Sans adieu

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Quelque 50000 personnes disparaissent tous les ans en France. La plupart reviennent ou sont retrouvées dans les deux semaines... Des autres on ignore tout. Jean-Baptiste, Bianca, Sophie, François et les autres sont un amant, une mère, une amie, un fils et de leur disparu ils ne savent plus rien. Partis sans explication ni adieu, ils condamnent ceux qui restent à vivre un deuil impossible, enfermés dans une citadelle où ricochent indéfiniment leurs questions sans réponse.
Publié le : jeudi 1 novembre 2012
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EAN13 : 9782296508798
Nombre de pages : 120
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Laurence Albert
SanS adieu Nouvelles
© L’Harmattan, 2012 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-336-00436-5 EAN : 9782336004365
Sans adieu
Laurence AlbertSans adieunouvelles
L’Harmattan
DU MÊME AUTEURDurer jusque-là, HB Éditions, 2005 L’hypothèse des forêts,Éditions Delphine Montalant, 2009, Pocket n°14212, 2011
CE RÊVE DE LEUR MÈRELa première fois qu’elle monnaye son corps, c’est l’été qui expire. Cela se passe dans une ruelle jaune. Dans la voiture de l’homme. L’homme est quelconque, d’âge moyen. Il est concentré et poli. Il se tait. Sauf au moment de jouir où il la traite de salope. Pour rentrer chez elle, Marie marche longtemps dans les rues assourdies de chaleur. Le quartier où cela s’est produit se situe à l’autre bout de la ville. Elle ne sait plus ce qui l’a menée dans ce secteur. Le tonnerre gronde au loin. Il pleut sur la périphérie. Madrid reste asphyxié. Dans l’appartement, déjà, Pilar donne son bain à Inès. Manuel n’est pas encore rentré. Marie joue avec sa fille à coucou-le-voilà avec un dauphin en plastique qu’elle enfouit sous la mousse. La fillette mime la surprise et rit. Son rire s’enchaîne à un autre. Inès, trempée, court se cacher dans l’appartement et rit. Son rire s’enchaîne à un autre et s’enroule autour de Marie. Ainsi jusqu’au crépuscule. C’est seulement à la faveur du silence de l’appartement, après le coucher de sa fille et avant le retour de son mari, qu’elle songe à se changer et se doucher. L’eau frappe sa peau et lui rend une conscience soudaine, très précise de son corps. Il lui apparaît désarticulé en travers de la banquette de la voiture. C’est une image désagréable. Sa tête cogne contre l’accoudoir. Elle voit par la vitre un mur à la peinture craquelée. Sa tête cogne au rythme du halètement de l’homme. C’est un souvenir confus où l’étrangeté prime
l’inconfort. Comme s’il s’agissait d’une histoire qu’on lui aurait racontée. Une histoire qu’elle aurait écoutée distraitement et qui laisserait en elle un écho vague mais tenace. Elle pense à sa sœur. Cet écho c’est sa sœur. L’été encore. L’été sur sa fin aussi, excédé. Cette fois-ci à Paris. L’été qui brûle moins jaune qu’à Madrid. Les avenues étaient presque désertes. Marie roulait les fenêtres ouvertes. Aux feux rouges, elle se regardait dans le rétroviseur et se trouvait le teint crayeux comme les fossiles qu’elle répertoriait au laboratoire du musée de l’Homme. Si j’avais fait des études supérieures, grinçait la voix d’Anne, j’aurais choisi médecine ou communication, quelque chose qui s’occupe des vivants. Marie se souvint alors que c’était l’anniversaire d’Anne. Vraisemblablement était-ce pour le fêter que leurs parents les avaient toutes les deux conviées à déjeuner ce dimanche. La plupart des boutiques étaient fermées. Elle tourna près d’une heure, acheta dans la précipitation un briquet assez élégant recouvert d’écaille. Sa sœur avait arrêté de fumer un an plus tôt. Anne ne parut pas noter l’inopportunité du briquet, ni même le briquet lui-même. Elle ne manifesta aucun signe de plaisir ou de déception. Elle ne dit rien. Elle pensa sans doute que le silence constituait là une riposte supérieure aux sarcasmes qui lui venaient à l’esprit. Entre parler et se taire, elle savait toujours choisir le plus blessant. Si Anne lui avait au moins adressé un regard, Marie se serait confondue en excuses. Elles se seraient embrassées. Tu peux le changer... Ce n’est rien, je vais recommencer à fumer... Ah non ! Sûrement pas. Quelle bourde ! Elles en auraient été quittes pour un éclat de rire. Au lieu de cela, la fureur gagnait Marie ; elle regrettait le temps où, enfants, elles pouvaient encore se mordre jusqu’au sang. Quelques mois plus tard, Marie quittait Paris pour s’installer à Madrid. Anne ne rendit jamais visite à sa sœur. Pas plus que Marie, de séjour en France pour son travail, ne
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contacta Anne. Il ne s’agissait pas d’une simple négligence qu’elles eussent pu déplorer, ni des obstacles que les exigences de la vie adulte dressent entre les êtres mais d’une attitude délibérée et commune, sans être concertée. Inès est une enfant adorable. Enjouée et déterminée. Elle grandit toute en fougue. La vie est un petit crapaud qu’elle taquine du pied ; les êtres des roseaux qu’elle ploie d’un sourire. Elle a quatre ans. Elle est séductrice et manipulatrice. Elle régente la maison d’un battement de cils et l’on cède avec délice à son désir. Il y a chez elle une malice qui n’attend qu’un peu de temps pour tourner au vice, s’inquiète Manuel. Il lui faudrait un frère ou une sœur. Une sœur pour Inès !? Marie refuse d’en entendre parler. Marie et Anne. Marie-Anne. Marianne. Marie d’abord. Puis très vite, à peine venu le retour de couches, sa mère avait aguiché son père dans l’unique but de lui subtiliser une autre semence et - le temps pressait - de voir naître une autre fille, un an plus tard, la même. Anne. Un désastre. Un ersatz de jumelle. De la haine à l’état brut. Toujours elles se détestèrent. Elles se chamaillaient sans cesse, animées d’une vraie méchanceté, d’une volonté de blesser et de détruire sans rapport avec les pinaillages habituels des batailles fraternelles. Elles décevaient le rêve de leur mère. Le rêve amer d’une petite fille solitaire, devenue femme esseulée, trompée par son mari, à jamais assoiffée d’une altérité bienveillante. Elle les abandonna l’une à l’autre, indignes de la chance qui leur était offerte, et les regarda, impuissante et atterrée, s’entre-dévorer. Le téléphone sonna en juin dans l’appartement de Madrid. Il montait de la rue cette atmosphère de fête que soufflent les premières vagues de chaleur. Tout de suite, à la façon dont sa mère prononça son nom, elle sut qu’une ombre obscurcirait l’été. Aussi quand elle articula C’est grave, c’est Anne, Marie ne fut pas surprise hormis par la résonance immédiatement tragique et intime de ces mots. On n’avait aucune nouvelle d’Anne. Personne. Elle avait disparu.
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