Si seulement Abraham avait eu deux filles...

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Jocelyne, petite fille à l'esprit curieux et mutin, est élevée à La Goulette par sa grand-mère maternelle Clémence, une femme au tempérament audacieux. Saupoudré d'expressions judéo-arabes, ce roman dépeint les péripéties d'une famille juive de la petite bourgeoisie. On y entrevoit la position de la femme dans la société tunisienne du début des années soixante, le brassage des populations juive, arabe, italienne, maltaise, jusqu'au jour où un amour interdit bouleverse l'ordre établi.
Publié le : lundi 1 septembre 2008
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EAN13 : 9782296204836
Nombre de pages : 357
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SI SEULEMENT ABRAHAM AVAIT EU DEUX FILLES... LA GOULETTE SERAIT ENCORE DE TOUTES LES FÊTES

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-06236-8 EAN : 9782296062368

Michèle Madar

SI SEULEMENT

ABRAHAMAVAIT

EU DEUX FILLES...

LA GOULETTE SERAIT ENCORE DE TOUTES LES FÊTES

L'Harmattan

Nous sommes tissés de l'étoffe dont sont faits nos rêves.
William Shakespeare

Je dédie cet ouvrage à Mickaël et Camille, à Aylin et Elliott, à Isabelle née durant les événements de Bizerte, à Jean-Claude pour m'avoir soutenue et éclairée notamment en matière de stratégie militaire. Et aussi à la mémoire de Jocelyne, ma si douce camarade de l'école élémentaire de La Goulette fauchée à l'âge tendre de l'enfance par une effroyable maladie.

l L'écho de la voix vibrante du muezzin appelant les fidèles à la prière résonnait encore dans les oreilles de Jocelyne. Elle était réveillée mais elle hésitait à sortir du lit. Emmitouflée dans ses couvertures remontées jusqu'au ras des yeux, elle contemplait la buée qui suintait le long des murs jaunes de la chambre. Elle se trouvait bien. Au chaud. Pelotonnée comme un chaton frileux dans ce lit douillet empreint du parfum discret et rassurant d'une douceur printanière. Celui de sa grand-mère. Sa voix suave lui parvenait de la cuisine. Elle fredonnait l'air d'une vieille chanson arabe de sa jeunesse. «A laAsfoun».Jocelyne huma avec délice l'odeur familière du café turc. Un lourd silence précéda le carillon d'annonce des informations matinales suivie de la voix grave et régulière du journaliste. Des murmures inquiets, un soupir et un court silence imprégna de nouveau l'atmosphère. Sa grand-mère devait se douter que Jocelyne était réveillée. Elle l'appela en chantonnant: - Jocelyne,ya benti (ma fille), lève-toi, on va aller au marché. Le marché! Mot magique. Pour rien au monde Jocelyne n'aurait manqué le marché. Elle perçut le bruissement des babouches sur le sol carrelé, le pas traînant qui s'approchait du lit. Elle garda ses yeux fermés, feignant de dormir encore comme elle le faisait tous les matins. Sa grand-mère lui caressa le visage puis les cheveux en murmurant à son oreille: - Qoûm ya amri ! Elle rajouta en français: lève-toi ma chérie. Va vite te rafraîchir le visage. On doit respecter le bon Dieu et ne manger qu'après s'être lavé. Je ne t'embrasserai que lorsque tu auras la figure et les mains propres. Après s'être étirée, Jocelyne repoussa les couvertures énergiquement avec ses pieds. Elle sortit du lit et s'exécuta sans rechigner. Une fois débarbouillée, elle courut l'embrasser. Elle entoura sa taille de ses bras et posa sa tête sur son ventre rebondi. Elles rirent. Sa grand-mère effleura ses cheveux de sa main. Elle l'aida ensuite à se laver dans la cuvette métallique qu'elle avait déjà remplie d'eau chaude. Jocelyne s'assit en tailleur dans la bassine alors que sa grand-mère s'agenouillait près d'elle. Elle l'aspergea doucement d'eau avec ses mains. Elle trempa le gant de toilette dans l'eau chaude et le pressa sur les épaules frissonnantes de sa petite-fille pour la réchauffer, en répétant: - Chè, Chè, ça va te faire du bien ya amri. Elle enveloppa le corps grelottant de la fillette d'une grande serviette. - Crache dans la bassine maintenant, ordonna la grand-mère. - Pourquoi est-ce que je dois cracher dans la bassine Mémé? demanda Jocelyne comme elle le demandait presque tous les matins d'un air malicieux. - Pour que ce ne soit pas la dernière fois que tu te laves ici... chez 7

moi, répondit sa grand-mère calmement comme si elle répondait pour la première fois à cette question. - Pour que je reste toujours avec toi? demanda de nouveau Jocelyne sur un ton enjoué. Sa grand-mère souria sans répondre. Elle sécha sa petite-fille et l'habilla. - Viens manger maintenant,ya amn. - Mémé, j'ai mal au ventre. Je ne veux pas de lait, dit Jocelyne en grimaçant. - Viens prendre un peu de café avec moi, tu verras, ça te passera. Ourass benti (sur ta tête ma fille) ! Le café était déjà prêt. Elle l'avait peaufmé à la manière turque, dans la tenèqè. Elle le versa dans une tasse en faïence vert bouteille bordée d'un filet doré. Elle rajouta son comprimé de saccharine et remua. Jocelyne observait chacun de ses gestes se délectant de ce délicieux arôme. Sa grand-mère s'assit enfin et prit sa petite-fille sur les genoux. Une gorgée pour elle, une cuillérée pour Jocelyne. Un instant béni pour la fillette! Quel régal ce café! Pensa-t-elle. Rien à voir avec le lait écœurant que ses parents s'obstinaient à lui faire ingurgiter parce qu'ils la trouvaient trop maigre. Le café terminé, la grand-mère prisa une pincée de nejè.Elle éternua et se moucha. Elle saisit son grand couffm en déclarant:
- Un café c' es t très insuffisant pour grandir!

J e t'achèterai

un beignet

au marché. Au miel ou à l'huile comme il te plaira. Elle ferma la porte de son appartement, posa ses doigts sur la mezouzah fixée sur le linteau de la porte et les porta à ses lèvres en susurrant des mots incompréhensibles. Elle exécutait ce rituel dès qu'elle rentrait ou sortait de chez elle. Et les voilà dehors... enfin presque. Ce serait un doux euphémisme que de déclarer que les Goulettois prennent tout leur temps. C'est le pire cauchemar des enfants pressés d'aller au marché. Le bavardage, les échanges de civilités interminables sont incontournables. Jocelyne espérait secrètement qu'il n'y eut personne sur le palier. Une chance! Ce matin, nul intrus à l'étage. Il était probablement encore trop tôt. Jocelyne tira sa grand-mère par la manche afm de descendre plus vite l'escalier. Un étage à dévaler et elles seraient dans la rue. Pourvu qu'aucun voisin du rez-de-chaussée ne s'avise de sortir! Surtout pas la vieille Ginette qui était sourde comme un pot à qui il fallait répéter cent fois la même litanie.

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II L'air était légèrement frais et doux. Il ne pleuvait pas. Les chênes liège et les mûriers noirs étaient chauves. Leurs branches noueuses et tourmentées avaient été élaguées durant l'automne. Seuls les palmiers, ces géants robustes conservaient leur éventail à plumes majestueuses. Elles frémissaient au contact d'un souffle léger balancé au rythme des musiques arabes qui s'échappaient des cafés. Sur le chemin bordé de ces imposants plumeaux desquels pendaient des grappes de dattes jaunes encore minuscules, la grand-mère et sa petite-fille ftrent une halte devant le réduit du marchand de beignets. Il faisait frire sa pâte dans un énorme chaudron noir tout droit sorti de l'antre d'une sorcière. Jocelyne se trouvait en contrebas de l'ouverture de son échoppe. Il lui apparaissait si haut, si inaccessible, qu'elle le croyait suspendu dans les airs. Elle se hissa sur la pointe des pieds lorsque sa grand-mère l'interrogea: - Qu'est-ce que tu as décidéya benti? - Je veux un beignet à l'huile, chuchota-t-elle timidement à l'oreille de sa grand-mère. Elle commandait invariablement un beignet à l'huile. Elle le préférait aux pâtisseries au miel trop sucrées. Pendant la cuisson, Jocelyne observait tous les gestes de ce sorciercuisinier. Dans un mouvement rapide, précis mais néanmoins souple et gracieux, il jetait la pâte dans l'huile bouillonnante. La posture hautaine et raide de son buste tenu éloigné des vapeurs étouffantes et des projections de graisse brûlantes, sa façon leste et élégante de se servir d'une grande pince pour retourner et égoutter ses beignets, la fascinaient. Elle s'imaginait qu'il s'adonnait à la danse mystérieuse d'un mage. Avant de lui remettre son beignet, le marchand le déposa grésillant dans une grosse passoire. Il entoura le beignet d'un carré de papier blanc et le lui tendit encore chaud avec un grand sourire: - Saha à la benti! s'exclama-t-il. - l qetèrkhirèq (merci), répondit la grand-mère. Jocelyne attendit patiemment que son beignet tiédisse avant de mordre à pleines dents dans sa chair boursouflée. Huumm ! Quel délice de plonger ses dents dans cette pâte gonflée au moelleux fondant! Elle fmit par la partie centrale croustillante qu'elle savoura tout particulièrement en la faisant craquer sous ses molaires.

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III Pour monter les quelques marches de marbre fissuré et crasseuses qui menaient au marché, il fallait enjamber un groupe de chats errants qui miaulaient désespérément tels des mendiants mis à l'aumône. Comme toujours, Jocelyne s'apitoya sur les malheureux essayant d'influencer sa grand-mère qu'elle savait aimer les «bêtes» comme elle les appelait. Elle lui avait si souvent raconté son enfance peuplée de chats et des frasques de JVlircka,sa chienne au souvenir toujours présent. Il n'y avait ici que l'embarras du choix. Ils étaient tous irrésistibles dans leur fourrure tigrée rousse ou grise, tachetée de blanc et de noir, leur allure souple et féline et leur regard en amande enjôleur ou hautain de couleur jade. - Allez, Mémé, regarde comme ils sont beaux. Tiens, celui-là, dit-elle en pointant l'indexe vers son préféré. Le petit rouquin c'est le plus rigolo. On le prend, tu veux bien? insista-t-elle sur un ton suppliant. - Non,ya amri, je ne veux pas. Je crois que tu ne les as pas bien regardés, expliqua la grand-mère. Ils sont sales et pouilleux. Ils ont peut-être la gale. Et tu connais ta mère... je n'en ftnirai pas avec ses reproches. Et puis... je ne veux plus m'attacher à une bête. J'ai trop souffert lorsque ma chienne JVlircka est morte, aveugle. J'avais tellement pleuré que je m'étais juré de ne plus avoir d'animal. Comme elle était belle JVlircka! Tu l'aurais vue avec sa queue en panache... Elle me suivait partout même à l'école. En évoquant sa chienne JVlircka,le visage de la vieille dame s'illumina d'un sourire d'enfant. Il semblait à Jocelyne que sa grand-mère s'évadait loin d'elle pour revisiter un monde dont elle était exclue. Il lui était impossible de se représenter sa grand-mère en petite fille au même âge qu'elle. Elle n'était et ne devait être que sa grand-mère depuis la nuit des temps et jusqu'à la fm des temps. Vieille avec des cheveux blancs. Comment se pouvait-il être autrement?

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IV Un brouillard de bruits enveloppa la grand-mère et sa petite-fille. Malgré le brouhaha, la fillette reconnut la voix de stentor de Aziz qui couvrait toutes les autres. Aziz, le marchand-amuseur au rire contagieux, le plus turbulent du marché. Le channeur des ménagères. Illes interpellait toutes sur l'air d'une chanson d'Ali Riahi : - A la àsfouri.. . A la àsfouri... Venez ! Venez! C'est chez Aziz qu'il y a le meilleur! Ya Lelè chouf! Madame, Madame, viens voir, viens goûter. C'est la plus belle marchandise de tout le marché! Ou 'Allah, tu ne trouveras pas mieux! Ambàr! Il joignait le geste à la parole et empoignait les femmes par le bras ou la main pour les forcer à goûter ses mandarines, les meilleures de la terre entière. Ou 'Allah! Un peu plus loin, les poules caquetaient, battaient des ailes, les coqs lançaient de puissants cocoricos qui se mêlaient à la clameur des gens qui parlaient fort, qui s'apostrophaient, qui riaient. Le bruit métallique des hachoirs, des couteaux qui coupaient, tranchaient; le tintement des balances, le cliquetis des poids qu'on manipulait; le choc des caisses en bois renversées, empilées, projetées; un métissage de sons qui résonnaient dans la halle pour se dissoudre en s'évadant vers la verrière. Si les bruits étaient assourdissants, les odeurs, les senteurs, les parfums semblaient plus saisissants encore. Un mélange diffus, dense où s'entremêlaient toutes sortes d'odeurs. Les piments rouges piquants étaient enfilés comme des colliers d'amulettes suspendus au-dessus des étals. Vifs pendentifs décorant les présentoirs d'épices. Des caissons en bois contenaient de petites dunes de poudres précieuses ocres, jaunes, rouges, brunes. Du curcuma, du cumin, du safran, du poivre, de la coriandre, de la cannelle, du carvi. D'autres bacs contenaient l'harissa, les citrons et les poivrons en saumure, les variantes, une kyrielle d'olives vertes, noires, des grosses, des petites, des concassées. Il s'en échappait un bouquet d'essences âcres, acides, acidulées, amères, alliacées,poivrées qui assaisonnaient l'atmosphère en aiguisant les papilles. L'odeur la plus prégnante provenait des poulaillers. Il émanait des relents pestilentiels de la paille souillée et du sang des poules qu'on égorgeait. Le rabbin sacrificateur, un homme de haute stature habillé de noir, au regard impressionnant d'un bleu céleste, saignait selon le rite cachère les poules que les juifs avaient achetées. Jocelyne suivait sa grand-mère la tenant fermement par la main. Elle avait peur de se perdre dans la foule. La vieille femme scruta chaque volaille et demanda qu'on lui préparât une poule. - Elle est bien dodue celle-là, dit-elle à l'attention de Jocelyne. On va la farcir et la cuire avec des nickitouchespour leflour (déjeuner) de samedi. - Je peux faire les nickitouchesavec toi? interrogea Jocelyne. - Bien sûr ma chérie, j'ai tellement de choses à faire pour le shabbat qu'on ne sera pas trop de deux. Viens, on va maintenant acheter tous les légumes 11

pour le couscous et les salades. Je dois aussi acheter du cardon pour les boulettes. La durée du marché dépendait du nombre de rencontres. Tous les deux pas, elles croisaient une connaissance. Et qu'est-ce qu'elles se racontaient sur un ton traînant? - Ah ! Clémence, qifenèq (comment vas-tu) ? Mô lèbès? (bien j'espère). - A cette question la grand-mère de Jocelyne répondait de façon invariable: - Hamdoullah! Ça va très bien grâce à Dieu. Et toi, et ton mari, et tes enfants? - Sans vouloir te froisser, khemthè ou khimch à lièm (cinq pour eux). Tout va bien aussi. Tu as appris que ma fille a eu un petit garçon? C'est dans trois jours le thour (la circoncision). Je t'en prie, passe nous voir, ça nous fera très plaisir. Tu peux dire à tes ftis aussi de venir pour le meniènh, c'est une mezvah. Elle prit brusquement une posture grave: je t'en prie tu as entendu les nouvelles ce matin? Ixef chbèbem,ils ne nous laisseront jamais en paix! Sans attendre de réponse de Clémence, elle reprit en se penchant sur Jocelyne: c'est ta petitefille? La fille de Sarah ta fille? Comme elle est mignooonnnne, Bel houtealléyé(le poisson sur elle) ! Dieu Bénisse, tout le portrait de sa tante, Hélène, la sœur de son père. Qini roumiè (on dirait une chrétienne) ! Toute blonde avec des taches de rousseur. Elle continua à palabrer en caressant les cheveux de Jocelyne: je t'en prie, j'ai appris que ton fils Samuel s'était fiancé, c'est vrèèèè ? - Oui, enfm presque, il n'est pas tout à fait fiancé, mais ça ne devrait pas tarder. C'est une fille très bien, de bonne famille, sage. Il a très bien choisi. - Oui, c'est ce qu'on dit... Elle lui plait vraiment? demanda-t-elle sur un ton qui se voulait inquiet, les sourcils froncés. Et toi, tu es contente? - Bien sûr que je suis contente. Je la trouve aussi très bien. L'essentiel c'est qu'elle rende mon ftis heureux. Le plus important c'est le caractère. Elle est douce, sage, très respectueuse et elle aime notre famille. C'est le plus important. Mektoub ! - Oui, oui, bien sûr tu as raison... C'est sûr, rien ne vaut un bon caractère, le reste n'a pas d'importance. La beauté, on sait ce que ça donne, hein! rajoutat-elle d'un air entendu. D'ailleurs, on dit bien que la beauté ne se mange pas en salade, n'est-ce pas? Tu l'as bien dit : Mektoub. Bon Clémence, à bientôt. Passe le bonjour à tes enfants et surtout à Sarah, je t'en prie, dis-lui qu'elle peut venir quand elle veut, ma fille a très envie de la voir. Des matrones de ce genre, elles en rencontrèrent une tripotée. Imperturbable, Clémence chantait les louanges de sa future belle-fille après chaque question perfide. Elles croisèrent aussi la mère d'amis italiens, Madame Nonoletti, une femme si forte qu'elle se déplaçait comme un balancier, s'appuyant sur une jambe puis sur l'autre. Son visage en sueur était ingrat et ses traits grossiers. Lippue et édentée, elle parlait en haletant, mêlant des mots d'italiens, de français et d'arabe incompréhensibles. Mais elle était digne de patience puisque brave femme selon les critères de Clémence. 12

En sortant du marché, à la hauteur des poissonniers, Clémence et Jocelyne aperçurent Zohra, la femme du propriétaire de l'immeuble. Jocelyne dévisageait avec timidité et admiration cette beauté qu'elle trouvait envoûtante. Brune au regard noir profond, son sourire aux lèvres charnues bien dessinées colorées d'un rouge vif dévoilait des dents très blanches. Elle portait son safsari maintenu par une ceinture à la taille qui glissait souvent de sa tête et qu'elle relevait négligemment. Zohra avait terminé son marché et s'en retournait chez elle. Quant à Clémence et à Jocelyne, il leur fallait encore acheter la viande et le pain. Mais avant cela, accomplir un acte primordial, celui d'aller chez «Tout à Cent ». Clémence regarda s'éloigner Zohra en soupirant: - Une femme si belle et si docile! Elle rajouta en colère: irraha èj"èlè, j'espère la voir veuve bientôt! Quelle sale brute! C'est la même histoire chaque fois qu'il boit trop. IlIa bat comme un sauvage. Et pourtant l'alcool est interdit par le Coran. Jocelyne avait l'habitude d'entendre sa grand-mère fulminer contre Amor, son propriétaire. Elle était la seule à lui tenir tête dans l'immeuble. Clémence haussa les épaules: - Et en plus elle se voile de son safsariqui ne lui sert à rien! Une mère de famille! Comme si elle allait courir après l'amourri! Jamais Mohamed n'a voulu de ça ! C'est du tmèniq (foutaise) ! Voilà ce que c'est! On veut soidisant cacher leur beauté pour ne pas attiser le désir des hommes. Quelle hypocrisie! Elles sont encore plus provocantes avec leur khô~ leurs lèvres rouges et leur voile... et il faut voir comment elles le nouent! Tout un code de séduction... Les hommes sont bêtes! Ils ignorent combien les femmes sont malignes!

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v
La perplexité dans laquelle les afftrmations et le ton narquois de sa grandmère la plongèrent s'évanouit à la vue de l'enseigne de son magasin préféré. Ah, «Tout à Cent» ! Ce lieu magique qui auréolait le marché d'un rêve fabuleux, la récompense d'avoir attendu patiemment la fin des palabres ennuyeuses, d'avoir subi la caresse de ses cheveux et les baisers baveux et hypocrites des vieilles cancanières. Le cœur battant de joie, Jocelyne s'avança religieusement dans ce qui lui semblait être le plus grand magasin du monde. Elle jeta un regard vers sa grandmère qui lui renvoya un sourire d'approbation, le regard lumineux de connivence et de tendresse. Jocelyne s'avança dans les allées aux multiples rayonnages d'un bleu azur confinées dans une atmosphère étouffante où régnaient des odeurs de plastique, de dissolvant, de naphtaline, de lessive. Elle évoluait dans la caverne d'Ali Baba. Elle y passa un temps inftni à choisir des jouets miniaturisés. Elle opta pour une dinette pour compléter l'achat de la veille, un petit baigneur pas plus grand qu'un pouce, le même que celui de « La Petite Poucette ». Elle lui préparera à manger grâce à ces petits ustensiles. De ces jouets, elle pouvait en faire ce qu'elle voulait, les démonter, les remonter, les casser; sa grand-mère les remplaçait toujours. Ce qui n'était pas le cas de ses beaux jouets offerts lors de ses anniversaires conservés dans l'armoire dans leur emballage d'origine. Ils lui étaient systématiquement refusés lorsque ses camarades venaient jouer avec elle, des jouets de valeur qu'on se devait de conserver intactes. Dans quel but? Pour qui? Ils lui appartenaient! Une terrible injustice d'adulte contre laquelle elle se débattait énergiquement. Elles cheminèrent ensuite main dans la main vers la boucherie, celle des meilleures merguez selon Clémence et pressèrent le pas pour rejoindre la foule agglutinée devant la devanture de « Chez Mathilde ». Il était près de midi. La grand-mère et la petite-fille se frayèrent un chemin dans un attroupement compact d'hommes et de femmes parlant fort, s'apostrophant, s'interrompant, se contredisant dans de larges gesticulations. Ils ont voulu leur indépendance, ils l'ont maintenant. .. Qu'est-ce qu'ils veulent de plus? Qu'ils nous fichent la paix! - Chutt, chutt... Ya mèboul! Echqeut (tais-toi) ! Tu es fou ou quoi? s'éleva une voix inquiète. Tu veux qu'on nous emmène tous en prison? Il suffit qu'un Arabe aille au commissariat en jurant que tu as insulté Mohamed pour que ta vie durant tu croupisses dans un cachot. . . - Comme le pauvre Bellassen... rajouta une autre voix. Sa femme a consulté une ribambelle d'avocats. Rien à faire... Et il est français. Tu crois que ça les a gênés de lui confisquer son passeport? Salopards! Mkhèbene! Ils ont tous les droits! - Taisez-vous! ordonna Mathilde. C'est à qui le tour? reprit-elle avec calme et sourire aux lèvres. Allez, maintenant, on lance les paris! Qui sera Miss Tunisie cette année? Après notre Claudia Cardinale, ça va être difficile. Celui 14

qui trouve, je jure sur la tête de ma mère que je lui offre du pain pendant une semaine! Derrière son comptoir, de la boulangère on ne voyait que ses bras graciles qui distribuaient lestement le pain. On entendait le tintement des pièces de monnaie et sa voix haut perchée qui se mêlait à toutes les conversations. Telles des statues indéboulonnables, les clients déjà servis ne bougeaient pas d'un pouce attendant avec impatience les nouveaux venus riches des derniers ragots gonflant une polémique qui s'élançait comme un cheval au galop. Un véritable capharnaüm régenté par la grande philosophe Mathilde. L'imperturbable Mathilde. Jocelyne essayait de suivre ce tumulte sans succès. Elle tira sur la manche de sa grand-mère et murmura à son oreille: - Mémé, Mémé, je ne comprends rien... Comment elle fait Mathilde pour écouter et répondre à tout le monde? Clémence la regarda amusée en répliquant: - Chuutt, les enfants bien élevés n'interrompent pas les adultes qui parlent. Elle ne voulait rien perdre de ces échanges jubilatoires qui se transformaient parfois en disputes affectées colorées de grossièretés proférées en arabe dans une naïveté spontanée qui faisaient s'esclaffer toute l'assemblée. C'est ainsi que les nouvelles circulaient de bouche à oreilles chez la boulangère, chez le boucher, et que tout le monde se tenait au courant de ce qui se passait chez tout le monde.

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VI Le couffm débordant de victuailles, Clémence poussa péniblement l'un des deux battants de la lourde porte de l'immeuble bleu azur décorée de fers forgés ouvragés noirs. Dans le hall carrelé de marbre ivoire, Clémence échangea rapidement quelques amabilités avec Ginette. Elle articulait lentement pour que sa voisine la comprenne, laquelle hochait la tête en signe d'approbation, sourire aux lèvres pour la remercier. Il était déjà tard et elles n'avaient plus le temps de discu ter. Avant de retirer son manteau, Clémence alluma le poste de radio. Elle écouta attentivement en prisant sa nejènerveusement. Jocelyne surprit quelques bribes d'un discours impétueux de Bourguiba. Il parlait en arabe. Clémence marmonna des paroles incisives inintelligibles et s'en retourna à sa cuisine en nouant son tablier autour de la taille. Elle chantait, riait, et racontait des histoires à sa petite-fille assise sur un tabouret bas qui l'écoutait en déballant sa dinette. Très satisfaite, Jocelyne proposa à sa grand-mère de l'aider: - Pour commencer, tu vas m'aider à éplucher les pommes de terre avec l'économiseur, lui répondit sa grand-mère plus pragmatique. Jocelyne fit la grimace. Ce couteau était ridicule. Il n'était pas digne d'une cuisinière. Néanmoins, elle obéit et s'appliqua à éplucher les pommes de terre. Jocelyne était satisfaite, convaincue d'apporter sa contribution au shabbat et de soulager sa grand-mère d'une lourde tâche. Clémence examinait avec attention chaque pomme de terre: - Regarde bien ce que je fais. Tu dois faire attention à ne pas retirer trop de chair. Sinon je n'aurai que des billes à mettre dans la marmite. Tes oncles ne seront pas contents. Recommence, tu vas y arriver. Elle s'occupa ensuite du sort de la poule. Elles écartelèrent la volaille pour la découper en morceaux. En récompense, Clémence remit en trophée une patte à Jocelyne qui se plaisait à brandir les griffes pour effrayer sa grandmère. - Vraiment tu me fais peur, tu sais? dit-elle sur un ton moqueur. Jocelyne, omoq a;"jjeteq grand-mère) est une championne! Tu vas te régaler, qerchè(son (ta ventre) est plein d'œufs. Jocelyne regardait sa grand-mère procéder à la cachérisation : - Pourquoi tu trempes la viande dans l'eau et le sel? - Pour tuer les microbes et les parasites.
-

Quand est-ce qu'on fait les nikitouches?

- Après manger. Tu dois avoir faim ya amri. Il est déjà très tard. Je me dépêche ma chérie, mais je ne peux pas remettre à plus tard ce que je fais. Pour leur déjeuner, Clémence prépara une slata)ïdè, composée de tomates et de concombre coupés en petits dés arrosés d'un jus de citron et des œufs frits. Elle grilla sur le feu le foie de poulet et le servit à Jocelyne saupoudré d'un peu de sel, le tout accompagné de pain italien. Pour le dessert, sa grand-mère 16

éplucha un limahlou (citron doux). Elle retira aussi la peau fme qui recouvrait la pulpe parce qu'elle était amère. - Veux-tu aussi une orange douce? demanda Clémence - Non, répliqua Jocelyne je préfère un autre citron doux. - Pendant que tu manges, je lave la vaisselle et après on fera les nikitouches. C'est promis. Jocelyne attendait ce moment avec impatience. Clémence prépara la pâte à base de semoule et d'œufs d'une couleur jaune poussin.
-

D'abord tu te laves les mains. Tu frottes fort avec le savon. Dès que tu

les auras séchées, tu prendras un morceau de pâte. Tu fais comme moi. Tu vois, tu la roules dans la paume de tes mains jusqu'à ce qu'elle devienne un long filet, ensuite tu coupes des petits morceaux que tu roules entre ton pouce et ton index pour en faire de toutes petites boulettes. Jocelyne s'appliquait pour devenir un jour une aussi grande cuisinière que sa grand-mère.

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VII Sarah vint les retrouver dans l'après-midi accompagnée de Daniel, son benjamin. Un garçonnet de deux ans aux boucles brunes et aux yeux dorés comme ceux de sa mère. Dès qu'elle aperçut son petit frère Jocelyne s'empressa de le prendre sur ses genoux et de l'embrasser. Câlin, Daniel entoura ses deux bras dodus autour du cou de sa sœur et posa sa tête sur son épaule. Ses boucles de jais superposées au blond vénitien des nattes de Jocelyne restituaient tine luminosité contrastée. - Arrête de le serrer comme ça ! ordonna Sarah à Jocelyne avec autorité. Tu lui fais mal. Mais maman... Je ne lui fais pas mal, répliqua Jocelyne, je l'embrasse. Sarah soupira en prenant Daniel dans ses bras: - Tu es toujours brusque même quand tu l'embrasses, répondit-elle en caressant les cheveux de son fils.Sa voix se radoucit pour rajouter: il est encore si petit Elle reprit un ton sec à l'attention de Jocelyne: dépêche-toi maintenant, tu traînes tout le temps. Qu'estce que j'ai fait au bon Dieu d'avoir eu une fille pareille? Allez, allez, mets ton manteau, presse-toi un peu, tata Inès nous attend pour aller chercher Nathalie et Norbert à l'école des sœurs. Devant l'école des Sœurs de Goulette Vieille, Daniel se dirigea naturellement vers David et Jocelyne vers Rébecca. Elles se prirent par la main et en sautillant, elles entonnèrent à tue tête: « A l'école de ma sœur Marie. .. » Précédant le flot d'enfants, Nathalie sortit la première l'air maussade. Elle s'était encore disputée avec Norbert. Jocelyne l'évitait, préférant la douceur et la gentillesse de Rébecca. Sarah et Inès discutaient tranquillement sur le chemin du retour en direction de la maison de tata Inès. Pour demeurer près de son amie d'enfance, Inès loua après son mariage une petite maison de ville attenante à l'immeuble de Sarah. Tous les après-midi,les deux amies se retrouvaient avec leurs enfants pour le goûter. Inès servaitinvariablement à ses enfants une timbale de lait chaud, une tranche de pain sur laquelle elle étalait une couche épaisse de beurre saupoudrée de sucre. Le type même de goûter que Jocelyne exécrait Les enfants jouèrent ensuite chacun avec son partenaire d'âge dans le jardinet orné de petits orangers au feuillagevert foncé. Norbert et Nathalie continuèrent à se chamailler, Jocelyne et Rébecca sautaient à la corde et Daniel et David jouaient avec une balle rouge qui sifflait chaque fois qu'elle touchait le sol ou le mur. Les mères parlaient des derniers filmspams en tricotant: - As-tu remarqué la robe de Sabah dans son duo avec Farid El Attach? Une splendeur! Une coupe et un tissu, bababab ! Que du lamé. C'est sûrement un couturier parisien qui l'a dessinée. Mon rêve! Comme j'aimeraisen porter une semblable à celle-là pour la communion de Norbert! Si Dieu veut! s'exclama Sarah, émerveillée par les paillettes. Je suis sûre que :MlleG1gantepourrait la reproduire si je lui procure le modèle. Et cette voix ? Tu as entendu la voix de Sabah? Extraordinaire! Jete l'ai toujours dit, rien 18

ne vaut les libanais pour les comédies musicales. A mon sens, ils sont supérieurs aux Egyptiens. D'un raffinement et d'une beauté inég;ùables. - Oui, je suis de ton avis, répondit Inès. A propos, as-tu vu la dernière affiche du cinéma REX? Daria a programmé pour samedi prochain une comédie américaine. Et devine avec qui? Doris Day! - On ne va pas rater ça! s'enthousiasma Sarah. Tu connais bien mes goûts. J'adore les comédies américaines. Peut-être même plus que les films arabes. Qu'est-ce qu'elle est drôle cette Doris Day. Ah ! L'Amérique, La France, soupira Sarah. Des pays de liberté et d'émancipation pour les femmes. Elle adopta un ton sérieux pour rajouter: sais-tu qu'en France les femmes reçoivent une allocation pour élever leurs enfants? On appelle ça «la femme au foyer». Comme une paye ! Tous les mois un agent frappe à leur porte et leur remet en mains propres une liasse de billets. Tu m'ent~ds bien? Hein ? Seulement à elles, pas un sou pour leur mari ! Et tout ça pourquoi? Parce qu'elles élèvent leurs enfants. Ce n'est pas ici qu'on aurait une telle reconnaissance! Là-bas, les femmes sont libres et indépendantes. Elles font ce qu'elles veulent de leur argent Ce n'est pas comme nous. Toujours soumises à nos maris, à la famille. Chaque fois qu'on veut acheter une bricole, on doit quémander. Inès lança un regard sceptique à son amie: - Je doute que ces femmes soient si heureuses. Nous ne sommes pas si mal Nos maris sont d'honnêtes travailleurs. Ils s'occupent bien de leur famille et on ne manque de rien grâce à Dieu. Je n'envie pas leur sort Regarde notre ciel, notre beau soleil. Notre mer Méditerranée. Pour moi le paradis, il est ici. TI paraît que là-bas, ils sont tous neurasthéniques. Ils sont obligés de partir un mois par an en vacances pour se refaire une santé à cause de leur climat Leur ciel est toujours gris, il pleut tout le temps. TIfait froid Si c'est pour avoir de l'argent et rester enfennés chez soi onze mois par an, franchement je préfere ma vie à la leur. Quelle tristesse! Nous n'avons rien à leur envier. Je crois que tu idéalises trop ces pays soi-disant modernes. . . - Tu es une rass marbout ! Arriérée ! Voilà ce que tu es. .. s'emporta Sarah. - Moi, une rass marbout? rétorqua Inès. Pour rajouter narquoise: dans ton pays si développé, les gens n'ont même pas de cabinets chez eux. C'est mon cousin Coco qui vient de rentrer d'un voyage à Paris qui m'a dit que ces gens si évolués comme tu les appelles, faisaient la queue sur les paliers de leurs immeubles pour faire leurs besoins naturels. Et tu appelles ça un pays civilisé? Et je te parle pas des rats gros comme des chats qui grouillent dans les rues... - Peufff! haussa les épaules Sarah. Ton cousin Coco, je le connais. TIveut faire le malin, il veut faire genre celui qui a tout vu, tout connu. La vérité c'est que tu te contentes de peu. Tu n'as aucune ambition. Et pour tes enfants, tu préferes l'instruction et 1'éducation que nous leur donnons? Pour que nos filles épousent un mari choisi par leur père ? Qu'elles soient sous sa coupe? C'est ça que tu voudrais pour tes filles ? De toute façon, avec ce qui se passe en ce moment ici, nos jours sont comptés et je m'en réjouis. Vive la France! Pays de la liberté, de l'élégance et des droits de l'homme. C'est ce que déclarait toujours mon père. Et mon père savait de quoi il parlait Inès éluda la remarque de Sarah :

- On

ira voir le film avec les enfants. Je viendrai te chercher.

. . Comme

d'habitude.

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VIII
Les jours suivants, l'atmosphère n'étant pas trop humide, Sarah et Inès décidèrent d'emmener leurs enfants goûter à la plage. Le vent était vivifiant et chargé d'iode. Excellent pour la santé de leurs progénitures. Elles emportèrent des couvertures qu'elles étendirent sur le sable. Humide et frais, le sable était propice à la construction de châteaux. Après avoir secoué désespérément ses mains et son pain recouverts de sable collant, Jocelyne demanda de l'aide à sa mère: - Maman, maman, j'ai plein de sable partout. Je ne peux pas manger.. .et Daniel non plus. . . - Laisse-moi, gronda-t-elle en la repoussant, tu ne vois pas que tu es en train de me mettre du sable partout. Regarde ma jupe! Ce que tu peux être maladroite! Pousse-toi... J'en ai assez! Tu n'es vraiment pas dégourdie. Est-ce que Rébecca dérange sa mère pour si peu? Débrouille-toi toute seule! Tu n'avais qu'à faire attention! Jocelyne préférait le «Bloc» à la plage, cette avancée de terre entourée d'imposants rochers près du phare. Elle courait la figure fouettée par les rafales de vent venues du large, par-delà cette mer émeraude agitée par le ressac. Ses vagues, comme des tentacules géants, s'écrasaient avec fracas sur les énormes rochers luisant d'un vert bronze qu'elles drapaient d'algues gluantes. Elle fermait les yeux et écartait les bras. Elle était aussi puissante que les avions qui survolaient la Goulette pour atterrir à l'Aouina. Ses nattes se détressaient et des mèches folles lacéraient ses joues et ses paupières. La voix lointaine de sa mère ne lui parvenait plus que délayée dans le bruit assourdissant des vagues puissantes qui se déchiraient dans ses oreilles. Le petit Daniel tentait de rejoindre sa sœur. Jocelyne s'arrêtait pour lui faire partager ses sensations: - Ferme les yeux Daniel, donne-moi la main et cours aussi vite que moi, tu verras le vent te racontera des histoires dans les oreilles. Main dans la main, dans une course débridée, ils riaient aux éclats avalant des bolées de vent.

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IX Jocelyne jouait avec sa dinette lorsque sa grand-mère l'appela: - Vite, ma fille, vite, viens m'aider. On va préparer la table, tes oncles arrivent, ils doivent avoir très faim. U'chè (diner) est prête... J'ai fait une psa! ou loubiè(oignon et haricots). Samuel va se régaler. - Aïch omi, demanda Samuel à peine rentré, peux-tu allumer la radio pendant que je me lave les mains? Les nouvelles tombent les unes après les autres. Et elles ne sont pas rassurantes. - Tu crois qu'on nous dit la vérité? interrogea François. Clémence servit ses ftIs et sa petite-fille. Ils se détendaient et riaient. Ils racontaient leur journée tournant en dérision les petits désagréments de leur quotidien. Ils dévoraient avec appétit la psal ou loubiè, ce cassoulet tunisien cuisiné avec de la viande de bœuf et des haricots blancs, des oignons et de la tomate. Ils trempaient leur pain italien dans la sauce orange ou dans l'harissa en grignotant des quartiers de citron en saumure, et de la laitue au citron. Repus, ils choisirent pour dessert, des fruits. Des oranges douces. Samuel en' éplucha une pour Jocelyne. Lorsqu'elle découvrit des « bébés» d'orange, elle s'exclama: - Tonton Sam, regarde, j'ai des bébés d'orange! Je vais les mettre sous mon oreiller, et «Léo nèbi» me les échangera contre de l'argent. Son oncle riait et la taquinait: - Ce n'est pas sûr du tout qu'il vienne. Il ne visite que les enfants qui dorment profondément. Dormir était une occupation que Jocelyne jugeait superflue. Elle avait beaucoup trop de choses intéressantes à découvrir. Dormir était une perte de temps. Mais que n'aurait-elle pas fait pour avoir de l'argent! Cependant, ce «Léo nèbi» lui faisait peur. Par fierté, elle tut son inquiétude. Jocelyne s'interrogeait sur la nature de ce «Léo nèbi ». Etait-ce un jnoune ou un ange? Une apparition qui surgissait traversant les murs sans bruit pendant son sommeil pour soulever son oreiller à son insu? L'idée qu'une espèce d'esprit ou de fantôme pouvait s'approcher d'elle la terrorisait, mais elle n'en laissa rien paraître. Son oncle perçut le trouble de sa nièce. Il s'assit au pied du lit pour lui avouer avec gravité: - Moi aussi, lorsque j'étais petit j'avais peur de « Léo nèbi ». - Toi? demanda incrédule Jocelyne. Son oncle lui semblait si fort qu'elle était persuadée qu'il n'avait jamais eu peur. Et il lui parlait sérieusement de ses peurs enfantines comme à une grande personne. - Comme tous les enfants, reprit-il, ces histottes m'impressionnaient. Mais tu peux me croire, il ne faut pas en avoir peur. Léo nèbi est le nom donné au prophète Elie. Il vécut il y a très très très longtemps. D'après la Bible, il est toujours en vie. On dit qu'il a été enlevé vivant au ciel par un tourbillon porté sur un char tiré par des chevaux de feu. Au ciel, il est chargé d'enregistrer les actions des hommes et de guider les âmes des morts au Paradis. Il descend souvent sur terre où il se déguise pour ne pas être reconnu et venir en aide aux 21

hommes dans les temps difficiles. Tu vois bien qu'il n'y a pas de quoi en avoir peur. Jocelyne acquiesça sans conviction. Encore un conte destiné à calmer les enfants turbulents, pensa-t-elle. Ces êtres qui apparaissent et qui disparaissent sans prévenir étaient inquiétants, saint homme ou pas. - Bon, maintenant, je vais partir à mon entraînement de basket, déclara Samuel à sa mère en se relevant. Et François, le plus jeune des ftis de Clémence rajouta: - Maman, moi aussi je sors. Je vais chez Guénouche pour une partie de
rano1.
'

Ses oncles sortaient souvent après dîner. Et Jocelyne restait avec sa grandmère, blottie contre elle dans le lit. Clémence lui grattait doucement la tête. Cette caresse la détendait. Elle se sentait dans un état de plénitude somnolente, une sorte de demi-sommeil. C'est ce moment-là que Clémence choisissait pour lui raconter des histoires ou lui chanter des chansons. Elle lui chantait des chants qu'elle avait appris à l'Alliance Israélite lorsqu'elle était jeune: « Une fleur au chapeau, à la bouche une chanson, un cœur joyeux et c'est tout ce qu'il faut pour aller jusqu'au bout de la terre ». Et l'imagination de Jocelyne gambadait. Comme sur l'écran du cinéma REX, s'animait devant ses paupières closes un jeune homme alerte, un chapeau de paille sur la tête couronné de fleurs, traverser des champs de blé en plein été, un fusil sur l'épaule, un bouquet de coquelicots planté dans le canon. Ou une fée blonde évoluant légère dans un immense jardin fantastique, des plantes luxuriantes gigantesques envahissant les murs d'enceinte, des arbres denses, et un chœur d'oiseaux reprenant le refrain après sa grand-mère: « Dans les jardins de mon père, les lilas sont fleuris (bis), « Tous les oiseaux du monde y viennent faire leur nid, « Auprès de ma blonde qu'il fait bon, fait bon dormir. . . » La voix de sa grand-mère était suave et chaude. Son timbre la transportait sur le tapis volant d'Aladin visiter des contrées inconnues, bousculant les frontières de son imaginaire. Jocelyne se transformait en une héroïne d'un conte de fées. Elle devenait forte et invincible. Le récital se terminait par des chants d'amour de la chanteuse arabe Saliha ou de la juive Habiba Messika. Sa voix plus profonde prenait alors des accents dramatiques et mélancoliques. Elle fermait les yeux qui se remplissaient de larmes, pénétrée des paroles de ces histoires d'amours impossibles. Malgré sa peur de «Léo nèbi », Jocelyne s'endormit bercée par la voix nostalgique de sa grand-mère. Et le matin, à son réveil, impatiente, elle souleva son oreiller pour vérifier s'il était bien passé. Etonnamment, il ne daigna pas prendre son dû, les bébés orange devaient être trop fanés, écrasés par le poids de sa tête. A côté, il y avait deux pièces de vingt millimes.

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x
Réveillée par l'odeur de friture des boulettes, recroquevillée sous les couvertures, Jocelyne attendait la fm de l'appel à la prière du muezzin pour se lever. Sa voix nasillarde et ample concourrait à prolonger son état de somnolence. Sachant sa grand-mère très occupée, Jocelyne la rejoignit dans la cuisine pour se laver au robinet de la cuisine avant de l'embrasser. Clémence fredonnait les chansons arabes que la radio diffusait en continu. Elle était levée depuis l'aube. Elle s'affairait près du couscoussier auréolé de brume. La fillette huma l'odeur qui s'échappait de la grosse marmite bombée qui supportait un fait-tout perforé où gonflaient les grains de semoule sous la vapeur dégagée par la cuisson des légumes et de la viande. La cuisine était minuscule mais Clémence s'en accommodait. Les murs étaient carrelés de faïence aux motifs d'arabesques et de losanges bleu marine, blancs et jaunes. Au-dessus des feux, il y avait une immense cheminée d'où s'évaporaient les odeurs et les fumées. A droite, il y avait le mario où elle rangeait tous ses ustensiles de cuisine sur des étagères. La première étagère était très haute. Jocelyne pouvait s'asseoir par terre comme dans une petite cabane, pendant que sa grand-mère cuisinait. Il régnait constamment à l'intérieur une odeur de peinture fraîche, de cette peinture jaune clair que sa grand-mère utilisait pour que son placard restât toujours propre. Clémence s'arrêta quelques instants pour faire déjeuner sa petite-fille. Elle coupa des tranches de pain qu'elle grilla sur lesquelles elle versa un filet d'huile d'olive et dispersa une pluie légère de sucre en poudre. Elle s'assit près de Jocelyne pour boire son café noir. Elle lui en donna quelques cuillérées. - Mémé, regarde, Léa nèbi m'a donné deux pièces. Garde-les-moi. - Je vais les ranger dans la boite en fer avec les autres. Ça commence à compter.. . Sa grand-mère était aussi sa banquière. Jocelyne lui confiait tout son argent. Elle faisait des économies pour acheter des cadeaux à ses parents pour la fête des mères et des pères, et aussi des fouchiks (des amorces sur rouleaux de papier) qu'on introduisait dans les pistolets à la fête de Pourim, la fête d'Esther. Après la toilette et le petit-déjeuner, Clémence attacha autour de la taille de Jocelyne, comme elle-même, un petit tablier de cuisine qu'elle lui avait confectionné. En réalité, Jocelyne intervenait peu. Son rôle se limitait à écraser dans le mahrègeen cuivre (le pilon) les épices. Une fois sa tâche terminée, elle écrivait ou dessinait avec la craie sur la porte du maria. Ou bien, elle s'asseyait sur son petit banc derrière sa grand-mère et l'écoutait raconter des histoires ou chanter des chansons en jouant avec sa dînette. Dans le milieu de la matinée, arriva Nowè, la bonne. Une bédouine que Clémence employait depuis de nombreuses années. Elle lui offrit un bol de café et un morceau de pain frais. Elles échangèrent des nouvelles des membres de leurs familles respectives. Clémence s'inquiétait de la santé de Jèlilè du même âge que Daniel qui souffrait de diarrhées chroniques. Elle lui parlait en arabe: 23

- Sidi Bourguiba a créé des dispensaires pour soigner vos enfants par de vrais médecins. C'est gratuit. Tu devrais emmener Jèlilè pour qu'on la guérisse. Nowè secoua la tête négativement d'un air obstiné: - Je n'ai pas confiance, répondit-elle. Je préfère Si Mahmoud, il soigne avec les prières du coran. Clémence qui connaissait ces rituels berbères composés de prières et d'incantations d'anciens rites magiques, insista de nouveau: - Pourquoi pas les deux? Donne-lui deux chances à ta fille. Essaye aussi le dispensaire. Si Mahmoud n'a pas sauvé ta petite Lelia. Elle est morte de dysenterie. Qu'Allah protège sa jeune âme dans ses jardins éternels ! - C'est Allah qui l'a voulu ainsi. Si Mahmoud ne peut pas aller contre la volonté d'Allah. Mektoub ! rajouta Nowè dans un soupir. Nowè devait être du même âge que Sarah. Elle n'a jamais su sa date de naissance. Mariée très tôt, elle eut beaucoup d'enfants dont plusieurs moururent en bas âge. Trois étaient encore en vie dont un garçon qui faisait sa fierté. Elle était petite, très brune, le teint olivâtre, des petits yeux très noirs comme des perles de jais séparés par un tatouage bleu nuit répliqué sur le menton. Lorsque ses lèvres charnues brunes dessinaient un sourire, elles découvraient de grandes dents écartées très blanches. Les dents de la chance comme disait Clémence. L'accoutrement de Nowè fascinait la fillette. Il se composait d'une longue tunique coupée dans un coton épais rayé d'un camaïeu de rouges qui lui arrivait jusqu'aux chevilles. Nowè l'attachait aux épaules par des fibules en argent et à la ceinture par d'épais cordons de coton blanc d'où pendait une bourse en cuir. Sous cette tunique qui était en réalité un grand rectangle de tissu qu'elle transformait ingénieusement sous cette forme compliquée, elle portait une chemise également en coton rayé. Le plus remarquable de son costume était constitué de ses bijoux. Ses oreilles étaient transpercées par deux grands anneaux d'or chargés de perles de couleurs vives, des talismans censés la protéger du mauvais œil. Ils étaient si lourds qu'ils avaient sectionné le lobe de son oreille. Depuis, elle les attachait avec un cordon au-dessus de sa tête autour de laquelle elle enroulait un long turban de la même couleur que sa tunique. Elle avait aux pieds et aux poignets de très larges bracelets ouverts en argent ciselé. Et elle marchait toujours les pieds nus. Elle habitait près de Carthage, au I<ram, dans une sorte de petit village de maisonnettes cubiques en pierre blanchies à la chaux. Très vive, elle débarrassait les chambres, faisait les lits, lavait la vaisselle, et lessivait le sol en un temps record. Pendant ce temps, Jocelyne la suivait du regard assise sur el bânq, le coffre à vaisselle, les jambes repliées pour ne pas la gêner. A genoux, courbée en deux, Nowè aspergeait le sol d'eau et de produit mousseux. Elle frottait et rinçait plusieurs fois. Elle se releva enfm les mains sur les reins. Son dos était douloureux. Clémence lui proposa de se reposer quelques instants. N owè refusa. Elle était pressée, le vendredi était jour de prière. Le sol était à peine sec que Nowè repartait déjà faire le ménage ailleurs après que Clémence lui ait remis son dû et une miche de pain sec pour ses 24

poules. Elle rentrait au Kram à pied en fin de matinée chargée de la générosité des gens: vêtements, vaisselle, linge, légumes et fruits. Parfois même des petits meubles. Accompagnée de Daniel, Sarah croisa Nowè sur le pas de la porte. Elles se saluèrent en se souhaitant tous les bienfaits de Dieu. Sarah portait un grand moule contenant la pâte d'un bou/ou (gâteau sec aux amandes et aux raisins secs). Elle s'adressa à sa mère: - Ya ma, est-ce que Jocelyne a bien dormi? Cette kowè (cette calamité) ne me laisse pas un moment tranquille lorsqu'elle est à la maison. Ses frères sont beaucoup plus sages lorsqu'elle n'est pas là. - Je t'assureya benti qu'elle est très sage avec moi. Elle ne me dérange pas du tout, lui répondit tranquillement Clémence. - Je vais aller à la qout'hè(four collectif). Jete laisse les enfants. - Je viens avec toi, s'enquit Jocelyne. Et elle emboîta le pas de sa mère pour la suivre à la qout'hèfaire cuire le bou/ou. Sarah déposa son moule sur un grand établi sur lequel étaient déjà alignés une multitude de moules aux formes et formats différents, contenant diverses pâtes. Sarah salua plusieurs femmes et Jocelyne se demandait comment il était possible que personne ne se trompât jamais de moule. Dans la pièce centrale, se tenait un homme grand et mince à la peau noire, habillé d'une blouse bleue. Toujours silencieux, muni de sa pelle en bois au très long manche, il ouvrait et fermait la mâchoire du monstre pour l'alimenter des pâtisseries du shabbat. Jocelyne attendait ce moment crucial pour entrevoir les flammes immenses rougeoyantes se contorsionner pour lécher les parois du four dans un vacarme sourd. Ce devait être ça l'enfer, pensa-t-elle. - Après manger, on reviendra chercher le bou/ou,annonça Sarah à Jocelyne. Je le laisserai chez Mémé pour votre petit déjeuner de demain matin. Quelques heures plus tard, tels des galets alignés sur le sable, l'établi était recouvert de gâteaux aux pâtes dorées qui dégageaient un parfum de zeste d'orange et de fleur d'oranger. Sarah les inspecta un à un avant de reconnaître le sien qu'elle déposa dans son coufflll après avoir payé l'homme noir. Heureuse d'avoir accompagné sa mère, Jocelyne sautillait sur le chemin du retour. Sarah s'énerva brusquement. Les étoiles de ses yeux dorés se transformèrent en flammèches de rage semblables à celles de la qout'hè: - Arrête, Jocelyne! Tu me fatigues! s'exclama-t-elle. Ce n'est pas possible! Tu ne peux pas marcher tranquillement comme tout le monde? En milieu d'après-midi, Jocelyne accompagna Sarah dans leur appartement. Pendant que sa mère remplissait son cabas en cuir fauve du nécessaire pour le hammam, Jocelyne s'échappa pour rendre visite à son amie Rosanna, leur voisine de palier. Ses parents étaient des Italiens de Sicile. Rosanna était une jeune fille d'une quinzaine d'années. De ce visage nacré aux traits réguliers et doux, de ses lèvres pâles, de ses yeux noisette, on percevait l'aboutissement d'une transformation où les attributs de l'enfance finissaient de s'estomper malgré deux longues tresses enrubannées. Elle aimait la compagnie de Jocelyne qu'elle invitait souvent. Elle lui racontait des histoires tirées de ses 25

livres d'images. Elle la déguisait. Ce qui enchantait Jocelyne qui ne rêvait que de princesses et de contes de fées. Jocelyne tapa à sa porte. C'est Rosanna qui lui ouvrit: - C'est toi Jocelyne? Comme je suis contente de te voir! Entre, entre... Je faisais mes devoirs. Ça fait longtemps que tu n'étais pas venue me voir, s'écriat-elle enjouée. - J'étais chez ma grand-mère. J'aime être chez ma mémé Clémence, répondit Jocelyne. - Tu as bien raison, elle est très gentille Clémence et elle connait bien plus d'histoires que moi. Mais c'est aussi dommage parce que moi je ne te vois pas souvent en ce moment. J'avais quelque chose de très beau à te montrer. Rosanna invita Jocelyne à s'asseoir sur son lit. - Ferme les yeux, commanda Rosanna. Ne les ouvre que lorsque je te le dirai. Sans bruit, elle sortit de l'armoire une robe assemblée par un bâtis dont les manches étaient retenues par des épingles. - Vas-y maintenant, tu peux les ouvrir! lança-t-elle avec fierté. Jocelyne ouvrit des yeux émerveillés. C'était une très longue robe blanche au plastron de taffetas, coupée dans une dentelle ouvragée représentant des bouquets de fleurs appliqués sur une doublure satinée. Une petite aumônière en satin blanc pendait du cordon qui enserrait la taille. - Qu'elle est belle! s'exclama Jocelyne, les yeux érincelan ts d'admiration. Tu vas te marier? lui demanda-t-elle naïvement. Rosanna éclata de rire : - Que tu es bête Jocelyne! Je n'ai pas encore l'âge de me marier. Je dois faire ma confirmation à l'église au printemps prochain. D'ailleurs, il faut que je fasse très attention jusque là. Je dois aller au catéchisme et bien faire maigre le vendredi. Aujourd'hui, je ne dois manger que du poisson pour célébrer la passion du Christ. Il est mort un vendredi crucifié sur la croix. - Nowè a dit ce marin à ma grand-mère qu'elle était pressée pour faire la prière du vendredi midi. Et nous les Juifs, on prie le vendredi et le samedi pour fêter le shabbat, dit Jocelyne. Puis, elle reprit dans un soupir de déception: comme j'aimerais faire ma conftrmation comme toi! Elles furent interrompues par Mme Rinaldi, la mère de Rosanna: - Jocelyne, ta maman te cherche pour aller au bain. Jocelyne partit à regret. Elle aurait aimé prolonger ce bavardage avec son amie. Bien des choses lui échappaient alors qu'elle se posait une multitude de questions sur toutes ces coutumes qu'elle découvrait et qui ne semblaient pourtant interpeller personne autour d'elle. Comme si tout allait de soi, naturellement.

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XI Sarah déposa Norbert chez sa mère. Il ne voulait plus aller au hammam, refusant de se montrer nu devant la gente féminine. Et la vue de femmes dévêtues l'indisposait. Les deux amies et leurs enfants pénétrèrent dans un grand vestibule carrelé dominé par un donjon central en verre où trônait une femme informe à l'air renfrogné, la patronne du hammam. Elle terrorisait Jocelyne. Elle était si grosse que ses bourrelets de graisse s'écrasaient sur les parois de sa guérite. Jocelyne se demandait comment elle entrait et sortait de ce réduit d'où elle siégeait avec autorité. Sarah et Inès payèrent puis avec leurs enfants investirent une alcôve indépendante pour se déshabiller. On aurait dit une grotte creusée dans la roche. La petite pièce éclairée seulement par une fenêtre au vitrage opaque contenait pour tout mobilier une banquette en velours vert bronze. De son grand sac en cuir Sarah retira le shampoing, une savonnette, des gants de toilette, un peigne et une brosse. Les deux femmes confièrent leurs sacs à la patronne. - Tu as remarqué le regard mauvais qu'elle nous a lancé la khtvinè(grosse) ? demanda Sarah à Inès à voix basse. - Oh tu sais, elle a toujours la tête de travers celle-là. Net' en occupe pas. - Je trouve qu'elle est encore plus mauvaise que d'habitude... Elles entrèrent dans la première salle, la moins chaude. Sarah et Inès ne supportaient pas les trop fortes chaleurs. La seconde où Jocelyne et Rébecca s'aventuraient, comportait de petites cabines individuelles. La vapeur était plus chaude et plus épaisse. La troisième, la plus petite, était la salle interdite. Dans un épais brouillard, on devinait des bancs de pierre sur lesquels des silhouettes se tenaient assises ou allongées. Jocelyne distinguait le vague contour de leurs lourdes formes dans une vapeur humide suffocante. Leur beauté vulgaire la subjuguait. Après le hammam, elle les observait à la dérobée. Impudiques, nues, elles s'allongeaient paresseusement sur les nattes, indolentes. Elles parlaient fort, riaient, mangeaient des friandises et des fruits dans des mouvements amples et lents. Leurs ongles très longs peints de couleur criarde, leurs yeux fardés de khô~ leurs lèvres pourpres accrochaient irrésistiblement le regard de Jocelyne malgré les remontrances de sa mère. Sarah se faisait aider d'Ahlima qui la massait et la lavait dans une cabine individuelle. Elle lui préparait des seaux d'eau tiède. Les autres femmes s'allongeaient sur une haute et large estrade en pierre pour se faire masser. Alors que certaines s'asseyaient sur les bords pour se laver les cheveux, le corps ou se peigner, d'autres demeuraient accroupies sur le sol près de leurs sceaux. Toutes étaient nues. Les jeunes, les vielles, les grosses, majoritaires, et même les minces qui devaient l'être parce qu'elles étaient malheureuses en ménage. Et aussi les petits garçons lorsqu'ils étaient encore en âge d'accompagner leur mère. Quelques femmes s'enduisaient le corps d'une pâte dépilatoire grise, moins douloureuse que le seqoeûr.Elles mâchaient du thouèk qui blanchissait les dents et rougissait les gencives. Jocelyne imitait sa mère. Mais très vite le thouèk lui 27

brûlait la bouche. Les femmes arabes se lavaient les cheveux avec du tfol. Toutes utilisaient le henné pour embellir et colorer leur chevelure. Patauger et se rincer à grande eau faisait le bonheur de Jocelyne. Elle jouait avec Daniel en l'arrosant délicatement évitant le visage pour qu'il ne suffoque pas. Il avait peur de l'eau. Elle sursauta lorsque sa mère l'appela. Le moment tant redouté était arrivé: - Viens ici tout de suite Jocelyne! Sarah la mobilisa et armée d'un gant rigide noir, elle frotta vigoureusement son cou jusqu'à l'apparition de pigments violacés. Jocelyne geignait en se débattant: - Tu me fais maL.. arrête... je suis grande... je peux me laver toute seule. Il n'en est pas question! enrageait Sarah, tu dois m'obéir. Regarde-moi ça, la crasse que tu as sur le cou! Ahlima qui était muette tapota l'épaule de Sarah pour la masser. Sarah lui sourit d'un air entendu et la suivit. Jocelyne et Rébecca explorèrent de nouveau les lieux interdits pour observer les femmes. Elles étaient étonnantes. Sans pudeur, elles déambulaient dans leur nudité avec indifférence et aisance. Avant de sortir du hammam, Sarah se dirigea vers la tbilè. La gardienne ouvrit une porte à claire-voie sur un bassin d'eau tiède limpide. Le bassin sacré enclavé dans le hammam réservé aux femmes Juives. Sarah déposa son peignoir de bain sur une chaise et pénétra nue dans cette eau pure. Elle s'enfonça lentement vers le cœur du bassin. Enroulée dans sa serviette, Jocelyne contemplait avec envie sa mère plonger la tête sept fois en se pinçant le nez. L'eau était si claire qu'elle semblait inviter les gourmands à la boire et à s'y engouffrer pour sentir ses caresses sur la peau. Jocelyne osa tremper la pointe de son pied pour goûter cette eau fraîche et désaltérante. Sarah et Inès séchèrent énergiquement leurs enfants. Elles les enveloppèrent dans de grandes serviettes, et s'installèrent sur l'une des deux nattes de paille tressée qui recouvraient de hautes estrades de pierre situées de chaque côté de la caisse. Sur l'estrade d'en face se trouvaient les femmes qui occupaient la troisième pièce de vapeur. Une fois assises bien confortablemen4 Sarah sortait de son cabas des oranges qu'elle épluchait de ses belles mains aux ongles vigoureux et longs. Ses enfants les dévoraient avec appétit. Le parfum du zeste se répandait dans l'atmosphère et les envahissait de bien être. Sur le seuil, Sarah couvrait chaudement ses enfants. Notamment la tête. Elle leur interdisait de parler. De dangereux microbes pourraient s'introduire par la bouche dans leur organisme. Elle avait une phobie des maladies. A la moindre toux, elle appelait leur médecin, le Docteur Bérébi.

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XII
Pour la soirée du shabbat, Sarah revêtit une ravissante robe d'hôtesse taillée dans un satin aux ramages fleuris, des semis d'un bleu pastel sur fond blanc. Elle se chaussa de mules confectionnées dans le même tissu. Elle se poudra légèrement le visage, déposa un voile rouge pâle sur ses lèvres, et se parfuma de jasmin. Son mari la complimenta à la manière orientale: - Tes pieds sont si parfaits qu'ils embellissent tes mules. Llè Zoubeïdè(nom donné à la femme du Bey). Rien n'est comparable à ton élégance et à ta beauté. Tout estfnoune (raffmement) en toi. Toutes ses toilettes étaient réalisées par une couturière italienne, 11l1e Gigante. Elle habitait Goulette Vieille près du magasin de Joseph en face de la boutique d'Agouliaro, le quincaillier. Elle vivait dans un très grand appartement plongé dans la pénombre, très agréable en été. Une douce fraîcheur feutrée se dégageait des murs humides de ce vieil immeuble où les jalousies conservaient leurs secrets inavoués. Jocelyne accompagnait souvent sa mère. Sarah achetait ses coupons de tissu au souk de Tunis et avec 11l1e Gigante, elles choisissaient les modèles les plus élégants dans des catalogues provenant d'Italie ou de France. Sarah se para ensuite de quelques-uns uns de ses bijoux, deux bracelets en or en forme de serpent, une large gourmette articulée, un collier torsadé aux trois ors, de sa bague de fiançailles un large anneau incrusté d'un diamant central serti de multiples éclats, et de ses boucles d'oreilles en or blanc et diaman t. Jocelyne, muette d'admiration, observait sa mère devant sa coiffeuse durant toutes les phases de sa préparation. Elle n'avait qu'un regret, qu'elle se risqua timidement à formuler: - Ivfaman,tu devrais mettre un peu plus de rouge à lèvres. . . Comme tata Inès. . . Sarah lui répondit froidement: - Tu es trop petite pour te mêler de ça! Et puis je déteste ce qui est vulgaire et trop voyant! Il faisait déjà nuit lorsqu'ils se rendirent chez Clémence. Sarah vérifia la tenue vestimentaire de ses enfants. Son mari était très strict sur ce point. Il exigeait que ses enfants fussent toujours bien mis. Ils attendirent l'arrivée de Joseph et des frères de Sarah en aidant Clémence à dresser la table. Celle du shabbat était particulière. Sur sa plus belle nappe, Clémence disposa le service d'assiettes en faïence jaune que son ftis Serge lui avait offert et qu'elle réservait aux repas du shabbat et des fêtes, elle posa les couverts et les beaux verres à pied en cristal. A droite de l'assiette de Serge, elle déposa une branche de rihane (rameau d'olivier), un bouquet de narcisses, un pain composé de trois boules, le tout recouvert d'une serviette blanche, un petit verre et d'une bouteille d'un quart de boukha (alcool de figues) pour la prière. Ensuite, elle rajouta les plats contenant les salades, ~louke de courgettes et d'aubergines, navets à l'harissa et à l'arenge,carottes coupées en rondelles à l'harissa et au citron, et dans un grand saladier le couscous recouvert d'une serviette. Pour une bonne digestion et 29

pour se rafraîchir, des têtes de fenouil coupées en quatre baignaient dans une cruche d'eau fraîche. Clémence avait camouflé la casserole d'ahlou (confit sucré d'oignons) pour faire une surprise à Serge. Pour le dessert, Clémence servit des oranges, douces et aigres, des sanguines à la chair rouge sang, des mandarines, des citrons doux, et des Deglè, la plus délicieuse variété de dattes, au goût voluptueux lorsqu'on la farcissait de noiX.

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XIII

Une fois seule et après avoir terminé les lourdes tâches du shabbat, Clémence se baignait discrètement dans sa cuvette. Elle s'habillait des vêtements de circonstance. Elle changeait de foulard et revêtait un joli peignoir en zénana dans les tons gris et mauve assorti à son foulard du shabbat. Depuis la mort de son mari, elle ne portait plus de couleurs vives. Dans une atmosphère de repos et de quiétude, elle allumait le qândil. Elle remplissait d'eau et d'huile une coupe en verre destinée à cet usage. Des mèches de coton qu'elle sculptait entre ses doigts agiles jaillissait une mèche au socle rond. Elle l'imbibait d'huile et la posait à plat sur l'huile qui surnageait. La mèche s'allumait dans de légers crépitements. Sa clarté dorée se reflétait sur les parois du verre. Une petite flamme flottante se dressait alimentée par l'huile qui la maintenait allumée jusqu'au lendemain soir, sortie du shabbat. Il arrivait qu'elle s'éteigne avant l'heure. On l'entendait dans l'obscurité de la nuit se consumer dans un fébrile et funèbre grésillement. Pêché sur celui qui tentait de la rallumer. On ne manipule pas le feu le jour du shabbat. En cachette, Jocelyne transgressait l'interdiction. Elle ne voulait pas voir mourir une si jeune flamme. Elle rajoutait quelques gouttes d'huile qui hélas, accéléraient son agome. Clémence se recueillait et récitait des prières les paupières closes. Elle appliquait ensuite sa main sur ses yeux, la portait à ses lèvres et l'embrassait. Jocelyne l'entendait murmurer la dernière phrase: Rabbi lè ichouini. Tous les vendredis soirs, toute la famille se réunissait pour fêter shabbat. Jocelyne guettait du balcon l'arrivée de ses oncles qui étaient souvent accompagnés d'amis. Elle se hissait sur les rebords de la jardinière en pierre, se transformait en sœur Anne du conte de Barbe Bleue. Elle jouait tous les rôles, métamorphosant le timbre de sa voix. Le ton était tragique lorsqu'elle prononçait « Sœur Anne ne vois-tu rien venir? », désespéré pour la réponse de Sœur Anne: «Je ne vois que la route qui poudroie et le ciel qui rougeoie ». Et elle patientait ainsi, train après train. Elle mangeait des oranges pour tromper son impatience et jetait les pépins dans la jardinière malgré les remontrances de sa grand-mère: - AÜ'h benti, Jocelyne, ne jette pas les pépins d'oranges dans mes géraniums. Je veux des fleurs, pas un oranger! Lorsqu'elle apercevait enfin ses oncles descendant du petit train blanc en bois qu'on nommait le T.G.M. (funis-Goulette-Marsa), elle courait prévenir sa grand-mère: - Mémé, mémé, ça y est, ils sont là, ils sont arrivés! annonçait-elle dans un souffle comme si elle avait couru le marathon. Son père frappa au même instant à la porte. Elle ouvrit et lui sauta au cou pour l'embrasser. Il apportait à sa femme et à sa belle-mère des qâlb ellouze, des amandes et des pois chiches grillées, et aussi un paquet de pâtisseries tunisiennes, des croquants aux amandes et à l'anis, des bouscoutous(génoise très moelleuse), des kaqs au sucre etfarinè. 31

Tout le monde s'embrassa. Les enfants courraient, sautaient, jouaient. Heureuse de retrouver son oncle préféré, Jocelyne ne lâcha plus Serge: - Tonton Serge, porte-moi sur tes épaules. Et sans hésiter, ilIa promena dans tout l'appartement juchée sur son dos, ce qui exaspéra Sarah: - Je t'en prie, descends-là, exigea-t-t-elle de son frère. Elle est fatigante, c'est sans fin avec elle. Elle ne sait pas s'arrêter! - Elle ne fait rien de mal, contesta Serge. D'ailleurs, on va faire mieux, ditil en posant à terre Jocelyne, je vais te balancer. Dans des éclats de rire, il la balança entre ses grandes jambes élancées. Daniel réclama aussi: - Comme Jolyne, je veux comme Jolyne. L'oncle Josué taquinait Norbert qu'il surnommait « Dilan » : - Alors Dilan ? Comment ça s'est passé avec Nathalie? On dit que c'est une tigresse? - C'est une sale fille, grommela-t-il. Je préfère jouer avec Max, c'est un garçon. Quant à Samuel, il leur montra des tours de cartes. Enchantés, les enfants étaient persuadés qu'il était un magicien. Il jongla ensuite avec plusieurs oranges. Jocelyne essaya de l'imiter mais ses oranges se refusaient à enfreindre les lois de l'apesanteur. François, le plus jeune, observait toutes ces scènes en souriant. Parfois on le surprenait éclatant de rire à la remarque naive d'un des enfants. Un rire sonore le secouait de petits soubresauts. Ses paupières cillaient, le coin des yeux se plissait faisant apparaître de minuscules ridules comme des rayons de soleil. Personne ne résistait à son rire. Clémence pria ses invités de passer à table; une table agrandie par des rallonges pour shabbat. Les hommes couvrirent leur tête de leur kippa et les femmes d'un foulard. Il revenait à Serge, l'aîné des ftIs, l'attribution de la prière. Il remplit le petit verre de boukha et commença la prière de shabbat, le qiddouch (sanctification) : « Et il fut soir et il fut matin, jour sixième et furent achevés le ciel et la terre. . . « Et Dieu acheva dans le jour septième son ouvrage... « Et le septième jour, il se reposa. Puis, la bénédiction des pains: « Béni sois-tu Dieu qui fait sortir le pain de la terre! » Ils se tenaient tous debout, tête baissée dans un silence respectueux répétant «amen» après Serge. A la fin de la prière, ils s'embrassèrent en se souhaitant un bon shabbat. Serge fit passer le verre de boukha après en avoir bu une gorgée le premier. Les adultes en burent également une gorgée à tour de rôle, et les petits trempèrent leur auriculaire dans le verre et le sucèrent. Serge coupa les boules de pain en petits morceaux qu'il trempa dans la salière. Il en distribua un à chaque convive. C'était le mo/si, le pain béni du shabbat. Les petits en redemandèrent. 32

Ils étaient maintenant tous assis. Les grands se servaient avec convoitise de tous ces mets délicieux et parlaient de leur semaine. Josué passait la sienne à inventer des blagues qu'il racontait ensuite le soir du shabbat pour amuser sa famille. Il narrait avec moult détails les mésaventures du célèbre Ch'ha. Une espèce de gribouille candide et astucieux utilisant la malice, les lapalissades et la naïveté pour arriver à ses fllis. Ch'ha était un personnage inventé par les Juifs tunisiens. Josué répéta une nouvelle fois sa blague préférée non sans l'avoir quelque peu adaptée: « Assis sur le seuil de sa maison, Ch'hà. se lamentait parce que son âne était mort. Il se parlait à lui-même en soupirant: « -Tant pis pour moi, je ferai comme a fait mon père. « - Ses voisins qui passèrent devant sa porte lui demandèrent « - Qu'as-tu Ch'ha à pleurer ainsi? « - J'ai perdu mon âne. « - Et alors, tu pleures la mort d'un animal? « - Oui, parce que je serai obligé de faire comme mon père. « - Et à chaque passant Ch'ha répétait la même phrase: " Je serai obligé de faire comme mon père". « - Les voisins s'inquiétèrent. Ils craignaient qu'il ne fasse une bêtise ou on ne sait jamais, qu'il n'attente à sa vie. Aussi, ils décidèrent de se cotiser et de lui offrir un âne. « - Très heureux, Ch'ha les remercia chaleureusement. Curieux, ses voisins lui posèrent cette question: « - Dis-nous Ch'ha, si nous ne t'avions pas offert un âne, qu'aurais-tu fait? Tu n'arrêtais pas de répéter que tu aurais fait comme ton père. «- Et bien oui, j'aurais fait comme lui, c'est sûr, j'aurais été obligé de m'acheter un nouvel âne. » Et toute la famille s'esclaffa.

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XIV
Il se dégageait de l'appartement de Clémence un charme indicible et une ineffable magie, incompréhensibles des adultes mais qui n'échappaient pas à la sensibilité aiguë des enfants dont le souhait principal était de dormir chez leur grand-mère. Clémence rangea, lava la vaisselle et rejoignit ses petits-enfants dans la chambre. Norbert et Jocelyne se disputaient: - Rends-moi mes bonbons, exigeaitNorbert en tordant lespo1gnetsde sa sœur. - Ce sont les miens, affinnaitJocelyne en résistant à la brutalité de son frère. Norbert la gifla et lui tira violemment les cheveux. De rage, elle bondit sur lui pour le griffer, mais plus robuste qu'elle, il réussit à l'immobiliser en raillant les dents serrées: Tu n'es qu'une faible fille, tu n'as pas de force. - Et toi, tu n'es qu'une femmelette, un lâche! rétorqua Jocelyne. Tu n'as pas le droit de me frapper! Tu ne dois pas me toucher! Mon corps est à moi! A moi seule! Tu m'entends? cria-t-elle de sa voix stridente. Daniel se mêla à la bataille essayant de porter secours à sa sœur. - Tape pas Jolyne ! implorait-il en tirant le bras de son frère aîné. Ne fais pas mal à Jolyne ! - Qu'est-ce que c'est que ce raffut? intervint Clémence en les séparant énergiquement. Ce n'est pas possible! On ne peut pas vous laisser deux minutes tout seuls! Vous êtes comme chien et chat. Norbert, on ne doit pas taper sa sœur, elle est plus petite que toi, gronda-t-elle. - C'est elle qui a commencé, dit-il pour se justifier en lançant un regard torve et vengeur vers sa sœur. Tu ne perds rien pour attendre, siffla-t-il à voix basse à son intention. - Allez, tout le monde au lit, exigea Clémence. Norbert tu dormiras avec Daniel. Jocelyne partageait toujours le lit de sa grand-mère. Les garçons dormaient tête-bêche dans un autre lit. Clémence les couvrit de ses couvertures de Gafsa décorées de petits motifs géométriques en forme de losanges. Elles étaient confectionnées dans une pure laine de mouton d'un tissage très serré. Les enfants protestaient parce qu'elles les grattaient; mais Clémence ne voulait rien entendre. Rêches mais très chaudes. Clémence profita de la fermeture des volets de son balcon pour observer l'attroupement devant le cinéma REX: - Il Y a toujours un monde fou. Je ne sais pas comment va se débrouiller le Had;.pour faire rentrer tous ces gens. On dirait un troupeau de moutons. Ils se bousculent tous. Ils sont incorrigibles, ils veulent tous être les premiers. Oh la la, mais qu'est-ce qui se passe? On dirait qu'il y a une bagarre? Mon Dieu, mais c'est Mardoché, le ftis de RacheL.. Il se bat... Les voisins affluèrent vers leurs balcons attirés par les cris. - Yayoudiya qelb! Jura l'Arabe. 34

- Mémé, Mémé, qu'est-ce qu'il y a ? demandèrent les enfants en voulant entrer dans le balcon. Clémence les repoussa: - Rentrez, il fait froid. Allez, au lit maintenant, ce n'est rien, juste une bagarre entre resquilleurs. En se glissant dans le lit, Jocelyne demanda à sa grand-mère: - Mémé, qu'est-ce qu'il a dit l'Arabe qui criait? - Ah non, elle ne va pas commencer! s'énerva Norbert. Y en a marre de ses questions! Moi, je préfère que tu nous racontes quand tu étais petite. C'est bien plus rigolo. Tu sais, quand les gens ont eu peur au cinéma. Clémence chuchota à l'oreille de sa petite-fille: - Cheija benti.Rien d'inquiétant. - Alors tu racontes Mémé au lieu de dire des secrets à cette Katounè ! s'écria avec impatience Norbert. - Hassi/ou... Lorsque je n'étais encore qu'une petite fille, raconta Clémence, j'habitais Tunis, dans un quartier très pauvre. Mon père, que Dieu ait son âme, travaillait durement pour nous nourrir et n'avait pas d'argent à gaspiller pour les amusements. Tout le monde parlait de la nouvelle attraction extraordinaire, le cinéma muet. Ma sœur, tata Gilda, et moi désirions par-dessus tout assister à une séance. Notre grand frère, qui était beaucoup plus âgé que nous travaillait depuis peu de temps. - Bien plus gentil que toi, interrompit Jocelyne en s'adressant à son frère. Ne commence pas Jocelyne, sinon j'arrête de raconter... dit Clémence en fronçant les sourcils... On est d'accord? Jocelyn se recoucha alors que Norbert affichait un large sourire de satisfaction. Bon, je reprends. .. Il eut pitié de notre terrible envie, et il nous donna de l'argent, juste de quoi payer nos places. Nous étions folles de joie. On projetait ce jour-là «N osphératu le Vampire ». Ce fut terrifiant. Tata Gilda se cachait les yeux avec ses mains et moi je me blottissais derrière son dos. Tout le monde fut saisi d'une peur panique. Personne ne s'attendait à voir des images d'horreur aussi effrayantes. Les gens pleuraient, hurlaient, dans la salle. Personne n'avait jamais vu de sa vie de trucages, ils ignoraient complètement ce que c'était. Les gens de l'époque étaient très naïfs. Ils avaient cru que les personnages étaient authentiques comme des comédiens sur une scène de théâtre, et qu'ils allaient sortir de l'écran. Ils se levèrent tous de leur siège précipitamment. La foule désordonnée partait dans tous les sens, essayait de se frayer un chemin pour fuir. Les femmes et les enfants horrifiés hurlaient. Ils poussaient des cris de terreur et se bousculaient pour sortir du cinéma. Ses petits-enfants riaient aux larmes de la crédulité de ces pauvres gens. Comment était-il possible qu'ils aient eu peur du cinéma? Tout le monde savait bien que c'était pour de faux, qu'on faisait semblant, que c'étaient des acteurs qui jouaient la comédie, comme tonton Serge. Clémence leur expliqua:

-

C'était

le début

du cinéma

en Tunisie.

Ces gens

n'avaient

pas

été

prévenus et ils ignoraient tout de ces f1lms avec trucages. Les premiers. Vous 35

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