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SI LOIN SUR L'AUTRE RIVE ROMAN

De
146 pages

L'auteur conjugue entièrement à la seconde personne du singulier ce récit inventé à la croisée de ses propres chemins, comme une longue lettre adressée en retour à l'ami qui a désormais pris le large.

Publié par :
Ajouté le : 01 novembre 2013
Lecture(s) : 7
EAN13 : 9782336328553
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Bruno Gaurier

Si loin sur l’autre rive
Roman

collection
Amarante









































© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ01936Ȭ9
EAN : 9782343019369

Si loin sur l’autre rive





Amarante



Cette collection est consacrée aux textes de
création littéraire contemporaine francophone.

Elle accueille les œuvres de fiction
(romans et recueils de nouvelles)
ainsi que des essais littéraires
et quelques récits intimistes.








La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr
























Bruno Gaurier

Si loin sur l’autre rive

roman

L’Harmattan

Du même auteur

Romans
Le Passeur, DescléeȬdeȬBrouwer, 1996
Grains de sable dans les étoiles, Findakly, 2001

Essais
Langage du Monde, langage d’Eglise, Centurion, 1971
André Trannoy, Handicap et mobilisation, DescléeȬdeȬ
Brouwer, 1998
Les humiliés me relèveront, l’Atelier, 2008
Tous inclus, l’Atelier, 2010

Recueils de poésies et Carnets
De peu d’importance, Athanor, 1986
Au diapason du vent, Athanor, 1989
L’ombre de Fernando, Alidades, 1999
Au bout du môle, Alidades, 2008
Pour Ossip Mandelstam, Athanor 2011
Quelques heures pour ce temps, Athanor, 2012
Le dit de la mouvance. Carnets de voyage. Athanor. 1990
Les plis de l’horizon. Carnets de voyage. Athanor. 1991

Traductions
Le Naufrage du Deutschland – Gerard Manley Hopkins,
poème, Alidades, 1998
Elégies – Desmond Egan, Alidades, 2000
Poèmes – Gerard Manley Hopkins, FindaklyȬDécaèdre,
2003 (Prix Nelly Sachs 2003 – Prix O’Connor 2004)
Journal et correspondance de jeunesse – Gerard Manley
Hopkins, 2006
Le Corbeau (& Les Belles) – Edgar Poe, Alidades, 2011
Athlone – Desmond Egan, Athanor, 2011




« Pour l’amour de Dieu
tiens ta langue
et me laisse aimer. »

John Donne




« Pour ceux que bat le sort, comme un flot bat les grèves !
SouvenonsȬnous enfin quand l’Aigle plein d’orgueil
S’envole à d’éternelles gloires,
Que le Dieu de l’enfance est le Dieu des victoires ! »

Stéphane Mallarmé – Rhétoriques – 7 juillet 1859




« Ta gorge est nouée. Tes larmes font irruption dans tes yeux.
Non, ce ne sont pas des larmes, c’est ton chagrin qui fond et qui
s’écoule. LaisseȬle couler. »

Atiq Rahimi – Terre et cendres



1

— Prenez un triple quart de double feuille de copie !

Tonitruant, inaugural, follement destructeur, le fouet
cinglant de l’injonction lancée en invective t’aura trépané
la cervelle jusqu’aux reins. Tu ne l’oublieras pas. Au sinȬ
gulier comme au pluriel, au propre comme au figuré,
reste la trace d’une fente certes fermée, ne saignant plus,
mais repérable encore à la traverse de tes sauveȬquiȬpeut.

Combien de temps auraiȬje laissé au fond de moi
s’allonger hors de mon rêve ta longue route, la longue
quête où tu me demandais de devenir patiente oreille ou
miroir malheureux ? Durant des jours et des semaines
j’aurai abandonné dans l’ombre du sousȬmain, sous le
buvard pour les sécher, ces feuilles retraçant, recompoȬ
sant la trame d’une large part de tes parcours. Depuis
combien de temps avaisȬje ainsi tenté de les tenir à l’écart,
de les oublier, tandis qu’elles cherchaient à s’effeuiller
pour me convier à les sentir et à les assembler ? Il est de
ces appels auxquels même le cœur le plus sec ne peut
longtemps résister. Je compte en mois et en semaines
jusqu’à m’y épuiser, n’acceptant pas encore de m’avouer

que la comptabilité vraie se chiffre en de longues années.
Je ne sais plus. Je n’ai jamais su. AiȬje vraiment jamais
voulu ? Nos visages depuis ce temps se sont chargés, enȬ
combrés, puis lentement creusés. Seule demeure fraîche
en nous, en moi, cette venue sournoise de la mort qui
nous laisse tout juste le temps d’interroger ou bien de
remercier la vie. Entre questionner et rendre grâces, se
peutȬil que la distance soit celle qui sépare notre ici de
notre horizon jamais atteint ? Quand nous verronsȬnous ?
J’ai donné au temps toute ma confiance, lui peutȬêtre, un
jour, nous répondra. Il habite tes feuillets, ce temps
d’alors qui vient se mêler au temps d’ici et troubler le jeu,
brouiller jusqu’aux silences de l’indicible. Nous portons
toi et moi des poèmes de vie, indéchiffrables, où les dates
ont perdu de leur superbe, réduites à quelques références,
fleurs si souvent fanées ou par chance un matin
agrandies, exhaussées, rehaussées en quelque forme de
l’éternité. Il se peut même que j’en aie traduit. En passeur,
lors d’un passage – ou d’une disparition, d’un effacement.
Traduire, estȬce offrir ou gommer ? Donner à lire ou
s’effacer ?
T’arracher à la mort ? Il a fallu, un jour dans le métro,
un homme sans nom, un de ces sans avoir, de ces sans
rien issus de nulle part, pour le faire. Il sut bondir, te réȬ
sister, inverser à lui seul le cours de ton histoire qui eût
pu prendre fin juste là. Où est ta mère ? Où estȬelle ta
mort, puisque de ta naissance tu ignores tout ? EsȬtu seuȬ
lement né ? Il est de ces espaces sur la page, quelques
mots perdus au bord des taches et des trous – ceux que
l’on trace, ceux que l’on creuse, ceux où l’on tombe et on
se noie –, des chants dont nous ne savons plus, ni toi ni
moi, d’où ils nous viennent. Notre seule assurance est de
connaître qu’ils nous sont bien venus, que nous ne les

10

avons pas inventés. D’autres s’en sont délestés, nous les
ont délivrés.
Sorti de ce que tu qualifies de maladie puis de longue
convalescence, tu te demandes comment, pourquoi,
jusqu’où tu as déjà tant souffert ; non pas une question en
ligne claire mais un sentiment grave, le désir auȬdelà du
savoir, d’entrer dans un mystère qui t’enveloppe,
t’enferme sans être tien. Tu interroges le miroir infiniment
muet. Il ne te reconnaît pas, ne te renvoie rien. Pas
d’image. Je suis de l’autre côté, mais il n’y a pas de tain.
Après tout, quelle importance ? Tu le disais déjà en ces
années loin en deçà ; quelle importance ici et maintenant,
et plus encore pour demain ? Tu es de nulle part. Tu le
répètes, tu le cries à l’envi, tu es de nulle part, tu viens de
nulle part, nul ne t’a désiré. Tu ignores ce qu’il en est que
d’être né.
Ton ultime question, la mienne aussi, concerne les
feuillets euxȬmêmes : sontȬils de ta main, de ta vraie main
à toi ? Où estȬelle ta main ? De ta vraie main ou de la main
de quelqu’un d’autre ? Où demeure la mienne, en quelles
contrées, dans quelle maison ? Qu’effleureȬtȬelle ? AsȬtu
jamais caressé une moindre parcelle d’amour ?
Il s’en fallut de peu que je laisse passer ; et qu’ainsi je
laisse monter le silence dans ce qu’il porte d’épaisseur,
d’étanchéité, d’incommunicabilité. Le mur.
Or voici que d’un coup le vent force la fenêtre de la
chambre où dormaient les enfants autrefois. C’est si anȬ
cien, il y a si longtemps ! Et si présent aujourd’hui même,
mais si profondément enfoui ; au fond de ton néant, au
fond des eaux troubles du mien. Les feuillets volent parȬ
tout, s’affolent, retombent dans le désordre face écrite
contre terre, se dispersent, s’apaisent enfin lorsque le vent
s’éloigne ; gisent au sol, presque morts. Je vais les relever,

11

les assembler, les rassembler, les mettre en ordre, les
replacer sur la portée. Un temps pour la chute et la
dispersion, un temps pour le rassemblement, les releȬ
vailles.
Les dates ? Faisons le pari qu’elles sont accessoires.
Nous avons presque le même âge.

W


— Prenez un triple quart de double feuille de copie !

Vous savez ce que c’est, vous, trois fois le quart du
double ? Faites le calcul, disȬtu, j’ai besoin de votre aide.
Moi, j’y ai renoncé. Pas le courage.

Il en est tant de ces images sensibles, récurrentes,
permanentes à l’école des gens qui savent, et qui remonȬ
tent la paroi habituellement infranchissable des protecȬ
tions que tu te fixes en cas de panique et qui te restent
pour toujours. Qui te restent, lancinantes, incessantes,
s’emparent de ton néant devant un ton si péremptoire.
Trois fois le quart du double, tu portes ce calcul improȬ
bable depuis les temps immémoriaux où plonge ta méȬ
moire, sans que jamais elle fût résolue, implacable équaȬ
tion, arithmétique injuste, absurde. Le noir au blanc de la
craie blanche au tableau noir ne te fut pas vraiment de la
meilleure compagnie, planche livrée comme toi aux équaȬ
tions de l’insoluble, aux nombres premiers qui le déborȬ
dent à bord perdu. Devant tes pieds la phrase avait été
jetée comme au chien teigneux du voisin de palier son os
pour qu’il s’en aille partager ailleurs son pucier, ou
comme on verse le dernier seau plein d’eau de rinçage sur
le carrelage que vont bientôt fouler des centaines de

12

chaussures sauvages, un matin de rentrée scolaire.
L’auteur de la trouvaille arithmétique n’est autre, disȬtu,
que le professeur d’anglais.

De quoi je me mêle, pensesȬtu. Confiscation hasarȬ
deuse de la non moins hasardeuse compétence dont il
aimait à se couvrir.

Un bien mauvais matin, à dire vrai, comme tous ces
matins de septembre où la rentrée scolaire se ternissait
d’une terrible angoisse, devenait synonyme d’une forme
de mort, d’un traumatisme à tout le moins. La peur te
peuple l’estomac. Qui va nous manger cette année à la
sauce anglaise ou latine, française ou mathématique ?
L’attente impatiente, fiévreuse, les yeux rivés sur l’espoir
circulaire d’une horloge dite « ancienne », misère susȬ
pendue de travers dans le couloir et visible à l’œil nu par
le carreau cassé auȬdessus de cette maudite porte. On rêve
de la voir un jour fresque de la liberté. Sortir vivant de
cette impasse, oublier un instant, t’isoler pour pleurer,
pleurer et te retrouver seul, loin du regard de ceux dont la
hauteur s’efforce à posséder, investir, envahir, maîtriser
tes treize ans et demi. Tu ne cesses de les craindre et
voudrais les narguer. Tu cherches comment faire en sorte
de ne pas te lever lorsque l’un d’eux s’introduit dans la
classe, mais c’est déjà trop fort pour toi. Tu es en désacȬ
cord mais tu te caches, jamais tu n’oseras. Tu as trop peur,
et même s’il ne se passe rien tu anticipes, il y aura
toujours quelqu’un pour te le reprocher. SeraitȬce qu’en
réalité on te confisque le regard ? Tu ne sais pas le dire, tu
ne sais rien de toi. Tu aimerais un jour savoir ce que tu
veux. Mais un jour, comme tu dis, n’estȬce pas auȬ
jourd’hui ? A ton insu ?

13