Sargon

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Fils d'une Grande Prêtresse, Sargon est recueilli sur les bords de l'Euphrate par Aqqi, le jardinier. Nous sommes en 2350 avant Jésus-Christ, et les dieux summériens veillent déjà sur cet enfant voué à un incroyable destin. Devenu officier du roi Kish, il découvre la société mésopotamienne : ses combats sanglants entre cités rivales, ses rituels sacrés et sa sexualité débridée. Après avoir bravé de multiples dangers, Sargon réalise ses ambitions et ses rêves de gloire. Intrigues, trahisons et complots jalonneront son existence.
Publié le : mardi 1 juin 2010
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EAN13 : 9782296256347
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SARGON
LA CHAIR ET LE SANG


Roman historique
Collection dirigée par Maguy Albet

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SARGON
LA CHAIR ET LE SANG























































© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-11861-4
EAN : 9782296118614

CHAPITRE 1
La Grande Prêtresse s’approcha de l’autel, les bras chargés d’offrandes
pour la déesse Inanna qu’elle servait et vénérait depuis tant d’années.
Tout autour du sanctuaire, de nombreux disciples priaient et récitaient
des litanies en hommage à la divinité ; chacun attendant de déposer son présent
aux pieds de l’idole.
La cérémonie venait de commencer. Un jeune bélier s’apprêtait à être
sacrifié en l’honneur d’Inanna. Son sang se répandit sur la table de pierre, tandis
1que dans l’assemblée des chants liturgiques retentirent. Le Barû extirpa les
entrailles de l’animal et leva les bras au ciel en prononçant les paroles sacrées
du rituel. L’hymne entonné par les adorateurs de la déesse se fit soudain plus
solennel quand des libations furent répandues par deux jeunes novices dont les
aubes immaculées semblaient éclairer le chœur de l’édifice.
Le culte divin prit fin et bientôt tous les serviteurs désertèrent le temple.

La Grande Prêtresse, prostrée sous une colonne, paraissait en proie à de
terribles pensées. Son cœur était à jamais meurtri, mais elle se devait d’obéir et
de faire son devoir envers Inanna.
Elle se dirigea vers la porte du temple et scruta les alentours, comme si
elle redoutait d’être aperçue. Se précipitant à l’extérieur, elle emprunta une
ruelle étroite où elle s’engouffra craintivement.
Non loin de là, l’attendait Yala, sa servante, un étrange paquet dans les
mains.
— Suis-moi ! dit-elle.
Elle grimpa sur le jeune onagre que Yala avait conduit jusqu’ici, suivant
les ordres de sa maîtresse. Aussitôt, elle prit le mystérieux ballot dans les bras et
s’enfuit au galop, abandonnant la jeune esclave sans se soucier de son air
affligé.
Elle arriva bientôt sur les rives de l’Euphrate et apprécia un instant le
décor. Aux abords du fleuve, terres verdoyantes et champs cultivés s’étendaient
à perte de vue, entrecoupés çà et là de canaux d’irrigation. Plus loin,
d’immenses palmeraies égayaient le paysage et dispensaient une bienfaisante

1 Devin.
5

fraîcheur. Comme elle aimait ce pays où elle avait trouvé l’amour ! Hélas ! ce
bonheur lui était défendu…
Brusquement, elle sortit de ses rêveries et son regard se rembrunit. Ce
qu’elle s’apprêtait à accomplir la plongeait dans un profond désarroi. Elle écarta
doucement les plis du linge recouvrant le fardeau qu’elle tenait dans les mains.
Le nourrisson leva les yeux vers sa mère et babilla en agitant ses petits membres
potelés. Il ne se plaignait pas et semblait repu. Yala l’avait certainement
copieusement nourri avant de rejoindre sa maîtresse. Elle regarda son enfant
avec ravissement ; des souvenirs assaillirent sa mémoire et des larmes perlèrent
à ses yeux. Elle fut sur le point de renoncer à son projet, mais la raison
l’emporta sur les sentiments. Elle ne pouvait élever elle-même ce bébé. Une
Grande Prêtresse était vouée corps et âme à sa déesse et cet amour divin ne
saurait être partagé. Faillir à son engagement l’exposait à un châtiment sévère.
Elle saisit soudain une sorte de panier de roseau flanqué d’un couvercle ajouré,
qui pendait au flanc de son onagre aussi docile que robuste, et déposa le bambin
à l’intérieur. Elle s’approcha de la berge du fleuve et plaça le panier sur l’eau.
Ses mains tremblaient, son corps était secoué par les spasmes des sanglots qui la
submergeaient.
Le sort en était jeté ! Déjà, l’Euphrate emportait ce petit être qu’elle
aimait tant et qu’elle ne reverrait sans doute jamais. Elle ignorait alors quel
destin fabuleux attendait son fils.

Bercé par les flots paisibles, le chérubin dormit comme un bienheureux
un long moment, voguant au gré de l’onde limpide. Il atteignit les rives d’un
village et se réveilla brusquement. Il ouvrit les yeux et se mit à pleurer, sans
doute effrayé de se voir prisonnier de cet obscur couffin.
À quelques mètres de là, Aqqi, le jardinier était en train de pêcher en
rêvant à des jours meilleurs. Attiré par les gémissements du bébé, il arpenta les
bords du fleuve et découvrit bien vite d’où provenaient ces cris. Il se pencha, la
corbeille était tout près du rivage, il tendit le bras au maximum pour la saisir
rapidement. Il ouvrit le couvercle et examina le nouveau-né avec attention afin
de vérifier son état de santé. Le petit rescapé avait le visage légèrement rouge et
bouffi par les plaintes désespérées et rageuses qui exprimaient sa détresse et son
anxiété. Aqqi prit le nourrisson dans ses bras et apaisa sa peine avec une telle
tendresse que ce dernier finit par se calmer. Quand l’enfant fut totalement
rasséréné, le jardinier décida de regagner sa cabane en torchis où l’attendaient
sa femme et ses quatre filles.
À son arrivée, Amyalena, occupée à filer la laine, ne l’entendit pas
s’approcher d’elle.
— Vois ce que le fleuve nous a apporté ! Ce bambin deviendra fort et
vigoureux et il m’aidera à cultiver mes terres plus tard quand l’âge m’ôtera mes
forces.
6

La femme se pencha sur le cabas et souleva délicatement les pièces de
tissu qui dissimulaient le bébé. Elle ne put contenir ses larmes. Elle n’avait pas
encore fait le deuil de ce fils qu’elle ne pourrait probablement jamais donner à
son époux. Au terme d’une grossesse fort éprouvante et d’un accouchement
long et douloureux, une fillette ronde et joufflue était née, la quatrième.
Amyalena pleura tellement que ses yeux furent tuméfiés pendant plusieurs
jours. C’était son ultime chance de concevoir d’après la guérisseuse qui
l’assistait, et cela faisait deux ans déjà. Tout espoir de mettre au monde un
nouvel enfant, et a fortiori de sexe masculin, s’avérait désormais illusoire.
L’épouse d’Aqqi leva ce petit être au-dessus de sa tête et remercia
Ninhursag, la mère de toutes les déesses, de ce cadeau inespéré. Les filles
arrivèrent à leur tour, poussant des cris d’excitation à la vue de ce nouveau
compagnon de jeux.
— Maman ! Maman ! s’exclamèrent-elles en chœur. Est-ce que ce
garçon va rester avec nous ? Deviendra-t-il notre frère ?
— Oui, mes douces, et nous l’appellerons Sargon ; le nom que je
destinais à mon futur fils.

La vie s’écoulait paisiblement au bord du fleuve.
Sargon avait maintenant 15 ans. Il était robuste et aidait Aqqi à cultiver
son jardin. Ce dernier possédait des fruits et légumes variés et savoureux : des
melons, des pastèques et des figues, ainsi que des pois, des fèves, des courges,
des cornichons, des oignons, de l’ail et de belles salades craquantes à souhait.
Évidemment, le jardinier ne réservait pas ces récoltes exclusivement à son
foyer, d’autant qu’avec la mort d’Amyalena, sa famille ne s’agrandirait plus. Un
nouvel accouchement eut raison de ses dernières forces. La sage-femme du
village voisin, malgré tout son savoir-faire, ses onguents, ses huiles et ses
prières, ne put rien pour les sauver, elle et son enfant. Une fille, une fois encore,
dont le petit corps sans vie arracha un dernier cri de douleur et de détresse à sa
mère lors de sa délivrance, qui hélas ! arriva bien trop tard.
Aqqi était attaché au temple de Kish où on vénérait Zababa, et il devait
fournir une partie de sa récolte pour nourrir le personnel de ce lieu sacré ; ce qui
lui assurait une protection divine et certains avantages et passe-droits. Lors
d’une livraison, Aqqi fit la connaissance d’Ukkabû, un jeune prêtre voué au
culte de Zababa depuis de nombreuses années. Celui-ci semblait souffrant ce
jour-là. Aqqi aperçu ce dernier adossé à une énorme colonne sculptée de
mosaïques précieuses. Il chancelait. Le jardinier s’approcha de lui :
— Es-tu malade, Maître ?
— Que fais-tu ici ? Le scribe doit t’attendre pour enregistrer tes
marchandises sur ses tablettes d’argile. Va ! Les offrandes ne sont pas assez
2importantes. Les Anoukkis sont furieux. Ils ont envoyé Namtar, le dieu de la

2 Vieux dieux sumériens.
7

peste pour nous punir et nous détruire. Je souffre terriblement ; sa colère s’est
abattue sur moi et je vais bientôt mourir.
3 — Maître, je connais une femme, une sâ’iltu qui sait fabriquer des
cataplasmes pour chasser le mal à partir de potions dont elle seule détient le
secret. Elle a aussi le pouvoir d’exorciser le démon par des prières et des
4manipulations ; un don transmis par un namburdû rattaché au temple d’Umma.
Si vous me permettiez, toi et tes frères de vous conduire jusqu’à son refuge…
— Ereshkigal s’est manifestée à moi ! s’écria Ukkabû, interrompant
Aqqi, sans lui laisser le temps de dévoiler le repère de la guérisseuse. Elle
m’emportera avec elle en enfer où elle règne sans pitié depuis toujours. Toi et ta
sorcière ne pouvez plus rien pour mon salut.
Soudain, un spasme d’une intense violence lui coupa le souffle et il
s’écroula au pied de la colonne en émettant un râle rauque et lugubre,
annonciateur d’une fin imminente. Aqqi semblait terrorisé. Le prêtre avait
probablement raison : Ereshkigal accomplissait sa sentence.
Aussitôt, plusieurs esclaves accoururent, alertés par les gémissements
de la victime. Ils transportèrent le malheureux dans ses appartements et
mandatèrent un médecin à son chevet. Le praticien délégué aux côtés du
souffrant prépara une formule à base de peaux et de carapaces broyées de divers
reptiles. Purifié et réduit en poudre, cet onguent fut mélangé à de la racine de
myrte concassée grossièrement. Une pommade malodorante, mais dont
l’efficacité avait maintes fois fait ses preuves. Le guérisseur badigeonna le
ventre du prêtre, insistant sur les parties les plus douloureuses.
Entre-temps, Aqqi avait rejoint la réserve du temple où un scribe très
affairé enregistrait les quantités de denrées sur une tablette d’argile, tandis que
des esclaves entreposaient des jarres pleines de céréales et de dattes sous le
contrôle rigoureux d’un haut dignitaire. Aqqi s’approcha de l’homme barbu et
austère qui surveillait les allées et venues des domestiques.
— Honorable Maître ! J’apporte des légumes et des fruits frais pour les
offrandes à Zababa. Ukkabû m’a informé de la fâcheuse pénurie qui vous
accable actuellement. Veux-tu vérifier la pureté de cette marchandise ?
L’homme souleva un regard méprisant sur Aqqi, comme s’il jugeait ce
dernier indigne de cette charge. Il regarda les aliments et se montra réticent
quant à la fraîcheur des produits.
— Tes légumes semblent déjà bien avancés !
Au même moment, un baril plein de dattes se brisa sur le sol dans un
fracas retentissant. Le jeune esclave responsable de ce méfait paraissait
épouvanté par l’acte malencontreux qu’il venait d’accomplir.
— Honte à toi, vermine ! Cette nourriture est impure à présent. Tu seras
puni pour cela !

3
Sorcière.
4 Exorciste.
8


Sur ces paroles, deux hommes vigoureux, des anciens eunuques
devenus gardiens du temple, empoignèrent le misérable et l’entraînèrent sans
ménagement jusqu’aux portes du sanctuaire. Ils attachèrent les poignets du
garçon à une colonne de l’édifice. Celui-ci suppliait en invoquant Anou, le dieu
des dieux, père d’Inanna, de bien vouloir lui pardonner. Mais aucune main
divine et secourable n’arrêta l’implacable sentence. Les coups de fouet
s’abattirent sur le corps du pauvre serviteur avec une incroyable vigueur.
Bientôt, il fut en sang, des lambeaux de peau et de chair lacérées s’arrachèrent
de son dos meurtri. Des cris de douleur et de désespoir résonnèrent alors dans
toute la ville.
Attiré par ces lamentations, le peuple de Kish s’était regroupé autour
des grilles du temple pour assister au supplice. Certains priaient, horrifiés par ce
spectacle répugnant, d’autres criaient et tapaient dans leurs mains comme s’ils
se réjouissaient de la cruauté de cette scène.
Soudain, les deux tortionnaires mirent fin à la torture et détachèrent
l’esclave qui s’effondra sur le sol en gémissant faiblement. Ils l’emportèrent à
l’intérieur du bâtiment au moment même où Aqqi s’en retournait. Son air
épouvanté ne troubla pas les Nubiens dont les visages sévères n’exprimaient
aucune pitié.
Quand Aqqi fut de retour dans son petit village, il fit le récit de cette
tragique histoire à Sargon. Ce dernier, nullement apeuré, tenta de persuader son
père de l’emmener avec lui lors de son prochain voyage à Kish.
— Le voyage sera long et éprouvant, mon fils. Je te trouve bien jeune
pour une telle expédition !
— Je te serais pourtant utile, mon père ! Nous pourrions transporter plus
de marchandises en utilisant deux mulets.
— De quel autre mulet veux-tu parler ?
— Celui d’Anikou, le berger.
— Mais il ne vient ici que deux fois par an afin d’échanger quelques
plants de légumes et des paniers de fruits contre un agneau de son troupeau.
— Justement, il ne devrait plus tarder. Cela fait longtemps qu’il ne nous
a pas rendu visite.
— Il aura besoin de son mulet pour emporter nos denrées chez lui, dans
la steppe.
— Il acceptera sûrement de rester quelque temps en compagnie des
filles, il veillera sur elles et entretiendra nos cultures jusqu’à notre retour. Il est
comme un frère pour moi et il te respecte beaucoup, père.
— Bien ! Si ces conditions conviennent à Anikou, tu pourras
m’accompagner.
— Je suis persuadé qu’il sera ravi de nous rendre service. Il confiera
son bétail à son oncle qui en prendra le plus grand soin durant son absence.

9

Deux mois s’écoulèrent.
Les récoltes, en cette fin d’été, étaient très abondantes. Les corvées
d’arrosage ne cessaient de se multiplier tant la saison avait été chaude et sèche.
Sargon ne se plaignait jamais de l’aide qu’il apportait à son père. Bientôt, il
partirait pour Kish !
Anikou était arrivé hier et il se reposait de son voyage dans une hutte de
roseaux construite par Sargon, pour entreposer le matériel nécessaire à la
culture du jardin et à la pratique de la pêche. L’Euphrate offrait du poisson en
abondance et les repas étaient bien souvent constitués des espèces diverses
qu’Aqqi et Sargon pêchaient au petit matin, quand la fraîcheur régnait encore.
Emelehanna s’approcha de Sargon, occupé à remplir des paniers de
fruits destinés au temple.
— Pourquoi père t’a-t-il choisi pour l’accompagner à Kish ? Je pourrais
y aller aussi, je suis sa vraie fille, moi !
Sargon reçut la remarque comme une gifle cinglante en plein visage. Il
ne s’attendait pas à tant de ressentiment de la part de sa sœur adoptive.
Il répondit froidement :
— Tu es une fille, et ton rôle est de rester ici pour filer et tisser la laine,
préparer les repas et accomplir les tâches quotidiennes au sein du foyer.
D’autant qu’Anikou sera notre hôte pendant un moment. Il est notre bienfaiteur.
Sans lui et son mulet, nous ne pourrions transporter autant de marchandises au
temple. Les dieux nous protégeront toute l’année et les prêtres nous seront
reconnaissants.
10


CHAPITRE 2
Le jour tant attendu arriva enfin.
Les deux mulets étaient chargés au maximum, entre le poids des
hommes et les paniers pleins de fruits et de légumes. On choisissait les denrées
destinées aux offrandes avec beaucoup de minutie ; celles-ci devaient arriver à
maturité ni trop tôt, ni trop tard. Si les conditions climatiques le permettaient, et
si aucune embûche imprévue ne survenait pour retarder l’expédition, le voyage
durerait deux jours.
Aqqi se sentait un peu inquiet au sujet de Sargon, mais celui-ci se
montrait déjà aussi robuste et résistant qu’un homme. Sa détermination et son
impulsivité laissaient son père perplexe quant à l’avenir de son fils. Sargon
n’ambitionnait pas d’être jardinier, même s’il manifestait beaucoup de respect
envers son protecteur. En fait, Aqqi entrevoyait pour lui un poste au sein de
l’armée d’Ur-Zababa, roi de Kish. Mais, pour cela, Sargon devait apprendre le
maniement des armes et faire ses preuves afin de mériter son titre.
Les mulets avançaient à une allure régulière. Toutefois, la température,
encore chaude pour la saison, obligeait les hommes et les bêtes à se désaltérer
fréquemment. Ils traversèrent bientôt d’immenses palmeraies baignées de
fraîcheur et en profitèrent pour faire halte quelques instants dans cette oasis
bienfaisante.
— La vie serait agréable ici, père ! Qu’en penses-tu ?
— Tu as raison, mon fils ! En outre, la culture du dattier est peut-être
moins sujette aux aléas du climat que notre production. Sais-tu que certains de
nos villages ont subi maintes fois les assauts du fleuve ? Ses crues extrêmes ont
emporté nos humbles demeures et nos misérables huttes de pêcheurs,
transformant nos terres en marais infertiles.
— Non, père ! Tu ne m’avais jamais raconté cela.
— Certes, notre village fut épargné, je ne sais pourquoi. Les dieux ont
toujours veillé sur nous. Quelquefois, la colère divine était si violente que les
souverains des cieux envoyaient la sécheresse pour nous punir de nos péchés et
la famine s’abattait sur notre peuple. Il nous fallait quitter nos terres et partir
chasser dans la steppe pour subvenir à nos besoins. De multiples dangers nous
guettaient jour et nuit et nous devions rester vigilants, prêts à affronter des bêtes
sauvages ou fuir des tribus de nomades qui menaçaient nos misérables
existences. À d’autres époques, des torrents de boue se déversaient sur nos
11

cultures et nos maisons, entraînant hommes et animaux qui périssaient bien
souvent ensevelis sous ce magma abject sans avoir le temps de fuir…
— Regarde, père ! interrompit Sargon, en pointant son doigt vers l’est.
Au loin, sur les sommets abrupts et dénudés du mont Zagros, un
troupeau d’aurochs dévalait les pentes arides de la montagne et se dirigeait vers
la plaine, certainement à la recherche d’un point d’eau.
— Viens à présent, mon enfant ! Il faut poursuivre notre route. Nous
atteindrons bientôt la steppe et nous devrons prendre garde aux féroces
panthères qui attaquent leurs proies à la tombée de la nuit.
— Que ferions-nous si un tel danger nous menaçait ?
— J’ai confectionné quelques lances pour nous protéger. Toutefois, il
serait plus sage d’éviter leur territoire et de se trouver hors d’atteinte de ces
fauves, en particulier à l’heure de la chasse.
— Où établirons-nous notre campement pour la nuit ?
— À la lisière du désert, là où les félins ne s’aventurent jamais, car le
gibier s’y fait rare.
— Serons-nous en sécurité alors ?
— Hélas ! non. Je ne peux te certifier cela. Mais nous ferons du feu
autour du campement, ce qui dissuadera de nombreux importuns.

La sécheresse qui sévissait sur le pays avait également atteint la steppe.
L’herbe se raréfiait par endroits et les troupeaux de chèvres et de moutons
commençaient à manquer de nourriture. Les bergers déplaçaient souvent le
bétail dans l’espoir de trouver des espaces où la végétation serait plus dense.
À présent, les deux hommes approchaient du repaire des panthères.
Soudain, un rugissement lointain alerta Aqqi qui se demanda si les bêtes
n’avaient pas flairé leur odeur. Par bonheur, le vent soufflait dans la direction
opposée à l’antre des carnassiers. Dans le cas contraire, ces derniers auraient
probablement pris en chasse les deux voyageurs. Il arrivait souvent que des
bergers ou des Bédouins se fissent surprendre par ces fauves assoiffés de sang.
L’attaque survenait de plusieurs côtés, car ces animaux chassaient toujours en
groupe. Les hommes subissaient leur cruauté sans pouvoir faire le moindre
mouvement pour se défendre. Ils hurlaient de douleur, tandis que les félins les
assaillaient de toutes parts, s’unissant pour lacérer leurs vêtements, déchirer et
déchiqueter leur chair en y enfonçant leurs crocs puissants et leurs griffes
aiguës. À la fin, il ne restait plus de ces pauvres hères qu’un amas sanguinolent
que les femelles se disputaient, plus pour affirmer leur suprématie que par faim.
Repues, elles regagnaient alors leur tanière où elles se vautraient comme de gros
chats paresseux afin de reprendre leurs forces jusqu’à la prochaine offensive.
Ils atteignirent enfin la lisière du désert et établirent leur campement :
une tente rudimentaire qu’Aqqi installa avec l’aide de Sargon.
12

Les mulets furent attachés à un piquet de bois et le jeune garçon leur
distribua un peu d’eau et de nourriture, tandis que le jardinier fit un feu tout
autour du camp pour se protéger d’éventuels agresseurs.
— Crains-tu encore les panthères, père ?
— Non. Nous sommes trop éloignés de leur repère à présent. Seul un
point d’eau pourrait les attirer jusqu’ici, mais l’endroit est trop aride.
Cependant, des démons rôdent toujours en ces lieux. Pazuzu, leur chef, peut
leur faire prendre l’aspect d’une créature ordinaire ; mais ce sont des êtres
malfaisants qui ont pour mission de nous expédier au royaume d’Ereshkigal, la
déesse des enfers.
Pour la première fois depuis le début de l’expédition, Sargon parut
effrayé par les propos de son père adoptif. Aqqi s’en aperçut et le rasséréna :
— Ne te fais pas de soucis, mon fils ! Je suis sous la protection divine
d’Ea, le dieu des dieux, depuis que le fleuve nous a fait don de ton existence.
Ton destin semble protégé et lié aux pouvoirs dont les cieux te pourvoiront
sûrement un jour. Ton sort sera brillant !
Les prévisions du vieil homme laissaient Sargon songeur. Un rêve lui
revint soudain en mémoire :
— Je me souviens d’une image ; celle d’une femme très belle et tout
auréolée de blanc qui vint à mes côtés. J’étais au bord de l’eau et je pêchais.
Elle s’approcha de moi et me tint ces curieux propos :
— Sargon, tu seras le futur souverain d’Agadé ! Tes conquêtes seront
multiples et ton pouvoir immense. Le peuple t’aimera et te respectera pour le roi
juste et le guerrier valeureux que tu deviendras.
Elle proféra ensuite des paroles que je ne compris pas, comme une sorte
d’incantation où elle invoquait les puissances divines. Puis, elle me bénit en son
nom et celui de son père, Anou. Je crois qu’il s’agissait d’Inanna, la déesse dont
on célèbre aussi le culte à Kish. N’est-ce pas, père ?
— Je l’ai toujours su ; les dieux t’ont emmené à moi pour te préserver
jusqu’à l’accomplissement de ta destinée. Peut-être que ce voyage à Kish
déterminera ton avenir ?
— Mais je ne peux envisager de t’abandonner ! Les filles te quitteront
bientôt pour suivre les époux qu’elles auront choisis. Tu ne pourras cultiver tes
terres tout seul, tu es déjà bien souvent fatigué.
— Oui, tu as raison, mon fils ! Je suis un vieil homme à présent. D’ici
peu de temps, les maîtres des cieux me rappelleront à eux. Rêves-tu de devenir
jardinier ? C’est un métier difficile et sans gloire aucune.
— Que pourrais-je faire d’autre ? J’ignore le maniement des armes, je
ne possède pas la science d’un scribe et je ne mérite pas le titre de prêtre.
— Tu deviendras sûrement un héros en accomplissant des actes de
bravoure. Je t’en crois capable ! Viens près de moi ! Je vais te raconter la
fabuleuse histoire de Gilgamesh :
13

— Gilgamesh est le fils d’un mortel : le souverain d’Uruk, Lugalbanda,
et de la divine Ninsun. Sa nourrice n’est autre que la céleste Bélit. Il est très
puissant et avide de nourriture et de plaisir. Tous les soirs, il fait bombance,
dévorant un nombre impressionnant de bestiaux et des barriques remplies de
vin. Il aime aussi recevoir et honorer des jeunes filles qui s’appliquent à
satisfaire le moindre de ses désirs. Ce jeune roi, au caractère fougueux, se laisse
aller parfois à des extrémités réprouvées par son peuple. Mais ce dernier n’en a
cure. Il a un pouvoir infini et tout acte de désobéissance est puni de mort. Il
décrète une loi qui lui confère le droit de déflorer les futures promises d’Uruk
avant la célébration du mariage. Les habitants d’Uruk ne supportent plus un tel
despotisme et décident d’en référer aux dieux. Les divinités s’entendent pour
créer un adversaire digne de braver l’autorité excessive du roi. Ils demandent à
Arourou de concevoir un être semblable à Gilgamesh, d’une force égale à la
sienne et aussi impétueux que lui. Arourou fait apparaître un individu sauvage
et ombrageux, au tempérament bien différent de celui de Gilgamesh. Enkidu vit
dans la nature et tente de préserver la faune de ses ennemis. Exaspérés par les
échecs subis grâce aux ruses d’Enkidu, les hommes essaient de s’emparer de
lui, mais en vain. Gilgamesh suggère alors à ses compagnons de piéger ce
dernier en lui envoyant une prostituée près du refuge où il a l’habitude de se
reposer. L’homme subjugué par la beauté de la jeune femme, s’adonne avec
cette ensorceleuse à des jeux inconnus. Enkidu n’est plus un être pur et chaste et
il effraie ses compagnons de la forêt. Désireux d’affronter son ennemi, le brave
Enkidu se rend à Uruk. Mais cette bataille n’existera que dans l’imagination de
Gilgamesh : les deux hommes se heurtent, mais ni l’un ni l’autre n’arrive à
s’imposer. Le roi d’Uruk finit par capituler. Il confie cette étrange vision à
Bélit, sa nourrice. Celle-ci lui dévoile la destinée commune qui attend les deux
hommes. Devenus amis, ils bravent de multiples dangers dans des régions
lointaines et inhospitalières. Ils vivent le plus mémorable de ces voyages au
cœur d’une montagne sacrée où sévit l’impressionnant Khoumbaba. Les héros,
aidés des dieux qui soulèvent les forces naturelles du ciel et de la terre,
réussissent à anéantir le colosse. Inanna, fascinée par la force de Gilgamesh et
éblouie par sa silhouette athlétique, tente de le séduire. Peine perdue ! Le jeune
roi préfère de loin la compagnie de son ami. Furieuse et mortifiée, la déesse
imagine une terrible sanction : un puissant bœuf sauvage fonce sur Uruk, prêt à
massacrer le souverain. Mais de nouveau unis, les deux hommes anéantissent la
bête. Inanna décide alors, avec l’aide d’autres divinités préoccupées par la
suprématie guerrière de ces deux êtres, d’infliger à Enkidu une grave affection.
Peu après, ce dernier s’éteint et Gilgamesh ressent une peine immense. Le côté
éphémère de l’existence le terrorise et il s’enfuit à la recherche de la vie
éternelle. Il abandonne trône et couronne et espère que le rescapé Utanapishtim
lui dévoilera le secret de l’éternité. Utanapishtim essaie de le dissuader, mais
Gilgamesh s’obstine et espère découvrir une espèce de fleur aux pouvoirs
surnaturels qui le rendra immortel. L’ayant trouvée, il s’apprête à la ramener à
14

Uruk pour que son peuple se réjouisse avec lui, mais une vipère la dévore.
Désabusé, le jeune homme revient dans son pays, sans plante miraculeuse, mais
plus raisonnable et plus humble après les pénibles et douloureuses expériences
traversées au cours de ses voyages.
— Cette histoire est très édifiante, père. Ta confiance me flatte, mais
Gilgamesh était de descendance royale, pas moi. Je ne vois pas comment je
pourrais accéder à un titre honorifique sans être un dignitaire du palais.
— Tu y parviendras, mon enfant. J’en suis persuadé. Il est temps de
dormir à présent. Nous prendrons la route de bonne heure demain matin, avant
le lever du soleil.
Sargon sombra rapidement dans un profond sommeil, fatigué, mais
heureux de cette journée si différente de celles qu’il avait connues jusque-là. Sa
nuit fut entrecoupée de rêves glorieux, de batailles et de conquêtes. Il s’imagina
à la tête d’une gigantesque armée, balayant tout sur son passage pour assouvir
sa soif de pouvoir absolu. Il se réveilla en sursaut ; d’étranges petits cris aigus,
comme ceux d’une bête apeurée, résonnaient dans le lointain. Sargon frissonna
en pensant aux panthères, mais se souvenant des propos rassurants d’Aqqi, il se
rendormit pendant quelques instants. Peu après, il sentit la main de son père sur
son épaule :
— C’est l’heure ! Il faut poursuivre notre route. Veux-tu quelques
dattes pour te donner des forces ?
— Oui, merci ! Allons-y ! Je les mangerai en chemin.
Les deux hommes reprirent leur voyage à travers le désert. La fraîcheur
qui régnait au petit matin leur permettait de se déplacer avec plus de facilité et
d’avancer à une allure plus vive ; d’autant que les mulets, reposés et rassasiés,
gardaient une cadence régulière.
Ils aperçurent au loin une caravane de Bédouins dont l’étrange
immobilité intrigua Aqqi. Les ânes étaient peu nombreux et leurs chargements
avaient disparu. Des corps gisaient sur le sol, parfaitement inertes. Des cris de
détresse arrivèrent bientôt jusqu’aux oreilles des voyageurs qui comprirent
aussitôt ce qui était arrivé : les malheureux avaient subi l’attaque d’une tribu
hostile du désert. Certains succombaient déjà à leurs terribles blessures, tandis
que d’autres agonisaient dans d’horribles souffrances. Les victimes s’étalaient
partout, visages ensanglantés, têtes coupées, corps éventrés dont les entrailles se
déversaient lentement sur le sable brûlant. Les mulets efflanqués avaient été
abandonnés, jugés inutiles par les agresseurs, et leurs sacs, lacérés de toutes
parts, dépouillés complètement. Les tentes dressées par les nomades brûlaient et
l’odeur âcre de la fumée commençait à se répandre alentour. Tout avait été
saccagé, ravagé. Une véritable vision d’horreur et de désolation.
Aqqi errait parmi les pauvres hères, partagé entre un sentiment d’effroi
et d’impuissance. La plupart des blessés étaient morts à présent, mais leurs yeux
exprimaient encore l’atrocité de cette attaque. Sargon, quant à lui, paraissait
plus en colère qu’ému par cet affreux carnage.
15

— Si nous étions arrivés plus tôt pour les secourir, nous aurions pu
éviter une telle boucherie.
— Bien sûr que non ! Que voulais-tu que nous fissions, armés de nos
deux misérables lances ? Certainement pas mettre en échec une horde de
barbares sanguinaires !
— Nous compterions peut-être quelques survivants et bon nombre de
ces brutes périraient en enfer. Sois-en assuré, père !
La remarque cinglante de Sargon dévoilait à nouveau le côté fougueux
et belliqueux du jeune homme.
« Décidément ! pensa Aqqi, son fils était fait pour la guerre. Il ferait
certainement un valeureux guerrier. »
— Tu te trompes, Sargon. Nous croupirions sur le sol, comme l’un de
ces pauvres nomades, décapités ou éventrés, et notre sort serait réglé.
L’odeur des corps brûlés et l’épaisse fumée noire et malodorante qui
envahissaient tout le campement obligèrent les voyageurs à s’enfuir au plus
vite.
La traversée du désert s’avéra pénible et éprouvante. La chaleur
suffocante contraignait les hommes à se désaltérer fréquemment, ainsi que les
mulets. La marchandise destinée au temple n’avait subi aucune détérioration
pour le moment.
— Nous serons à Kish au lever du jour. Installons notre campement. La
journée a été longue et harassante, nous nous reposerons davantage cette fois.
Aqqi était exténué. Son âge avancé ne lui permettrait bientôt plus de
faire de tels voyages. Il espérait que le futur mari d’une de ses filles reprendrait
le flambeau, tandis qu’il resterait au village pour veiller sur sa maison et ses
plantations.
La douce lumière rose de l’aurore tira Aqqi de son sommeil. Il savoura
quelques instants le calme et la paix qui régnaient dans ce paysage grandiose.
D’ici peu, il gagnerait Kish, la fabuleuse cité-État où le destin de Sargon
s’accomplirait peut-être.
Le jeune garçon se réveilla à son tour. Il fixa son père d’un air étrange,
comme s’il devinait ses pensées. Il l’interrogea :
— Kish n’est plus très loin ?
— Nous atteindrons les murs d’enceinte de la ville avant de subir les
ardeurs de Shamash, le dieu-soleil.
La fin du voyage se déroula sans incident.

16


CHAPITRE 3
Enfin, ils pénétrèrent dans Kish.
Une forteresse imposante se découpa soudain sous leurs yeux. Une
gigantesque muraille munie de bastions et gardée par des hommes armés se
dressait devant eux. Une véritable citadelle qui s’élevait à une hauteur
vertigineuse. Ces puissants remparts révélaient la crainte de conflits extérieurs,
car les cités-États guerroyaient souvent entre elles ; chacune à la recherche de la
suprématie. Cette place forte offrait également une protection contre les
invasions de certaines peuplades belliqueuses du Zagros, telles que les Lullabis
et les Gutis.
Aqqi montra son laissez-passer au garde qui hocha la tête et s’écarta
pour permettre aux voyageurs de pénétrer dans la ville.
Ce jour-là, une effervescence peu commune régnait dans la cité. Les
gens allaient et venaient en toute hâte, s’affairant à diverses tâches domestiques,
ou s’engouffrant dans d’étroites et sinueuses ruelles.
« Où se précipitaient-ils ainsi ? » s’interrogea le jardinier.
— Eh l’ami ! interpella Aqqi. Que se passe-t-il ?
Un jeune homme, dont le bas du corps était simplement ceint d’un
pagne blanc, marchait pieds nus dans la rue, transportant au bout d’un bâton
posé sur ses épaules deux jarres remplies de bière destinées à la taverne. Un
chien malingre trottinait à ses côtés et se mit à remuer la queue quand il vit
Aqqi s’approcher de son maître.
— C’est le jour du marché. Demain, une grande procession aura lieu en
l’honneur d’Inanna. Ur-Zababa, notre souverain, ainsi que la reine, se
prosterneront devant la déesse et toutes sortes d’offrandes et de sacrifices lui
seront proposées.
C’était inespéré ! Aqqi devait tout mettre en œuvre pour réaliser son
projet : Sargon rencontrerait le souverain.
Le garçon regardait tout autour de lui. Il semblait émerveillé par ce qu’il
voyait. Les maisons en briques crues étaient construites sur deux niveaux et
pourvues de toitures plates ; aucun rapport avec la misérable cabane de torchis
du jardinier. Toute cette animation fascinait Sargon : ces odeurs, ces couleurs et
ces bruits qui parvenaient jusqu’à lui. Cela était à la fois enivrant et déroutant
pour cet apprenti jardinier qui ne connaissait que la vie calme et monotone des
paysans du bord de l’Euphrate.
17

Aqqi, conscient de l’excitation que suscitaient tant de nouveautés pour
son fils, se rembrunit un peu, se sentant coupable de n’avoir offert à ce dernier
qu’une existence terne et médiocre.
— Apportons notre marchandise au temple ! dit-il. Ensuite, nous irons
nous restaurer.
Un immense marché coloré et bruyant, installé au pied de l’édifice,
proposait des denrées aussi multiples que variées. Des objets en terre cuite de
toutes formes et de toutes tailles jonchaient le sol. Certaines se différenciaient
par la qualité de leur décoration : ornées de motifs géométriques dessinés sur la
face apparente des pots avec un outil pointu, et peintes à l’aide de substances
végétales. Quelques poteries étaient polies et paraissaient brillantes. L’argile
constituait l’élément de base pour la fabrication de ces objets et pouvait être
mélangée à du gravier finement broyé, des fibres végétales comme le chaume et
du pelage. Les ustensiles, utilitaires pour la plupart, étaient confectionnés à la
main et exposés au soleil pour sécher complètement. Les potiers réalisaient
également divers articles domestiques, des écuelles, des bols, des tasses, ainsi
que d’immenses marmites employées pour cuire le pain ou utilisées pour
stocker les céréales. Des jarres contenant de l’huile d’olive, de la bière et du vin
côtoyaient des paniers d’osier tressé pleins de dattes et d’épices variées telles
que de la noix de muscade, du cumin ou de la cannelle.
Les vendeurs se tenaient à genoux près des étalages, interpellant les
passants, comme ces marchands de tapis et d’étoffes qui négociaient le prix de
leurs produits. Le blé, dont le poids était soigneusement mesuré, servait de
moyen de paiement.
D’autres étals proposaient des légumes et des fruits : des concombres,
de l’ail, du cresson, des figues et des pastèques. Plus loin, un berger offrait de
jeunes agneaux et des chèvres pour un coût raisonnable. Des artisans
confectionnaient, devant le peuple, des objets en cuivre, en étain ou en bronze,
selon un procédé de moulage à la cire. On remplissait d’argile un sujet en cire ;
la cuisson liquéfiait la matière jaunâtre qui se répandait par une ouverture
prévue pour cet usage. Puis, on versait dans le moule du métal fondu. Une fois
l’élément solidifié, on cassait la matrice pour retirer l’ouvrage ; ce qui
permettait des réalisations très diverses, dont un grand nombre d’outils.
Sargon s’arrêta devant un éventaire où se trouvaient des besaces et des
sandalettes conçues grâce au tannage de diverses peaux de bétail.
Aussitôt, une jeune vendeuse, vêtue d’une longue robe en toile de lin
beige, s’approcha de lui et l’interrogea :
— Veux-tu essayer une paire de sandales ? Celles-ci sont très solides et
te feraient bon usage.
— Non, je ne suis pas ici pour cela. Je me rends au temple avec mon
père pour apporter des offrandes.
— Participeras-tu à la procession ?
18

— Non. Nous proposons notre marchandise depuis toujours, mais nous
ne sommes pas des serviteurs liés au culte de la déesse.
— Tu pourrais y assister tout de même en restant à Kish jusqu’à
demain. Ce sera une journée fabuleuse.
Elle toisa Sargon de la tête aux pieds avec un air légèrement
dédaigneux.
— Es-tu un paysan ?
— Aqqi, mon père adoptif, est un jardinier. Il cultive des fruits et des
légumes pour nourrir le personnel du temple, mais également pour les oboles
destinées aux divinités lors des rites sacrés.
— Je vois. Repartiras-tu dès que ta mission sera accomplie ?
— Je ne pense pas. Nous nous reposerons certainement une journée ou
deux avant de regagner les bords du fleuve.
— Bon ! Peut-être nous reverrons-nous alors ? Je me nomme Eminaya,
et toi ?
— Sargon.
Au même moment, Aqqi apparut, faisant de grands signes dans la
direction du garçon.
— Il faut que je parte à présent.
Saluant la fille d’un geste de la main, il se précipita vers son père qui, le
saisissant par le bras, l’obligea à se hâter.
— Le jeune prêtre que j’ai secouru lors de ma dernière expédition
désire me rencontrer. Pendant ce temps, je te confie la tâche d’apporter les
présents à ma place. Un scribe t’accueillera et consignera nos marchandises sur
ses tablettes d’argile. Ensuite, tu m’attendras près du grand porche. Va !
Il poussa doucement Sargon qui s’exécuta, mi-agacé, mi-flatté par la
responsabilité qui lui était confiée.
Le jardinier se dirigea vers les appartements d’Ukkabû. Un vieil
eunuque au teint d’ébène le pria d’entrer dans une pièce modeste et peu
éclairée.
Dès qu’il le vit, le saint homme tendit les bras dans sa direction,
l’invitant à s’approcher plus près de lui. Ukkabû étreignit Aqqi avec chaleur, et
le regardant droit dans les yeux, il s’exclama :
— Tu m’as sauvé la vie, mon ami ! J’ai fait quérir ta sâ’iltu à Umma.
Elle est venue, et grâce à ses onguents et ses incantations ma guérison fut rapide
et totale. Là où tous les praticiens avaient échoué, elle a réussi, et je me sens
encore en meilleure santé qu’auparavant. Quelle récompense te ferait plaisir ?
Ton souhait sera exaucé sans discussion, dans la limite de mes possibilités, bien
entendu.
— Je suis un vieil homme aujourd’hui et je ne désire rien pour moi. En
revanche, mon jeune garçon, Sargon, a bien du mérite et des qualités. Il serait
dommage de le destiner à une existence de jardinier.
19

— En d’autres termes, tu souhaites que j’intercède auprès de dignitaires
pour que ton enfant obtienne une fonction honorable. Est-il au courant de ton
intervention ? A-t-il les mêmes desseins que toi ? Il n’aspire probablement qu’à
devenir un bon jardinier au service du temple, comme son père.
— J’en doute. Il possède des dispositions bien marquées pour briller
dans les combats. Son caractère est fort et déterminé. Seul l’art de la guerre
semble l’intéresser.
— Bien ! Demain, c’est le jour de la grande procession annuelle. La
reine nous honorera de sa présence. Peut-être pourra-t-elle intervenir en faveur
de ton fils ?
— La reine !
Aqqi pensait plutôt gagner une audience auprès du roi.
— Oui, la reine, ma demi-sœur. C’est ce lien sacré qui me permet de te
faire une telle proposition. Sans cela, ma démarche n’aurait pas été aussi aisée.
Aqqi n’en croyait pas ses oreilles. Pareille chance ne se présenterait pas
deux fois. Il fallait à tout prix la saisir. Grâce à une simple coïncidence, sa
rencontre fortuite avec Ukkabû, le destin de Sargon allait enfin s’accomplir.
— Soyez présents dès le commencement de la cérémonie ! J’irai
présenter mes hommages à la souveraine et vous vous prosternerez à ses pieds,
tandis que je solliciterai une entrevue en votre faveur. La générosité et
l’indulgence ne sont les qualités principales de mon illustre parente, mais en ce
jour de fête, celle-ci sera certainement mieux disposée.
Aqqi remercia le prêtre avec émotion et prit congé de son hôte, le cœur
rempli d’espoir.
Il retrouva Sargon près du sanctuaire ; celui-ci s’impatientait déjà :
— Te voilà enfin, père ! Les marchandises ont remporté un vif succès et
serviront pour la fête rituelle prévue demain. Assisterons-nous à cet
événement ?
— Bien sûr ! Nous rencontrerons la reine de Kish, grâce à Ukkabû, son
demi-frère. Ce dernier souhaite récompenser notre fidélité envers le temple.
— De quelle sorte de récompense s’agit-il ?
— J’espère, avec l’aide de notre bienfaiteur, que la souveraine t’invitera
au palais afin de te proposer une fonction ou un titre honorifique. Il est temps
pour toi de prendre ton envol. Nos chemins vont bientôt se séparer, Sargon,
mais je suis sûr que tu n’oublieras pas ton vieux jardinier de père. Quant à moi,
je suivrai tes exploits et les prouesses que tu accompliras quand tu deviendras le
chef incontesté du peuple de Sumer.
Le jeune homme, interloqué par ces propos, ne sut que répondre. Un
voile de tristesse obscurcit son regard. La perspective de ne plus retourner au
bord du fleuve, retrouver ses sœurs, ses joies, son insouciance, lui apparaissait
comme une sanction injustifiée. Pourtant, au fond de lui, il savait qu’Aqqi
agissait pour son bien et qu’il avait aussi le cœur meurtri. Enfin, il susurra :
— Si tel est ton désir, je m’y soumettrai.
20

5 — Ne crains rien ! Aujourd’hui tu es un mushkênu , mais bientôt tu
6deviendras un awîlu , grâce à ton nouveau rang social et à la fortune que
rapporteront tes multiples conquêtes.
Sargon considérait les ambitions du jardinier quelque peu démesurées.
Ce dernier était intimement persuadé de la réussite de son fils. Quant au jeune
garçon, il pensait déjà aux nombreux obstacles qu’il devrait surmonter pour
accéder au pouvoir.
Des cris aigus sortirent les deux hommes de leurs réflexions.
La foule bigarrée du marché se dirigea en hâte vers l’endroit d’où
provenaient ces clameurs. Une horde d’esclaves enchaînés pénétrait dans la
ville. Le fouet cinglait sur le dos de ces malheureux avec une vigueur effrénée,
leur arrachant des cris déchirants, en particulier aux plus jeunes d’entre eux,
dont l’état décharné inspirait la pitié. Ceux-ci se rendaient au marché des
esclaves où ils devaient être vendus aux plus offrants.
Quelques saints dignitaires sortirent pour examiner les nouveaux
7arrivants. Ces wardûs , comme on les nommait communément, étaient
employés par les prêtres pour toutes sortes de tâches domestiques, notamment
stocker les réserves de nourriture, mais également servir tous les membres du
lieu sacré, y compris les artisans préposés à l’entretien et à l’embellissement du
temple. D’autres prisonniers, destinés aux travaux des champs, seraient vendus
à des particuliers fortunés. Les plus chanceux se retrouveraient au palais,
dévoués aux souverains ou à des puissants du royaume.
Les enchères commencèrent.
De nombreux captifs, accablés de fatigue et affamés, ne tenaient plus
sur leurs jambes et vacillaient tels des fétus de paille balayés par le vent. L’un
d’entre eux s’écroula sous les regards terrifiés de ses compagnons. Le fouet
s’abattit sur son dos, déjà lacéré jusqu’au sang. La sanction infligée resta sans
effet. L’homme était mort. Deux colosses fendirent aussitôt la foule pour
emporter le cadavre de l’esclave. Une rumeur s’éleva de l’assemblée. Des coups
de fouet retentirent alors sur le sol, exhortant les gens à se calmer et à se tenir à
l’écart.
La vente reprit. Quelques personnalités s’approchèrent pour inspecter
de plus près « la marchandise » proposée. Certains regardaient les dents,
d’autres tâtaient les muscles ou jaugeaient ces silhouettes efflanquées avec un
dédain non dissimulé. Un peu plus loin, des femmes d’une grande beauté,
réservées pour le harem royal, suscitaient la convoitise des hommes. La priorité
revenait au roi, mais les filles restantes pourraient faire le bonheur d’un grand
du royaume. Le chef des eunuques détaillait avec soin chaque parcelle du corps
de ces futures concubines. Leur nudité provoquait les murmures hostiles des
femmes et les exclamations admiratives de leurs compagnons. L’exaltation fut à

5 Employé du temple ou du palais.
6
Individu libre.
7 Esclave.
21

son comble quand l’eunuque palpa les seins d’une courtisane et fit un signe de
tête affirmatif dans la direction de ses collègues, qui empoignèrent l’esclave
sans ménagement pour la conduire dans une espèce de charrette tirée par des
onagres à la robe noire et lustrée. Au même instant, deux hommes cédèrent à
leurs impulsions et se précipitèrent vers les détenues. Ils promenèrent leurs
mains sans retenue sur la peau nue et douce, tâtant avec délice les rondeurs
féminines. Ils ruisselaient de sueur, semblables à des animaux excités par des
femelles en rut. Leurs gestes devinrent plus obscènes, ce qui ne tarda pas à
provoquer rires et propos égrillards. Tout à coup, l’un des hommes s’effondra,
décapité : le sabre du grand eunuque venait de s’abattre sur lui. Sans attendre, le
géant de bronze enfonça son arme encore sanguinolente dans le ventre du
second agresseur, lui arrachant un hurlement effroyable qui secoua à nouveau
l’assistance. Le chef du harem saisit la tête sanglante et, la montrant à la foule,
il s’exclama :
— Voilà le sort réservé à ceux qui oseront poser leurs mains sur les
8présents destinés au lugal de cette cité.
À ces menaces, le peuple objecta par une plainte sourde mêlée de
crainte, marquant la désapprobation et l’indignation. Le colosse, nullement
impressionné par ce sentiment de révolte, se montra plus inquiétant encore et
ordonna à l’assemblée de se disperser.
Aqqi en avait assez vu. Encourageant Sargon à le suivre, ils quittèrent
bien vite ce lieu sordide qui ressemblait plus à l’étal d’une boucherie qu’à une
place publique.
Le soleil commençait à décliner. Au loin, des lueurs rougeoyantes
annonçaient la fin de la journée. La température était à peine plus clémente,
cependant. Les deux hommes songèrent à se désaltérer à la taverne dont
l’enseigne proposait de la bonne bière fraîche. Les voyageurs pénétrèrent dans
la taverne sombre et bruyante, où une équipe de militaires du palais étanchait sa
9soif. Ils revenaient d’une campagne contre une cité-État, Sippar, dont l’ensi ,
suivi de ses troupes, avaient ignoré la frontière et ravagé les champs de Kish.
Mise en déroute par l’armée adverse, Sippar se trouvait désormais sous la
domination d’Ur-Zababa. Les esclaves vendus sur le marché faisaient partis du
butin de guerre rapporté par les soldats. Le maître de la cité, ramené à Kish
carcan au cou, serait exposé publiquement au pilori pour servir d’exemple aux
rebelles et aux traîtres en puissance.
Aqqi s’approcha du comptoir où une grosse femme, la tenancière sans
doute, servait de la bière dans des chopes en terre cuite aux soudards assoiffés et
braillards qui se massaient sans vergogne autour de la table. Sargon apprécia
beaucoup ce breuvage un peu amer qu’il buvait pour la première fois.

8
Roi.
9 Gouverneur.
22

Dans un coin obscur de la taverne se tenait une jeune fille vêtue d’une
longue robe de couleur vive, affublée de bijoux clinquants sans grande valeur,
les yeux et les sourcils soulignés de khôl noir. Elle regardait Aqqi avec
insistance. C’était une kézertû, une fille publique, certainement au service des
maîtres de cet établissement. Une esclave vendue par ses parents, trop pauvres
pour nourrir une bouche de plus. Il s’agissait d’une démarche courante et
personne ne s’en offusquait, d’autant que ces prostituées subissaient rarement
de mauvais traitements.
De nombreuses années s’étaient écoulées depuis la mort d’Amyalena ;
Aqqi, bien que fort éprouvé par l’absence de son épouse, n’avait jamais songé à
connaître d’autres amantes. Pourtant, il manquait singulièrement d’affection…
Mais que faire de Sargon ? C’est alors qu’il aperçut une autre servante à demi
dissimulée derrière un épais rideau de jute. Un soldat tira complètement la toile
usagée et regagna la table où l’attendaient ses compagnons. Son air satisfait ne
laissait aucun doute sur les services rendus par cette superbe créature. Aqqi
pensa que si Sargon était prêt pour affronter les intrigues du palais, il pouvait
tout aussi bien devenir un homme. Il s’approcha du garçon et lui murmura ses
projets à l’oreille. Sargon fut surpris et excité à la fois par la proposition de son
père. L’idée de perdre son innocence avec une de ces femmes titillait déjà son
imagination.
Aqqi fit quelques pas en direction de la plus jeune des deux personnes,
qui acquiesça avec un large sourire quand le jardinier lui désigna Sargon.
Tandis que son fils s’éloignait déjà avec sa compagne d’un soir, le vieil homme
suivit docilement celle qu’il avait choisie.
Sargon se sentit un peu troublé quand il pénétra dans une pièce étroite
où se trouvait une vieille paillasse informe. Une couverture épaisse et grossière
recouvrait cette couche de fortune qui servait de toute évidence aux ébats
amoureux. Un petit tabouret de bois, une table basse et un banc complétaient le
mobilier de la chambre. La jeune femme fit glisser sa robe sur ses pieds et ôta
ses bijoux qu’elle déposa sur la table. Elle était entièrement nue devant Sargon
qui ne put qu’admirer la perfection de son corps cuivré et satiné. Les jambes
étaient longues et fuselées, la taille mince, la poitrine haute et les fesses fermes
et musclées. Elle s’approcha du jeune homme et entreprit de le dévêtir. Sa
tunique tomba sur le sol, et ce fut à son tour d’apprécier la silhouette athlétique
de son compagnon. Elle commença à le caresser. Son corps tiède se pressa
contre lui ; ses mains expertes connaissaient les points sensibles. Sargon sentit
le désir monter en lui et d’un coup, il plaqua sa bouche sur la sienne, l’écrasant
d’un baiser profond et passionné. Un tourbillon de plaisir emporta les amants
qui se retrouvèrent enlacés sur le grabat de cette sinistre chambre. Mais peu
importait le décor : l’extase fut totale.
Sargon se montrait à la fois tendre et fougueux, et sa partenaire
paraissait ravie de l’ardeur que déployait ce dernier. Leur étreinte dura un long
moment. Des gémissements et des râles de volupté brisèrent le silence de ce lieu
23

austère. Puis, dans un dernier coup de rein, Sargon poussa une exclamation
rauque et prolongée : une jouissance intense secoua tout son être. Le corps du
garçon roula sur le côté, comme épuisé par un effort surhumain. Une fine sueur
perlait sur son front et son cœur battait la chamade. La kézertû lui adressa un
regard comblé. Des frissons la parcouraient partout, la laissant pantelante, mais
prête toutefois à satisfaire encore son compagnon. C’est ce qu’elle fit, alors que
Sargon, accablé de fatigue, commençait à s’endormir. Celui-ci sortit très vite de
sa torpeur, mais trop éreinté pour honorer de nouveau la jeune femme, il la
laissa lui dévoiler ses talents. Enfin, quand leurs sens exacerbés les laissèrent à
la fois brisés et repus, ils s’endormirent serrés l’un contre l’autre, oubliant les
autres clients de la taverne.
Le jour commençait à poindre quand la fille se réveilla en sursaut. Elle
se pencha sur Sargon et le pria de s’en aller très vite, sinon ses maîtres la
châtieraient pour avoir passé toute la nuit avec lui. L’homme revêtit sa tunique à
la hâte, chaussa ses sandales, et sortit d’une épaisse ceinture de lin blanc une
pierre en lapis-lazuli qu’il offrit à sa compagne avec un triste sourire.
— Quel est ton nom ? demanda-t-il.
— Anya, et toi ?
— Sargon.
— Merci Sargon, cette nuit fut merveilleuse. Jamais je n’avais connu un
tel bonheur. Les autres sont souvent maladroits et pressés, certains même se
montrent violents et grossiers. Va, à présent ! Je ne t’oublierai jamais. La
femme que tu aimeras aura beaucoup de chance.
Des larmes perlaient aux yeux d’Anya, et Sargon pensa que leur route
s’était croisée trop tard ; ils auraient pu s’aimer et fonder un foyer heureux.
Mais les circonstances de la vie en avaient décidé autrement. Il embrassa la jolie
prostituée et prit congé d’elle avec un petit pincement au cœur.
La taverne était quasi déserte. Quelques soudards ivres occupaient
encore le comptoir, affalés comme des loques, hélant en vain la tenancière.
Celle-ci, découragée de ne pouvoir se débarrasser de ses hôtes pitoyables, était
partie chercher son époux qui dormait depuis longtemps. Sargon en profita pour
se faufiler hors de l’établissement et il retrouva Aqqi dans une étable, un peu
plus loin, prenant soin de ses mulets.
— Bonjour, mon fils ! As-tu passé une nuit agréable ? interrogea
malicieusement le jardinier.
— Excellente, père ! Que s’est-il passé à la taverne ? Je me suis
endormi si rapidement…
— Rien de bien particulier. Les soldats étaient trop saouls pour
s’intéresser à autre chose qu’à leurs chopes de bière. Je t’ai attendu un moment,
puis je suis venu me reposer ici et j’ai soigné nos bêtes.
— Et toi, père, es-tu satisfait de ta soirée ?
24

— Bien entendu, mais je n’ai plus la même ardeur qu’auparavant. Je ne
pourrais certes plus réaliser des prouesses telles que les tiennes, ironisa
gentiment Aqqi.
Sargon rougit légèrement et sourit en baissant les yeux. Il se sentait
heureux. Il avait découvert l’amour charnel et cela lui plaisait beaucoup. Il
éprouvait une sensation de force, il était devenu un homme et il pouvait
désormais affronter les vicissitudes de l’existence.
Aqqi, devinant les pensées de son protégé, approuva :
— Aujourd’hui, une nouvelle vie commence pour toi. Sois confiant en
l’avenir, mon enfant ! Je suis sûr que bonheur et gloire seront au bout de ta
route.
Ces paroles, Sargon les connaissait par cœur, mais pour une raison
étrange, elles ne lui semblaient plus aussi incohérentes et utopiques qu’avant.

Les rues de Kish s’animaient joyeusement : la procession était un grand
événement et chaque habitant souhaitait assister au spectacle.
Pendant ce temps, au palais, les dames d’honneur préparaient les atours
de la reine. La robe, conçue dans une étoffe soyeuse, était agrémentée d’un
voile qu’elle porterait drapé sur sa poitrine juvénile et au-dessus de son épaule
gauche. Des colliers d’émeraudes et de lapis-lazuli ornaient ce vêtement.
Il régnait une atmosphère à la fois gaie et solennelle, mais l’incident de
la place publique avait tout de même semé trouble et confusion dans bien des
âmes. En effet, lors de telles cérémonies, on redoutait toujours l’agression de
certains esprits échauffés et en mal de représailles, hostiles aux souverains, ce
qui provoquait toujours une émeute irrépressible. Ces deux hommes, exécutés
sans pitié par le grand eunuque, ne méritaient peut-être pas un sort aussi cruel.
Mais Ur-Zababa exerçait son pouvoir avec une férocité totalement dépourvue
de sentiment et de miséricorde, et il exigeait la même attitude de la part de ses
subalternes.

Dans le harem, les femmes se languissaient un peu en cette journée de
liesse. Elles n’étaient évidemment pas conviées à la fête et regrettaient de ne pas
participer aux réjouissances.
Les épouses secondaires du roi menaient une vie de recluses et ne
servaient qu’à assouvir les caprices du seigneur. Leur raison d’être se résumait à
cela, et la plupart d’entre elles le percevaient comme un grand honneur.
Certaines ne pouvaient cependant s’empêcher d’échafauder des projets de gloire
pour leurs fils, sachant pertinemment que le pouvoir reviendrait à l’enfant de la
reine. Les complots allaient bon train dans les couloirs et les alcôves.
Quelquefois, des incidents tragiques arrivaient à celles qui ne faisaient pas assez
preuve de prudence et de méfiance.
Les pensionnaires du harem se jalousaient beaucoup ; elles s’épiaient et
s’enviaient les privilèges que le souverain, dans ses moments de bonté,
25

accordait à l’une ou à l’autre, sans se soucier d’une quelconque équité. Dans ce
climat d’hostilité et de haine, les concubines commettaient parfois des actes
malveillants, allant même jusqu’à supprimer la rivale importune. Les eunuques
fermaient souvent les yeux en contrepartie de quelques gratifications et
approuvaient parfois ces manœuvres criminelles. Ces hommes, qui n’en étaient
plus réellement, avaient des préférences parmi les favorites ; ce qui motivait le
choix d’une sanction bien méritée pour les unes, et une totale complicité pour
les autres.
Kiménéa, l’amante en titre du souverain, était particulièrement excédée
aujourd’hui : le nouvel arrivage des courtisanes, et cette procession, à laquelle
elle n’assisterait pas, mettaient son orgueil à rude épreuve. Elle se demandait
pourquoi son maître recherchait sans cesse de nouvelles candidates au plaisir.
Le harem regorgeait déjà de belles jeunes filles prêtes à le satisfaire au moindre
signe de sa part. Elle redoutait d’être supplantée un jour par une de ces recrues,
plus experte et douée qu’elle dans les arts de l’amour. Son règne s’achèverait
alors et elle ne le supporterait pas.
Sa beauté ne s’était pourtant pas affadie au fil des années. Elle prenait
grand soin de son visage aux traits fins et lisses. Son teint, hâlé et velouté,
donnait à ses grands yeux sombres un éclat incomparable. Sa chevelure, aux
reflets ambrés, descendait en cascade le long de ses épaules à l’arrondi parfait.
Son corps, quant à lui, n’avait rien à envier à la perfection de son visage : sa
poitrine menue était d’un galbe impeccable, sa taille d’une finesse absolue et ses
jambes longues et minces. Malgré cela, elle savait bien que le roi se lasserait
d’elle et qu’il choisirait aussitôt une nouvelle favorite. Elle mettrait tout en
œuvre pour retarder cette échéance maudite.
Sa technique était simple : dès qu’elle jugeait une femme trop belle,
sollicitée régulièrement par le monarque, elle s’arrangeait pour ternir son image
auprès de ce dernier. Elle inventait d’abord des maladies ou des faiblesses chez
la nouvelle maîtresse, qu’elle s’empressait de divulguer au souverain, pensant
écarter celle-ci de sa couche. Puis, quand sa supercherie était découverte, elle
faisait en sorte que la concubine fût réellement souffrante, en introduisant
quelque mauvaise potion dans sa nourriture. Elle n’hésitait pas à faire appel à
des mages malfaisants qui, contactés par le grand eunuque, fournissaient le
néfaste breuvage contre une intéressante rétribution. Pas moins de cinq jeunes
femmes avaient été victimes de la machiavélique Kiménéa. Trois d’entre elles
périrent dans d’atroces souffrances. Quant aux deux autres, défigurées par de
cruelles blessures et devenues « impropres » au plaisir du roi, elles échouèrent
dans les bas-fonds du harem, reléguées à des tâches subalternes.
Toutes les filles savaient que la responsabilité de ces actes odieux
incombait à la favorite en titre, mais aucune n’osait émettre le moindre soupçon
à ce sujet. Cette dernière leur inspirait une telle crainte, qu’elles étaient toutes
terrorisées à l’idée de subir le même sort que ces pauvres malheureuses.
26

Par ailleurs, le fidèle Oussouf, entièrement dévoué et subjugué par la
seconde épouse du roi, confortait le sentiment d’insécurité éprouvé par les
concubines.
Kiménéa descendit dans les appartements inférieurs où étaient
consignées les nouvelles arrivantes. En effet, avant de prendre une place
définitive au sein de cette communauté, les femmes devaient se soumettre à un
examen détaillé de leur état de santé et recevoir des soins particuliers pour être
digne de la couche royale.
La maîtresse d’Ur-Zababa examina avec attention chaque créature nue
et purifiée se présentant devant elle. Aucune ne semblait lui causer le moindre
souci. Des beautés, certes, mais somme toute assez banales. Un cri aigu troubla
son inspection. Son regard s’arrêta soudain sur une splendide inconnue. Elle la
fixa avec une telle intensité que l’étrangère, effarouchée, baissa les yeux et
s’excusa de sa sensiblerie. La favorite s’approcha d’elle, armée de sa badine
qu’elle ne quittait jamais. Aussitôt, la future courtisane se jeta à ses genoux,
implorant son pardon. D’un geste, Kiménéa ordonna à deux servantes de relever
la poltronne. Quand elle fut à sa hauteur, la perverse se délecta quelques instants
du spectacle de cette enfant tremblante et soumise. Celle-ci avait déjà compris
le pouvoir qu’exerçait son aînée en ce lieu.
Kiménéa releva le menton de la novice avec la pointe de sa badine,
appuyant sans ménagement sur ce cou gracile qu’elle trancherait avec délice.
Aucun son ne sortit de sa bouche, mais ses yeux sombres et profonds
exprimèrent toute la haine qu’elle éprouvait pour cette rivale. Elle resta un long
moment à foudroyer la pauvre fille qui, épouvantée, n’osait soutenir le regard
meurtrier de ce despote.
Quand enfin elle relâcha la pression de sa baguette, une marque rouge
apparut sur la gorge juvénile.
— Ton nom ? interrogea la favorite.
— Kézina, répondit faiblement la jeune vierge.
Kiménéa fixa encore un moment sa victime, semblant échafauder de
perfides projets, et quitta subitement les lieux comme si une affaire pressante
l’appelait ailleurs.

Au même instant, dans les appartements royaux, deux esclaves
escortaient la reine jusque dans une grande salle où un énorme baquet rempli
d’eau chauffée au soleil attendait celle-ci pour sa toilette quotidienne. Un
parfum subtil et délicat embaumait toute la pièce. La reine plongea dans ce bain
avec plaisir, et les servantes commencèrent à masser chaque partie de son corps
harmonieux avec du lait d’ânesse et d’autres onguents aux arômes fruités.
Quand le bain fut terminé, la souveraine s’enveloppa dans un drap de
toile blanche afin de se sécher rapidement. Sa peau était douce et agréablement
parfumée. Elle s’étendit ensuite sur des dalles chaudes et une petite Libyenne
appliqua sur son dos une pommade à base d’essence de pistachier, d’huile
27

d’olive et de citron, destinée à assouplir et adoucir l’épiderme. La fille
frictionnait avec vigueur pour faire pénétrer profondément à travers les pores les
substances bienfaisantes de cette pâte, en vue d’exciter les fonctions cutanées et
d’activer les propriétés vitales du sang.
Quand le massage s’acheva, la reine revêtit une robe au tissu très fin et
transparent, puis elle se dirigea vers sa suite royale en compagnie de ses
suivantes. La souveraine s’installa devant une table garnie de diverses fioles et
flacons remplis d’ingrédients destinés à maquiller et embellir son visage. Une
domestique s’appliqua à colorer les sourcils de sa maîtresse avec de
l’antimoine, déposa une couche épaisse de khôl sur ses cils et cerna également
le contour de ses yeux d’un trait long et fin, accentuant le regard déjà sombre et
profond. Enfin, elle termina par une poudre d’un bleu violine qu’elle étala
délicatement sur les paupières. D’autres fards furent utilisés pour illuminer le
teint et rosir la bouche. Le résultat s’avéra étonnant. La beauté de l’épouse du
lugal de Kish ainsi mise en valeur, cette dernière ferait assurément honneur au
roi.
Il était temps à présent de s’occuper de la coiffure pour la cérémonie.
Ses longs cheveux noirs et ondulés ruisselaient sur ses frêles épaules. La
coiffeuse attitrée de la reine s’approcha d’elle et entreprit de tresser sa chevelure
mèche par mèche, en prenant soin d’entrelacer dans ses nattes un long ruban
doré. Elle déposa ensuite sur son front un diadème orné de fleurettes blanches,
entremêlées de feuilles délicates et d’étoiles d’or. La couronne, incrustée de
fines pierres précieuses, compléterait sa parure.
Deux esclaves aidèrent enfin la souveraine à se vêtir. La robe
somptueuse, « piquetée » aussi de nombreux joyaux et de filigranes d’or, seyait
10parfaitement à la nin de Kish. De multiples bijoux : des médaillons et des
pendentifs d’or et d’argent, des colliers et des bracelets de cornaline rouge et de
lapis-lazuli aux teintes éclatantes parachevaient cette luxueuse tenue d’apparat.








10 Reine.
28


CHAPITRE 4
Dans les rues de Kish, l’effervescence régnait depuis de nombreuses
heures.
Les gens allaient et venaient à un rythme effréné, préparant la ville à cet
événement majeur. Les voies devaient être propres et débarrassées de tous les
détritus du marché de la veille, ainsi que des souillures d’animaux.
Sur le parvis du temple, quelques esclaves balayaient et récuraient les
marches qu’emprunterait le cortège royal. Plus loin, des musiciens accordaient
leurs instruments, tandis que les danseurs répétaient inlassablement leur
chorégraphie. À l’intérieur du lieu sacré, prêtres et devins veillaient à ce que la
marchandise destinée aux offrandes et les bêtes réservées aux sacrifices fussent
bien dignes des souverains et des divinités qu’ils représenteraient en ce jour
exceptionnel. Les scribes, quant à eux, surveillaient l’état des réserves et
répertoriaient sur des tablettes d’argile les entrées et les sorties des denrées, afin
de procéder à d’éventuelles commandes pour combler le déficit.
Un prêtre surgit soudain sous le porche et chassa vigoureusement trois
mushkênus, mendiant devant l’édifice. Les hommes maigres et peu vêtus
s’enfuirent en maugréant, maudissant le saint homme et ses semblables de
l’injustice de leur sort.

L’heure de la procession arriva enfin.
Dans la cour du palais, soldats, gardes, dames d’honneur et hauts
dignitaires prirent leur place dans le cortège. Deux somptueuses litières
attendaient les monarques. Ces dernières étaient conçues dans un bois de grande
qualité, issu de la grande chaîne montagneuse nommée Amanus, et fixées par
des liens de cuir à chaque extrémité de quatre longues poutres sur lesquelles
reposait une tenture soyeuse aux couleurs chatoyantes. Pour le confort de ses
occupants, une épaisse couche de peaux d’animaux divers, des panthères
tachetées pour la plupart, ainsi que de nombreux coussins, recouvraient la natte
de palmier où s’installeraient bientôt les souverains.
Ur-Zababa sortit le premier du palais, escorté par les grands chefs
militaires de son armée. Avant de prendre place sur le palanquin royal, celui-ci
inspecta les troupes présentes. Tout d’abord, l’unité d’infanterie avec ses
fantassins issus de foyers modestes ou d’esclaves enrôlés d’office par leurs
maîtres.
29

La tenue de ces guerriers était constituée d’une tunique plissée et légère,
d’un casque pointu et d’un bouclier souple recouvert de cuir et d’osier. Les
membres de l’infanterie lourde se différenciaient par leurs longues chasubles
« plombées » de plaquettes en métal. L’armement utilisé comprenait des
frondes aux jets redoutables, des arcs et des flèches ainsi que des piques en bois
bien acérées. Quand les cités étaient assaillies, ces hommes avaient pour
mission de s’introduire par les brèches béantes autour des remparts. Chaque
archer se plaçait à l’extrémité des tours d’assaut, actionnant ces redoutables
machines de guerre qu’étaient les béliers. La construction de ces engins : une
carcasse en bois pourvue de roues et garnie de cuir et d’osier, était sommaire
mais efficace et permettait aux Sumériens de s’emparer de nombreuses
forteresses.
L’unité des chars, représentant « le fleuron » de l’armée, faisait
l’orgueil du roi. Chaque homme était sélectionné avec sévérité dans les classes
les plus nobles du royaume. Certains notables du palais conduisaient le
régiment au combat. L’équipage se composait de deux guerriers, dont un archer,
placés sous la protection de soldats armés de boucliers. À la tête de chaque
véhicule se trouvaient un couple de puissants onagres, ainsi qu’un autre animal
de secours.
Ces chars, construits dans un osier très résistant, comprenaient une
caisse où les guerriers dissimulaient des poignards, des dagues, ainsi que
d’autres armes tranchantes. À l’arrière, l’ouverture facilitait les déplacements de
ses occupants.
Quand l’inspection fut terminée, le lugal s’allongea confortablement sur
sa couche royale.
La reine fit alors son apparition, entourée de ses suivantes et dames
d’honneur. Ur-Zababa approuva d’un signe le goût de son épouse, admirant la
magnificence de cette dernière. Huit robustes esclaves à la peau noire et luisante
se placèrent aux coins des deux litières afin de transporter les monarques
jusqu’au temple.
Le cortège se mit en route : l’armée du monarque en tête, avec ses
généraux et leur régiment, les hauts dignitaires juchés sur de superbes onagres
parés de somptueux atours, les dames d’honneur à pied entourant la reine, et
toute la cour du palais au grand complet.
Ils arrivèrent aux portes de la ville. Kish était en liesse.
La foule bigarrée et excitée scandait le nom des souverains et des dieux
qu’ils incarnaient. Des soldats durent repousser violemment des adorateurs par
trop empressés. Un murmure de désapprobation parcourut le public. Le fouet
cingla à plusieurs reprises sur le sol afin de dissuader les fanatiques qui ne se
maintiendraient pas à une distance raisonnable du convoi royal. Le calme revint
peu à peu et les habitants de Kish devinrent plus prudents. Le cortège
approchait du temple. Des gardes constituèrent un rempart à la foule qui n’était
pas autorisée à dépasser cette limite.
30

Toute la procession avançait au son des trompettes et des tambourins.
Des danseurs exécutaient des figures devant les souverains et de jeunes
prêtresses jetaient des fleurs sur leur passage. De nouveau, l’allégresse
démesurée de la foule se manifesta, obligeant les soldats à contenir fermement
l’ardeur de certains participants.
Ukkabû surgit du temple, suivi d’Aqqi et de Sargon très impressionnés
par le faste de cette cérémonie.
— Venez ! dit-il. C’est le moment !
Le jeune prêtre se dirigea vers la reine et la salua.
— Salut à toi, puissante souveraine de Kish et sœur bien-aimée !
En ce jour fabuleux, j’ai une faveur à te demander. Me permettras-tu de
la formuler ?
La nin observa un moment Ukkabû et ses yeux se portèrent aussitôt sur
Sargon, à moitié dissimulé derrière le demi-frère de Sa Majesté. La beauté du
garçon la subjugua, ainsi que son allure fière et déterminée.
— Parle ! répondit-elle.
— Cet homme, nommé Aqqi, m’a sauvé d’une mort atroce alors qu’un
mal mystérieux rongeait mon corps. Il m’a fait connaître une sâ’iltu qui a guéri
toutes mes souffrances grâce à sa médecine magique.
La souveraine regarda négligemment le jardinier et lui adressa un signe
de tête en guise de remerciement. Son regard se porta de nouveau sur Sargon et
elle dit :
— Et lui, qui est-il ?
— Voilà justement le motif de ma requête, Majesté. Aqqi ne désire pas
recevoir de récompense pour son acte bienveillant. En revanche, il souhaiterait
obtenir une fonction au palais pour son fils, Sargon. Peut-être un titre
honorifique, s’il s’en montrait digne. J’espère que cette demande ne te paraîtra
pas trop audacieuse, mais je crois que cet enfant possède de grandes qualités.
— Bien ! Je t’accorde une audience demain, dans le milieu de la
matinée, répondit-elle, en s’adressant à Sargon. Nous verrons ce que nous
pourrons faire de toi.
Les trois hommes s’inclinèrent respectueusement devant la reine et le
cortège pénétra sans plus attendre à l’intérieur du temple.
Prêtres et prêtresses se prosternèrent aux pieds des divinités
qu’incarnaient les seigneurs de la cité. Les deux protagonistes prirent place en
face de l’autel, prêts à recevoir les offrandes. Des chants rituels retentirent et les
serviteurs des dieux défilèrent, les bras chargés de présents. Des prières à la
gloire d’Inanna et Zababa furent récitées avec beaucoup de solennité. Bientôt,
tout le temple reprit en cœur l’hymne annonçant le début des sacrifices.
Deux barûs approchèrent et plongèrent leurs mains dans un baume
sacré. On présenta un jeune bélier aux dieux tutélaires qui approuvèrent ce
choix. Après avoir examiné les sabots et la langue de l’animal, un des devins
ordonna d’immoler ce dernier. La bête fut égorgée et son sang récupéré dans un
31

calice destiné aux souverains. L’assemblée entonna des cantiques, tandis que
des fumigations d’encens envahissaient le sanctuaire. Des novices, toutes émues
de participer pour la première fois à une telle cérémonie, versèrent des libations
purificatrices.
Le peuple de Kish était euphorique. L’écho de la célébration résonnait à
l’extérieur de l’édifice, comblant de joie la foule qui participait ainsi à la fête.
Une jeune fille interpella Sargon.
— Eminaya ? Est-ce bien toi ? interrogea-t-il, admirant la tenue
élégante de la commerçante.
— Mais oui ! Les gens du peuple doivent également faire honneur aux
dieux en ce jour faste. Mon oncle, qui voyage beaucoup, nous ramène souvent
de belles étoffes et quelques pierres précieuses venues de ces contrées lointaines
qu’il traverse.
— Nous, dis-tu ?
— Oui. Ma mère et moi travaillons ensemble depuis que mon père nous
11a quittées pour une harimtû rencontrée au cours d’un voyage d’affaire.
— Oh ! Je suis désolé pour vous. Cela doit être difficile de vivre ainsi,
seules et obligées de subvenir à vos besoins.
— Pas du tout ! Nous nous en sortons très bien. Quant à mon père, qu’il
soit maudit pour ce qu’il nous a fait !
Le ton fier et péremptoire d’Eminaya n’autorisait aucune réplique, ni
commentaire, et Sargon se tut.
— Alors, que penses-tu de cette procession ?
— C’est très impressionnant ; l’engouement des gens et le luxe
déployé… Je ne pensais pas que de telles richesses pouvaient exister.
— Tu es bien un paysan ! N’ambitionnes-tu pas de changer de vie, un
jour ?
— Peut-être.
Sargon pensa à son entrevue avec la reine prévue pour demain. Cela ne
le réjouissait pas trop, mais c’était le souhait d’Aqqi, et il ne voulait pas le
décevoir.
À ce moment, un chant d’allégresse s’éleva dans la foule en l’honneur
des monarques qui sortirent du temple pour saluer l’assemblée, avant de
reprendre place sur leur litière et de se diriger vers le palais. Le peuple scandait
le nom des souverains et des dieux qu’ils représentaient, leur souhaitant longue
vie, bonheur et prospérité. Musiciens, danseurs et jongleurs accompagnaient le
cortège dans une joyeuse sarabande. Le rite religieux terminé, les réjouissances
pouvaient commencer. Une grande réception se préparait au palais à laquelle le
peuple n’assisterait ni de loin, ni de près.
La salle du banquet, immense et chaleureuse à la fois, attendait l’arrivée
des rois. Partout, des poufs et des coussins multicolores aux motifs

11 Prostituée.
32

géométriques entouraient de petites tables basses en bois précieux, où se
trouvaient des corbeilles garnies de fruits dressés comme une pièce montée,
ainsi que des biscuits, des galettes et diverses douceurs. Les bas-reliefs de la
pièce étaient décorés de fresques évoquant des scènes de chasses et de guerres,
ainsi que des figures aquatiques et des représentations champêtres au charme
bucolique. Des frises en mosaïques donnaient à la salle un éclat particulier grâce
à leurs couleurs chatoyantes.
Après avoir franchi une longue galerie, le lugal, la nin et leurs
prestigieux invités pénétrèrent dans cet endroit fastueux, éclairé seulement par
de très hautes lucarnes laissant filtrer la lueur du jour. Ur-Zababa et son épouse
prirent place sur une estrade où deux trônes en bois précieux, incrustés de nacre,
d’ivoire et d’or, les attendaient. Les convives s’installèrent à leur tour aux pieds
des seigneurs de la cité, tandis que des servantes entièrement nues apportaient
déjà bière et vin.
Des chanteuses munies de harpes firent leur apparition et entonnèrent
un chant mélodieux, alors que les serviteurs présentaient des plats de gibiers
grillés, des dindes et des pintades rôties à la broche. Des ragoûts et autres mets
mijotés dans des épices et des aromates aux parfums exotiques furent proposés
par des dizaines de domestiques empressés. Les hôtes, affamés, déchiquetaient
littéralement les volailles juteuses à pleines dents et trempaient pains et doigts
dans les plats pour y piocher les morceaux de nourriture et apprécier la
délicieuse sauce épicée. Une fois la dégustation terminée, des esclaves vinrent
tremper les mains graisseuses des invités dans un mélange d’eau et de citron.
Les boissons coulaient à flots, et quelques dignitaires, grisés par l’alcool, se
montrèrent très entreprenants à l’égard de certaines domestiques.
Soudain, le maître des lieux frappa dans ses mains et de superbes
créatures vêtues de tuniques transparentes entamèrent une danse envoûtante et
frénétique à la fois, rythmée par les sons mélangés de la harpe enchanteresse et
des crotales endiablés. Les spectateurs étaient en admiration devant ces beautés
sculpturales et les esprits s’enflammèrent davantage. Bientôt, toute l’assemblée
se laissa emporter par le rythme de la musique, tandis que les jeunes femmes,
stimulées par l’euphorie qu’elles suscitaient, se déhanchaient de plus belle,
exhibant leurs corps dénudés dans des positions fort suggestives. Le public était
en délire. Certains hommes suffoquaient d’excitation, mais nul n’aurait osé faire
un geste déplacé envers ces danseuses de peur de subir le châtiment suprême :
la décapitation immédiate. En effet, ces artistes expérimentées faisaient parties
du harem du lugal. Choisies pour leur beauté, mais surtout pour leur talent, elles
cumulaient les deux fonctions : satisfaire et distraire le souverain. Un voile très
épais cachait le visage de ces courtisanes, soulignant encore davantage leur
appartenance au seigneur du palais.
Jongleurs et acrobates se succédèrent après la prestation des concubines
du roi, ramenant le calme dans l’assistance et apaisant les sens exacerbés de
nombreux invités.
33

La fête dura ainsi toute la nuit, et c’est au petit jour que les hauts
dignitaires du royaume prirent congé de leurs hôtes.
Ur-Zababa salua la souveraine et se dirigea, escorté de sa garde, en
direction du harem. Son goût immodéré pour la luxure désarmait la reine qui ne
se sentait pas de taille à assouvir les désirs toujours plus pervers de son
débauché de mari. Cependant, celle-ci éprouvait un sentiment de frustration
face au manque d’intérêt que lui manifestait son époux, et elle cherchait souvent
consolation dans les bras de quelques beaux serviteurs ou esclaves du palais.
Peu importait qu’ils fussent titrés ou non ; elle désirait seulement ressentir un
maximum de plaisir. Le roi la trouvait trop prude, mais elle avait déjà beaucoup
progressé grâce à ses multiples amants qui se montraient d’excellents
professeurs. Elle connaissait désormais de nouvelles pratiques érotiques qui
combleraient certainement le roi.
Elle gagna sa chambre entourée de ses servantes et dames d’honneur,
qu’elle congédia dès que sa tenue d’apparat fut ôtée et sa chevelure défaite et
brossée avec soin. Elle frappa vigoureusement dans ses mains et un garde
pénétra dans sa chambre, prêt à recevoir les ordres de la reine. Elle désirait la
présence d’un jeune serviteur aperçu cette nuit, lors de la fête. Elle le décrivit et
ordonna à son sujet de l’amener ici immédiatement.
Peu de temps après, l’homme revint en compagnie de celui sur lequel la
nin avait jeté son dévolu pour quelques heures. La souveraine reconnut aussitôt
le visage aux traits fins et réguliers et, ébauchant un sourire de contentement,
elle congédia son esclave.
— Entre et approche ! dit-elle au garçon, apparemment très intimidé.
Il devait avoir tout au plus une vingtaine d’années, mais son corps était
aussi athlétique que ceux des guerriers d’Ur-Zababa. Le teint hâlé de sa peau et
sa chevelure ondulée, d’un noir de geai, accentuaient encore le côté viril du
domestique.
La reine entreprit de le dévêtir sans se soucier de son air embarrassé.
Elle ne lui demanda pas son prénom, et ne désirait même pas entendre le son de
sa voix. Ses gestes se firent plus précis et bientôt le désir envahit son partenaire
qui commença à se libérer de ses inhibitions. Elle le guida tout d’abord, lui
révélant sa nature voluptueuse et ses penchants particuliers, mais elle s’aperçut
bien vite que son compagnon n’avait rien d’un novice. Il manquait cependant de
fantaisie, ce qui déçut la nin, habituée à plus de raffinement dans les plaisirs
amoureux.
Quand un de ses amants se montrait incapable d’apaiser ses ardeurs,
elle le faisait châtier sans pitié. Ce fut le cas de cet esclave noir au corps parfait
qui s’était montré froid et insensible à ses caresses, exécutant seulement l’acte
sexuel comme une besogne fastidieuse. Horrifiée et humiliée au plus profond de
son orgueil, elle avait prononcé une sentence cruelle : le malheureux reçut cent
coups de fouet et ne s’en remit pas, succombant à ses profondes blessures qui
s’infectèrent très vite sans espoir de guérison. Un autre malchanceux fut castré
34

sans ménagement pour avoir refusé certaines pratiques spéciales désirées par la
reine.
Quelquefois, des actes jugés graves pouvaient entraîner la mort, suivant
l’humeur de Sa Majesté : un geste déplacé, une parole injurieuse…
Une telle infamie ne pouvait être lavée que par l’exécution publique des
offenseurs. On infligeait d’abord toutes sortes de tortures aux suppliciés, puis on
leur tranchait la tête et on promenait celle-ci, plantée au bout d’une pique en
bois, à travers toute la cité, afin de faire connaître le sort réservé aux impudents.
En effet, il était impensable pour la reine d’être traitée comme une
simple courtisane du palais. Ce que parfois, dans le feu de l’action, certains
oubliaient, se laissant aller à des écarts de langage, des gestes ou des initiatives
indignes de la souveraine.
Sans plus de cérémonie, le jeune homme fut congédié et la nin, épuisée,
plongea dans un profond sommeil.
Pendant ce temps, Ur-Zababa goûtait dans les bras de l’habile Kiménéa
à des plaisirs subtils et sans cesse renouvelés. Cette dernière le surprenait
toujours. Elle enflammait davantage ses sens à chaque étreinte grâce à l’ardeur,
l’imagination et la passion dévorante qui l’animaient. La favorite en titre ne
comptait pas céder sa place sans se battre. Tout au long de leurs ébats, elle ne
put s’empêcher de penser à Kézina et au moyen de l’éliminer sans plus tarder. Il
fallait agir vite. Le roi ne devait jamais lui faire l’honneur de sa couche. Bien
entendu, elle manquerait d’expérience au début et se montrerait farouche et
réservée, mais Kiménéa connaissait son maître, elle savait qu’il aimerait la
dresser, la soumettre et lui apprendre les délices de l’amour. Elle en voudrait
toujours plus, le supplierait ou s’humilierait pour recevoir ses faveurs. Il
adorerait cela, et puis il se lasserait. C’est pourquoi la concubine devait dévoiler
de nouveaux talents si elle voulait rester digne du lit royal.
Ce que Kiménéa avait appris lors de ses rapports avec le souverain,
Kézina le découvrirait aussi, ainsi que bien d’autres raffinements que la
maîtresse du monarque avait testés en secret au contact de quelques eunuques
dévoués et discrets et de certaines filles venues de contrées lointaines, rompues
à ces jeux pervers. Celles-ci furent « supprimées » en temps opportun, évitant
de cette façon toute concurrence. Depuis, Kiménéa régnait sur le harem et nulle
autre femme ne satisfaisait mieux le lugal que son amante préférée. De temps à
autre, il en choisissait une plus jeune ou plus belle, mais il revenait toujours vers
elle pour goûter à ses plaisirs intenses qu’elle seule savait lui prodiguer.

Après l’agitation de la veille, les habitants de Kish semblaient encore
assoupis, bien que le soleil fût déjà haut dans le ciel.
Aqqi s’adressa à Sargon qui rêvassait dans un coin de l’écurie où ils
avaient passé la nuit.
— À quoi penses-tu, mon fils ?
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