Samy de Kisangani, diamants et guerre

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Vingt-trois ans à Kinshasa ont donné à l'auteur le matériau d'un premier roman se déroulant sous la pax mobutista. Ce roman, conçu comme la suite de Kalambo, veut témoigner des combats réitérés ayant ensanglanté la "ville martyre" Kisangani. Péripéties subies par les citadins boyomais lors de la guerre de Six jours (juin 2000) quand l'Armée Patriotique Rwandaise (APR) du général Kagame et les Forces de Défense du Peuple Ougandais (UPDF) du Président Musevenyi se sont disputées à l'arme lourde le contrôle du trafic du diamant...
Publié le : dimanche 1 juillet 2007
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EAN13 : 9782296165458
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Xabier ZABALO

SAMY

de Kisangani Diamants et Guerre
ou Tout est possible là où rien ne va

roman

L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique F - 75005 Paris

L'auteur
Xabier Zabalo est né le 27 février 1940 à Bilbao en Biscaye, pays basque espagnol. Prêtre jésuite, il a travaillé et vécu 40 ans au Congo (exZaïre). TIen est resté inculturé, Africain corps et âme, Congolais panni les Congolais. 23 années aux côtés des habitants de Ndjili, proche banlieue de Kinshasa, lui ont pennis de s'exprimer couramment en lingala.. En 1987, il est envoyé à Kisangani, de l'autre côté du pays, où il s'est attelé au swahili en même temps qu'à son travail de curé paroissial. Là ou là-bas, la misère est la même, et le courage, la créativité, la joie de vivre des gens l'émerveillent tout autant. Mais les guerres à répétition d'une fin de siècle violente marquent la survie des humbles. Au moment où on le publie (pour la seconde fois), le romancier n'est plus en R-D Congo qu'il a quittée début 2005. Rentré en Espagne, il a constaté, non sans étonnement, qu'il avait autant de peine à redevenir 'Espagnol avec les Espagnols', qu'il en avait eue à devenir 'Congolais avec les Congolais' ! Actuellement, il œuvre à Bilbao au centre social de la Compagnie de Jésus panni la population des migrants - Centre Social 'Ignacio Ellacuria' (http://www.centroellacuria.org!).Au-delà de leur accueil et accompagnement, le père Zabalo s'occupe des associations d'immigrants et d'actions impliquant l'interculturalité. C'est ainsi qu'il peut 'amortir' le choc culturel décrit plus haut, tout en gardant un contact assidu avec la R-D Congo à travers ses amis et confrères, mais aussi via la culture (musique, peinture, sculpture, littérature. ..) ainsi que les informations sur l' internet. .. Autre roman publié: Kalombo ou 1'heure des gens honnêtes (L 'Harmattan 1997) n'a pas encore sonné

REMERCIEMENTS À Guy Verhaegen, d'amender plusieurs fois mes manuscrits.

qui a eu la patience

À Rigobert Kyungu, pour ses corrections, suggestions et remarques sur des thèmes si délicats.

pertinentes

À Gérard Malherbe, victime lui aussi de violences causées, ailleurs, par les mêmes armées et qui, durant sa convalescence, a revu soigneusement le manuscrit et m 'a donné de précieux renseignements sur l 'histoire des conflits. À Michel Veys, qui fait toujours généreusement les dernières

toilettes de mes textes.

Au peuple de Kisangani, Qui, sans le vouloir, a fourni l 'humus d'où sont sortis mes personnages. Et à chacun des Boyomais, qui à lui seul constitue déjà un 'best seller' s'il trouvait seulement l'occasion de rédiger ses mémoires!

LIMINAIRE
To lékis te, jengeneurs, militaires, prêtres, soeurs, pasteurs et autres personnages qui apparaissent dans ce roman sont tous imaginaires. Toute ressemblance avec des personnes réelles serait lefrnit du hasard Mais les événements décrits sont historiques, pour la plupart, et la guerre de six jours qui sert de cadre au roman est tout à fait réelle: elle a été déclenchée le 5 juin 2000. Comment aurais-je pu inventer les horreurs
qui s

y sont

passées,

les brutalités

qui y jùrent

commises? de l 'Hôpital Saint-Joseph ne

Que les habitants de Tshopo et le personnel

m'en veuillent pas s'ils ne se retrouvent pas totalement dans cette narration. J'ai voulu entourer mon roman d'un certain flou, précisément pour éviter toute identification de personnes.
Ce récit se veut un témoignage sur ce qui s'est passé à Kisangani en 2000, du 5 au 11 juin, jour de la Pentecôte. Plusieurs personnages y prennent des positions sur les ethnies et les troupes en présence: s'ils reflètent assez précisément l'opinion de Congolais à cette époque, ils n'expriment pas nécessairement l'avis personnel de l'auteur.
De toutes les manières, de ce récit est et reste la ville de Kisangani.

le personnage

principal

Je dédie mon roman aux femmes de Kisangani, ces mamans héroïques qui font vivre la ville par ces temps calamiteux. Je le dédie aussi aux innombrables Samy qui assurent chaque jour le transport de milliers de personnes, et qui, faute de mieux, mettent en danger leur santé et hypothèquent leur avenir au bénéfice de leurs familles sur leurs fameux vélos-taxis.

Chapitre 1

Samy le "toIékiste"
Cette maison presque isolée par les eaux qui la reflètent, murs en pisé sur une base de moellons et couverte de quelques tôles rouillées, est celle de Samy. Ce n'est pas une baraque sur pilotis dans un village lacustre, comme on en voit ailleurs en Afrique, mais, après une pluie torrentielle, une maison ordinaire de Mangobo, la commune populeuse de Kisangani. En cette saison sous les tropiques, la pluie règle pratiquement la vie: elle paralyse les activités, inonde les maisons, en ruine quelques unes bâties sur un sol en pente ou sablonneux. Mais elle a des effets agréables, elle décharge l'atmosphère de l'électricité accumulée, calme les tensions et dissipe les disputes, elle rafraîchit les gens, elle les requinque. Sous les eaux tropicales, la ville d'ordinaire grouillante de vie stagne dans une inactivité quasi totale; les gens sombrent dans la torpeur, beaucoup en profitent pour dormir. Mais pas les enfants. Ils se retrouvent en grappes au bord d'un toit d'où l'eau cascade, et se lavent en s'ébattant tout nus, dans un grand "apparat sonore". Quelle joie de voir ces gosses se trémousser, rire et crier! Puis, dès que la pluie cesse, ils s'égaillent comme ils étaient venus. On doit attendre durant des heures que les eaux baissent, pompées par le soleil inlassable, sucées par l'immense éponge de la terre. Entre-temps, l'accès à la charmante bicoque relève de l'acrobatie, sur quelques pierres judicieusement placées. Pour Samy, ces déluges équatoriaux sont une aubaine: il en profite pour laver son vélo dans la grànde flaque, après la pluie. Aujourd'hui, lundi 5 juin 2000, c'est ce qu'il fait, de bon matin, car le travail l'attend. Culotte courte, torse nu, il tient d'une main la roue avant, passe et repasse le torchon, rayon par rayon, avec une patience de planton. Le vélo, muni d'une béquille sur laquelle on peut le poser, s'incline amicalement du côté de son maître, comme s'il trouvait ses soins agréables. Samy Losako est toléldstel: son vélo, c'est son gagne-pain, et il sait que la propreté, ça compte pour les clients!
1

To/ékiste : conducteur d'un to/eka, un vélo-taxi (To/eka : «Passons!» en lingala).
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Mince et très élancé, comme un coureur de fond kenyan, Samy ne correspond pas vraiment au canon de la beauté masculine du moment, qui vante les hommes un peu mieux en chair, et à la peau plus claire, mais il a assez d'atouts pour s'attirer les clientes sans devoir jouer le coquet. De larges globes oculaires dont le blanc brille sur la peau noire ciblent ses yeux bruns qui pétillent comme en perpétuel questionnement. Les dents, un peu courtes mais d'une blancheur éclatante, lui donnent quand il sourit un petit air farceur. Une barbe minuscule, mais le crâne tondu rasibus sous une casquette qui a un peu pâli à force d'être lavée, Samy est tout le portrait d'un jeune à succès dans sa zone de Mangobo. Toujours vêtu de blanc immaculé, c'est sans conteste un bel homme. En tout cas, il ne passe pas inaperçu. Le vélo que Samy est en train de bichonner est simple mais solide, tout ce qu'il y a de populaire, rien à voir avec ces bécanes sophistiquées et un peu efféminées qui ont déferlé sur l'Afrique dans les années '90, contrefaçons "à l'occidentale" qui ne résistent guère aux sentiers arncains. Non, c'est un bon vélo prolétaire chinois qui a fait ses preuves durant des dizaines d'années sur les routes d'Asie, mais qui survit sur les pistes congolaises grâce à l'opiniâtreté des toléldstes boyomais.2 Car peu à peu ces «forçats de la route» -le terme n'a jamais été tant à-propos - ont fortifié le cadre, changé les jantes et les pneus, renforcé le porte-bagages pour le transport de passagers et de marchandises. Rien de très original, on trouve cela dans n'importe quelle cité africaine. Mais la décoration, elle, illustre toute la richesse de leur fantaisie: tradition congolaise incontestablement baroque, bien que leur art - voyez certains masques soit d'ordinaire d'une simplicité et d'une pureté de trait remarquables. Ajoutez-y rétroviseurs, catadioptres, bandes fluorescentes, sonnailles, et le classique vélo chinois, aussi terne que solide, mue tel un papillon pour devenir une merveilleuse bicyclette congolaise. Samy, sans être à la pointe dans ce domaine, a un très joli vélo, avec des tas de gadgets: à l'essieu de la roue avant, deux tringlettes où flottent quatre petits drapeaux aux couleurs hélas un peu délavées, portent des clochettes qui tintent gaiement dans les cahots. Et sa sonnette fantaisie fait les délices de son petit Claude, qui adore l'actionner durant tout le trajet quand il est emmené à la messe le dimanche. À l'arrière, le "porte-passager,,3 est revêtu d'une épaisse mousse sous un petit tapis tricoté en laine qui en même temps fixe ce coussin à l'essieu; on en vend à chaque coin de rue, dans un très vaste choix de dessins multicolores.
2

3

Boyoma : nom local de Kisangani; un habitant de Kisangani est un «boyomais».
Porte-bagage renforcé, destiné à recevoir des passagers (parfois corpulents).

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Grâce à de la toile isolante de couleurs variées, Samy a décoré son cadre avec la plus belle fantaisie. Quant à la selle, comme chez les autres, elle est curieusement pointée vers le bas, et dépasse le guidon de 30 cm : debout sur ses pédales, le tolékiste apparaît imposant, même royal! Samy a fmi de laver son vélo. Il donne une petite tape affectueuse à ses gosses, Claude et sa cadette Moseka, qui, venus l'aider, ont préféré barboter dans la mare; il enfile rapidement ses sandales laissées au sec, passe une chemise propre, prend sa casquette. Un petit salut à sa femme qui garde un oeil sur les enfants, puis il enfourche son vélo .et part. De très bonne humeur, Samy sifflote. Le temps d'un instant, par le rétroviseur, il voit les enfants et Suzanne dans l'encadrement de la porte. Suzanne? C'est son épouse. La chance de sa vie. Il est très fier d'elle. Il sait bien ce qu'elle aurait voulu pour lui. «Intelligente, la bougresse, têtue comme une mule et ambitieuse avec ça!», songe-t-il en souriant. Il aime sa boulotte de femme, avec son, caractère, parfois insupportable, mais droite, sûre, efficace. «Nos enfants seront des gens importants. Leur mère s'en occupera personnellement», conclut-il ses rêvasseries. Cependant, il est conscient que tout n'est pas simple dans son foyer. Leurs différences de caractères, il a appris à les gérer. Mais il y a aussi Isaac, son ami intime, toléldste comme lui, que Suzanne ne supporte pas. «Elle ressasse qu'Isaac me mène par le bout du nez, que les décisions du ménage, c'est avec lui que je les prends; qu'elle n'a pas voix au chapitre! Basi ya Kisanganit Et c'est Isaac qui m'aurait fait abandonner l'univ'? J'ai travaillé dur pour payer les cours, j'avais peu de temps pour étudier. Comme si cet échec ne me taraudait pas! Isaac me pousse à l'indolence? Elle sait pourtant que j'ai de lourdes charges familiales! Je bosse fenTIe! Elle m'agace avec ses ambitions, Suzanne, elle en veut toujours plus!» Samy, guettant une cliente qu'il charge souvent à cet endroit, salue un collègue toléldste qui le dépasse à toute vitesse. Mais ses pensées reviennent au sujet qui le tracasse: «Suzanne a un point de vue cynique: Isaac peut faire ce qu'il veut, rêver ou déchoir, tant qu'il ne m'entraîne pas dans sa chute... Et elle est perspicace, car elle est parvenue à découvrir qu'Isaac n'est pas toujours très honnête. C'est un fait, il trempe régulièrement dans toutes sortes de combines foireuses, pour "se débrouiller", s'en tirer. Ça rate chaque fois, naturellement, et c'est toujours moi qui viens le tirer d'affaires... Il m'a déjà pompé un temps fou! Et mon argent gaspillé! Mais c'est mon ami, je ne peux pas le laisser tomber! Suzanne ne voit pas cela, elle ne nous comprend pas...» conclut Samy en poussant rageusement sur les pédales. 4 «Femmesde Kisangani!»(en swahili).
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Car il a aperçu sa cliente habituelle, qui lui fait signe de s'arrêter. C'est une sorte de rite journalier, maman Sylvie Dedju: imposante, ronde, grande, vêtue chic et cher, toujours avec goût. La dame conserve de son jeune âge une peau très lisse et claire et une certaine coquetterie un peu vieux jeu mais de bon aloi, car c'est une personne tout ce qu'il y a de plus rangée, pratiquante et engagée dans sa paroisse. Jamais elle ne se permettrait le moindre écart de comportement dans le milieu rigoriste de son groupe de prière. Ses moues et ses gestes affectés lui donnent ce petit air coquin, sans plus, qui ne reflète pas sa vie réelle. Maman Sylvie possède un étal de friperie au grand marché. Bonne comptable, elle s'y entend - rusée comme elle est - pour marchander, et son affaire a prospéré au point qu'elle a pu se lancer dans le change de devises: elle est donc devenue aussi cambiste.5 Second métier qu'elle fait chez elle, comme tant d'autres commerçants, pour étoffer ses revenus. Ils se voient, se sourient aussitôt. Samy sait que maman Sylvie n'aurait jamais fait appel à un autre tolékiste que lui. - Bonjour, Samy! Et elle entame l'opération difficile de hisser sa corpulence sur le vélo. Samy ne répond pas tout de suite. Debout, tendu, il enserre le cadre de ses deux longues jambes et maintient fermement le guidon. Quand maman Sylvie est enfin installée, il réussit à articuler: - Bonjour, mama na Laurent,6 en route! - Comment vont les enfants? dit-elle comme chaque matin, distraite. - À merveille, maman S~lvie. - Bongo mama na bana?7 - Bien. Sa grossesse évolue normalement. C'est pour début octobre... Hier encore, il s'est acheté un phare à dynamo, pour travailler la nuit et arrondir son budget: il faudra bien payer les couches du bébé! Comment vas-tu8 l'appeler, Samy?
5

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Cambiste: qui change la monnaie locale en dollars et vice versa. Au Congo, les gueITes civiles et l'anomie ont pratiquement anéanti les inftastructures bancaires. L'inflation est galopante, la Banque Nationale impose un taux de change dérisoire. Les véritables opérations financières se font - et à bons prix - dans les rues. On prète à la mère le nom du fils aîné: «La maman de Laurent». Ici, c'est en lingala,
autre langue parlée à Kisangani (avec surtout le swahili et le fiançais, appris à l'école; on entend aussi des dialectes); tous les gens sont au moins bilingues; un dialogue peut débuter en une langue et suivre en une autre selon les expressions les plus adéquates.

7

«Comment va la mere des enfants?», fonne de politesse bantoue évitant le grossier «Et ta femme?» En Afiique, la femme est avant tout la mère des enfants. 8 En Afiique, le vouvoiement n'existe pas. Ainsi les Congolais tutoient spontanément, même en fiançais, sauf s' ils se piquent de parler "à l'européenne", comme ici Samy.

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Si c'est une fille, peut-être Sylvie, dit-il en riant. Et vos enfants, maman Sylvie? Aussitôt il regrette sa question, il aurait voulu la ravaler... Trop tard! Long silence. Ils passent devant la commune9 de Mangobo. Samy pédale vigoureusement dans l'intense circulation de vélos et de piétons, tourne à droite vers l'A.D.C.lo; là, maman Sylvie reprend la parole: - Samy. .. Suzy vit avec un Rwandais, un commandant. . . Elle a dit cela tout bas, sans en attendre de réponse: elle sait bien que toute la cité connaît l'affaire. Elle ajoute, faiblement: - J'en suis malade. .. Si son père vivait encore, ill' aurait tuée! Elle poursuit son monologue, les yeux fermés, comme pour oublier, et si bas que Samy l'entend à peine: «Je lui ai dit un mot...» Les côtes de Kitenge Il: Samy n'a pas à prier sa cliente de descendre du vélo, elle le fait toujours, spontanément, à cet endroit. Côte à côte, en silence, ils gravissent la pente à pied, comme les autres transporteurs et leurs clients qui sont nombreux à se rendre au marché. En haut, maman Sylvie recommence l'opération délicate de se hisser sur le vélo, avec une habileté qui laisse toujours pantois les toléldstes. Samy ne sait que dire. L'affaire de Suzy a scandalisé tout le quartier: un Rwandais! Pire, un militaire! C'est extrêmement dangereux, pour Suzy comme pour sa famille. <<Les ens du quartier ne lui pardonneront g jamais cela. Tout sauf un militaire Tutsi! Le comble: on dit qu'il est séropositif1», songe-t-il avec angoisse. On raconte que le Rwandais s'occupe généreusement de sa fiancée et de sa famille. Mais avec un type pareil, que va devenir Suzy? Quelle vie pour maman Sylvie!? Samy pousse furieusement sur les pédales. On passe le rond-point du Stade pour entamer l'exécrable tronçon du boulevard Lumumba, qui longe le Centre Simama puis le collège Maele; chacun sait qu'il faut le négocier avec adresse pour ne pas trop secouer les clients. - Je lui ai parlé calmement, reprend soudain maman Sylvie. Laurent aussi a essayé. Elle ne nous écoute pas, Samy, elle est devenue sourde. Elle est tombée follement amoureuse de cet homme. . . - Cela ne durera pas, maman Sylvie, grommelle Samy. Sylvie Dedju est plongée dans ses pensées. Malgré l'incommodité de sa position sur le "porte-passager", elle se sent bien sur le vélo de Samy. Au fond, il est un peu comme le fils qu'elle aurait voulu avoir... plutôt que Laurent, son gamin, l'aîné, qui ne lui donne que du souci.
9 Municipalité; ce mot désigne aussi, comme ici, les bureaux de son administration. 10 A.D.C.:teITain vague d'une société rachetée sous l'ère Mobutu par un de ses barons, passée aujourd'hui à l'État. Une école de mécanique occupe les bâtiments délabrés. Il Quartier de Mangobo, le plus proche de la ville.
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- Et il a certainement une autre femme au Rwanda... Qu'est-ce qu'on va devenir? C'est affreux! murmure-t-elle, recroquevillée davantage sur son siège exigu. Samy, par un rapide coup d'oeil à son rétroviseur, voit qu'elle tient un mouchoir et semble se sécher les yeux. - Il ne faut pas désespérer, maman Sylvie. Les choses s'arrangent parfois de façon inattendue, sort-il en regrettant aussitôt sa platitude. Après un long silence, Sylvie Dedju se remet à parler à mi-voix, comme si elle avait peur de ce qu'elle va révéler: - Il est venu chez nous, hier soir. . . - Le Rwandais? - Oui, le commandant.. ,. pour nous parler d'un grave danger, qui nous menace tous, a-t-il dit. Il voulait que nous allions loger chez lui, toute la famille, pour un temps. Tu t'imagines, Samy, loger chez lui!? Non, vraiment pas, ce ne serait pas une bonne chose, admet Samy, mais, maman Sylvie, il faut reconnaître qu'il aime Suzy. Il se soucie de votre sécurité. Je pense qu'il a bon coeur, malgré tout... - Je ne veux pas de cet homme, Samy. Ses yeux n'ont pas de lumière, c'est comme s'il avait perdu tout sentiment humain. Je crois que ma pauvre Suzy est en grand danger avec ce type. Il me fait peur. Il ne sourit jamais, tu sais? Je ne veux rien avoir à faire avec des soldats rwandais. On dirait des morts vivants... Calmez-vous, maman Silvie, les choses vont s'arranger, confiance! Et puis, Nzambe alalaka te,l conclut Samy sans grande conviction. Dernier virage. Ils arrivent au marché central. Samy fait le tour jusqu'à l'emplacement habituel de Sylvie Dedju. - Ne vous tracassez pas. Ils s'aiment, il faut les laisser... Tant qu'elle est amoureuse, vous ne pouvez rien faire. Le temps fera son oeuvre... Samy se désole: il se sent en porte-à-faux vis-à-vis de maman Sylvie. C'est par Suzy elle-même qu'il connaît un peu le drame que vit la famille Dedju, et il lui a d'ailleurs promis d'intercéder auprès de sa mère. - Ma fille devrait être un peu plus. mûre. La première femme de ce militaire est morte du sida. Il est séropositif: Samy, lâche-t-elle accablée. - C'est pas sûr, maman Sylvie. Il y a un gros risque, bien entendu, mais ce n'est pas cela qui est le plus grave... Il se tait, effrayé. Il allait parler du fait que le fiancé de Suzy est Tutsi, ce qui est, à ses yeux, le point le plus dangereux pour toute la famille. Son étourderie aurait rendu un mauvais service à Suzy! D'autre part, s'il lui a promis de jouer le conciliateur, il n'en reste pas moins redevable vis-à-vis de toute la famille, qui est un peu comme la sienne propre.
12 <<Dieu ne dort pas» (en lingala).
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Situation complexe, délicate... Mais Samy est soulagé: maman Sylvie n'a pas réagi. A-t-elle même prêté la moindre attention à ses paroles? Baissant la voix, elle livre enfin ce qu'elle a sur le coeur: - Samy, ne dites à personne que cela vient de moi, mais il semble que nous allions vers une nouvelle guerre... C'est ce qu'il nous a dit. Maman Sylvie est en proie à la plus grande détresse. Elle a perdu son assurance coutumière. - Je ne dirai rien, soyez-en sûre... mais parfois ce ne sont que des racontars, fait Samy avec une feinte désinvolture. - Que les Ougandais chassent ces Rwandais! lache-t-elle sur un ton de dépit et même de désespoir. - Pas si fort! On peut vous entendre... Cette remarque a un effet immédiat sur maman Sylvie, comme si elle se rendait compte soudain qu'elle a commis une impardonnable faute: accabler ce jeune Samy en posant un si lourd fardeau sur ses épaules déjà trop chargées pour son âge! Elle est désolée et un peu humiliée: d'ordinaire, c'est lui qui vient chercher conseil auprès d'elle. Maman Dedju est de souche Hema, une race d'éleveurs qui comme 13 les Tutsi sont éduqués à ne pas manifester inutilement leurs sentiments, à ne jamais livrer entièrement leur pensée, à dire juste ce qu'il faut, au moment voulu, et rien de plus, au risque de mentir. Pour dominer la situation, contrôler leur interlocuteur, garder une forme de suprématie. Toute sa jeunesse, elle l'a vécue parmi les Hema, dans une culture très proche de celle des Tutsi. Mais son mari était un Nande, ethnie rivale des Tutsi, et il lui avait désappris avec tant d'habileté ce qu'elle avait acquis de son milieu d'origine, qu'elle a troqué son naturel pour une attitude plus libre, surtout nettement plus critique. Sans maîtriser le sujet comme son mari, elle saisit rapidement le bien-fondé d'un argument mais ensuite d'autres aspects la troublent: elle veut toujours être juste, objective, elle répugne à émettre des positions tranchées. L'idéal pour elle, c'est de concilier tout le monde. Voilà d'ailleurs ce qui fait sa réputation chez les charismatiques - autre aspect de sa personnalité - car elle est intercesseur à la «permanence» 14et elle assure même sur demande des visites à domicile. Elle a aussi l'art d'électriser l'assemblée par des prières admirablement bien déclamées, qui commencent paisiblement mais atteignent des sommets d'intensité, amenant les personnes les plus fragiles psychologiquement à trembler et larmoyer de repentance. Pas de réunion de prière sans que maman Sylvie
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Ces ethnies nilotiques ont des ressemblances: morphologie, éducation, caractère...
Local où les ~tercesseurs attendent qu'on vienne demander leur intervention.

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Il

n'intervienne pour mettre le groupe «en état>. Alarmé, son Curé lui a déjà fait l'une ou l'autre admonestation, subtilement, car il craint sa susceptibilité: elle prendrait cela pour une attaque contre son groupe. Or ce que le Curé redoute - il a une certaine expérience - c'est la santé de maman Sylvie: on l'avait déjà vue s'effondrer en catalepsie dans l'exercice d'une de ces séances épuisantes. Néanmoins, maman Dedju avait beau prêcher une attitude pondérée, dans l'épineux problème des relations tribales, tous ses rêves d'harmonie avaient été balayés par l'occupation rwandaise puis par la récente guerre. Et maintenant l'affaire de sa fille! Elle adresse à Samy un sourire confus. - Je te laisse. Excuse-moi, je t'embête avec mes problèmes...

- Ha k una neno, mama na Laurent. - J'ai trop à faire aujourd'hui, je ne sais pas si j'en viendrai à bout... Eh!... Samy, oublie ce que je viens de te dire. J'étais tellement confuse... (à voix basse:) et surtout, ne dis à personne ce que tu viens d'entendre. - Maman Sylvie, je suis comme ton fils! Compte sur moi... - Prie pour moi. Tu passeras me prendre cet après-midi? Bien sûr!
Samy file se placer dans le «parking» des toléldstes, plutôt vide pour l'instant car beaucoup sont retournés charger des retardataires dans les quartiers périphériques. Lui, maussade, n'a pas le courage de repartir à la chasse aux clients. La journée se gâte: les paroles de maman Dedju l'inquiètent, elles confirment - venant d'une source sûre - ce qu'il avait entendu dans le quartier par la (<radio-trottoir».16 «C'est pas impossible qu'ils recommencent... Toujours derrière les diamants! Ici, on est riches, paraît-il! Quel malheur! Ils accourent tous chez nous, pour nous aider... pour nous emmerder, oui!» Il songe à Suzanne, aux enfants. Mais un client réclame ses services. Samy doit le conduire jusqu'à la commune de Kabondo. Là, il charge de nouveau un commerçant pour le marché. Le revoici à la même place. Et toujours les mêmes pensées: sa famille. «Maman Suzanne, et notre bébé dans le ventre... Pourvu que la guerre n'éclate pas de notre côté!... Encore un ou deux clients et je rentre chez moi.»

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Une tape sur l'épaule. Ah! c'est Isaac. Samy est content de le voir, il a toujours de bonnes blagues, qui aident à passer le temps. Habitant le même quartier, Isaac Lombele et Samy Losako sont amis depuis l'école primaire, ils ont quasi toujours tout fait ensemble, et ils se sont même
15 «Pas de problèmes!» (en swahili). 16 Le «bouche à oreilles».

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mariés chacun à un mois d'intervalle. Mais - à en croire Suzanne - ils se laisent vivre maintenant, se lamantent de temps en temps, en se rejetant mutuellement les torts, surtout lorsqu'ils ont pu se payer quelques verres. À part ça, leur amitié est franche et solide. Isaac fait une drôle de tête ce matin. Il sort sans préambule: - J'ai des problèmes, cette fois... D'abord bonjour, Isaac, dit Samy en lui tendant la main. - Bonjour, fait Isaac de mauvaise grâce. J'ai des problèmes, Samy. Pas le temps pour des salutations. Samy avait d'emblée remarqué son visage tendu - Isaac cache mal ses états d'esprit mais cette fois cela doit fermenter depuis un moment, et il vaut mieux ne pas le taquiner par quelque blague. - De quoi s'agit-il, cettefois? dit Samy avec une résignation agacée. - Tu te rappelles l'Ougandais rencontré dans Température 40?17 - Le soldat?.. Bob, je crois, dit prudemment Samy. Tu me l'as présenté une fois. Qu'as-tu encore fait? - Bon, ne te fâche pas! Tu sais que j'ai participé avec lui à quelques bricoles, lorsque j'allais chercher le diamant... - Toi, tu fais des bricoles avec des tas de gens, et souvent ça ne te rapporte que des emmerdes. Tu ne changeras jamais, toi! - Cesse de me sermonner, écoute-moL.. Quelques gouttes de sueur perlent au nez d'Isaac. De temps en temps, il jette un regard à gauche et à droite. - Tu te rappelles la fille de Tshopo18 dont je t'avais parlé? - Monique? Ta nouvelle conquête? - Oui. Ne te moque pas. Je l'aime, Monique, c'est sérieux! Hélas, je ne savais pas... C'est sa femme... à lui! Il me cherche pour me tuer! J'ai déménagé tout de suite! Isaac roule les yeux de façon comique mais involontaire. Il n'en est pas à sa première situation embarrassante, voire dangereuse, on l'a dit. C'est une seconde nature chez lui: il y plonge au moins une ou deux fois par an, il traîne derrière lui une nuée de problèmes: maris jaloux, créanciers, démêlés avec les militaires... Chaque fois, Samy a pris cela très mal. Car c'est toujours chez lui qu'Isaac vient crier au secours. Samy, à force d'arranger affaire sur affaire, en est venu à la conclusion que son ami d'enfance a un besoin inné de ces situations extrêmes, comme s'il lui fallait sans cesse brûler de l'adrénaline pour son équilibre! - Isaac, j'en ai marre! explose Samy. Quand vas-tu arrêter tes bêtises? Trop, c'est trop! Tu n'as jamais rien appris? Tu n'en rates pas une...
17Ancien bar-buvettede la communede Mangobo, maintenantfenné.
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Quartier de Kisangani, le long de la rivière Tshopo, près de Mangobo et du centre.
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Mais Samy n'a plus de force pour la colère: tout d'un coup celle-ci fait place à une profonde fatigue. Trop de problèmes! Quelle journée! Il regarde Isaac avec agacement. - Comment sais-tu qu'il te cherche pour te tuer? - C'est elle qui me l'a dit, marmonne Isaac d'un air contrit. - À quel jeu joue-t-elle? - Elle aussi a peur. Il paraît que le type en question est très jaloux. Il a fait une scène à la maison. (Isaac a un regard mauvais.) J'aimerais bien savoir qui lui a dit que je fréquentais Monique! - De toutes les manières, ton Bob, il aura autre chose à faire ces jours-ci que de s'occuper de ses problèmes sentimentaux... - Pourquoi tu dis ça... - On voit que tu es amoureux... N'as-tu pas appris qu'on est au bord d'une autre guerre? lâche-t-il, rompant le secret promis à maman Dedju. Il s'en veut mais se console vite en pensant qu'il n'a pas révélé sa source. - Oui, Samy, tout le monde le dit. Parfois cela ne tombe pas juste. - Je sais. Mais j'ai eu des informations... - Tout le monde en a, des informations! Et puis quoi? raille Isaac. - Quelqu'un qui a des relations, enchaîne Samy, énigmatique, dans une pose quelque peu solennelle: De toute façon, guerre ou pas guerre, tu dois prendre tes précautions! - Bien entendu, tu me prends pour qui? Maintenant je suis à Tshopo, chez un ami... Je n'ai pas encore terminé le déménagement, tu sais. - Chez ton ami à la Quinzième19?T'es fou? hurle Samy. Te planquer à quelques mètres d'elle! Bob va la "visiter", même s'il fait la guerre! Samy le fixe avec incrédulité. Quel phénomène, cet Isaac! Quand il prend une décision, c'est souvent si expéditif, si radical qu'il n'y a plus rien à sauver. Et il peut faire le gosse capricieux et vulnérable, comme aujourd'hui. «C'est peut-être ce qui fait son charme», se dit-il. - Mais elle, elle ne sait même pas où je suis.

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Lui saura vite, Isaac. Oza na mayele te, bolingo ekomisi yo zoba.20

- Toi aussi tu exagères, Samy : tu vois des risques partout... Non, c'est toi qui ne fais rien comme un homme normal... Isaac mordille nerveusement ses ongles. Samy l'observe à la dérobée: il sait que son ami est rarement conscient des dangers que ses frasques lui font courir, mais il croit déceler cette fois en Isaac comme de la peur. Lui qui joue habituellement le kamikaze! Samy en est troublé. Isaac sort de son mutisme, comme s'il sentait l'embarras de son ami: - J'ai encore un autre problème, murmure-t-iL
19 Quinzième: une des rues principales de Tshopo, qui portent en général un numéro. 20 «Tu n'as pas d'intelligence, l'amour te rend idiot.» (en lingala).

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Quoi? Parle plus fort, je ne t'ai pas bien entendu, s'énerve Samy. J'ai encore une affaire... bien plus grave que l'autre. Non! Ce n'est pas possible, Isaac. De grâce! Je dois te le dire. Des diamants... Je risque gros...

Il ne peut finir sa phrase. Deux déflagrations éclatent du côté de Tshopo. Stupeur Bref instant de silence, puis à quelques mètres d'eux les femmes se mettent à hurler, les gosses pleurent, le marché tout entier s'agite en tous sens et pousse une clameur fantastique, à faire se dresser les cheveux sur la tête. Cris d'épouvante, appels stridents, supplications, tumulte frénétique de milliers de gens précipitant pour mettre leurs biens à l'abri. Le grand marché de Kisangani est devenu un chaos. Les tolékistes ont réagi instantanément: enfourchant leurs vélos, ils s'enfuient aussi vite que le permet la bousculade insensée. Samy, dans ce remue-ménage, retient Isaac par la main; il hésite, puis réussit à dire: - Ça y est! La guerre dont je parlais! Il faut rentrer chez nous, vite. Mais il ne bouge pas, malgré l'extrême danger qui se referme sur eux, et il finit par articuler lentement: - Tu parlais de diamants? Qu'est-ce que c'est que cette affaire? - Laisse tomber! Filons d'ici, répond Isaac, ragaillardi. Samy n'a pas remarqué le changement d'attitude d'Isaac. Ce n'est que plus tard, dans des circonstances très pénibles, qu'il comprendra combien la guerre peut mettre à plat les pires combines: son ami vient en un instant de réorganiser, dans son esprit, toute sa vie. Pour sa part, le tolékiste il a la tête ailleurs: il s'est rendu compte que les confidences d'Isaac et les premiers obus ont failli lui faire oublier maman Sylvie. «ça! Je ne vais tout de même pas l'abandonner ici!» se dit-il, anxieux. À cet moment, deux obus éclatent dans la même zone que les premiers, puis des armes légères crépitent. La panique bat son plein. Il crie à Isaac: - Vas-y, ne tarde pas. Moi, je dois chercher quelqu'un... je te suis. - Je pars à la Quinzième... Je n'ai même pas la clef de ma chambre... À tout à l'heure. Sois prudent! Samy pousse son toleka à contre-courant d'une foule terrorisée, chargée d'invraisemblables ballots, qui court en désordre vers les issues. Il n'en croit pas ses yeux, c'est comme un film d'horreur, il progresse vers le centre du marché où est l'étal de maman Dedju. Les tirs d'armes automatiques sont assourdissants, une pluie d'obus tombe plus loin, sur Tshopo, estime-t-il. À gauche et à droite, des marchandises abandonnées, des paquets entrouverts, même des vêtements oubliés. De moins en moins de fuyards aussi, à mesure qu'il s'engouffre dans
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les petites ruelles du SOko?l «Comment ont-ils fait pour filer si vite?», s'étonne-t-il. Il trouve enfin Sylvie Dedju affairée à ramasser les dernières fripes, peine perdue puisque les gens qui doivent les garder ont disparu: le stock risque ainsi d'être aux trois quarts perdu. Elle voit Samy et son vélo, et elle lui crie son soulagement: - Oh! Samy, tu es là, merci, j'ai eu si peur! Viens vite, j'ai encore ces deux malles à fermer. - Maman Sylvie, laissez ces malles, elles n'ont plus d'importance, maintenant! On rentre à la maison de toute urgence. Venez! - Mais je ne peux pas abandonner tout ça ici: c'est la ruine, Samy! - On ne peut rien y faire! C'est sérieux: nous risquons beaucoup ici. Prenez le ballot le plus précieux et suivez-moi. On s'en va! D'où il est, Samy entrevoit trois des sorties possibles. Il aperçoit déjà quelques jeunes désoeuvrés qui, avec un sang-froid à glacer le coeur, soucieux de leur survie plus que de l'immense détresse qui s'est emparée de la ville, guettent le moment propice pour piller ce qu'ont abandonné les commerçants. «Kisangani, voici tes petits voleurs. Ils n'attendent qu'un signe pour la curée. Il y a toutes sortes de gens dans notre monde», se dit Samy, écoeuré. Puis il presse Sylvie Dedju de monter sur le vélo, ce qu'elle fait, avec la souplesse qu'on lui connaît, et il se met en route vivement vers une des issues du marché, alors que sur la ville s'abat une pluie d'obus et de mitraille qui frappera Kisangani et tous ses habitants des stigmates profonds de la misère, de la souffiance et de la mort.

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Le soko: le marché (en swahili; sans doute emprunté aux langues sémitiques: arabe: souk); en lingala, on diraitzandu.

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Chapitre 2

Blandine
Blandine Kepande a toujours été une élève modèle, et elle le sait:
ponctuelle, intelligente, bûcheuse, toujours dans les premières de classe. Elle se donne à fond aux études, ne sort pas beaucoup, trouve sans cesse un devoir à faire, une lecture, une copie... Phénomène pour ses copines, sujet de fierté pour sa mère qui voit couronnées de succès tant d'années de sacrifices pour l'avenir de sa fille. Le rêve de toute maman: sa petite devient quelqu'un d'important, épouse un grand homme politique, etc. Elle ne cesse de lui prodiguer des conseils. De son côté, Blandine se sent un peu accablée par la sollicitude de sa mère, par ses rêves de grandeur, mais malgré ce genre de harcèlement et de chantage moral, elle aime sa maman Lucie, et pour rien au monde elle ne voudrait lui faire de peine. Blandine n'est pas que bûcheuse et douée, c'est aussi une demoiselle fichtrement jolie! Tout son corps est une belle équation, comme disent ses copains de classe, lors de conversations gaillardes, entre 'hommes'. De taille moyenne, une relative minceur qui n'enlève rien à sa féminité, des rondeurs bien modelées, sans exagération, longs bras, jambes fmes, un beau cou élancé. Les hommes se retournent à son passage. Cela aussi, elle le sait, mais ce succès ne lui monte pas à la tête: simple fait divers, qui ne manque pas de la flatter, bien sûr, mais qui ne lui inspire aucun sentiment de supériorité. Son visage, sans doute par un fond de timidité, laisse souvent paraître une réserve soucieuse, voire même boudeuse. Un air trop sérieux, au goût de certains... Mais au fond, à l'encontre de l'impression générale, elle n'attend qu'une occasion pour éclater de rire, comme si elle tenait d'une main plutôt ferme les brides d'une nature trop bouillante qui l'inquiète. Car quand elle rit - et cela arrive plus souvent que d'aucuns ne le pensent - elle apparaît -transformée, c'est une rete, son rire est contagieux, tous rient avec elle. Cette étrangeté de caractère laisse ses amis perplexes. Certains disent, à tort sans doute, que c'est une orgueilleuse. Robert Selemani, son fiancé en titre (quoiqu'il n'ait pas été présenté à la famille) confie, avec l'assurance béate du mâle un peu bêta, qu'il lui faut un homme, un vrai, pour la dégeler un peu.
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Réflexion qu'elle a fort mal prise quand elle en a eu connaissance: depuis, il y a entre eux plus qu'un léger :troid... Dans la classe, tous les mecs sont fous de Blandine, et se demandent comment Robert a pu décrocher ce morceau de roi. Jaloux, mais aussi intrigués, car il ne paraît pas bien malin; or chacun le sait, pour Blandine c'est important. Ce qui gêne le plus, c'est que Robert est un prétentieux, venant chercher sa belle à l'école avec des airs de jeune premier: habitsi coiffure, même l'usage généreux du choko1 trahissent l'ambianceur, le mec à succès: tout le contraire des préoccupations de Blandine. «Comment a-t-elle pu s'éprendre de lui?», se lamentent-ils... Élève de Sèmebio-chimie à l'Institut XX, de la commune de Tshopo, Blandine s'y rend ce matin du lundi S juin 2000; il est 7hOO, elle trotte à vive allure sur la grand-route de Mangobo, contournant soigneusement les multiples flaques d'eau. La pluie a lavé l'atmosphère, il fait :trais: elle porte une écharpe sur sa blouse blanche d'uniforme. Pas question d'être en retard. Le dirécole3 est un maniaque de la ponctualité, fait assez rare ici; les retardataires encourent d'interminables scènes et des punitions. Aussi ont-ils trouvé un moyen de l'esquiver, en se faufilant par une petite porte latérale qu'ils ont baptisée Shabair.4

À sa marche presque machinale et à son regard perdu dans le vague, on devine sans peine que ce matin, Blandine n'est pas bien dans sa peau. Ce qui la préoccupe n'est pas banal: un retard gênant, de plusieurs jours, qu'elle a d'abord minimisé, pensant à un dérèglement quelconque ou à une erreur, mais le temps passe et accroît ses craintes, et aujourd'hui elle est persuadée qu'elle est enceinte. C'est effiayant, car sa mère va prendre l'affaire au tragique. Mais c'est surtout terrible pour elle-même! Dans sa pauvre petite tête plane le dilemme habituel: l'avortement, ou l'abandon des études. «Je lui avais bien dit que je n'étais pas sûre! rumine-t-elle. Robert est trop impatient. Nous voilà dans de beaux draps! C'est sa faute! Il veut tout, tout de suite, les conséquences, c'est demain!» Elle serre convulsivement son petit sac à main. À mesure qu'elle tourne et retourne le problème dans sa tête, une pensée troublante s'impose: elle s'est laissée duper, comme une gamine, son "fiancé" n'a sans doute fait que "soulager sa crampe" avec elle. C'est un constat qui lui fait mal. «Au fond, il voulait s'amuser avec moi. Et il a réussi! Il m'a baratinée, en somme, et j'ai gobé naïvement ce qu'il disait.» Elle en est meurtrie.
Méthodes pour éclaircir la peau (en argot lingala et swahili). 2 C'est celui qui fait des «ambiances» (en fiançais populaire), qui fait la noce. 3 Comme la contraction l'indique: directeur d'école. 4 Du nom d'une ancienne compagnie d'aviation.
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«Il ne pense qu'à lui, il ne m'aime pas, c'est tout! Quelle idiote je fais!» se dit-elle désappointée. Tout d'un coup, elle trouve insupportable l'idée d'une confrontation avec Robert, et la querelle violente qui s'ensuivra sûrement. Elle déteste les disputes. Le moral au plus bas, elle se sent très faible devant son "fiancé", comme face à quelqu'un à qui elle-même aurait joué un mauvais tour. Cela la rend soudain plus furieuse encore. «C'est moi qui subit, et voilà que j'ai peur de le blesser.» Et sa haine se porte sur tous les hommes: «Tous pareils: d'abord des "Je t'aime bien", "Je n'en dors plus de penser à toi"... et puis quand tu as un gosse, c'est "Débrouille-toi!"» marmonne-t-elle, non sans s'étonner de la tournure saugrenue qu'ont prise ses pensées, de la haine insolite contre Robert qui suinte en elle. C'est bien la première fois depuis qu'ils sont ensemble!
Mais alors arrive à sa rencontre, à l'endroit habituel, son amie Céline,

avec son large sourire. Par un petit sentier entre deux parcelles, elle la rejoint toujours là depuis l'école primaire. Elles font route ensemble et n'ont pas de secret entre elles. Céline aussi a du succès dans son quartier; elle sait qu'elle n'a pas l'élégance de Blandine, mais n'en est pas jalouse. Blandine, elle, puise chez son amie une force qui la rassure dans les difficultés, une sécurité qui lui fait défaut trop souvent, et aussi cette débrouillardise qui l'épate toujours. Chacune y trouve son compte. Elles s'embrassent. - Bonjour, Blandine. - 'Jour, Céline. - Toujours découragée? demande-t-elle avec sympathie: depuis la veille, Céline connaît le problème de son amie. - Je ne sais pas quoi faire. Je me sens très mal à l'aise... - Ça se voit à distance, ma chère Blandine, tu ne sais pas feindre. Mais calme-toi, tu ne dois pas t'en faire, on trouvera bien une solution. - Je ne crois pas... - Je connais quelqu'un qui pourrait t'aider... - Je ne veux pas de ça, Céline, tu le sais, ce n'est pas bien. Je me suis toujours dit que jamais je ne le ferais, je ne veux pas me salir... et... - "Je ne veux pas me salir", singe Céline en la coupant brutalement. Prends ta vie en mains, voyons! Tu veux ruiner tes études? Crois-tu que la vie t'offiira une autre chance? Il faut être raisonnable, Blandine! Je sais... Quand je pense aux efforts de maman pour me mener jusqu'en cinquième! réussit-elle à articuler d'une voix tremblante. Blandine se pince les lèvres, son bras libre esquisse un geste vague. Céline pose sa main sur l'épaule de son amie. - Ne pleure-pas, dit-elle avec énergie, comme pour la faire réagir, puis adoucissant la voix:
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- Il paraît qu'il n'est pas cher...

-Qui? - Le type dont je te parle, s'impatiente Céline, levant la main en signe d'exaspération. Toi, quand tu ne veux pas entendre! Tu sais bien de qui je parle, l'infmnier qui habite non loin de chez ta tante à Matete, voyons! Adalbert? - Tu le connais? s'étonne Céline. - Bien sûr... et toi? - Bon, on m'a parlé de lui ...en bien, ajoute Céline évasivement. Elle détourne un instant les yeux. Blandine pressent qu'elle lui cache quelque chose et dit à son amie, en la fixant: - Je le connais très bien. Mais il ne me plaît pas, il n'est pas sérieux, c'est un amoureux.5 - Les gens qui disent ça sont des jaloux de sa beauté et de son succès. Il paraît qu'il fait même des opérations... - Peut-être, mais il a plusieurs femmes, et il ne s'en contente pas: le dispensaire où il travaille est devenu un véritable bordel, surtout quand c'est lui qui assure le service de nuit. Il ne fera rien de bien de sa vie... - Ça, c'est ce qu'on raconte! laisse échapper Céline: ici, les gens qui réussissent, on ne les aime pas beaucoup... - Pourquoi te mets-tu en colère? Tu le défends? Je comprends mal!... Une pause. Puis, avec un sourire moqueur, et les yeux écarquillés cherchant le regard son amie, Blandine égrène lentement: - Tu le connais trop bien, Céline... - Pas tellement... - Et tu as déjà raconté à ce noceur que tu as une amie qui... - Non, Blandine, pour qui tu me prends? Blandine continue à fixer son amie d'un oeil sarcastique. Les affaires amoureuses de son amie ont comme vertu principale de la distraire. Malgré son désarroi, elle en est très amusée. - Avoue, allez, tu es amoureuse de lui! - Là tu vas trop loin, rétorque Céline, riant aussi. Toi, dans tes affaires tu es si rigoriste! Un peu de souplesse, voyons, de la nuance! Tu y vas sans précautions, comme avec ton Robert Selemani! Adalbert est un gars qui me plaît, mais il ne faut pas croire que je suis amoureuse comme tel.6 C'est une petite aventure sans conséquences, penses-tu! (Une pause; puis, avec légèreté :) Je n'ai pas eu le temps de te raconter. C'est arrivé par hasard, tu sais, il y a trois jours, vendredi: il m'a dit des choses... c'est un gars charmant... Mais moi je ne lui ai rien dit de toi!
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Amoureux: coureur de jupons, dans le français populaire de la cité. Expression très usitée à Kisangani et qui signifie approximativement: SAMY de Kisangani
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«à dire vrai».

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quatrleme bureau.?7 - Qui a dit que je veux m'embarquer dans une aventure avec lui, Blandine? Tu veux rire? Tu me connais mal! Elle passe son bras à la taille de son amie et la serre affectueusement. - Me voir amoureuse, ça t'amuse, hein? susurre-t-elle à l'oreille de Blandine. Sérieusement, je ne le suis pas. Elle desserre le bras qui étreint son amie et avec son sens habituel de la réalité, reprend pied parmi les vivants et dit d'un air de conspiratrice: - Et maintenant, revenons à nos moutons... Ton problème...

- Ce polygame! Tu veux te lancer dans une affaire de troisième ou .,

C'est alors qu'à hauteur du hangar des Assemblées de Dieu, apparaît Nestor Lotika, qui a pourtant l'habitude de les rejoindre bien plus tôt, par un sentier latéral, au niveau de Mangobo. Chaque jour, il doit parcourir plusieurs kilomètres, depuis Simi-Simi.8 - Bonjour, les filles, mnasema ayê?9 - Bonjour Nestor, ya kusema haiko.10 Tu ne viens pas de chez toi, d'où sors-tu comme ça? dit Blandine, soulagée d'être détournée de son problème, rut-ce quelques instants. - Aujourd'hui, j'ai vu et appris des choses qui m'ont donné le frisson, avance Nestor. C'est pour ça que je vous rejoins par ici,j'ai dû courir... Il affiche un sourire crispé, très différent du visage mi-intrigant, mi-sérieux qu'il arbore souvent devant les copains. Nestor est en effet l'homme qui apporte généralement les nouvelles à l'école. On ne le croit qu'à moitié car il a la mauvaise habitude, pour donner de la crédibilité à ses récits, de dire qu'il a tout vu de ses propres yeux, ce qui est faux la plupart du temps, comme on ne manque pas de le constater par la suite. Pas très athlétique, il a même un début d'obésité, mais à l'école il est très populaire parce qu'il aime l'ambiance11 et il est au courant de toutes les nouveautés musicales; il sait aussi se les procurer avant tout le monde par des enregistrements pirates. Il est toujours entouré d'une cour de disciples attentifs qui rient de ses blagues. Nestor s'entend bien avec les deux filles: elles l'apprécient parce qu'il est bon, un peu vantard sans doute et pas très intelligent, mais cela leur fait mal que quelques-uns de ceux qui passent pour ses inconditionnels se moquent plutôt de lui, sans même qu'il s'en rende compte. - Qu'as-tu vu de si terrible, s'enquiert Céline, curieuse et amusée.
7 Bureau: concubine (à cause de l'alibi: «Je vais au bureau»); avec l'ordre d'importance. S Village de pêcheurs Lokele, à 3 kilomètres en aval du port de Kisangani. 9 «Qu'est-ce que vous dites?» en langage populaire swahili. 10 «Il n'y a rien à dire». Il Ambiance: désigne la vie turbulente des noceurs, musiciens, sorties nocturnes, etc. SAMY de Kisangani Diamants et guerre

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- Des tas de soldats rwandais qui allaient en direction de l'aérodrome de Simi Simi! Il se trame quelque chose, c'est sûr... - Toi et tes mauvaises nouvelles! Si on prêtait attention à tout ce que tu dis, on ne pourrait plus dormir, ni même vivre! s'impatiente Céline. - Mais c'est vrai! Je les ai vus marchant vers l'aérodrome militaire; ils ne se sont même pas arrêtés pour s'abriter quand il a plu, ils étaient trempés. J'ai l'impression... Rappelez-vous la guerre, il y a un mois... - Tais-toi, de grâce! implore Blandine (elle avait perdu une tante lors de ces douze heures de cauchemar du mois dernier), on n'en reparle pas! - Excuse-moi, Blandine, pas de problème... Changeons de sujet, fait-il en regardant sa montre. Tufukuzie!12 On va être en retard. Nestor Lotika est le sixième des sept enfants d'une famille qui habite près de Simi-Simi; il est Lokele.13 Nestor est le seul à essayer d'achever des études, ses frères aînés Luc, Roger et François les ont abandonnées, chacun à son niveau, et ils vivent tant bien que mal en exerçant le métier de boulonneur.14 Des trois filles, Lydie est mariée à un ami de ses frères, lui aussi boulonneur; l'autre, Fifi, est encore une gamine, mais l'aînée, Esther, a eu la chance de gravir un échelon en épousant un acheteur de «diams». Bref: chez les Lotika, la reine incontestable est la pierre: on n'y parle que de «creuseurs» et de leurs aventures souvent rocambolesques. Nestor, lui, n'a rien à raconter qui puisse passionner les siens; on l'aime bien pour autant qu'il réussisse ses études. Chez les Lotika, l'ambiance est assez bonne, seule la folle jalousie de Lydie pour le niveau de vie de son aînée vient parfois jeter le trouble, mais les générosités de Norbert, le mari d'Esther, finissent toujours par apaiser ces pénibles frictions. Nestor n'est pas un mauvais bougre; s'il aime les farces, les intrigues et les racontars, ce n'est pas un gars superficiel: il a ses projets d'avenir et là, il sait se montrer responsable. Il est gentil avec sa femme, Clotilde, qu'il avait prise en dépit des coutumes, ou plutôt qu'on lui afait prendre, 15 car elle portait son enfant: <<Bayakikotikela ye mwasi.»

Malgré l'humiliation de la famille, on a tout fait pour l'enfant, qui est venu au monde sans problèmes. Et alors que tous se préparaient à rendre difficile, voire impossible, la vie de la jeune maman afin qu'elle reparte chez ses parents - pratique~ plutôt rudes de certaines familles -, Nestor est devenu intraitable. Car il aime sa Clotilde. «C'était pas une passade,
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13 On trouve les Lokele tout au long du fleuve Congo; quelques uns vivent encore dans de grandes pirogues aménagées en habitation. Pêcheurs à l'origine, reconvertis dans le commerce, ils ont acquis une forte influence sur le marché de Kisangani. 14Un boulonneur: creuseur de trous pour chercher le diamant; on dit aussi jengeneur (prononcer djénguéneur), «diamanteuli>, «creuseUli>(argot des carrières). 15 «Ils sont venus déposer chez lui une fille» (en lingala).

<<Pressons-nous!»

(en swahili).

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entre nous!» protestait-il chaque fois que sa famille manigançait quelque chose pour déloger la jeune mère. Et depuis, ils vivent dans la parcelle16 parentale, où il a pu bricoler une bicoque pour se ménager un peu d'intimité, bien qu'eux aussi mangent à la casserole familiale commune. Ses idées sur l'amour étant assez larges, Nestor entretient de front plusieurs projets sentimentaux. En dépit de son amour pour Clotilde, qu'il déclare «incontournable», Nestor a aussi un faible pour son amie Céline. Il pense à elle quasi toute la journée, ilIa désire de tout son être. IlIa trouve suggestive, mystérieuse, troublante. Pourtant, il est convaincu qu'elle se joue de lui; mais il garde l'espoir secret que ses assiduités vont la flatter. Nestor a tout essayé pour la séduire, toutes sortes de baratins, sans succès apparent. Il s'en veut parfois de sa dépendance envers la fille. «Pour qui se prend-elle?» se dit-il dans ses rêveries fébriles. Car, au fond, est-elle si belle que ça? De courte taille, un peu boulotte, on la classerait sous d'autres latitudes parmi les obèses, mais chez nous on les aime plutôt bien en chair, avec un derrière digne de ce nom. «ça, elle l'a!» conclut-il vaincu. Mais en dépit de ce jugement mitigé de Nestor, Céline a d'autres atouts que le garçon ne peut ignorer: un visage très avenant, une peau très fine, des dents resplendissantes et aux deux côtés de la bouche «deux fossettes meurtrières», comme le disait un autre élève, appelé Fidèle Ngamboa, qui en pince aussi pour elle. Ils arrivent enfin à l'école, en retard, et comme d'habitude, ils doivent se rabattre sur le portillon Shabair pour éviter les colles administratives. Le professeur, lui, ne se soucie pas des retardataires, il les laisse gagner leur place. Quelques minutes après, tandis que le prof expose quelques aspects du sous-développement, Nestor fait part à son voisin - justement c'est Fidèle, son rival mais néanmoins ami - de ses inquiétudes: - Je pense que tu exagères, dit Fidèle à mi-voix. - Je sais ce que j'ai vu, et c'est très inquiétant, je te dis. - Mais la ville est en pleine démilitarisation par la MONDC,17voyons, qu'avons-nous à craindre? souffle Fidèle avec un peu d'impatience. - J'en sais rien, mais tant de Tutsi revenant vers Simi-Simi... c'est grave! Avec ces Rwandais, on ne sait jamais, dit-il en crachant par terre. - Toi, tu ne fais pas dans la nuance, lance Fidèle d'un ton railleur, c'est comme avec les filles!... Nestor rit. Rien de ce que peut dire son ami ne le blesse, il croit ferme que Fidèle est jaloux de ses succès féminins, et c'est plutôt de nature à l'amuser. Il en oublie sa préoccupation du moment: la guerre.
16 En français d'Afrique, petit terrain urbain, enclos contenant souvent plusieurs cases. 17 Opération dirigée par la Mission d'observation de l'ONU au Congo (MONUC, couramment prononcée Monique), consistant à vider Kisangani de toute force armée. SAM y de Kisangani Diamants et guerre

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- Hé Fidèle, pas mal, la Céline, hein? souffie-t-il gaiement en lançant un regard connaisseur vers celle qui se trouve deux pupitres plus loin. - Passable... Je ne la trouve pas si jolie, répond prudemment Fidèle. - Passable? Tu blagues, je te connais! Tu vois ce que je regarde? J'ai "lu dans un livre à la paroisse un poème tout entier consacré à cela: Votre dos perd son nom avec si bonne grâce..., voyons si je me rappelle le reste, oui c'est ça: qu'on ne saurait, Madame, que lui donner raison. Et puis quelque part: Au temps où les faux culs sont la majorité, gloire à celui qui dit toute la vérité!... C'est d'un chanteur français, je crois.I8 Il reste pensif quelques secondes, puis: - Pas mal, cette chanson! Entièrement dédiée à Céline, dirait-on! - Si «fossettes» savait ce que tu dis d'elle, elle serait prête à te gifler! - Sûr! Elle est susceptible. Mais j'aime ses colères, et ses écarts de langage, fait Nestor rêveur. Ne fais pas de bêtises, tu sais bien que ta Clotilde n'acceptera .. .,J 19 JamaIS une m banua. - Oh, je sais, mais laisse-moi rêver! D'ailleurs, elle ne me regarde même pas. Crois-tu qu'elle, Céline, m'accepterait, rut-ce une minute? .

- On ne saitjamais, avec les filles...
-

Avec elle, on sait tout de suite, Fidèle, iko na mazarahu ya ajabu!20 Il se tait un instant. Il observe deux bancs plus loin Rosette Dedju, une fille d'une beauté rare, mais un peu distante, sans doute du fait de sa morphologie incontestablement nilotique qui lui crée des problèmes. - Fidèle, tu vois Rosette? J'ai parlé avec elle hier. C'est incroyable... - Tu veux Rosette aussi? Alors tu vas trop fort. . . - Kozala zoba te!21 C'est pas ça. Elle parle d'une nouvelle guerre... Une grosse voix se fait entendre alors, et les fait sursauter: - Je suis enchanté de l'attention que vous portez à mon cours... Monsieur Lotika, de quoi parliez-vous avec tant d'acharnement? Pris de court, Nestor réussit à formuler: - Excusez-moi, Monsieur. On parlait du mouvement des troupes... - Du mouvement des troupes? Quelles troupes? - Les Rwandais, Monsieur. Je les ai vus avancer vers Simi-Simi. .. Clameur de reproche: cette classe n'aime pas beaucoup qu'on parle des Rwandais et des Ougandais, sujet tabou dans l'inconscient collectif On en a assez des troupes étrangères.
18Georges Brassens (1921-1981). 19 Mbanda: un ou une rivale (en lingala). 20 «Elle a de ces mépris incroyables!» (en swahili). Le Boyomais n'hésite pas à changer de langue dans une même phrase pour profiter des subtilités propres à chacune. 21 <<Fais l'idiot!» (en lingala). pas

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Et qu'est-ce que tu déduis de cela, ironise Monsieur Lid%lo,22 qui avait reçu ce surnom peu digne quelques années auparavant, lorsqu'il était entré en classe avec un pantalon troué. - Je pense qu'une nouvelle guerre se prépare, Monsieur, dit Nestor. - Mais on est en cours de démilitarisation, jeune homme. - Je n'ai pas confiance en la Monique, Monsieur. MUnTIured'assentiment: dépit unanime envers l'action de la MONDc. - Et selon toi, pourquoi ne doit-on pas faire confiance à la MONDc? - Monsieur,... Je ne sais pas. Nestor ne veut pas trop en dire. Il a déjà tant d'autres soucis... Il pense sans doute aux services de sécurité omniprésents qui continuent de sévir avec la même efficacité qu'aux époques terribles du M.P.R.,23 malgré la succession de groupes de «libération»: A.F.D.L.,24 R.C.D?5 etc. On ne voit pas encore le «changement», il est plus sage de se taire. - Monsieur Lotika ne veut rien nous dire, ironise le professeur agacé. Il arrive en retard, il bavarde avec son voisin depuis le début du cours, et maintenant qu'il reçoit la permission de parler, il se tait. - Ils n'ont pas vraiment fait leur travail, Monsieur... - Et quel était ce travail? - Je ne sais pas bien, mais c'est ...ce que tout le monde dit... Rires dans la classe.
- Je vais t'expliquer, petit comique, quel est le travail de la MONDc...

Il ne peut tenTIiner sa phrase. Un sifflement, puis une déflagration étourdissante, une série de crépitements: des éclats de pierres tombent sur la toiture. Une seconde après, des centaines d'élèves hurlent d'effroi, petits et grands. Une épaisse fumée noire rend la respiration difficile. - C'est la guerre, crie Nestor. - Seigneur, Seigneur! aide-nous! répète sans cesse Fidèle. Une fille, le visage ensanglanté, se lève en criant: - On m'a tuée... je vais mourir... Maudits soient les Rwandais! Monsieur Lid%lo, soufflé par terre, se relève et, couvrant mal les cris de panique de sa classe, réussit à articuler d'une voix tremblotante: - Les enfants, pas de blessé? Gardez votre calme! C'était un obus! Que personne ne sorte! Restez couchés sous les bancs... 22Lidofolo: trou en général; ici, trou ou démaillagedans un vêtement(dans le parler 23M.P.R.: Mouvement Populaire de la Révolution(Parti-Étatdu maréchal Mobutu). 24 A.F.D.L.: Alliance 'des Forces Démocratiques pour la Libération (mouvement rebelle dont Laurent Kabila prit la présidence;au pouvoir au Congo depuis 1997). 25R.C.D.: RassemblementCongolaispour la Démocratie (dissidence,août 1998).
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- Qu'est-ce que tu as, crie Blandine en rampant vers une autre fille qui geint, terrorisée. - On m'a tuée! continue la première. - Cesse de crier, dit avec autorité le professeur, qui se glisse près d'elle et examine rapidement la tête de la blessée. Une petite égratignure, c'est pas grave! Mes amis, il faudra qu'on sorte d'ici... Quelqu'un veut-il prudemment jeter un coup d'oeil à l'extérieur pour... Un autre obus tombe tout près, soufflant la porte de la classe comme un vulgaire carton, la mitraille déchiquetant l'élève qui s'en approchait. Toute la classe est collée au sol dans le plus grand désordre, on n'ose même pas lever la tête; tous sont comme paralysés; les cris d'hystérie ont fait place à un silence terrifié; beaucoup prient. Certains, relevant la tête, voient alors le corps inerte de leur condisciple ensanglanté sur le sol. Horreur! La panique s'empare de tous. Blandine sait qu'il faut éviter cela à tout prix, elle se met debout, sent son ventre se nouer, mais elle oublie ses propres soucis. Nestor la suit. Ils regardent abasourdis par la fenêtre: une fumée noire a envahi une partie de la cour, plusieurs corps d'écoliers gisent par terre. Des cris de détresse ou d'hystérie fusent des classes. Personne n'ose plus quitter les bâtiments. C'est Nestor qui est le premier à se décider: - Je sors. Ici, il y a trop de danger, monsieur! On n'a pas le choix... - Je ne sais pas, dit le professeur, paralysé par la responsabilité. - Allons-y, les amis, quittons ce piège, crie Blandine, et son regard tombe sur le cadavre disloqué près de la porte, les yeux béants, comme implorant une explication. Personne n'ose en approcher. Mais à vrai dire, pour lui on ne peut plus rien... Un nouvel obus éclate alors tout près de la classe voisine, foudroyant, étourdissant, monstrueux, épandant une épaisse fumée âcre dans la cour. Mais les jeunes n'en font plus aucun cas. Ils veulent sauver leur peau, et sortent tous ensemble en courant, guidés par l'instinct. - Shabair, crie Céline, pour sortir, c'est le plus sûr... - Mais les autres... ils sont blessés! hurle Blandine. - Viens, dit Nestor avec autorité. Occupons-nous d'abord de nous! Blandine scrute à travers la fumée qui commence à se dissiper, et aperçoit soudain au milieu de la cour une fillette qui se tord de douleur. - Là, regardez! Elle saigne, glapit Blandine près de s'évanouir. Pas le temps, crie nerveusement Céline. Viens, de grâce, Blandine! Attendez-moi, j'arrive...

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Malgré la grande faiblesse qu'elle ressent dans son corps, elle court près de la fillette qui bouge encore. Blandine sent que quelqu'un la suit, cela la réconforte. Les jambes de la gamine ont de profondes entailles, c'est horrible; elle ne bouge plus. Surmontant son envie de fuir, mais sans trop regarder ce qu'elle prend dans ses bras, Blandine emporte dans son pagne la fillette, aidée de son ange gardien, qui n'est autre que Fidèle. Serrant la blessée contre elle, Blandine court vers Shabair, où les autres l'ont attendue. Elle murmure à la fillette: «N'aie pas peur, on est là! On va te soigner, encore un petit effort. . .» Un crépitement d'armes légères, très proche, les fait sursauter alors qu'ils franchissent le discret portillon. Tous plongent à terre, s'abritant derrière l'enceinte de l'école. Tous sauf Blandine qui ne sait comment s'y prendre avec l'enfant dans ses bras. Fidèle a plongé derrière le mur, Nestor est à quelques mètres. Céline vient l'aider, elles s'accroupissent en regardant la fillette qui geint. Blandine est saisie de pitié: - Ne pleure pas. Nous sommes avec toi. On va te tirer de là. - Maman... je veux maman! sanglote la petite voix à peine audible. Amenez-moi à la maison. Sa/isa ngai, yaya, kotika ngai te p6 - Kobanga te, nakotika yo te...- Faisons-lui des garrots, elle se vide de son sang, dit Fidèle, effrayé par l'état lamentable des deux petites jambes. Il a parlé d'une voix égale, tout étonné aussi d'avoir quelque chose à proposer dans un domaine qui lui est absolument étranger. Blandine lui ollie spontanément son foulard. Sans hésiter, il le déchire pour faire, assez maladroitement, deux garrots. Il s'aperçoit qu'il porte des traces de vomi sur sa chemise (sa bouche a un arrière-goût qui lui rappelle que quand s'étaient planqués par terre, il avait discrètement réfréné une nausée), et il s'étonne de se sentir autant d'aplomb maintenant. Plus elliayant encore que le bruit diabolique des obus qui éclatent de temps à autre, il y a les soldats qui s'alliontent non loin de là, mitraillant en tous sens, et leurs balles frappent par-ci par-là dans un claquement sec aussi imprévu qu'affolant. Les élèves osent à peine lever la tête, comme si leur visage enfoui dans le sol les protégeait de quoi que ce soit. Ainsi donc, personne n'est en mesure de dire d'où surgira un nouveau danger, sauf Blandine et Fidèle qui sont à moitié relevés pour soigner la fillette. - art va se faire canarder ici, les amis. Il faut partir, crie Fidèle. - Je cours avec la petite au dispensaire de la Paroisse, dit Blandine sans trop de conviction.
26 <<Aide-moi, grande soeur, ne me laisse pas!» (en lingala). 27 «N'aie pas peur! Je ne t'abandonnerai pas.» (en lingala). SAMY de Kisangani Diamants et guerre

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- Tu es folle? Tu vas te faire tuer! s'écrie Céline en levant un peu son visage du sol, des brindilles plein les cheveux. Nouvel obus. L'explosion les aplatit une fois encore tous contre terre, se couvrant la tête avec les mains, dérisoire protection. Couchée à côté de la gamine, dont les gémissements la font frémir de pitié, Blandine est folle d'impuissance et n'a qu'une idée en tête: faire soigner la fillette. Mais la peur la paralyse, elle ne parvient pas à se mettre en mouvement. L'affaire lui paraît au dessus de ses forces mais elle n'ose pas se débiner; elle sent qu'elle ne partira pas sans cette vie que la guerre a mise entre ses bras; leurs sorts sont désormais indéfectiblement liés «La fillette est en train de mourir sous mes yeux et je ne bouge pas, se dit-elle désolée. Je ne peux pas la laisser tomber. Je le lui ai promis. Et elle est si jolie!» Cette dernière pensée l'intrigue: «On vit en plein drame, et me voilà touchée parce qu'elle est jolie! Ou plutôt: ...étaitjolie, avant l'obus!...» Entre-temps, le crépitement des mitrailleuses s'est fait plus proche. Plusieurs élèves habitant près de l'école se sont mis à courir pour tenter de gagner leur maison. On les voit se faufiler d'un abri à l'autre, et parfois tomber à terre. Touchés par la mitraille?

Mkalale chini, vijana, msitikisike!28 hurle une voix qui les glace. - Les Ougandais! dit Nestor. On dirait qu'ils ont quitté leurs camps: ils ne sont plus sur la rive droite de la Tshopo, ils ont franchi le pont et ils ont pris position dans le quartier. Je vous l'avais dit, c'est la guerre... Et en lui-même: «Je le savais, si j'avais suivi mon intuition, je ne serais pas dans cette... Ah, merde, mille fois merde, je suis un con!» - Nous sommes perdus, murmure Céline sans lever la tête plongée dans l'herbe. Jamais on ne réussira à rentrer chez nous. Les Ougandais! Nous sommes coincés. Que vont-ils faire de nous, Nestor? - Calme-toi, Céline, je suis là, fait-il en rampant vers elle. Rien que d'entendre son nom sur les lèvres de Céline, Nestor a oublié toute l'horreur qu'ils vivent! D'un coup, il se sent l'âme d'un protecteur: il va s'occuper d'elle jusqu'à son retour auprès de sa famille à Mangobo. Il caresse furtivement la joue de Céline qui, contrairement à la réaction qu'on pouvait attendre d'elle en d'autres circonstances, en est touchée et prend la main de Nestor avec reconnaissance. Ravi, il en oublie presque les Ougandais. La réalité le tire de son rêve: le sifflement étourdissant d'un obus le colle de nouveau contre terre. Quelques instants après, dans la fumée, il se met à genoux prudemment et, au milieu du vacarme des armes automatiques, il crie: - Par là nous ne passerons jamais, les amis! Allons vers Mangobo...
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«Jetez-vous

à terre, jeunes gens, ne bougez pas!» (en swahili des soldats ougandais). de Kisangani Diamants et guerre

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