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Sécheresse et autres contes du Paraguay

De
144 pages
Sécheresse est un recueil où le lecteur découvrira le pays natal de l'auteur, le Paraguay, et son histoire héroïque et dramatique, à travers des contes touchant au fantastique ou évoquant son peuple urbain et rural, ses catastrophes naturelles, ou encore sa situation sociale et politique.
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Renée Ferrer Sécet auhtresecontres deu Pasragsuaye
Traduit de l’espagnol par Martine Breuer
Sécheresse et autres contes du Paraguay
Renée Ferrer
Sécheresse et autres contes du Paraguay
Traduit de l’espagnol par Martine Breuer
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© L’Harmattan, 2013 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-00841-7 EAN : 9782343008417
Un dimanche soir
’était un homme maigre, aux cheveux frisés, de taille C moyenne ; l’étincelle bleue de ses yeux dénotait une intelligence alerte, gâchée par toute une vie de gratte-papier passée derrière un bureau anonyme ; il était peu bavard mais de conversation agréable lorsque le sujet l’intéressait, généralement la mécanique, la politique ou les élucubrations religieuses. Une vie modeste dans sa maison ornée de tonnelles, le poker avec ses amis chaque semaine, une conduite correcte dans la routine la plus honorable et la fierté d’avoir trois enfants diplômés de l’université étaient les caractéristiques les plus marquantes de son existence. On ne lui connaissait ni liaisons amoureuses ni difficultés économises majeures, jusqu’à ce que sa femme tombe malade.
Maintenant, il sentait dans sa poitrine un feu insatiable, une inquiétude perpétuelle qui lui rongeait les viscères. Les jours se répétaient cruellement dans sa mémoire et, dans cette désintégration du temps vécu, il butait invariablement sur des sentiments ambigus, malsains. Il ne comprenait pas très bien pourquoi s’étaient effacés de son esprit les moments aimables, qui avaient sûrement dû se présenter quelquefois au cours de sa vie. Les gestes généreux, qu’il avait sans doute eus, n’effleuraient jamais son souvenir. Ses pensées retombaient toujours dans l’angoisse.
Il avait un mal de tête tenace et, au milieu des coups d’aiguille qui vrillaient ses tempes, il sentait revenir la gueule
8Renée Ferrer
de bois d’anciennes mesquineries. Il y avait longtemps qu’il ne parlait plus à personne, et pourtant il observait souvent des visages amis qui, lorsqu’il essayait de les aborder, semblaient l’éviter. Ou était-ce lui qui s’éloignait ? Il n’arrivait pas à comprendre. En revanche, des visages qu’il aurait voulu éviter bourdonnaient en permanence autour de lui ; des gens douteux, aux pensées également troubles. Qu’ils envient ses tonnelles, son bureau démodé, ses livres de comptabilité, lui semblait une raillerie féroce. Qu’ils l’envient lui, qui ne s’était jamais distingué en rien ! Cela lui faisait mal. Lorsqu’on l’avait licencié pour un motif dont il ne se souvenait plus, il s’était enfermé dans la cour, derrière sa maisonnette, pour tailler ses volubilis dans le plus strict anonymat. Ainsi avaient passé ses jours,jusqu’à ce que sa femme tombe malade.
C’était insupportable de revenir chaque jour dans la chambre où la malade gisait sur le lit conjugal, les yeux ouverts et fixes, sans jamais lui adresser la parole. Ce silence sur lequel rebondit sa conversation l’angoisse.
Il était évident que ses paroles ne lui parvenaient pas. C’était comme si elle était sourde ou qu’elle ait perdu la raison. Aurait-elle perdu la raison ? Il ne savait pas. En tout cas, elle avait tout l’air d’une plante brisée par la maladie. Ses enfants non plus ne remarquaient pas sa présence, ils ne s’occupaient que d’elle. Lorsqu’il s’approchait d’eux, ils continuaient à parler comme s’ils évitaient de le voir ou qu’il n’existait pas. L’impression qu’ils faisaient le vide autour de lui pour un motif inconnu augmentait sa souffrance. Il les suivait dans toute la maison, un peu à distance, comme dans la crainte de quelque chose. Il a besoin d’affection, d’un mot ; il a désespérément besoin du contact tiède, physique, concret, de la chair.
Un dimanche soir 9
La nuit, chose étrange, l’obscurité fuyait ses yeux. Il ne parvenait pas à obtenir la pénombre suffisante pour dormir et restait éveillé des nuits entières, condamné à la clarté, cette clarté qui l’avait aveuglé depuis ce soir-là, qui se perdait un peu entre tant de souvenirs. Il ne pouvait abandonner même un instant sa fonction épuisante de témoin occulte : toujours en veille, toujours aux aguets, écoutant tout etperçant presque les pensées des autres. Une lumière dépourvue de joie souligne cependant, avec une netteté impitoyable, ses vieux défauts. Il était fatigué, mais ne pouvait dormir, affamé, et la nourriture lui répugnait ; l’eau brûlait ses lèvres, et pourtant ses yeux étaient hagards de soif. C’était étrange de se voir revenir toujours dans la même chambre et de retrouver toujours le même silence. Personne ne prête attention à lui ; sa femme est là, prise dans sa propre toile d’araignée, les yeux brumeux, vides d’être si ouverts. Elle l’appelait pourtant, de temps en temps, et lorsqu’il venait près d’elle, elle sombrait dans l’inconscience ; au bout d’un moment, elle recommençait à l’appeler, de cette voix impersonnelle des malades qui se sont déjà oubliés eux-mêmes. Il restait à ses côtés comme un intrus, sans savoir que faire. Puis il s’éloignait, bouleversé, en évitant de regarder le crucifix placé au-dessus du lit.
Il se sentait brûler. Ce feu le gagnait par vagues successives, des os jusqu’à la peau, comme si un poison ardent s’était définitivement installé dans sa chair. Il avait mal partout, mais il ne trouvait pas les remèdes dans l’armoire à pharmacie : ni les cachets d’aspirine, ni les sédatifs, ni ces petits paquets d’herbes broyées que sa femme achetait de temps en temps. Il ne trouvait plus rien dans la maison, depuis qu’elle était malade. Sa peau souffrait de la perte de son contact. Il la cherchait, la cherchait obstinément dans les