte le centre pour revenir vers la haute mer, le long
de la ria, des constructions imposantes, aux confins de la ville,
dont celle-ci, qui nous importe : une façade de granit à deux
étages, d’une centaine de mètres de long, percée de hautes
fenêtres, tendant côté campagne deux courts bras
perpendiculaires, de part et d’autre d’une cour prolongée d’un
parc dont les hauts marronniers encadrent un terrain de basket
aux bords herbeux un peu mités. Côté rue : un jardin à la
française, avec ses arabesques de buis et ses parterres de roses.

Les filles descendirent lentement les marches du perron, au
centre du bâtiment, les unes sur la gauche, les autres sur la
7 droite, dessinant un cœur d’étoffes claires mouvantes, à la
manière de ces chorégraphies des comédies musicales
américaines, déjà démodées (mais qui étaient dans le vent pour
la génération précédente). L’immeuble affichait, avec sa
symétrie, juste au-dessus du vaste portail d’entrée à double
battant, au milieu donc, ce qui l’ancrait puissamment dans la
réalité socio-historique, ces lettres creusées dans la pierre et
peintes en doré :

ÉCOLE NORMALE D’INSTITUTRICES
1885

Elles empruntèrent une allée sinuant entre les volutes de buis
et les rosiers épanouis. Le chemin crissait sous les pas avec ce
gémissement aigu des graviers humides. En sourdine, venait
d’un mauvais transistor, une chanson de Gilbert Bécaud dont,
pour l’avoir beaucoup entendue, on devinait plus qu’on ne
percevait les paroles. Des syllabes courtes, détachées : « Je
jou-ais bien Chopin » pour finir sur les syllabes longues d’une
envolée à voix pleine, lyrique : « Chez moi à Var-so-vi-i-ie ».
La chanson, à cet instant-là de cette époque-là, pour elles,
faisait vibrer le jour de tendresse, l’exaltait à se pâmer. La
chanson populaire est un champagne. Elle enivre vite, oblitère
les petits soucis. Et les moins petits aussi.
Une large femme sombre aux cheveux jaunes et noirs jaillit
de la conciergerie et cria : Ah bon ! Vous voilà ! Madame a
téléphoné que je vous laisse sortir, vous dix. Un déclic enroué
ouvrit, en contrebas d’une douzaine de marches, l’étroite porte
métallique. La rue à traverser et c’était l’esplanade le long des
berges maçonnées de la ria, plantée de tilleuls, dont le parfum
se coulait, selon l’approche, dans l’odeur piquante du varech et
celle, fade, de la vase ; c’étaient les cinq ou six pinasses de
couleur, un yacht blanc amarrés au quai et, de l’autre côté de la
ria, l’étagement de demeures datant d’entre les deux guerres,
surplombées du haut et long séminaire, un peu roux, un peu
baroque avec ses clochetons. Un bâtiment ennemi, en quelque
sorte, planté de l’autre côté sur la colline − en camp avancé,
aurait-on pu dire, étant donné la bataille butée, haineuse,
vomissante, impitoyable que se livraient l’école privée et
8 l’école laïque, la religion et la république, depuis plus d’un
siècle.

Les filles restèrent un moment au bord du quai, le regard
noyé dans les miroitements de lumière et les flaques marbrées
roses et mauves du mazout que faisait onduler le flux de la
marée montante. Savourant leur liberté, la respiration plus
ample, les muscles, les articulations déliés. Elles ne se disaient
pas malheureuses entre les grilles qu’elles venaient de quitter,
mais leur statut de normalienne leur imposait des horaires, des
rites, des préparations d’examen, des dossiers, des couvre-lits
blancs, des rideaux blancs, des lavabos blancs, des tabliers roses
ou bleus selon les semaines, des odeurs de craie, d’eau de Javel
et d’encaustique et, dans les longs couloirs ou les salles de
classe, le retour des mêmes bobines cadenassées de certains
professeurs, de la directrice, de l’intendante, qu’il fallait saluer
avec déférence.
Je ne sais si je les imagine, ces normaliennes dont j’étais, ou
me les remémore exactement, probablement un compromis
variable entre les deux. Nous étions dix à avoir une permission
de sortie à cette heure-là, ce samedi en fin d’après midi. Nous
avions dix-huit, dix-neuf ou vingt ans. Odile était grande, brune,
les cheveux mi-longs, avec des sourcils qui se rejoignaient
presque, une façon de regarder à l’oblique tout en participant à
la conversation, comme si elle avait été préoccupée par ce qui
se passait dans le ciel. Rose-Marie était brune elle aussi, les
cheveux courts et bouclés, très mince et riant continuellement,
irrépressiblement. Jocelyne était châtain clair, les cheveux longs
et ondulés, relevés partiellement en arrière par une barrette, la
tête dans les épaules, très légèrement voûtée. Françoise était
d’une blondeur un peu terne, avait constamment un regard
inquiet derrière ses lunettes, qu’elle remontait toutes les dix
secondes, d’un mouvement vif de l’index. Madeleine était petite
et forte, très brune, les cheveux courts, raides, de magnifiques
yeux noirs. Claudine avait de longs cheveux bruns tirés en
queue de cheval.
Ce qui fait sept avec moi. Des trois autres je ne me souviens
plus.
9 Mais pourquoi ces descriptions ? Elles ne servent à rien, sauf
à montrer des différences physiques, ce qui va de soi.
L’important, c’étaient le sourire, le regard, la posture, autrement
dit le paysage, la lumière, la saveur que chacune expirait, que
chacune connaissait des autres. À quoi sert d’attraper les
apparences, si longtemps après ? Vaine floche ! Il aurait fallu au
moins filmer. Il aurait fallu cet objet de luxe nommé caméra,
que nous ne possédions pas, pour retenir un peu des arcanes,
battements et oscillations des êtres. Donc vaine floche faute de
caméra.

Enfin, elles ont cette liberté d’être seules au bord de la ria et
la perspective excitante, émouvante, à sangloter, à sangloter !
de leur bal, le soir. L’événement tant attendu, projeté,
organisé… Elles se laisseraient volontiers illuminer, enlever,
déjà, par quelques forces vagues, quelques bustes et bras
virtuels, quelques baisers rêvés, genre Michel Morgan-Jean
Gabin, Jean Marais-Madeleine Sologne, Gérard
Philippe-Danielle Darrieux, Emmanuelle Riva-Eiji Okada. Mais
elles s’efforcent de garder les pieds sur terre, responsables
d’elles-mêmes depuis quatre ans déjà. Facile, pour tout ce qui
est matériel. Pour ce qui est matériel. Mais le reste ? C’est flux,
reflux et houles d’amour. Courants transversaux. Lames de
fond. C’est qu’on est constamment chavirées.
Mieux vaut, dans la conversation, se cantonner fermement
aux considérations pratiques.
− L’orchestre, c’est celui qu’on avait l’année dernière?
− Les Fous de Bassan ?
− Il devient exigeant.
− Combien il demande ? Beaucoup ?
− Il avait mis une sacrée ambiance…
− Il réclamait cent vingt mille. Ils voulaient augmenter leur
tarif. Pas étonnant, ils sont de plus en plus connus, mais Gisèle
a dit non, hein Gisèle ?
Gisèle, je m’en souviens maintenant, était légèrement
rousse, les yeux très clairs, et assurait depuis quatre ans notre
comptabilité, avec une compétence acquise sur le terrain.
− Ils sont de plus en plus connus : Bal des pompiers, Bal de
la Sécu, Bal des Anciens Marins…
10 − Quand même ! Cent vingt mille !
− On n’aurait pas eu assez d’argent. Il a fallu payer la salle,
acheter le champagne des profs… Et puis on a notre voyage.
− Dans quinze jours. Lisbonne.
− Finalement ?
− Ils auront cent mille. Cent mille, pareil que l’an dernier. Il
a fallu discuter. Faut être fermes, sinon…
− Je suis contente qu’on garde le même orchestre. Les
Fous…
− Les Fous de Bassan.
− Le chanteur, je l’aimais bien.
− Il a une si belle voix !
− Il lui fallait une gorgée de champagne entre deux
chansons !
− Il a une belle voix douce. Surtout quand il chante Only you.
− Ah, tu es restée sur Only you, hein, Gisèle ?
− J’ai jamais entendu de si belle chanson. Et cette voix de
velours. Quelquefois je me la chante, à l’intérieur de moi et
c’est comme si j’avais sa voix.
On commença à fredonner : « Only you can make thi-is
change in me… » Irrésistible Only you !
− Ce qui t’a donné des ailes pour marchander ?
− J’aurais été désolée qu’ils ne viennent pas.
− Nous danserons des slows.
− Tu es de service au bar à quelle heure, toi, Rose-Marie ?
− J’ai oublié… tard en tout cas.
Suivent des conversations croisées, où s’enchevêtrent les
préoccupations des unes et des autres.
− Ta jupe neuve …
− Ma jupe, oui … trop de tour, ça épaissit la taille…
− Pendant la pause de l’orchestre, qui s’occupe de passer les
disques ?
− Et les boissons ? Bières ? Sodas ?
− On a pensé à la glace ?
− J’ai téléphoné du secrétariat…
− Tu as fini ta jupe, Marie ?
− Eh non ! Je me demande si j’y arriverai !
− Il te reste beaucoup à faire ?
− Tu as monté la ceinture ?
11 − Oui, oui, mais j’ai pas posé la fermeture et pas fait l’ourlet
du bas. Misère !
− Les comptes sont justes. Je remets le cahier au bureau
demain.
− Écoute, il me reste un quart d’heure de travail sur la mienne
et je t’aide à finir la tienne.
− Je peux m’y coller moi aussi. Mais mon mémoire … Je dois
recevoir une lettre du directeur du port pour le finir…
− Ce serait sympa. Sinon que veux-tu que je mette ?
− … quelques corrections suggérées par la conversation de la
semaine dernière …
− Il faut penser au car pour le voyage de fin d’année.
− Et le jupon ? Tu as le jupon ?
− Lisbonne … en tenue légère.
− C’est celui de l’an dernier.
− Ben, ça ira.
− Je l’ai déchiré en me prenant dans des ronces.
− Et tu étais avec qui, dans les ronces ?
− Mon petit frère, il avait perdu sa balle. Le mauvais esprit !
− Tu auras le temps de me faire un shampooing ? Sûr ?
− Oui ! Juste en revenant. Mais laisse-moi te raconter la suite.
Alors il m’a dit … Je n’en reviens pas…
− Te fais pas de souci, je te passerai mon ancien. Le temps de
l’amidonner et c’est bon.
− On aura le temps d’ici neuf heures ?
− Il m’a dit …je n’en reviens pas…
− Est-ce qu’il nous reste du Ricils ?
− Huguette vient d’en acheter un nouveau tube.
− Il m’a dit : je n’en reviens pas…
Elles continuent leur route − Françoise ne parvient pas faute
d’écoute à formuler et imposer la conclusion de son histoire −
bavardant, rajustant quelques mèches, ondulations résultant de
laborieuses papillotes ou queue de cheval raidies par le vent,
Rita Hayworth ou Brigitte Bardot, à moins que ce ne soit
Marilyn, leurs mains tachant de plaquer les jupes affolées − non
pas par une bouche de métro complice mais par un banal noroît.
Elles sont minces, sauf Madeleine, et maquillées pareillement −
pour la bonne raison qu’elles ont mis en commun leurs produits
12 de maquillage − de léger mascara, de rose à lèvres. La marque ?
Gemey, j’en suis sûre, achetée à Prisunic.

Je m’en rends compte en les contemplant de si loin dans le
temps : l’air était gonflé, saturé d’amours à venir, d’élans qui
chaviraient de la tête aux pieds, comme si les multiples
mouettes qui tournoyaient sans repos au-dessus du bassin de la
ria avaient eu un carquois entre les ailes, un arc entre les pattes
et des têtes bouclées et joufflues de putti.

Les quais s’activaient.
Leurs regards agrippèrent ceux de quelques pêcheurs.
Machinalement.
Les gars dans l’une des pinasses étaient affairés à vérifier
l’état des filets. La pinasse était bleu sombre, d’un bleu qui
s’écaillait autour du bastingage. Les pneus entre la coque et le
quai couinaient, accompagnant le rire grinçant des mouettes qui
planaient, viraient, s’abattaient sur le moindre déchet du pont.
L’un des gars, le plus jeune, leva le nez et siffla, un autre plus
âgé observait par en-dessous, tout en continuant de sa navette et
de son fil à reconstituer les mailles défaites du chalut. Un
troisième, jeune aussi, se contenta de regarder bien droit, les
mains aux hanches, un chiffon plein de cambouis jaillissant de
la poche-poitrine de sa salopette. Celui qui avait émis ce
sifflement aguicheur était un beau gars brun d’une vingtaine
d’années. Aucune d’elle ne parut avoir entendu. Alors il cria :
« Bêcheuses ! » L’autre jeune dit : « Te fatigue pas ! Elles se
croient des princesses. C’est pas pour des types comme nous. »
Le plus vieux hocha la tête et lui lança un regard d’intelligence.
Les filles continuaient à parler entre elles. Mais, en dépit de leur
feinte indifférence, le regard des marins, elles le sentaient, les
enveloppait avec bonheur, comme une peau toute neuve
extraordinairement lumineuse et sensible. Une peau réceptive
au moindre souffle, une peau à s’accepter, à s’accepter, sans
réticence. On avait droit − droit ! − de vivre.
Ils avaient raison. Elles n’étaient pas pour des types comme
eux. Pourtant, avait précisé Odile, la plus perspicace et la plus
franche : Ce n’est pas mépris. Surtout que mon père et mes
frères eux aussi sont pêcheurs, hein ! Non, moi, je méprise pas.
13 Mais nous, on va devenir institutrices. C’est quand même autre
chose. On a bossé à l’école pour être reçues au concours. Moi,
ma troisième, je l’ai passée à m’éreinter sur les maths et les
commentaires de texte… en plus de travailler à la lessive et à la
cuisine chez moi, alors j’ai pas envie de retourner dans la dèche.
La misère, c’est plus pour moi. Ça, plus question. Donc, je veux
pas faire croire à ceux-là qu’ils me plaisent. (Les autres
écoutaient en silence. Les confidences relatives à la situation de
famille étaient rares ; il fallait donc, pour imaginer la vie de
l’autre, bien écouter.) Pourtant, dit-elle en souriant au ciel, ils
sont pas mal. Surtout le merle siffleur.
Elles poursuivirent leur chemin en gloussant, conscientes
plus ou moins de leurs potentiels de séduction, de leur jeunesse,
de leurs désirs au creux des mains et des reins, parfois de la
mélancolie secrète et profonde des désirs frustrés proche du
désespoir. Se jeter à l’eau alors qu’on ne savait pas nager ? Se
cogner la tête contre les mâts à s’assommer ? Ou, au contraire,
se jeter indécemment sur le pont des bateaux dans les bras des
marins ? Twister, valser, rock’n roller à perdre haleine et raison,
sous le charme d’un beau normalien ? C’était cette eau trouble
qui chahutait au fond de soi. C’était ce qui pouvait bousculer la
vie, submerger, vous rendre méconnaissable à vous-même. Pour
l’instant, on se contentait de fouetter nerveusement du bout des
doigts le foin, le plantain qui proliféraient en touffes, là où les
larges pierres taillées du bord du quai laissaient place à des
interstices de terre avant les ordinaires pavés.
− On va être riches, pour toi ?
− Riches, peut-être pas, mais quand même. Hein ? On sera pas
à se demander si il y a de quoi manger le soir, si on pourra
habiller les enfants pour l’hiver. On aura des meubles de salle à
manger. Peut-être une voiture. On pourra même aller au cinéma
une fois par semaine.
− Et puis moi ce qui me plaît, les filles, c’est qu’on sera
considérées. Moi ma mère, elle vide les pots de chambre.
Silence. Il aurait été indélicat de poser des questions à
Gisèle. On attendait qu’elle précise. Les confidences se
précipitaient depuis quelques semaines. C’était comme si, en
cette fin de quatrième année d’école normale, avant de se
quitter définitivement, on avait eu absolument besoin de livrer
14 totalement aux autres qui l’on était, d’où l’on venait, de quelles
turpitudes de la vie on avait jailli et essayait de se défaire.
C’était une question d’honnêteté. Et de nécessité. Ce qu’on
avait retenu par pudeur pendant quatre ans, par souci de ne pas
charger les autres de ce dont la naissance vous avait lestée, eh
bien, brusquement, là, exigeait de se dire avant séparation. Les
confidences partaient maintenant en jets brefs, brutaux. Il ne
restait que quelques jours pour se connaître parfaitement.
Moi, ma mère, elle vide les pots de chambre, avait-elle donc
dit. À l’hospice.
Silence.
On pourrait imaginer un mot de réconfort qui minimise
l’humiliation. Mais affirmer : Ce n’est rien … c’est gommer le
souci de l’autre, c’est désinvolte et inhumain. Cependant le
silence pourrait passer pour de l’indifférence.
On pourrait renchérir : à qui aurait les parents le plus frappés
par le sort mais ce serait verser dans la complaisance.
L’aveu de la misère vous impose un double écueil : la
commisération cavalière ou la compétition dans le malheur.
– On a nos misères, murmura timidement l’une.
– Nos calamités, dit une autre.
Quelqu’un chantonna Aznavour en soupirant « Pourquoi
viens-tu si tard / La vie m’a déjà… »
– Mais on s’en sort, vous voyez bien.
Vint une autre chanson, de Delanoë et Bécaud : « Mes mains
dessinent dans le soir / La forme d’un espoir… »
Silence.
Françoise agita les bras pour chasser un moustique, releva
ses lunettes de l’index. Elle avait une peau étrange, blême, qui
se desquamait continuellement.
− La mienne… si la mienne vidait les pots de chambre, ce ne
serait pas si mal ; bon, je vous l’ai dit, elle part à l’hôpital de
temps en temps. Pour préciser, on vient la chercher en
ambulance. Ma mère, elle est pas bonne à grand-chose. Elle
sent venir la crise. Elle nous prévient : « Je vais crier, me
cogner encore. Il faut m’emmener à l’hôpital. » C’est moi qui
surveille ma sœur et mon frère quand elle s’en va et puis qui
tiens les cordons de la bourse. Et je tiens serré, hein ! Vous dites
rien ?
15 − Ben, t’en avais jamais vraiment parlé, Françoise !
− Vous arrivez à parler de tout, vous ?
− Mais comment tu fais depuis que t’es à l’E.N. ?
− Ben comme je vais chez moi tous les samedis, je peux
m’arranger avec une voisine pour le marché et la cuisine. Et ma
sœur va sur ses treize ans. Mais bon c’est pain-patates le midi et
soupe le soir avec du poisson, quand on nous donne du poisson
ou quand il y a de la sardine pas cher. Et ma bourse de
vêtements, je la partage, hein !
Silence. Toutes la regardaient. Histoire de lui faire
comprendre qu’on était prêtes à l’écouter plus longtemps. Il
aurait été encore plus inconvenant ici de poser des questions ou
de se plaindre à son tour alors qu’on ne pouvait que se sentir
privilégiées.
On attendit. Françoise sourit, haussa les épaules.
Pour conclure et revenir définitivement à une bonne humeur
pudique, Françoise lança, faisant allusion à une célèbre
émission de Jean Nohain sur Radio-Luxembourg où les
concurrentes, racontant leur vie, se disputaient l’honneur d’être
la plus malheureuse afin de gagner des équipements offerts par
les commerçants de la ville : « Au moins l’une d’entre nous
pourrait être élue Reine d’un Jour et gagner un frigo, une radio,
une machine à laver… »
« Une tourniquette /Pour fair’ la vinaigrette/Un bel
aérateur/Pour bouffer les odeurs/Des draps qui chauffent/Un
pistolet à gaufres… » se mirent-elle à chanter toutes ensemble
d’une voix nasillarde à la manière de Boris Vian. Elles
pouffèrent de rire, suivies de quelques imprécations lointaines
qui venaient de la vieille pinasse bleue qui devait croire qu’on
se moquait d’elle.

Les jeunes, souvent − vous les entendez à l’entrée, à la sortie
des cours, dans les files d’attente de concert ou de cinéma − se
définissent eux-mêmes fièrement par ce que font leurs parents.
« Mon père est chirurgien − Moi mon père est prof de math …
− Moi ma mère … Tu sais pas ce qu’a dit ma mère ? … Quand
mon père est revenu de New York… Il a une mission à
Hong-Kong… » C’était loin d’être vrai pour celles-ci, éloignées
des leurs, à part pour Claudine, dont le père était « banquier »
16 sans que nous sachions, ni elle non plus, en quoi consistait ce
métier. Ban-quier ! ça sonnait glorieux ! Claudine revenait
chaque dimanche soir avec des provisions de friandises qu’elle
partageait et c’était comme si la banque avait déversé sur ce
lopin breton replié sur lui-même des cascades de Petit Beurre
Lu, de sucettes au caramel Pierrot Gourmand, de rochers
Suchard, de chewing-gum Hollywood. Que faisait-elle avec
nous ? L’explication, c’est que Claudine depuis sa plus tendre
enfance voulait être institutrice et, sans conteste, l’École
normale était le moyen le plus sûr pour y parvenir. Elle avait
donc passé le concours, comme nous.
Que savions-nous les unes des autres ? Rose-Marie, elle, son
père était facteur, saoul chaque soir à force d’être remercié d’un
petit coup de rouge ou de blanc pour ses dévoués services, c’est
une de celles qui avaient le plus de veine : l’argent arrivait
régulièrement. Marie-Thérèse, sa mère était institutrice mais
son père était mort et avec un seul traitement pour trois enfants
dont deux garçons…dont deux garçons… qui voudraient sans
doute continuer leurs études et coûteraient cher, Marie-Thérèse
donc avait dû se sacrifier en entrant à l’E.N. où elle ne coûterait
rien. Une fille, vous comprenez, doit avoir moins d’ambition.
C’était une des rengaines de l’époque. Priorité aux garçons qui
deviendront profs de fac ou même ingénieurs ou médecins et la
la la. Les luttes féministes n’avaient pas marqué les couches
sociales les plus défavorisées.
Les pères étaient militaires, ouvriers aux forges ou dockers
ou cordonniers ou pêcheurs ou cultivateurs ou chômeurs ou
n’existaient plus ou n’avaient jamais existé. La plupart des
mères ne travaillaient pas quand le père était là. Quand il n’était
plus, elle faisait la plupart du temps des ménages et des lessives
pour les plus riches. Elles allaient au douet, comme elles
disaient, avec leur brouette de linge sale, leur lessiveuse et leur
savon de Marseille qu’elles économisaient tant qu’elles
pouvaient, trop heureuses quand le douet était couvert d’un
beau toit d’ardoises et qu’elles ne risquaient pas de se faire
doucher par les averses. Chez Marie-Thérèse et Claudine
seules, tournaient des machines à laver, comme à l’école
normale à la buanderie, engins prestigieux et magiques,
17 terriblement bruyants, qui vous secouaient tout un bâtiment au
moment de l’essorage.
Anna n’avait pas de père, du moins pas de père connu ; elle
nous avait bien confié, un soir, que son père, chirurgien, était
resté en Espagne mais on la soupçonnait, en lui pardonnant, de
raconter des histoires ; ça, on le savait, sa mère plumait des
poulets à longueur de journée pour nourrir la famille. Elle avait,
il me semble, un petit frère.

Quant à Sam, Sam…elle ne faisait pas partie de l’équipée
vers les salons du Guern ce jour-là. Nous étions amies, amies de
très tendre enfance, rêvant ensemble d’amours et d’avenirs.
Nous étions tant habituées et attachées l’une à l’autre que − ne
serait-ce que durant ces quelques heures de séparation − sa
présence physique me manquait. Elle était celle sans qui je ne
pouvais voir et décider. Elle manquait peut-être, je n’en suis pas
sûre, aux autres aussi. Peut-être son absence les soulageait-elle
car elle était toujours prête à quelque fronde : s’attarder dans les
magasins de la ville ou sur la plage alors qu’on était censées
préparer le bal aux salons du Guern, manifester de quelque
façon que ce soit notre désapprobation à certains professeurs,
sans qu’on sache toujours si elle plaisantait ou si elle était
déterminée à aller jusqu’au bout de son idée (elle avait déjà
proposé de remplacer les roses par des chardons aux tables de
certains profs et il lui était arrivé de nous faire toutes rendre
copie blanche lors d’une interrogation écrite de physique parce
que les cours s’étaient avérés plutôt fumeux, le remplaçant de
notre professeur confondant fréquence et longueur d’onde,
expédiant comme s’il s’agissait d’une volute de crème sur un
gâteau, la question du tungstène pour le filament des ampoules).
Ce jour-là, elle était restée travailler en classe sur deux ou
trois monographies que leurs titulaires n’arrivaient pas à finir.
Les sujets étaient divers : la bataille pour la laïcité au début du
siècle, la fin des forges de Lochrist qui travaillaient sur des
fours Martin, la condition insoutenable des paysans sur leur
quatre, cinq hectares de terrain, parfois soumis, comme mes
parents, au système du bail à domaine congéable, celle des
journaliers bretons dans les plaines de la Beauce, celles des
pêcheurs de Concarneau ou de Lorient…, celle des ouvriers des
18 arsenaux de Lorient, Brest… Nous l’avions laissée rouspétant,
Sam, au dessus des mémoires qu’elle achevait : T’as fichu tes
données n’importe comment. On sait pas à quoi elles se
raccordent. Viens voir. L’intéressée piteusement se penchait sur
ses propres feuilles manuscrites et essayait de débrouiller la
pelote de ses notes afin que Sam puisse rédiger. En échange de
ses peines, Sam aurait une jupe impeccablement taillée et
cousue sans avoir à lever le petit doigt et ses pièces de couture
de dix sur dix centimètres minutieusement achevées et
encadrées, et encadrées ! entre deux feuilles cartonnées bleu
layette ou rose bonbon! pour le lourd lourd… et ridicule dossier
de fin d’année de deux cent cinquante pièces de couture.
Il était aussi possible qu’elle fût restée en classe pour mieux
rêver de son homme, qui viendrait sans doute au bal. C’est mon
homme, m’avait-elle dit. Elle aurait pu dire mon flirt, mon
boy-friend, mon amoureux. Non ! C’était Mon Homme. Pour
mieux rêver de lui et pour mieux se préparer à cette rencontre
dont la perspective la bouleversait au point de la faire trembler
et larmoyer depuis des semaines. J’en suis dingue mais dingue !
J’ai peur qu’il ne vienne pas ! J’ai peur qu’il vienne. La tête me
tourne. J’ai du mal à respirer… Dis, l’amour, c’est ça ?

Pourrait-on peindre Sam? Elle était considérée comme une
belle fille. Une fille grande, avec de la poitrine et des hanches et
une taille fine. Elle devait correspondre aux canons de beauté de
l’époque : 90 (poitrine) - 60 (taille) - 90 (hanches). Comme
Marylin ? Sophia Loren ? Gina Lollobrigida ? Depuis deux ans,
elle avait laissé pousser ses cheveux et les avait légèrement
éclaircis à l’oxygénée. Pour leur donner du brillant, elle les
rinçait au vinaigre. Ce qui lui faisait une toison ensoleillée, une
moisson de champ de blé. Elle avait les yeux en amande, des
lèvres charnues avec deux incisives légèrement écartées. Elle
imposait donc cette présence des belles filles où qu’on soit,
mais son inquiétude perpétuelle, ses sourires fugitifs, ses
haussements d’épaules impuissants auraient laissé penser
qu’elle avait plutôt des « complexes », comme on commençait à
le dire pour désigner, quoi, au juste ? Une insatisfaction, une
timidité causées par quelque imperfection, quelque raté
psychique ou physique, réel ou imaginaire, qu’on imputait au
19 destin. Elle avait un côté hardi et caustique vis-à-vis des
professeurs qu’elle provoquait mais pouvait sangloter pendant
des heures. Comment dire ? Sam, beaucoup plus dru et
profond que cette présence corporelle, c’était un être singulier,
débordant, irréductible au portrait. Elle n’était pas comme ci et
comme ça. Les analyses psychologiques, où nous commencions
à exceller, nous élèves, c’était bon pour ce qui appartenait aux
cours de français, l’écrit noir sur blanc, pour Eugénie Grandet
ou Madame Bovary. Sam, elle, était vivante, vivante dans la vie
épaisse − que n’arrêtait pas encore les mots d’un récit − avec la
densité de sa présence et la puissance de son aura (pardon de
l’hyperbole !), avec sa détermination, ses crises de larmes
jamais clairement circonstanciées. Et des fous-rires,
n’exprimant pas forcément la joie. Par exemple fous rires à la
vue d’une mouette tapant du bec le carreau d’une fenêtre
pendant un cours de sciences naturelles. Fous rires à la lecture
du Grand Combat d’Henri Michaux : « Il l’emparouille et
l’endosque… » ou du Bredoulocheux de Lewis Caroll. « Il était
reveneure…, les slictueux toves sur l’alloinde… » Nous riions à
nous en étouffer.
À cette époque de grande solitude, c’était mon amie, mon
binôme, mon angle complémentaire. Nous formions le 1 de
Sin² + Cos² = 1.
Ce que notre enfance avait oublié de nous apprendre, c’était
de s’aimer soi-même, physiquement et psychiquement, ce qui
parfois créait des malentendus dans nos rapports amoureux ou
amicaux, tant le mépris de soi parvenait à nous paralyser. Il
arrivait par exemple que lors d’un deuil chez une camarade,
nous nous effacions au lieu de nous manifester, convaincues
que notre présence aurait été importune sinon incongrue, et que,
même muettes, nous serions devenues, dans notre maladresse et
notre inadaptation à la situation, une injure aux endeuillés. Nous
remarquions, Sam et moi, que ceux que nous fréquentions hors
de l’école normale, les gens du château, dont je vous reparlerai,
n’avaient pas du tout ce malaise inconséquent vis-à-vis des
autres. Ils semblaient au contraire sûrs d’importer, de se devoir
d’être visibles. Nous les considérions comme des êtres à part,
intuitivement averties que nous n’étions pas de la même race,
que nous ne devions surtout pas les imiter, et que même si ces
20 différences étaient injustes et aléatoires, elles étaient
ineffaçables.

« Sam et moi » aurait pu devenir « Samémoi » comme
Gisèléclaudine ou Françoiséodile. Exister seul n’est pas de tout
repos. Car vous subissez l’assaut du vide, de ses spectres, de ses
ombres, de ses acouphènes contre lesquels il est difficile, voire
impossible de lutter. Chacune de nous, élèves de l’école
normale, éloignée de sa famille, avait besoin d’une amie, d’une
relation privilégiée avec une autre, à qui elle pouvait se confier
dans une certaine mesure, près de qui elle pouvait exister telle
quelle dans une certaine mesure. Chacune avait besoin de savoir
l’autre physiquement là, de s’appuyer sur elle comme sur une
béquille pour éviter le vertige de la solitude ou comme sur un
garde-fou contre la béance de la vie, de se protéger comme
derrière un paravent dissimulant les marais, leurs vapeurs et
leurs ombres et en atténuant l’angoisse. C’est ainsi dans tous les
groupes. Rares étaient celles qui se contentaient de relations
épisodiques et distantes avec toutes les autres. Nous
fonctionnions par couples généralement. Cependant, nous deux,
Sam et moi, avions eu Marthe au début. Mais Marthe n’était
plus là. Il me faudra reparler de Marthe. Odile avait pour amie
Françoise et Jeanne était avec Lucie. Quand l’une ou l’autre
tombait amoureuse, l’amie devenait sa confidente privilégiée, le
miroir dans lequel elle tachait de se saisir et de se jauger. S’il y
eût des amitiés particulières, je n’en sus rien à l’époque.
Quoiqu’il existât une évidente, insaisissable et fluctuante
sympathie entre les corps, je ne saurais dire qu’eût été franchie
par certaines la frontière « maudite » vers ce qui en cette fin des
années cinquante, début des années 60, quand on osait en parler,
se définissait encore comme névroses ou perversités, selon la
« littérature » médicale, et se traitait éventuellement par la
lobotomie.

Ce jour de bal, je nous vois, je les vois, excitées et inquiètes.
Tout en marchant, elles avaient atteint l’extrémité de la ria, là
où les quais finissaient à angle droit, où les cafés avançaient
leurs terrasses, leurs tables rondes et leurs chaises de plastique,
avec du beau monde en blanc, biberonnant des sodas au bout
21 d’une paille, murmurant au soleil, les orteils au large dans des
sandales Bally. Elles passèrent sans regarder, affichant des rires
qui se voulaient élégants et désinvoltes, la séduction même,
bref ! des rires de cinéma qui n’étaient peut-être que vulgaires.
Elles n’étaient pas sûres que les regards sur leurs corps ne
soient pas dédaigneux, plus dédaigneux, beaucoup plus
dédaigneux que les leurs sur les hommes de la pinasse. Elles
n’en parlèrent pas. Elles se mirent simplement à marcher avec
moins d’assurance, quelque déhanchement pataud, dindonnant,
doutant de l’élégance de leurs tenues. Le tissu de leurs jupes
variait de l’une à l’autre, certes, mais ces jupes, qu’elles avaient
faites elles-mêmes faute de moyens, étaient taillées sur le
modèle le plus simple, régulièrement froncées, et, comme
celles-ci dataient de l’an dernier, leurs fleurs ou leurs carreaux
étaient fanés par de trop ardentes lessives. Leurs chemisiers,
blancs « parce que ça va avec tout », épuisés par les
transpirations et l’eau de Javel, s’élimaient aux pointes de col,
aux poignets. Les chemisiers sans manches, auxquels n’avaient
pu échapper certaines, étaient risqués car il fallait éviter
absolument qu’on ne voie les bretelles de soutien-gorge qui
n’étant ni de la dernière mode ni de la première fraîcheur,
avaient tendance à glisser, dessinant sur le bras un anneau
douteux, effiloché, un peu gondolé et à la blancheur grisâtre.
Mais c’étaient surtout les chaussures qui dénotaient le manque
de sous, avec leurs talons pelés, chassant sous la semelle à force
d’être gobés par les interstices entre les pavés. Il fallait, pour
éviter de perdre définitivement l’un des talons et se mettre à
boiter, se déporter sur la plante du pied, ce qui inévitablement
vous mettait le derrière en arrière et ruinait vos espoirs
d’élégance.
Elles tournèrent autour du bassin, pour virer vers la plage,
sentant de plus en plus, sous l’éventuel regard de la terrasse, la
lourdeur de leurs fesses et de leurs seins, l’imperfection de leurs
épilations, le ridicule de leurs hâles qui laissaient des marques
de bretelle ou de socquettes de gym, comme les privant de la
légitimité de vivre. (Je parais parler abusivement pour toutes,
généralisant les sensations, les angoisses, les fantasmes mais
sans doute était-ce ainsi puisque, des décennies après, causant
avec mes contemporaines, je pris conscience que c’était le
22 moins dit, le plus dissimulé par la pudeur ou le moins conscient
qui nous rassemblait, que c’était l’obscur qui nous était
commun. Ah ! moi aussi, disent-elles maintenant, c’était
comme ça.)
Des séminaristes qui descendaient à grands pas de leur
bâtiment relevaient prestement leur soutane pour, nous voyant,
tourner le dos et fuir vers la ville haute.
Ceci aussi nous faisait rire. C’est qu’on riait. On riait comme
des folles, comme si les malheurs que je viens d’évoquer
n’étaient pas vrais. Le rire de la jeunesse n’est pas forcément de
sérénité. Il s’accroche à l’instant, joie brève ou brève et
salutaire folie, papillon sur un arbre à papillons dont les
branches ne tanguent même pas quand il s’envole.

Quelques voitures circulaient, des Simca, de longues DS, des
4 CV et des Dauphine Renault aux couleurs suaves, s’arrêtant
aux carrefours pour respecter la priorité à droite, parfois
s’offrant un beau créneau pour se garer devant un magasin
Les passants, pressés, sortaient du boulot ou profitaient de
leur samedi de relâche, les ouvriers en pantalon de tergal et
blouson de tergal sur une chemisette de tergal, les employés et
cadres en costume de tergal, chemise blanche cravate, cheveux
coupés court au ras des oreilles, les femmes en robes à fleurs et
gilet de laine uni, les cheveux permanentés, en frisures rêches,
sentant selon la marche leurs bas nylon aller et crisser entre
leurs cuisses, tirés par les lanières du porte-jarretelles, blanc ou
chair, et leur combinaison de nylon se gaufrant sous la robe,
sentant aussi leurs trente ans avec quelques rondeurs alourdir et
essouffler la marche, ayant renoncé dès leur première grossesse
à toute coquetterie, résignées à aller de l’avant pesamment selon
d’imprévisibles enfantements. Elles poussaient des landaus,
avaient à bout de bras des paniers de victuailles ou/et des
mômes en culottes courtes, qui portaient vaillamment les pulls
qu’elles leur avaient tricotés.

Elles s’arrêtèrent, les filles, dans une dernière boutique, une
quincaillerie, s’adressèrent à l’homme en blouse grise devant le
comptoir de bois blond, qui commandait aux étagères où
s’alignaient les bouteilles de white-spirit, d’alcool à brûler et
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