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Samo le diola

De
266 pages
Le roman du Père spiritain Christian Berthault devait être publié vers 1950 mais le manuscrit est finalement resté sous forme d'un pro manuscripto. Samo, le portrait d'un Diola authentique, riziculteur et récolteur de vin de palme, mais frappé de la terrible malédiction d'être un awua, dans une région casamançaise magnifique. Samo a vraiment existé, il repose dans le carré réservé aux lépreux dans le cimetière de Bignona en Casamance.
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Christian Berthault
SAMO LE DIOLA
Le roman du Père spiritain Christian Berthault devait être publié vers SAMO
1950 dans la revue paroissiale de Dakar sous forme de plusieurs épisodes :
le premier d’entre eux, qui mettait en scène la naissance de Samo (vers LE DIOLA
1894) dans le sanctuaire sacré d’Enuya, a sans doute été jugé un peu trop
« cru » par le clergé dirigé à l’époque par Monseigneur Marcel Lefèvre et Roman
les épisodes suivants n’ont jamais été publiés. Le manuscrit est resté sous
forme d’un pro manuscripto.
Samo, le portrait d’un Diola authentique, riziculteur et récolteur de
vin de palme dans l’âme, mais frappé de la terrible malédiction d’être
un awua, des personnages sympathiques et attachants, une région
casamançaise magnifi que. Découvrez son histoire publiée ici en avant-
première, elle n’est point imaginaire, Samo a vraiment existé ! Il repose
dans le carré réservé aux lépreux dans le cimetière de Piran à proximité
de Bignona.
Né en 1952 (Haute-Savoie), Jacques Mugnier, microbiologiste, a fait ses
études au lycée Van Vollenhoven et à l’Université de Dakar et de Lyon. Il a Texte établi et présenté
expérimenté la culture du soja à Guérina (district de Bignona) à la n des par Jacques Mugnierannées 1970.
Jacques Mugnier est l’auteur d’une Nouvelle Flore illustrée du Sénégal et des
régions voisines, qui fait suite à la Flore du Sénégal du R.P. Jean Berhaut de la Avant-propos de Jean Bernard
Congrégation du Saint Esprit et de Vanden Berghen (botaniste belge, auteur
d’une Introduction à un Voyage en Casamance). Le polycopié de Samo, le
diola lui a été remis par le Père Gérard Vieira, archiviste général de cette
même congrégation.
Les béné ces de la vente de ce livre seront reversés au village de reclassement
des lépreux de Teubi situé dans la communauté rurale de Niamone,
arrondissement de Tenghory, département de Bignona.
ISBN : 978-2-343-00889-9
9 782343 00889927 €
Christian Berthault
SAMO LE DIOLA







Samo le Diola


Christian Berthault








SAMO LE DIOLA
Roman



Texte établi et présenté
par Jacques Mugnier

Avant-propos de Jean Bernard







L’Harmattan



Publication de Jacques Mugnier, d’après un polycopié resté sous forme d’un
pro manuscripto, remis par le Père Gérard Vieira, archiviste général de la
Congrégation du Saint-Esprit 12, rue du Père Mazuré 95550 Chevilly-La-
Rue France
La tombe de Samo dans le cimetière de Piran a été photographiée par l’abbé
Blaise Ngandoul (prêtre à Bignona)
Les bénéfices de la vente de l’Histoire de Samo seront reversés au village de
reclassement des lépreux de Teubi situé dans la communauté rurale de
Niamone, arrondissement de Tenghory, département de Bignona
Nous remercions les bibliothécaires de l’Institut Fondamental d’Afrique
Noire (IFAN-Dakar) pour leur aide dans la recherche des clichés de Louis-
Vincent Thomas publiés dans les Bulletins de l’IFAN et dans les Notes
africaines.


Photo de la couverture : récolteur de vin de palme, emportant l’outil
tranchant ęsibãn pour araser les feuilles basses du palmier, village des
lépreux de Djibélor (cliché Jacques Mugnier)
















© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-00889-9
EAN : 9782343008899

Sommaire

Avant-propos de Jean Bernard 7
Le Père Christian Berthault 8
Le pays de Samo 10
1. Douloureuse naissance dans le Bois Sacré 15
2. Premières misères 24
3. La petite enfance heureuse 32
4. Le rude apprentissage de la vie 40
5. Les frôlements de l’aile de la mort 46
6. L’année de la circoncision 54
7. La pauvre mort de Diwaay 68
8. Un peu brillant service militaire ! 77
9. A la recherche d’une situation 86
10. Bons conseils et sages décisions 105
11. Projets matrimoniaux 112
12. Difficiles ambassades 115
13. Laborieuse construction d’une case 120
14. Premiers contacts avec l’administration 125
15. La fuite en exil doré 132
16. Exilé dans son village 141
17. Nouveaux démêlés avec l’administration 149
18. Douces pérégrinations 160
19. Changement d’orientation 178
20. Le baptême 187
21. Retour au village 198
22. La grande épreuve 206
23. Médications diverses 214
24. Enfin la paix 224

Encadrés
Les sanctuaires réservés aux femmes 21
La lèpre et la médecine traditionnelle 223

Annexes
Carte de la basse Casamance (J. Girard, 1969) 230
Anthropophagie en basse Casamance (Père Jacquin, 1927) 231
Sur le téli (J. Kerharo, 1974) 243
Conférence de l’abbé Diamacoune Senghor (1980) 247
Avant-propos

Le récit du Père Christian Berthault (pseudonyme Chrisbert) n’est
point imaginaire. Samo a vraiment existé.
Ecrit sous forme de roman d’un style original, parfois cru mais non
dénué de finesse, ‘Samo’ méritait l’édition, mais il est resté sous
forme d’un pro manuscripto.
Les ‘Récits des Temps Mérovingiens’ ne sont pas flatteurs pour nos
ancêtres les Francs. Mais nous en voudrions à Augustin Thierry s’il
nous avait ‘arrangé’ ces mœurs trop barbares. Dans un passé récent,
des nations ‘civilisées’ nous ont donné, à grande échelle, de pénibles
exemples de barbarie.
Je n’ai pas trouvé d’aussi vilaines choses dans Samo de Chrisbert.
J’y ai trouvé d’abord les solides vertus de la race Diola, saine et
courageuse. Des paysans farouchement attachés à leur glèbe
nourricière, pleins de bon sens, aussi très hospitaliers, ouverts à
l’étranger si celui-ci mérite leur confiance. Kasumay ! La paix, n’est
pas un vain mot en pays diola.
Si le lecteur trouve dans ce roman des mœurs parfois étranges, qu’il
1considère que Samo vivait il y a un demi-siècle et dans un contexte
animiste qu’il faut connaître pour bien le comprendre.
En somme, le P. Berthault se devait d’être objectif. Il aimait les
Diolas, c’est certain, et les Diolas le lui rendaient bien. Nous avons pu
le constater quand ils ont appris sa mort.
Le P. Berthault a rendu un grand service en fixant dans Samo une
tranche de vie qui, sans lui, risquait fort de tomber dans l’oubli.
Il l’a fait dans notre intérêt à tous car telle était sa devise : haec olim
meminisse juvat. II est bon de se souvenir du passé.
Jean Bernard










___________________
1 plus d’un siècle pour cette édition de 2013.
7


Le père Christian Berthault (Chrisbert) est né à Orléans le 3 août
1902. Il faisait ses humanités à Conflans, au petit séminaire de Paris,
quand un événement qui fit un bruit considérable à l’époque, le
naufrage de l’Afrique, vint lui rappeler son ancien désir de consacrer
1sa vie au service des Missions lointaines . Christian entre à Orly en
septembre I927. Quelqu’un qui l’a bien connu le décrit ainsi à
l’époque : Christian Berthault était un vrai titi parisien, caustique,
mais charmant, et qui mettait en boîte, facilement mais gentiment, ses
jeunes confrères. Un peu frondeur, il était cependant des plus
réguliers, respectait l’autorité et avait une véritable vénération pour le
P. Liagre, alors maître des novices, que tous regardaient à bon droit
comme un saint. En 1922, il fait son service militaire puis entre à
Mortain étudier la Philosophie. Vie plutôt dure du scolasticat :
immense dortoir non chauffé, pas d’eau courante, cuisine à l’avenant...
Le même confort accueillit Christian en 1924 à Chevilly. Là il sera
ordonné prêtre le 28 octobre 1928. Un an plus tard, en octobre 1929,
c’est le départ pour le Sénégal où Christian devait se dévouer toute sa
vie, d’abord à Bignona, puis à Dakar. Il ne rentra en France que
vaincu par la maladie qu’il devait accepter avec le même simple
courage dont il avait toujours fait preuve. Ses dernières semaines, fort
douloureuses, ne lui enlevèrent ni son habituel sourire ni une
admirable patience. Au matin du 30 décembre 1968, il rentrait à la
Maison du Père.
Congrégation du Saint-Esprit
____________________
1
Mgr Hyacinthe-Joseph Jalabert (1859-1920), préfet apostolique du
Sénégal, périt dans ce naufrage.

8



Assis : de gauche à droite, Frère Marie-François, Père Esvan (voir la letrre
du P. Jacquin et la conférence de l’abbé Diamacoune en annexe), Père
Jacquin, Père Joffroy (avec sa grande barbe blanche, il est cité dans l’histoire
de Samo, page 106), Père Juloux. Debout : Père Weiss, Père Berthault
(indiqué par un x), Père Février, Frère Térence (cliché publié en 1993 par le
Père Pierre Esvan. Le Père Jean-Marie Esvan, 1872-1944. Un homme dans
l’essor de la Casamance)
9
Le pays de Samo (ndlr)

La basse Casamance, où vivait Samo, est un pays dans l’eau. A
cause de la forte pénétration de la mer à l’intérieur des terres, la marée
se fait sentir jusqu’à 100 km en amont du fleuve, d’où les
inextricables lacis de marigots et sa végétation de mangrove.
Les grasses rizières du pays diola sont paradoxalement nées de ce
phénomène marin et constamment menacées par lui. D’où cette âpre
lutte du paysan diola pour se protéger des marigots et des palétuviers.
C’est un pays au climat tropical, très humide en hivernage, avec une
végétation déjà guinéenne dans son ensemble.


groupe de travail de jeunes riziculteurs préparant une rizière (LV
Thomas Bull. IFAN 1968)

La riziculture diola, par la qualité de ses techniques, est l’une des
plus perfectionnées au monde ; elle a été créée par les Diolas bien
eavant les explorations portugaises du XV siècle. La kayendo (ou le
kayendo), l’un des outils les plus significatifs et des plus
emblématiques de la culture diola, est taillée et équilibrée de façon si
précise et si efficace que l’industrie moderne n’a pu lui porter aucune
amélioration.
10



rizière profonde après le labour et vue aérienne de l’aménagement du
paysage dans la région de Bignona : mosaïques de rizières et, dans l’angle
nord-est, défrichement de la forêt au bénéfice de l’arachide (clichés P.
Pélissier 1966)
11

socs de kayendo. Paul Pélissier avait été particulièrement séduit par les
riziculteurs de la Casamance à la fois par les techniques de production
agricole et par une structure sociale et politique farouchement individualiste.
L’outil destiné à retourner les lourdes mottes du poto-poto , la mangrove
défrichée, est la kayendo, sorte de pelle renforcée par une pièce de métal en
forme de fer à cheval. On laboure en lançant en avant et en découpant une
motte de terre de la taille de la pelle ; le genou gauche légèrement plié et
porté en avant du corps sert de point d’appui au manche lorsque le
laboureur se redresse, soulevant d’un coup sec la motte de terre qu’il fait
basculer dans le billon en retournant la pelle. (P. Pélissier. 1966. Les
Paysans du Sénégal. Imprimerie Fabrègue Saint-Yrieix p. 740)



12

Diolas du Fogny (gravure de Brosselard-Faidherbe. Casamance et
Mellacorée A La librairie illustrée et aux bureaux du journal des voyages
Paris 1892)





13

carte de la basse Casamance de Brosselard-Faidherbe publiée en 1892, année
probable de la naissance de Samo. Le village de Butoled est situé près de
Bignona dans le Fogny


La scène, qui suit, de l’accouchement de Diwaay Dyémé est très
brutale. Les rituels de l’accouchement sont décrits par Louis-Vincent
Thomas (Les Diola, 1958, p. 550) : Il nous a été donné d'assister, par
prérogative spéciale, à plusieurs accouchements dans les maternités
fétichistes. Bien que notre présence ait dû tempérer les pratiques
coutumières, nous avons été frappés de la brutalité des vieilles
matrones qui dispensent les coups de poing et les fustigations avec
une inconscience qui stupéfie. On comprend la raison pour laquelle les
jeunes fétichistes modernes désertent de plus en plus la maternité pour
profiter du dispensaire.
14
L’histoire de Samo de Butoled

1. Douloureuse naissance dans le Bois Sacré

Elles étaient là cinq ou six vieilles femmes, dans le Bois Sacré de
Butoled, à l’endroit réservé depuis toujours aux accouchements.
Elles entouraient, criant toutes à la fois, une pauvre fille assise, toute
dépouillée, la figure tordue par le travail d’enfantement, s’arc-boutant
sur ses deux bras tendus derrière elle, les mains plaquées au sol, ne
sachant quelle pose tenir pour soulager son pauvre ventre ballonné...
- Vas-tu nous dire son nom ? cria l’une d’elles, Fanta, dis, vas-tu
nous le dire ? hurla-t-elle pour la nième fois... Qui t’a donné ce
ventre ? ...
- En vérité, déclara une autre, cette fille-là est plus têtue que dix
bœufs réunis...
- Tu sais pourtant bien que si tu ne déclares pas le nom du jeune
homme, ton enfant ne pourra jamais sortir...
- Jamais on n’a vu, chez les Diolas, une fille taire le nom du
propriétaire du ventre. Entends-tu ?... Allez parle !...
Toutes ces ‘incrépations’ n’étaient pas, je vous l’assure, débitées
benoîtement...
Elles s’entrecroisaient toutes ensemble sur la tête de la pauvre fille
exténuée qui se tordait mais gardait son secret pour elle.
Les vieilles, d’avoir tant parlé depuis des heures, commençaient à
perdre patience, surtout Kabunata, couverte de gris-gris, et qui était la
Maîtresse du Bois Sacré.
Elle n’était pas sorcière si l’on veut, mais néanmoins c’était elle qui
faisait tous les sacrifices, elle qu’on appelait pour guérir les bébés,
pour offrir aux Esprits le vin de palme propice.
En sa qualité de Vieille, d’ancienne du village et aussi comme
préposée à toutes les offrandes aux ‘békines’, elle connaissait toute la
vie secrète du village... et elle se trouvait justement vexée d’être tenue
en échec depuis des mois par cette jouvencelle qui refusait de lui dire
le nom de son suborneur... Dyakut , disait-elle, c’est mauvais ...
Et comme la patience n’était pas son fort, à la mère Kabunata et
puisqu’on était entre femmes, et mieux encore entre vieilles, on allait
prendre d’autres moyens pour délier la langue à cette ‘fille sans tête’...
Pas d’indiscrétions à craindre... comme on était dans l’abri inviolable
du Bois Sacré, personne ne le saurait.
15
On alla à quelques pas cueillir de bonnes badines : elles furent
écorcées d’une coulée de main le long de la tige, et v’lan une première
volée s’abattit au hasard sur les épaules, le visage, la poitrine... qui sait
même si des coups ne s’égarèrent pas sur le ventre ? Dans des
conjonctures aussi graves, n’est-ce pas, on ne prend pas le temps de
choisir son endroit... L’important est de connaître le nom du galopin
responsable pour que la coutume diola soit respectée...
Et pour souligner cette première bordée, une claque retentissante
s’abattit sur la joue, cible facile, puisque la parturiente avait ses deux
bras derrière elle pour se soutenir.
- Hein, parleras-tu maintenant ? fit Kabunata, mauvaise.
- En vérité, tu n’accoucheras pas sans nous dire le nom... Si tu te
tais tu vas rester dans tes souffrances des jours et des jours, tu ne
peux pas compter combien.., et tu mourras, toi et ton enfant...


association de femmes de retour du bois sacré (LV Thomas Notes africaines
1969)

La suppliciée inclina la tête, peut-être de souffrance, peut-être de
terreur à l’idée de rester ainsi dans ce pitoyable état, entre les mains de
ses bourreaux femelles mais ne répondit pas...
- Ecoute, cria l’étrange maîtresse sage-femme, hors d’elle-même
d’être tenue en échec par une jeune fille, écoute bien... Si tu ne
parles pas maintenant, je vais te maudire.
16
Or chacun sait, en pays diola, ce qu’est la malédiction d’une vieille
femme... C’est quelque chose de terrible et de mystérieux, on ne sait
quoi au juste, mais toutes sortes d’affreux malheurs vont
infailliblement s’abattre sur la tête du coupable. Et les témoins de la
menace d’une telle malédiction disent toujours au récalcitrant :
obéis... obéis... n’entends-tu pas qu’elle va te maudire ?
Et l’emprise des coutumes était si forte que ce fut cette menace qui
agit sur la pauvre fille, à bout de forces physiques et morales.
Elle ouvrit la bouche et éructa péniblement :
- C’est un jeune homme...
- Quel jeune homme ?
- Il n’est pas d’ici , dit-elle pour gagner du temps...
- D’où est-il ?... Ne vois-tu pas que nous voulons savoir ?
- Il est de Bindago.
- Ha ! Ha ! de Bindago !... Très bien ! Quel est son nom ?...
La pauvre fille marqua un temps d’arrêt, et dans un souffle :
- Son nom est Matar.
- Quel Matar.
- Matar Dyedyu...
- Ah ! Ah ! Matar Dyedyou ? N’est-ce pas lui qui est parti à
Bandyul après la récolte du riz ?
- C’est lui-même.
Tout s’expliquait...
Sans plus s’occuper de leur malade, les vieilles se mirent à jacasser
et à épiloguer...
Butoled n’est pas si loin de Bindago et les habitants des deux
villages se connaissaient entre eux...
Mais oui ! Tout s’expliquait.
A cette époque-là, on ne voyageait pas comme à présent, et lorsque
l’ami Matar, un beau jeune homme, avait voulu partir à Bandyul, au
pays des Anglais, on avait parlé, on s’était étonné...
Pourquoi ne pas rester ici dans le Fogny et se marier ? Mais lui, à
toutes les questions, avait répondu : il n’y a rien... absolument rien !
... Je veux partir seulement !...
Lorsqu’un Diola s’entête ainsi, et qu’il vous dit : Il n’y a rien, c’est
moi qui veux , il n’y a, en effet, rien à faire.
Et le Matar était parti rapidement ; il n’était pas fou le garçon !
A cette époque (l’action de ce récit doit se passer, si je compte bien,
vers 1894-98) les mœurs étaient moins libres que maintenant.
17
Il était extrêmement rare de voir une fille-mère, et si, par grand
hasard, cela arrivait, elle était traitée comme on l’a vu plus haut.
Quant au jeune homme, lui, il était solidement ficelé, nu, à un tronc
d’arbre et flagellé durement (quelle honte devant le village !) et
souvent laissé à demi-mort.
Actuellement, ah !... actuellement les temps ont bien changé... Et
comme l’Administration française a retiré aux Anciens le droit de se
faire justice, il n’y a plus rien ni personne pour freiner et il est certain
que le niveau moral a baissé ; mais ceci est une autre histoire.
Donc pressentant la raclée de grand format qui l’attendait lorsque le
fruit de ses coupables amours se serait manifesté, Matar avait
rapidement pris son pied la route ... C’était bien le diable si on
viendrait jusqu’au pays des Anglais... et trois jours après il arrivait à
Bandyul.
Et puis pour se faire moins remarquer en passant deux bacs, il avait
évité la route ordinaire par Baila, Diouloulou et le poste de douane de
Séléky. Non, il avait piqué directement au nord, s’arrangeant pour
passer de nuit à Soutou et à Diaboudior, où il aurait pu être reconnu,
évitant encore Balandine... Bref, on ne l’avait pas vu et le bruit de son
départ avait été réduit au minimum.
Disons tout de suite, puisque nous n’aurons plus à nous occuper de
lui, qu’il trouva aisément du travail à Bathurst, comme tant d’autres
Diolas, à quelque emploi de manœuvre et qu’il ne se soucia plus de
son rejeton ni de la fille qu’il avait séduite. Bien sûr, c’est assez peu
reluisant, mais il faut compter avec la crainte qu’il avait de retourner
au village, et penser à la honte qu’il aurait récoltée.
Or donc, les vieilles accoucheuses firent d’innombrables ho !
oh !... et ah ! ah !... et autres grognements en entendant la confession
forcée de la future maman, et comme nous le disions plus haut, elles
se communiquèrent leurs réflexions, fruits de leurs esprits ratatinés de
vieilles bonnes femmes fétichistes et gardiennes des traditions.
- Ainsi donc on avait été joué par ce Matar !
- Il n’était pas parti pour rien comme il disait, ni pour chercher du
travail, comme on croyait, mais bel et bien pour échapper au
châtiment traditionnel réservé à ce genre de faute !... Une belle
punition qui échappait, oui !... Et cette péronnelle ! Avait-elle bien
gardé son secret jusqu’à maintenant !...
- Hon !... hon !... voyez-vous cela ?... Qu’espérait-elle avec son
bâtard ?... Avait-on idée de se moquer ainsi de 1’autorité des
Anciennes ? Jamais on n’avait vu cela !
18
- Autrefois, on n’aurait pas fait cela... (bien sûr!)
- Nous autres, nous étions bonnes !... (et comment donc !)
- Mais les enfants d’aujourd’hui sont mauvais… (re-comment
donc !)
La plus montée était la maîtresse sage-femme Kabunata, déjà
nommée, mais toutes ses collègues : Fanta et Dilarao et Ao et Ditémay
et les autres, la suivaient dans sa sainte colère ; et elles avaient des
regards qui n’étaient pas doux pour celle qui continuait à souffrir et
qu’elles avaient royalement laissé tomber pour donner libre cours à
leurs commentaires aussi venimeux que la morsure du plus venimeux
serpent.
Elles étaient accroupies, à quelque distance, discutant du cas,
regardant de temps en temps vers la patiente et ne semblant plus se
soucier de ses souffrances puis finalement, ayant tout dit, ayant bien
éructé leur rancœur et leur venin, elles n’eurent plus rien à se dire... ce
qui est merveilleux pour des femmes Diolas. Alors Dilarao Sagna prit
sa tabatière (c’était un simple tube de bois logé dans un trou percé
dans le lobe de l’oreille... vu l’absence de vêtements, c’est un endroit
idoine et idéal pour garder l’indispensable tabatière...) et ayant pris
une forte pincée de tabac en poudre, elle la déposa sur sa langue et fit
adhérer le tout au palais ; généreusement, elle fit passer le tube et
chacune en fit autant sauf Fanta qui préféra, elle, se frotter
vigoureusement les gencives avec la poudre de tabac, prétendant que
c’était meilleur. Chacun son goût, je ne la contredirai pas.
Savourant leurs chiques, les femmes se dirent que peut-être, puisque
la confession était faite, il serait temps de voir un peu cet
accouchement, d’autant plus que maintenant le souci de ne rien perdre
de leurs chiques leur ôtait l’envie de parler.
Elles s’approchèrent donc et la patronne, la dame Kabunata, l’esprit
plein de rancœur mais aussi avec une assurance formidable, déclara :
- Maintenant que tu nous as dit la vérité, tu pourras accoucher. Tu
as compris ?
- Oui, dit l’autre, mais pour moi, tu sais, c’est toujours la même
chose... je souffre et rien ne vient.
- Le waf ! ce n’est rien , dit Kabunata tranquillement, nous autres
nous sommes là pour t’aider. Nous le ferons donc, mais notre esprit
‘pense trop’ parce que tu as été mauvaise et tu as fait mal en refusant
de nous dire vite le nom du ‘possesseur du ventre’. Enfin ce n’est
rien ! Je te le répète, nous allons faire pour toi ce que nous faisons
pour toutes les autres femmes dans ta situation.
19
Elle dit, et on se prépara à aider à la délivrance par des méthodes
que, j’aime autant vous le dire tout de suite, n’auraient guère
approuvées les grands Pinard, Tarnier, Baudelocque et beaucoup
d’autres encore... Mais quoi ! on était à la fin de l’autre siècle, et il n’y
a pas tellement d’années que les femmes de Butoled et des villages
circonvoisins prirent l’habitude d’aller à la maternité de Bignona...
Alors, dame ! il fallait bien se plier aux coutumes, recourir aux bons
soins (si l’on peut dire) des matrones expertes en la matière et passer
par les méthodes en usage chez les Diolas.
D’ailleurs la parturiente fut heureuse qu’on s’occupât d’elle. Depuis
sa confession forcée, les vieilles ne l’avaient plus regardée,
puisqu’elles ne faisaient que commenter plutôt aigrement les exploits
du dénommé Matar... Alors fatiguée, épuisée, physiquement et
moralement, ce fut presque avec reconnaissance qu’elle les vit revenir
auprès d’elle...
La pauvre !... Elle ne savait pas ce qui l’attendait ! D’abord, nue
comme elle était, on la fit se lever. Elle obéit péniblement, tenant son
ventre douloureux à deux mains... et alors on la força à courir... Allez
cours, vite ! plus vite !... Comme si c’était facile !
Ajoutez à cela qu’en cette époque d’hivernage la terre était saturée
d’eau et qu’à certains endroits, le terrain était glissant, si bien que la
pauvre martyre, poursuivie par cette meute, s’étala gauchement en
poussant un cri.
La bande de sorcières s’esclaffa de la chute maladroite, et fit revenir
la patiente à la même allure vers la clairière. Seulement, comme deux
d’entre elles s’étalèrent à leur tour, dont l’une Ao, roula et alla piquer
ses maigres fesses sur un épineux vengeur, on déclara que ce n’était
pas bon et on passa à un autre genre de médication peut-être plus
efficace.
On suspendit la malade par les poignets à une grosse branche pas
très élevée, juste assez pour que les pieds ne touchent plus terre, et on
lui commanda de s’agiter : cela devait infailliblement amener la
délivrance.
Hélas ! la pauvre était tellement fatiguée, qu’elle ne réagissait plus,
d’autant moins que ce nouveau supplice n’était pas bénin.
Alors on la détacha. Il fallait se hâter d’ailleurs car le ciel
s’obscurcissait, le tonnerre grondait et, de toute évidence, une bonne
tornade était proche. Il fallait donc faire vite et mettre ce gamin au
monde avant le déluge qui allait s’abattre.
20
On étendit la malade sur le dos et on se mit à la masser, c’est un
euphémisme, je devrais dire malaxer, triturer, pétrir ou je ne sais quel
verbe plus énergique encore...
Mais cette fois ‘ça y était !’. Les sages-femmes poussèrent un cri de
triomphe, la malade un cri de détresse, le ciel y alla d’un coup de
tonnerre plus violent, et Samo vint au monde.






Les sanctuaires réservés aux femmes (ndlr)

Le sanctuaire Uki des vieilles femmes où celles-ci réalisent des
sacrifices pour obtenir la fertilité revêt, dans la religion animiste,
une importance exceptionnelle. Il se situe toujours dans un petit
bois sacré. Au pied d’un fromager sont disposés des pieux, des
calebasses, des poteries, tandis que des branches des arbres
pendent les ossements, restes des animaux immolés (parfois des
chiens). Plusieurs foyers, des batteries de cuisine, de nombreux
bancs complètent habituellement ce haut lieu de la religion des
femmes. En principe chaque quartier a le sien. L’autre sanctuaire
féminin Enunya (Ehuna) est réservé aux femmes qui ont accouché
au moins une fois. Bien que moins important que le précédent, il
affecte sensiblement la même disposition et la même fréquence.

La plupart des photographies qui illustrent le roman de Samo ont
été empruntées aux ouvrages fondamentaux de Paul Pélissier
(1966), de Jean Girard (1969) et de Louis-Vincent Thomas (1958-
1959).

21




sanctuaires uki et ehunya ; seul Louis-Vincent Thomas,
idéologue des rites funéraires en Afrique, puis de la mort, fut
autorisé à pénétrer dans ces lieux sacrés (LV Thomas Notes
africaines 1969)

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2. Premières misères

J’ai dit qu’il s’appelait Samo.
Ne croyez pas cependant qu’on avait longuement cherché, avant sa
venue, le nom qui allait être le sien...
Ainsi voit-on, dans les jeunes ménages de Blancs, éplucher, avant
une naissance, tout le calendrier et ne retenir finalement qu’un seul
nom, un seul, pour l’enfant à venir, tous les autres étant jugés ou laids,
ou prétentieux, ou ridicules, etc., etc.
Au contraire, chez les Diolas, lorsqu’un enfant est venu au monde,
on croit qu’il est bien assez temps de songer à lui trouver un nom...
C’est quelque fois assez vite fait ; parfois cela tarde un peu, il est vrai,
et il n’est pas rare d’entendre appeler un bébé dans les premières
semaines simplement Dinyil, ‘petit enfant’.
Donc si j’ai appelé notre nouveau-né Samo, j’ai anticipé quelque
peu sur le moment réel où on lui donna ce nom...
Lorsqu’on compte bien, on trouve que les Diolas n’ont guère qu’une
douzaine de noms de famille... Les prénoms, eux, sont un peu plus
variés mais enfin il n’est pas rare de trouver sur les différents points
du territoire des individus affublés du même prénom, un peu comme
en France des Pierre ou des Marie... mais on n’a jamais rencontré un
autre Samo : il fut le seul de son espèce...
Certains prénoms sont un simple assemblage de syllabes et n’ont
aucune traduction possible. D’autres, au contraire, expriment une
qualité ou un défaut ou un état : il n’y a rien à dire, c’est encore
normal.
Certains personnages restent affublés toute leur vie, en guise de
prénom, des premières paroles prononcées par la matrone lors de la
naissance. Ainsi a-t-on connu un homme qui s’appelait Usendyiliba ce
qui veut dire : ‘Donne le couteau’. Une femme répondait au nom de
Naronkerong : ‘Elle vit encore’...
Mais où l’affaire est devenue cocasse, c’est lorsqu’on s’est rué sur
tout ce qui tombait des lèvres blanches pour fabriquer des prénoms
aux enfants sans, bien entendu, comprendre le sens des mots. Cela a
valu au pays des gens répondant sérieusement aux noms de
Trentesous, Capitaine, Sergent, Centkilos, Sonpatte, Tagueule,
Crapulard, etc...
Qu’on nous pardonne cette digression mais elle fera comprendre
peut-être ce nom de Samo dont fut gratifié notre marmot. Nous
croyons tout bonnement que la vieille Kabunata (dont le nom, à elle,
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ne veut d’ailleurs rien dire) crispée par la résistance de la jeune
maman à dénoncer son complice, énervée encore par la difficulté de
l’accouchement malgré ses très savantes manœuvres, survoltée de plus
par l’électricité atmosphérique au moment de cette tornade, que la
mère Kabunata donc, à l’apparition de cet enfant récalcitrant, a
probablement dû lâcher un retentissant : Chameau ! ce qu’elle avait dû
entendre dans la bouche d’un Européen soulageant sa colère et sa bile
à l’égard d’un boy n’en faisant qu’à sa tête.
Or, ‘chameau’ les Diolas le prononcent ‘Samo’, tout comme ils
disent Cosson pour cochon, la chose est bien connue...
Toutes les vieilles se mirent à rire aux éclats lorsque cette
exclamation jaillit et s’écrièrent : Oui, en vérité ! il a bien mérité ce
nom-là !
Et toutes de répéter : - Tu as entendu ? elle a dit : Samo ! – Oui,
c’est bien vrai ! Samo ! Ah ! Ah ! Tu vois cela ? Samo ! – c’est très
bien ! ...
Et elles répétèrent le mot à satiété, en riant très fort, sans se soucier
évidemment de ce que pouvait penser l’accouchée. Ces approbations
serviles et stupides n’apaisèrent pas pour autant la bile de la dame
Kabunata, et c’est en ronchonnant d’incompréhensibles paroles dans
sa bouche édentée qu’elle donna les premiers soins séparant, de ses
mains, crasseuses évidemment, l’enfant de sa mère, et le ficelant
solidement à sa vie personnelle.
Puis, comme c’était l’hivernage et que l’eau ne manquait pas, il se
trouva à côté une flaque propice et Samo reçut là son premier bain
sous l’œil attendri de sa mère.
Avant de le lui remettre, Kabunata le fit sécher : entendez par là que,
le tenant sous les aisselles, elle le balança à bout de bras, de droite et
de gauche, une vingtaine de fois, selon la manière usuelle de sécher
les bébés en pays diola ... tout cela en silence.
Mais comme elle l’examinait une dernière fois avant de le rendre à
celle qui avait tant peiné pour le mettre au monde, elle eut une
exclamation :
- Ouèye ! Ouèye ! cet enfant est mauvais !
- Quoi ? Que dis-tu ?
- Je dis : c’est un enfant mauvais parce qu’il est un ‘awua.
- Kalharaor ! Tu mens ! cria la pauvre mère. Ce n’est pas vrai !
Les autres vieilles, soudain, étaient devenues sombres, plus sombres
que leurs vieilles carcasses, car la révélation était d’importance...
Un ‘awua’, c’est un réincarné, un enfant qui naît avec l’esprit d’un
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