Samba le fou

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"Samba, es-tu là ?" Quand Lucie rencontre Samba, tout les oppose. Elle décide contre tout bon sens de sauver ce fou errant des démons de son passé. Vaincra-t-elle le mutisme de Samba ?
Belle rencontre entre une petite fille et un personnage "hors norme" et pourtant si familier, Samba, dans le Sénégal d'aujourd'hui.
Publié le : mercredi 1 novembre 2006
Lecture(s) : 201
EAN13 : 9782296959620
Nombre de pages : 181
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Amesparents,RosalieetSeydou.
AGeneviève.PremièrepartieL’avion de Lucie avait atterri à Dakar-Yoff. La jeune
fille n’aurait jamais imaginé que son émotion à retrouver
le Sénégal serait aussi vive. Son cœur était devenu volcan,
et son corps, jusqu’au dernier de ses cheveux, se laissait
envahir par une lave de douceur qui la malmenait. Ses
mains moites et fébriles ne savaient plus où se mettre. Ses
lèvres frémissaient, ses yeux se voilaient et elle, elle
n’était plus qu’un sourire ambulant. Un regard, un seul, et
les longs mois qui l’avaient éloignée de son pays
s’évanouissaient. Elle ne chercha pas à les retenir. Les
regarda-t-elle lui tourner le dos, claquer cette page si riche
de sa vie? Elle était au faîte de l’extase et s’y accrochait
de toutes ses forces. Elle ne daignait pas dire un mot à son
compagnon de route. Comme une hirondelle, elle voguait
entrelesnuagesdesonbonheur.
–Alors,comblée?
Elle se tourna vers Landing et se contenta de lui
adresser un sourire. Le conducteur ne quittait pas la route
des yeux. Parsemée de trous, celle-ci mobilisait toute son
attention. La réponse silencieuse de Lucie n’atteignit pas
Landing. Elle était sans doute fatiguée, se dit-il. Un vol
direct lui aurait certainement évité ces quatre heures de
route.Maisn’était-ellepasenvacances?
Du temps, désormais, elle en avait beaucoup. Elle
avait travaillé comme une forcenée toute l’année, mettant
toutenœuvrepourrentabiliserchaqueseconde.Pirequ’un
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automate. Elle conservait un souvenir précis du métro
parisien.Illuisuffisaitdebaisserlespaupièreset,aussitôt,
se profilait, dans un passé proche, une gigantesque
machine vieille et bien huilée, grouillante de gens. La
gloutonne machine d’ingurgiter et de dégorger
simultanément,etinlassablement,desfourmisempressées.
Blêmesétaientcesfourmis,l’airmalheureuxàdevoirfaire
tourner une machine plus grosse encore: le monde. Oui,
Lucie était en vacances. Et quelle sensationagréable !
Quel délice de sentir la brise de l’Atlantique sur son
visage! A voir la grosse Touareg de son chauffeur fendre
lasteppesaint-louisienne,lecœurdelajeunefillepalpitait
d’aise. Elle était heureuse de retrouver sa ville et les
cheveuxauvent,elledévoraitduregardcepaysagequilui
avait tant manqué. Et voilà que sur ses lèvres se dessinait
un sourire destiné aux baobabs, au sol ocre ou à quelque
être invisible. Et voilà qu’elle repensait à ces images du
Paris-Dakar, qu’elle avait parfois regardées à la télévision,
nostalgique et envieuse face à ces étrangers qui
traversaientsonpays.
Landing n’était plus le même. Le Sahélien lippu et
gringalet que Lucie avait laissé jouissait désormais d’un
corpsd’athlète.Undébardeurmoulantmettaitenvaleurce
nouveau physique que la jeune fille complimenta avec
sincérité.Illuiavoua,nonsansfierté,qu’ilétaitdevenuun
adepte de la musculation et qu’il avait fait aménager une
salledesportdanssonappartement.Ellepourraitl’utiliser,
si cela l’intéressait. Elle avait, bien sûr, un corps parfait
mais c’était un capital à entretenir. Landing mangeait
différemment maintenant. Les protéines n’avaient plus
aucun secret pour lui; il plaignait ses pauvres
compatriotes qui, selon lui, se gavaient de riz graisseux à
longueur d’année. Il lui parla de mal-bouffe sénégalaise,
d’indice de masse corporelle, de cholestérol, de sucre et
d’espérance de vie. Pourquoi donc tout le monde dans ce
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pays souffrait d’hypertension artérielle ou de diabètedès
l’âge de quarante ans ? Pourquoi donc, y mourait-on si
jeune alors qu’autre part, les gens dépassaient allègrement
lacentaine?
– La corrélation entre hygiène alimentaire et santé est
évidente. Je ne comprends pas que les pouvoirs publics ne
tirent pas la sonnette d’alarme! Quel intérêt ont-ils à
laisser les gens crever comme des chiens? Manque-t-il
des moyens concrets pour endiguer ce fléau? Un tel
laisser-allerestinacceptable!
C’est un autre Landing que Lucie avait laissé un an
plus tôt. Ce nouveau corps le rendait assurément plus
attirant.Commentavait-ilpuchangersivite,luiqui,parle
passé, s’était si peu soucié de son apparence ? Elle se
souvenait encore qu’il lui avait dit que, selon lui, l’être
humain ne valait que pour ce qu’il avait dans le crâne.
Même si son métier consistait à habiller les autres, pour
lui, il suffisait d’avoir un esprit sain et un corps propre
pour mériter l’estime. Y avait-il une femme derrière ce
changement radical? Elle posa les yeux sur ses lunettes et
luidit,sansdétour:
– Toi, tu veux plaire à quelqu’un! As-tu rencontré la
femmedetavie,parhasard?
– C’est toi ma femme, Lucie, répondit-il sans
ambages.
Il plaisantait, bien sûr. Elle tourna la tête en souriant.
Quelle assurance il avait! Rien de changé, de ce côté-là.
Toutefois cette assurance lui faisait l’effet d’une autorité
déplacée et cette attitude, malgré tout gentille, mettait
Lucie mal à l’aise. Landing s’était imposé aux parents de
Lucie pour venir la chercher à Dakar; lesquels, bien
entendu, l’avaient laissé faire. Même si elle appréciait le
confort de la voiture de Landing, pour elle, c’était clair, il
allait falloir refréner très vite les ardeurs de ce prétendant.
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C’était un ami de la famille, le grand copain de son frère
Alfred.Pourelle,rienn’avaitchangé,strictementrien!
Lorsque la voiture arriva à Saint-Louis, Lucie tourna
la tête légèrement. Son regard fondit avec impatience sur
une rive du fleuve Sénégal. Elle n’en vit pas grand-chose.
D’oùsetrouvaientlesvoyageurs,c’étaittoutàfaitnormal.
Lucie ne posa aucune question. A la première occasion,
elles’yrendrait.
Les youyous de Rama, sa belle-mère, les accueillirent
quelques minutes plus tard. Lucie était heureuse de
retrouver les siens. Elle riait et pleurait à la fois.
Déferlaient de son être des mois d’émotions retenues, de
tristesse refoulée et de solitude intense. Elle pouvait
évacuer de son corps toutes ces choses qui l’avaient
marquée car, enfin, elle n’était plus seule. Elle venait de
loin et, là-bas, avait refusé de pleurer. Elle avait ri sans y
croire. Son père l’observait du coin de l’œil, un
imperceptible sourire sur les lèvres. Il essayait tant bien
que mal de contenir ses sentiments, de les cacher même,
mais Lucie le connaissait assez pour deviner derrière sa
barbe rustre et son regard presque bridé - tant il était
perçant - la fierté et l’orgueil qui bouillonnaient en lui. Il
l’avait à peine embrassée. Elle ne l’avait jamais connu très
expansif. L’amour paternel s’exprimait ici à travers des
mimiques silencieuses que Lucie avait appris à décoder
dèssaplustendreenfance.M.Tallditqu’ilpouvaitmourir
tranquille. Sa fille avait vécu seule, dans un pays qu’elle
ne connaissait pas, loin des siens. Des milliers de jeunes
en faisaient autant tous les jours mais Lucie l’honorait.
Rama n’avait de cesse de cajoler Lucie: «Quel teint
lumineux tu as et quels yeux pétillants! La France te va à
ravir ». A croire qu’elle avait craint de voir sa belle-fille
revenir en pièces détachées, un bras en moins ou le corps
squelettique. Rassurée, elle complimentait sa poitrine
épanouie, ses joues potelées et sa chevelure abondante. Le
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chien Belka n’était pas en reste. Pour fêter le retour de sa
maîtresse, il aboyait en tournoyant sur la terrasse. Rama
dut le rappeler à l’ordre, à plusieurs reprises. Sa queue
frétillait de bonheur. Lucie le chatouilla et lui caressa la
tête. Elle lui promit que, bientôt, ils iraient jouer sur la
plage en amoureux. Une grande complicité unissait Lucie
àsabête.
La jeune fille déposa sa valise à terre, dans sa
chambre, et éparpilla ses vêtements, en quête d’une tenue
plus adaptée. Elle troqua son jean contre une jupe légère.
Elle était contente d’être chez elle mais, malgré l’euphorie
des retrouvailles, voulait s’extirper de son petit monde.
Ellevoulaitprendrelelarge,ressortir.
–Tun’ypensespas!
Landinglafustigeaitduregard.
–Nousnet’avonspasmanqué,Lucie?
Quelleidée! Bien sûr que sa famille lui avait manqué.
Seulement, il était pour elle impératif d’aller voir une
personne, et ses parents n’allaient pas s’évanouir si elle
leur faussait compagnie un moment. Landingvoulut
l’accompagner. Lucie refusa, un peu sèchement au goûtde
sabelle-mère,laquellecrutjusted’intervenir:
– Landing veut seulement t’aider, ma chérie. Tu dois
êtreunpeufatiguée,non?
– Je sais, Rama, mais je ne veux pas abuser de sa
gentillesse. Et puis, je n’en ai pas pour longtemps! Merci,
Landing,mercipourtout,vraiment!
Le jeune homme haussa les épaules et Lucie lui jeta
un clin d’œil complice. Cet homme ne l’impressionnait
plus. Sa reconnaissance envers l’omniprésent ami de son
frère ne devait pas la faire tergiverser. Pour elle, il n’était
désormais plus question de le laisser infiltrer sa vie
commeill’avaitfaitparlepassé.
Elle le connaissait depuis des années. Bien plus âgé
quesonfrèreaîné Alfred,Landingenétaitlemeilleurami.
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Alfred aimait les belles fringues. Le père de Landing
possédait les plus prestigieux magasins de prêt-à-porter de
Saint-Louis. Probablement, les deux garçons s’étaient-ils
rencontrésdansundeceshautslieuxdelamode.Alfredle
lui avait toutefois présenté comme un ami commerçant.
«Je suis un homme d’affaires, pas un commerçant!»,
avait rétorqué Landing, piqué. Il refusait catégoriquement
d’être confondu avec n’importe quel vendeur de
cacahuètes du coin de la rue. Il n’appartenait pas à la
même catégorie socio-professionnelle. Il venait alors de
décrocher un DEUG de Comptabilité et de Droit des
Affaires, diplôme que son père estimait largement
suffisant pour «compter son argent et contrôler son
entreprise». Landing avait dû batailler ferme pour suivre
deux ans d’études à l’université. Monsieur Savané, grand
analphabètede sacondition,avait inscritsonaînéàl’école
pour qu’il apprenne à additionner des chiffres, rien de
plus. Mais ce fils s’était pris d’une telle passion pour les
études qu’il en devint, très vite, l’élève préféré de ses
instituteurs. On lui prédisait de longues et brillantes
études. Sous pression, le père l’avait laissé étudier jusqu’à
la fac, mais «juste pour deux ans, compris? ». Il se faisait
vieux désormais et qui mieux que Landing pourrait le
seconder, voire assurer la succession? Il l’avait éduqué
dans ce seul dessein. «D’accord, les études peuvent
apporter un petit plus dans la vie d’un homme mais ce
n’est pas tout et, même, c’est bien peu…» Monsieur
Savanéenétaitunexemple vivant.Lui, filsd’éleveursque
1la sécheresse avait chassés du Ferlo , ne savait pas
distinguerunId’unA.Undeses
oncles,quivivaitàNewYork, lui avait fait découvrir l’Amérique. Il y avait
travaillé d’arrache-pied. Avec force et persévérance, il
s’étaitfaitune situation. Pourquelqu’un quin’avaitjamais
1ValléeduSénégaloriental.
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posé les fesses sur un banc d’école, n’était-il pas un
exemple flagrant de réussite? Notable respecté, il
possédait quatre superbes villas, un bataillon de taxis et
s’étaitrenducinqfoisàlaMecque.
Landing ne déçut pas son père. Il avait grandi dans ce
milieu de transactions diverses et variées et s’y sentait
comme un poisson dans l’eau. Il tenait les cahiers de
l’entreprise familiale avec une rigueur que son jeune âge
ne présageait pas. Lucie se demandait toujours ce que
Landing avait pu trouver à son baratineur de frère.
Vraisemblablement, Alfred l’avait séduit par son langage.
Il avait dû lancer une formule de Freud en marchandant
une paire de baskets! Frustré malgré sa réussite d’avoir
arrêté ses études prématurément, Landing trouvait avec
Alfred une occasion de replonger dans l’univers de la
philosophie et des abstractions mathématiques. Ils
discutaient à bâtons rompus, pouvaient passer des soirées
entières à refaire le monde, depuis ses origines, autour
2d’une barada : la condition de l’hommenoir, son
devenir… sujets qui intéressaient particulièrement Lucie.
Elle les écoutait avec attention et glissait parfois une
remarque; remarque, à coup sûr, regardée par Alfred
commelaplusgrandeineptiejamaisproférée.
LandingfutleprofesseurparticulierdeLucieaulycée.
Elle l’admirait. Il n’avait perdu la main ni en
mathématiquesniensciencesphysiques.
Commentfaisaitil pour savoir tant de choses? Un théorème de Thalès ne
servait à rien dans la vie qu’il menait. Malgré le départ
d’Alfred au Maroc, pour des études d’ingénierie
hydraulique, Landing n’avait pas déserté la maison des
Tall. Il était comme un deuxième frère pour Lucie et sa
fidélité l’avait beaucouptouchée. Mais, très vite, le jeune
homme s’était immiscé avec un naturel désarmant dans sa
2Théière.
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vie privée. Un jour, elle allait s’en mordre les doigts.
Maintenant qu’elle avait pris une certaine assurance loin
des siens, il n’était plus question de commettre les mêmes
erreurs qu’autrefois. Elle quitta rapidement la maison. Elle
voulaitsortirseule,elleytenaitvraiment,c’esttout.
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