SCHMALZ ENTRE POUTCHE ET GAROFALO

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- Vous voulez dire : polyvalence ? Polyvalence ne s’explique pas en théorie. Mais en pratique, la polyvalence idéale d’un subordonné comme vous, serait qu’il puisse monter une échelle et la descendre en même temps, répond le chef de service Scmalz à Dante Garofalo.
Le langage et sa corruption au service des puissants sont donc les premiers acteurs de ce récit de partout et nulle part quoique inspiré par des démêlés ubuesques rapportés à grands bruit par la presse romande en 2000.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296293441
Nombre de pages : 158
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SCHMALZ ENTRE POUTCHE

ET GAROFALO

Du même auteur Romans: Monsieur Hippo chercheun lieupour la méditation, Zoé 1984 Monsieur Bopp promène son chien, Zoé 1985 Ivanofait la colonnedroite, Zoé 1989 La petite danse de l'Arbogast avecsa cognée,Zoé 1993 Diable d'acteur et Dieu en bouteille,Zoé 1996 Théâtre: Une bonne affaire, (d'après un conte de Grimm) 2001
L'assassin philanthrope, 2001

Drames musicaux:
La passion du timbalier derrièrel'orchestre,avec son frère le percussionniste Pierre Favre Ciel d'Ophée rendu à la terre,pour 15 musiciens, 3 danseurs et 2 récitants, avec la musique de son frère Pierre Favre, 2002 Essais: Urbanisme) expression d'une communauté, Nouvelle revue neuchâteloise 1986 Le danseur et le robot, 2002 (sur l'absenced'une culture rythmique collectivedans l'Occident moderne)

Roger FAVRE

SCHMALZ ENTRE POUTCHE GAROFALO

ET

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannattan,2002 ISBN: 2-7475-2740-9

A Julien Spacio

Les personnages de cette histoire ne sauraient être confondus avec des personnes réelles, vivantes ou disparues.

Remerciements à la Fondation Pro Helvetia de Zurich pour son soutien à l'écriture de ce récit.

PLUS HAUT MONTAGNE

QUE

LA

PLUS

I-IAUTE

- Vide, tout est vide à l'intérieur du vide, les êtres et les choses, se dit Poutché. En regardant là-bas l'étincelante buée dont les montagnes émergent à peme. Même une montagne est une forme du vide. Un gouffre obscur ou radieux qui semble parfois flotter en songe. Qui ne porte pas une montagne en lui ne sait ni la hauteur, ni l'élévation. Ce disant, Poutché se rappelle une estampe millénaire. Mais qu'est donc le passé sinon une autre forme de notre présent? Tout en bas de l'estampe, un minuscule point bleu va son chemin dans le matin mauve, son palanche sur l'épaule. Tout autour, un cirque de montagnes dresse ses flancs abrupts où des pins cherchent à s'aggriper. Ces montagnes ont mille voix qui forment une clameur gelée. Et plus cette clameur monte, plus la végétation se fait rare. Très haut, les montagnes s'évaporent pour se confondre avec les nuages.

Et plus haut que les nuages qui sont des montagnes de buée, il y a l'éclair noir d'un grand carnassier qui tient tout l'espace dans ses ailes en croix.

Pourtant, c'est le point minuscule en bas qui domine le tout. En apparence, le moindre souffle semble pouvoir r effacer. L'immensité qui l'entoure n'est pas moins toute entière en lui. Qui croira jamais que le plus grand tient dans le plus petit? TI ne manque rien du vaste ciel à l'intérieur de votre pupille pour autant que vous ouvriez suffisamment les yeux, se dit encore Poutché. Juste avant que la secrétaire de Monsieur Gaume le prie d'entrer.

LA TETE EN L'AIR - Monsieur Poutché, en théorie je n'ai que des éloges à vous faire... - Merci, Monsieur le directeur.
-

Vos comptes-rendus sont à la fois sobres et

précis. . . - Je fais de mon mieux, Monsieur le directeur. - Vous avez l'art d'aller des mots aux choses,

mais. .. !
- Mais... ?

2

- Mais... Comment vous que vous fassiez vos déductions reprenons votre dernier article. continua Monsieur Gaume en extrémité de son stylo.

dire? J'aimerais tant vous-même. Tenez, Ce passage, là... ici! pointant de la fine

Poutché lut la coupure que l'autre lui tendait. - Je n'y vois rien de trop, ni quoi que ce soit à y ajouter, Monsieur le directeur. - Là! Là! Vous ne remarquez vraiment rien? insista Gaume dont le mouvement de tête fit alors tomber l'unique mèche qui barrait son crâne chauve sur le devant du front. - Je n'ai fait que rapporter au mot près ce qui a été dit, Monsieur le directeur. - Cela a été dit et n'a pas été dit... répartit Gaume en replaçant sa mèche de cheveux sur le crâne. Quand ces messieurs ont lu les propos que vous leur attribuez. . . - C'est - J'en que sont les les femmes: elles croient des mots! que je n'ai rien inventé! Strictement rien! suis sûr. Mais les mots... vous savez ce mots, Monsieur Poutché. Ils sont comme elles ne mentent jamais si bien que quand dire la vérité. Les mots ne sont rien que

- Mais c'est que... - J'aimerais seulement que vous méditiez le sujet, Monsieur Poutché. Pour vous éviter des ennuis. Ces 3

messieurs sont comme ils sont, vous les connaissez aussi bien que moi. Ces quelques détails mis à part, je ne puis que vous féliciter pour votre travail... Bon appétit! conclut Gaume en se levant ensuite pour marquer la fin de l'entretien. Il venait d'entendre le dernier quart d'avant midi au clocher voisin. Après avoir serré la main directoriale, Poutché se retrouva tout étourdi descendant les escaliers. Puis, de la sortie de l'immeuble, il descendit pensivement jusqu'au grand carrefour du bas de la rue. C'est là que, pour la première fois, il s'aperçut de vingt pieds environ d'en dessus de sa tête. Autrement dit, Poutché voyait la silhouette de Poutché vingt pieds en dessous. Mêlé à la foule immobile attendant de passer au vert. Poutché fut paniqué au premier abord. Il pensa même qu'il venait d'entter dans le royaume des morts. La décorporation, c'est l'état des gens dont l'âme et l'esprit viennent de quitter le corps. Ceux qui peuvent en parler sont décédés momentanément. Puis font le compte-rendu de ce qui leur est arrivé après résurrection. Le plus souvent, ils se décrivent couchés, par exemple sur la table d' opération. Avec le chirurgien tentant l'impossible pour ranimer leur cadavre. Hélas! Lorsque le feu passa au vert, Poutché put vérifier qu'il était toujours bel et bien sur terre. Son cadavre à 4

lui traversa le passage à piétons en compagnie des autres, salua même quelqu'un en ôtant son chapeau, puis replaça ce dernier comme l'usage le veut sur le crâne. Son malaise n'en disparut pas pour autant. Il en subsista quelque chose des mois durant. Sans doute Poutché craignait-il que son anomalie de l'extérieur se voie. Il s'imaginait déjà maintenu par deux malabars. Pendant qu'une infirmière exquise lui enfoncerait voluptueusement une seringue dans le bras. Son angoisse momentanément disparut quand il aperçut sa voisine du dessus à quinze mètres devant lui Chaque jour qu'il rencontrait sa voisine devenait le plus beau de sa vie. Sa joie fut telle en la circonstance que l'état de dédoublement de Poutché cessa.

HAUT ET COURT Poutché était un de ces solitaires qui tirent nourriture de mille et mille choses sans poids aucun. Un détail pour lui devenait l'essentiel: le tintement de sa cuillère à thé mêlé aux sonneries du dimanche matin, la paresse d'un chat s'étirant sur la 5

voie ferrée chauffée par le soleil, la folie d'un merle à l'aube lui donnant la réplique de l'intérieur d'un fourré. Le pas de sa voisine du dessus amplifié par les lames du parquet.

Tout l'immeuble où Poutché vivait était une caisse de résonance. Ses parois et plafonds révélaient nombre de secrets. Trahissaient des drames parfois.

C'est ainsi que Monsieur Lange, son voisin, perçut un soir des bruits suspects en dessus de sa tête. En trois bonds, il fut à l'étage en dessus, enfonça une porte et se trouva face à une malheureuse qui s'était passé la corde au cou. Après avoir ramené la femme à terre, Lange la ranima. Lui rappela le caractère sacré de la vie. Puis l'ambulance ayant emporté la désespérée, Lange revint chez lui, la corde du drame à la main. IlIa fixa au plafond et se pendit à l'autre bout.

Quand Poutché apprit la triste nouvelle, son état de dédoublement reprit.

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Le plus incompréhensible, c'est que le suicidé avait empêché une partie non négligeable de la population de s'ôter la vie.. Des années durant, il avait été bénévole à Cœur Ecoute, puis à la Main tendue.. Cordonnier mal chaussé, l'adage est bien connu. Poutché n'était pas encore remis de la tragédie quand Monsieur Gawne le fit à nouveau chercher. A peine eut-il pris place que son directeur commença. L'éloge de son travail était si chaleureux, il dura tant que l'employé finit par s'en inquiéter. C'est alors que Poutché lâcha: - Si je comprends bien, je suis viré, Monsieur le directeur ? - Ben ça alors...! finit par émettre Gaume interloqué... Mais comment avez-vous pu deviner? Puis, sans même attendre la réponse, il enchaîna: - Ce sont ces messieurs, vous le savez, personnellement je n'y suis pour rien. Poutché eut le temps d'éternuer avant que son vis-à-vis poursuive: - Les gens comme vous sont trop rares, ce sont eux qui permettent aux autres de se situer. Tout au fond ces messieurs en sont d'ailleurs bien conscients.. Ils vous estiment infiniment sans se l'avouer. Mais ils préfèrent vous admirer à distance. Mort, à leurs yeux vous seriez parfait.... 7

C'est ici que Poutché se leva, écrasé. - Strictement entre nous... ajouta Gaume en baissant le ton, je serais fier que mon fils puisse vous ressembler. Il est très prometteur à l'Université. .. Puis, tandis que Poutché appuyait déjà sur la poignée de la porte, l'autre ajouta en rehaussant la VOiX: - Ne croyez pas que me je tairai! Je publierai sur ce qu'ils vous font. . . Le temps d'ouvrir Poutché entendit encore: - ... je ferai une lettre au Courrier dont ils se souviendront! Attendez un peu. . . Sur le point de refermer derrière lui, Poutché eut droit à la conclusion: - ... attendez un peu que je sois à la retraite! L'ART D'APPELER UN CHAT UN CHAT

La perte de son travail toucha certes Poutché au moral. Ça n'expliquait pas pour autant la nature étrange de son mal. La démarche du malheureux rappelait celle d'un oiseau dont on aurait cassé les ailes. Mais ce qui le faisait souffrir par-dessus tout, c'était son état de dédoublement. Un état quasi permanent désormais. Comment s'en confier? Et à qui? 8

Non seulement Poutché se sentait désespérément seul, mais le doute qu'il éprouvait sur le sens des mots l'empêchait dorénavant de s'expliquer à lui-même ce qui lui arrivait. Chaque mot formulé, il pouvait signifier tout aussitôt son contraire. Cette polyvalence empêchait maintenant Poutché de lire le journal. Sur le blanc du papier, les caractères prenaient aussitôt la forme de vols de moucherons en état de mutation perpétuelle. Tout ici pouvait tout signifier et vice-versa.

- Moi, j'appelle un chat un chat. Dans un métier comme je fais, t'es forcé. Sinon t'arrives plus à tenir tes outils, fit un de ses interlocuteurs à Poutché un soir. L'homme était-il maçon ou charpentier? Reste que le propos porta. Une fin d'après-midi, Poutché leva les yeux du livre qu'il n'arrivait pas à lire. Vit le bleu brillant du ciel par-delà la fenêtre. Eut besoin de s'en approcher pour savoir de quoi il était fait. Sortit de sa chambre, descendit l'escalier jusqu'à l'entrée de l'immeuble, de là démêla tout un écheveau de ruelles, traversa bientôt la grand'place et poussa du côté du lac qui, à cet mstantlà, évoquait la mer. Aux limites de la terre et de l'eau, il s'arrêta.

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La réverbération des vagues lui fit bientôt cligner des paupières. A tel point qu'il lui fallut faire un effort pour distinguer à travers la vapeur de lumière. D'entre lac et ciel qui se confondaient, un des bateaux blancs de la compagnie paraissait revenir de partout, nulle part. De quelque pott lointain en suspens dans le mélange d'eau et d'air. C'est alors que Poutché entendit derrière lui Deux jardiniers municipaux discutaient en nettoyant le gazon de la plage au balai de fer. - Hé, les merdes de chien, pourquoi tu les laisses? - A la première pluie, elles fondent et passent dans le terrain. Ça fait de l'engrais... - Et si ya la sécheresse, hé dis donc, la sécheresse qu'est-ce que t'en dis ? - Les clébarts rebouffent ce qui leur sort de l'intestin en croquettes, ils sont deux fois nourris... - Pis si quelqu'un marche dans une chiure encore fraîche? - Il la rapporte au propriétaire, il peut garder le dix pour cent pour lui. - Le dix pour cent, moi tu verrais, le proprio, il aurait plus de dents! - Si tu aimais tant soit peu les bêtes, tu parlerais pas comme ça des gens. - Pis merde, ya mon balai maintenant qui chie! 10

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