Silence hallucinant

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En novembre 1987, un policier noir issu du Centre d'Hammanskraal, école de Police réputée en Afrique du Sud, se trouve, dans sa quête de justice, confronté aux pires conséquences pour lui et les siens. Ayant eu accès à un ensemble de documents concernant les Droits de l'Homme, John Miles s'appuie sur les éléments recueillis pour donner corps au personnage, du nom de Tumelo John Moleko, reconstituant ainsi un aspect de l'histoire sud-africaine, à la fin du XXe siècle.
Publié le : samedi 1 mars 2003
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EAN13 : 9782296314597
Nombre de pages : 326
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«UN SILENCE HALLUCINANT»
Traduit de l'anglais par Bernadette BEAUJEAN

Collection Écritures dirigée par Maguy Albet
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John MILES

UN SILENCE HALUCINANT

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

~L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-3991-1

Du même auteur

Titre original du livre 1991 : Kroniek vit die doofpot, (version afrikaans), 1991, Ed. Taurus. Un silence hallucinant - Deafening silence - fut honoré des trois plus prestigieux prix: Littérature en Afrikaans. Prix littéraire CNA (récompense MINET 1991/1992). Prix Helgaard Steyn. 1992 : Ed. Human et Rousseau (version afrikaans) 1997 : Deafening silence (version en anglais), Ed. Human et Rousseau. 1983 : Respite
Stanley Bekker and the boycott Thursday or Wednesday Preferably not in the open

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Pour TSHIDISO

« Un dossier pour homicide n'est jamais clos» Général Jaap JOUBERT « L'homme est invisible sous sa peau» Proverbe TSWANA

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Chapitre I
Senekal, Free State 1952...

A neuf ans, Tumelo John annonça qu'il voulait être policier. Sa mère trouvant l'idée excellente lui dit qu'il faudrait travailler dur, que le métier supposait une tête bien faite. «Et l' œil averti» avait ajouté le grand-père, pour dénicher des bandits en tous genres, dans des lieux inouïs. Comme, à cette époque, le décès d'un oncle imprégnait encore les esprits, Tumelo John s'abstint de rire des paroles du vieillard, habitude de jeunesse qui se réduisait. Cependant si le vieux Tshidiso ralentissait le pas, sa mémoire restait infaillible; quelques heures avec lui dans le «veld» transformaient la journée, vous faisaient plonger dans le passé, vous donnaient l'impression, en rentrant, d'avoir longtemps déserté la maison. Tshidiso avait tout enseigné à son petit-fils; il lui avait dépeint le veld, lui avait appris à discerner les fruits à maturité, à rejeter les petites pommes trop vertes, juste bonnes à vous décrocher les mâchoires, crever le tympan. Les parents de Tumelo John, ses oncles et trois de leurs fils étaient ouvriers agricoles. Établi sur ces terres depuis nombre d'années, le grand-père était un excellent métayer. «Il a eu beaucoup de chance» disait sa mère. «Toujours au poste, après tout ce temps... Les V an Niewenhuizen sont de braves gens; ils font bon ménage ensemble. Mes parents furent moins heureux ».

La mère de Tumelo John Moleko était originaire de Hope Town. C'était une femme nerveuse, tendue, d'une grande humilité... Très différente de l'orgueilleux grandpère.
« Nous ne pouvions nous installer nulle part» aurait-

elle voulu poursuivre, tandis que son père se bouchait oreilles pour ne pas l'entendre évoquer devant I'homme qui, tous ces ans, avait sillonné le quartier bicyclette pour encourager les Noirs qui erraient sur routes comme eux, sans espoir, leurs effets à la main.

les lui en les

Après l'école primaire, Tumelo John quitta les siens pour chercher du travail en ville. Dans la charrette tirée par les ânes, son grand-père le mena à l'arrêt du bus,. près

du magasin du carrefour.

Sur le bitume, une camionnette les dépassa à folle allure, stoppa à la barrière d'une ferme pour déposer ses passagers. « Un étranger! » fit le vieux Tshidiso en levant le fouet de sa monture pour pointer un individu corpulent, vêtu et coiffé de kaki. « Comment le sais-tu? » demanda Tumelo en détaillant I'homme à forte carrure, aux bras puissants, aux mains larges comme des pelles. « A sa façon d'avancer» répondit le vieillard, en tapant d'un air irrité le fouet contre la banquette en bois sur laquelle ils se tenaient. « Sa façon d'avancer?» Tumelo John observa les grosses bottes qui empruntaient le sentier. « Regarde! » s'exclama le grand-père, coup de coude à l'appui. « Regarde... Il trotte, il piétine un jeune plant de

vigne sauvage! Qui, dans la région en ferait autant? »
En se séparant, le vieil homme avertit son petit-fils: «Prends garde aux vilains! Souviens-toi que, rusés comme le chacal, ils s'infiltrent partout... à ta manière, quoi! »

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En changeant de monde, les images s'estompent, s'effacent patfois. A Senekal, Tumelo avait effectué divers travaux. Il avait, en dernier lieu, assisté le pharmacien du village, sur la place de l'église plantée d'arbres; il s'occupait de nettoyer les flacons qu'on réutilisait pour les potions des clients Noirs. Il avait ensuite introduit une demande auprès des Forces de police. C'était pour revoir son grand-père, l'homme déterminé, hautain, que Tumelo John retourna sur ses pas, un jour, pour dire adieu aux siens. Comme recrue, il devait se rendre au poste de police de Johannesburg.
« Tu m'as fait peur!

» s'écria l'ancien,

en levant des

yeux mêlés de stupeur et d'effroi, dans la clarté même du Jour. « Voyons, grand-père! Serais-tu si vieux déjà... ? » Sans l'ombre d'un sourire, le vieillard protesta: « Pourquoi me surprendre ainsi? J'ai les oreilles bouchées et... » Tumelo pouffa. « Mon grand-père aurait-il abusé de pommes vertes... à s'en crever le tympan? » s'esclaffa le jeune homme. Tshidiso enchaîna en parlant du climat. A la mi-mai, cette année-là - les rapports de 1973 en témoignent - les soirées d'automne, extraordinairement fraîches, annonçaient un froid sibérien. C'est ce vendredi, 25 mai 1973, que Tumelo John Moleko prit son poste à Cleveland, dans la police SudAfricaine de Johannesburg.

Il

Chapitre II Johannesburg, août 1988

Où commençait cette histoire? Moleko... L'écrivain entendit ce nom pour la pre~ière fois en conversant avec un ami. Une affaire simple, sans grande importance, dénuée d'intérêt politique; livrée à la foule, les visages resteraient perplexes, n'exprimeraient qu'incompréhension ou oubli. Un nom égaré, dans une kyrielle d'anonymes. Tumelo John Moleko... Un homme d'une trempe ordinaire, au sens proverbial, qui pensait que la vie était un feu où se chauffer - avec lequel jouer aussi. L'écrivain s'emballa pour le cas (son ami lui procurerait les dossiers qui accumulaient la poussière chez l'avocat) lorsqu'il parut clair, dans la soirée du 30 septembre 1987 - quatorze ans et demi après que Moleko eut quitté le Free State - qu'il s'avérait compliqué, fou. Ce fut un méli-mélo de documents, empilés dans un grand sac jaune du supermarché, qu'il eut bientôt à inventorier. Malgré les présomptions, les dossiers supérieurs, les plus récents, le bouleversèrent. Il hésita à poursuivre une lecture accablante, à fouiller une affaire qui ne manquerait pas de rejaillir sur lui. Le temps, peu à peu, l'aida à surmonter son dégoût.

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Il se mit à ordonner l'embrouillamini des dépositions, lettres et documents - somme pitoyable d'une vie - à ranger le tout plus ou moins chronologiquement. Mais pouvait-on nommer «vie» celle qu'on vous faisait mener parfois? Cette question le hanta tard dans la nuit. Vivre, cela consistait-il aussi à se tirer un voile sur les yeux pour ne pas voir, ne pas comprendre de quoi le genre humain était capable? Si j'exhume certains faits, se dit-il, nous serons liés, l'accusé et moi. Le policier et l'écrivain, l'homme Noir et I'homme Blanc, chacun sur son terrain tombera dans les griffes d'un système prédateur où, seul, un aveugle oserait un geste de défi, de liberté. Je partage la douleur de Moleko, son histoire me confond. Empilées sur la table, les fardes aux formats divers risquaient de glisser au moindre contact. Un portedocuments noir, doté d'une couverture spécialement rigide et lisse, s'échappait constamment des enveloppes vertes et souples. Il appartenait au client; c'était l'ensemble de preuves, de témoignages fragmentés que le profane peut réunir sur son propre cas: papiers d'identité, certificat de mariage, acte de naissance d'un enfant, lettres officielles au ton directif, photocopies brouillées... Comment cet amas hétéroclite avait-il abouti dans un sac de supermarché? Tous les efforts consacrés à établir un dossier - réunissant toutes les pièces - avaient été vains. Pour une raison quelconque, cette somme n'avait pas pris place dans la serviette d'un avocat dûment mandaté par le tribunal. Il était difficile d'imaginer que ces actes puissent émerger un jour d'un écrin relié de cuir, être exposés pour être légitimement jugés. L'emballage en plastique était, à cet égard, parfaitement indiqué pour se défaire d'une affaire semblable, au même titre que les vieilleries qu'on abandonne avec les poubelles du jardin, au dépôt d'ordures. 14

Pourtant, l'écrivain restait convaincu que la gravité du sujet n'avait pu échapper. Elle était éclatante, lumineuse comme la terre dorée du Free State. Il fallait partir sur les traces de Tumelo John Moleko, fouler le sol austère, superbe, du grand-père à Senekal.

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Chapitre III

Johannesburg,

1973...

Moleko se présenta au poste de police de Cleveland un vendredi de 1973, en emportant dans ses bagages un pot africain brun foncé, un récipient de terre cuite que lui avait confié sa mère. «Prends ceci» avait-elle dit, «nous n'avons rien

d'autre à te donner. Mon frère - un oncle que tu n'as pas connu - avait ton âge quand il nous a quittés pour
Johannesburg; nous ne l'avons jamais revu ». Cette séparation laconique était à la mesure des relations que Tumelo John entretenait avec sa mère. Son message était cependant clair: ne nous oublie pas! Pense aux tiens, à ton grand-père qui t'aime, à ta grand-mère qui a fabriqué ce pot de glaise dans l' argilière de Buurmansfontein. Sans s'embarrasser de mots, Tumelo John avait plaisanté: « Espérez-vous ne plus me revoir? » Frais émoulu de la campagne, il avait sans doute l'air perdu, debout là, dans la cour animée du commissariat. Sur un banc adossé au mur, un homme arborant un uniforme impeccable replia son journal, un grand sourire aux lèvres. « C'est toi Moleko ? » fit-il en zoulou. « Viens, suismOl ».

L'écrivain comprit que Tumelo John venait de faire la connaissance de Nkosi, un agent qui comptait déjà
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quelques années de service; stature imposante, fine moustache tombante, oreilles parfaites, yeux plutôt caves, belle assurance. «Je vais te montrer le cantonnement », dit-il en fourrant le journal sous son bras. A Cleveland, les baraquements hébergeaient plus d'une centaine de policiers célibataires. Tumelo y passa cinq semaines avant de suivre un entraînement d'une durée de six mois, au Centre d'Hammanskraal. Au terme de cette période, il regagna le cantonnement pour trois ans, avant de s'établir à Soweto avec Busi, début 1977. A Cleveland, il rencontra également Sithole et Kriek. Jamais il n'aurait imaginé le confort de la chambre qu'il partageait avec Nkosi : un vrai luxe! Ses vêtements élimés dans l'armoire encastrée, il enfila dès le lendemain la tenue kaki. Il remplit d'eau le pot de glaise, le plaça sur l'étagère en bois, sous le miroir. Tranquillement assis sur le lit, il parcourut la pièce des yeux; un lit à lui seul, une commode pour ses effets personnels, la radio de Nkosi sur la table, près de la fenêtre et le second lit où le camarade avait jeté son journal. Attiré par un article en couverture, il tendit la main. On relatait le cas d'un homme qui avait comparu la veille devant la Cour, traduit pour « injure criminelle », ayant traité de «Cafre» un avocat noir. Le magistrat l'avait, à plusieurs reprises, interpellé à propos de ce terme insultant. L'affaire avait été ajournée. Moleko dût patienter pour s'inscrire comme cadet, au nouveau Centre de formation de policiers noirs, au Nord du Transvaal. Entre-temps, il avait accompli au poste de nombreuses tâches routinières qui n'en rendaient pas moins la vie exaltante. Juin débutait lorsque, pour faire face à une pénurie de policiers, on l'envoya avec ses collègues à la sortie d'une fabrique de câbles d'acier où

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près de mille deux cents travailleurs noirs, s'étaient mis en grève. «Soyez vigilants» leur recommanda Nkosi quand l'escorte franchit les grilles de l'enceinte. « Ces ouvriers itinérants viennent principalement du Mozambique ». Devant un hôtel-pension pour immigrés, aux vitres rayées de gros barreaux, trois policiers blancs montaient la garde. Le capitaine se distinguait par le bâton figé sous le bras. D'un signe, un homme blanc casqué dirigea l'escorte vers l'ancienne mine, à proximité de I'hôtel-pension. L'effectif de police se déploya; Tumelo John se rapprocha de Nkosi. « Écarte-toi» conseilla celui-ci. « Je connais l'endroit; ces gars-là se fichent de tout. Mieux vaut qu'ils se tiennent tranquilles aujourd'hui! » Les grévistes étaient assis au pied du terril, sous les arbres à caoutchouc. Tumelo John astiqua sa matraque, redressa son képi pour la centièmefois, en lorgnant le « stick» de l'officier. Des cris fusaient à l'arrière comme à l'avant. Là sous ses yeux, rassemblés sous un énorme hévéa, des grévistes se passaient le carton de bières à la ronde. Un regard courroucé par-dessus l'épaule, un ouvrier prononça quelques mots dans une langue inconnue, révélant par son attitude un mécontentement profond, divers sentiments mêlés de frustration. Moleko vit Nkosi manipuler sa matraque comme un chasse-mouches en discutant avec un agent. Un gréviste se leva pour aller uriner contre un tronc d'arbre. La brise, dans les branches, masquait de son froufrou le discours des ouvriers, ponctué de gestes de colère, lourd de ressentiment. « Quel raffut pour quelques misérables Rands chaque mois », conclut plus tard Nkosi. « Les gars qui vivent hors de la zone reçoivent une allocation mensuelle de trois Rands pour leurs déplacements et ces salauds en veulent autant... Que savent-ils de la valeur des trajets? » 19

Il n'y eut pas d'affrontement. Par bandes, les ouvriers continuèrent à consommer leurs bières. Le vent sec qui se leva, dans l'après-midi, étouffa leurs voix. Assourdi par le bruissement des arbres, stoïque, Tumelo John supporta les rafales de poussière de mine qui lui meurtrissaient les yeux. Cet inconfort n'altéra en rien son bonheur de jouer un rôle dans la police, opportunité qu'il considérait comme une vraie chance. Le peuple devait tolérer l'existence des lois et la présence d'individus pour les faire respecter. Il était heureux de participer au maintien de l'ordre. Les événements de la journée le taraudèrent. Ces grévistes différaient totalement des ouvriers agricoles du Free State; leur nervosité, la façon de se camper, d'ingurgiter leur bière... regards, allure... Pauvres diables! Qu'espéraient-ils obtenir? Le soir, face au miroir Tumelo John buvait l'eau du pot africain tandis que Nkosi, sur le lit, tournait intempestivement le bouton de la radio.
« J'ai appris que les grévistes ne recevaient que vingt

Rands par mois », lança Tumelo. «Et alors? Des gens sans instruction... que revendiqueraient-ils? » « C'est fort peu! Et qu'est-ce qu'une augmentation de trois Rands... ? Ils ne se sont même pas bagarrés pour l'obtenir ». Tumelo John reprit de l'eau en pensant à son grandpère et à son manque d'instruction. « Le problème de ces individus », argua Nkosi dans son dos, « est qu'ils ignorent la façon de s'y prendre. Rien d'étonnant... Sais-tu, qu'en fait, un simple billet collé sur la porte du patron servit à introduire la requête? A quoi cela rime-t-il... dis-moi? Une entreprise de cette envergure doit avoir un syndicat ouvrier, capable de formuler les désirs, les doléances de ses membres... La clé du succès peut-être! »

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Dans la même position, Tumelo John posa une soucoupe sur le récipient. Il revoyait son grand-père, se rappelait ses paroles au moment où sa mère lui remit la jarre: « Je suis content de te voir partir. Le monde évolue; les travaux de la ferme ne suffiront pas toujours à nous faire vivre. Mais, Tumelo, n'oublie pas que tu es comme ce pot pétri de terre, d'une terre particulière. Où que te mène ton savoir, souviens-toi que tu sors de ce moule, de cette glaise ». « Stupides Mozambicains! continua Nkosi. Une chose est sûre: avec 1'homme blanc, faut utiliser les bons tuyaux, mon vieux! » En 1973, le « Frelimo » militait au Mozambique, Smith combattait en Rhodésie et il n'y avait pas de syndicalistes noirs en Afrique du Sud. Une nuit d'août, une chauve-souris se rua sur Tumelo John, dans la chambre du Centre; il enfouit la tête dans l'oreiller afin d'empêcher l'intrépide bestiole de lui cingler 1es oreilles de ses ailes. Au lever, il eût la pénible sensation d'être sourd, tant l'accablait le combat qui se livrait sous son crâne, étrangement relié au passage de l'animal. Tumelo John Moleko fut un des premiers cadets noirs de l'école de police d'Hammanskraal, située à quarante kilomètres au nord de Pretoria. La partie « Hamman» du nom provenait d'une colonie qui s'était établie autour de l'Apies River, un siècle auparavant, dans une zone paisible, propice à l'élevage dans la brousse spécifique du Transvaal. Le territoire de l'établissement enjambait la frontière entre l'Afrique du Sud et le Bophuthatswana. Chaque jour, devant la longue terrasse du bâtiment principal, les élèves s'exerçaient, paradaient, défilaient de part en part, effectuaient une série de manœuvres en martelant le sol de leurs bottes, comme pour marquer la terre des différences politiques du pays.

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Le maintien du calme intérieur tenait une place privilégiée sur la liste des priorités du lieu. Les cadets suivaient des cours intensifs d'infanterie, basés sur l'entraînement militaire. L'autodéfense, enseignée en termes de karaté ou de jujitsu, donnait l'illusion d'aplanir les frontières jusqu'au Japon. Les conférences avaient lieu dans des classes bien

équipées - en contraste total avec la misère, la pauvreté de
la petite école de la ferme du quartier de Senekal qui assaillaient souvent les pensées de l'apprenti policier. Législation sur le crime, procédure qui en découle; dépositions, preuves; juridiction policière... tous ces sujets étaient largement détaillés. Par la vitre, Tumelo John voyait le printemps éclore; les «bushwillows» s'ornaient déjà de feuilles rouges qui se mariaient aux premiers bouquets de l'arbre « corail» ; les aigrettes des poiriers sauvages apparaissaient timidement. Jamais le temps n'avait paru si court que durant ces six derniers mois de 1973, se disait Tumelo. La section se déployait chaque jour; à l'instruction des premiers soins succédait celui du maniement d'une arme à feu, avec ses différents stades. On s'étendait sur l'aide à porter aux camarades en service dans une population hétérogène, en insistant sur la nécessité d'instaurer de bonnes relations

humaines entre les races quand, un jour, un ancien - un formateur du nom de Van Zyl - brailla à l'adresse d'un
jeune Noir: «Vous vous croyez de haut lignage, intouchables comme le lori gris au sommet de l'arbre... mais vous n'avez rien entre les oreilles! » Ces propos dédaigneux n'affectèrent pas trop Tumelo John. Le soir, seul dans sa chambre il se remémora l'adage de son grand-père: « Si le babouin a les yeux perçants, il ne peut voir ses orbites! » Devant l'amusement du petitfils, il avait précisé: «Ce n'est pas de moi, mais des anciens... quel enseignement! » Moleko garda ces traits en mémoire bien longtemps après son passage à Hammanskraal. C'est avec un bonheur qu'il les retrouva

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ensuite, noir sur blanc, dans un vieux recueil d'expressions populaires. Au défilé de promotion, le 14 décembre, un certain général Stevens du Bureau Central prit la parole. Il exhorta les jeunes gardiens de la paix à observer strictement les droits de l'individu. « Rappelez-vous qu'on ne met sous les verrous qu'en cas extrême », insista-t-il. Après ce discours, l'équipe de gymnastique se distingua par une excellente performance et un autre groupe exécuta brillamment des exercices de routine, au rythme de chants traditionnels. Vers la mi-décembre de la même année, Moleko regagna Johannesburg en tant qu'agent confirmé. Nkosi ayant été promu sergent, il partagea la chàmbre avec un collègue nommé Sithole, jeune homme très réservé. Originaire de Johannesburg, sa famille lui pardonnait mal cet engagement aux Forces de police; son frère était médecin au Canada. Tumelo John s'empressa d'ouvrir une lettre des siens restée en patience; il était avide de connaître les nouvelles que lui envoyait son jeune frère dont il avait reconnu l'écriture laborieuse. Après les remerciements pour l'argent reçu venait l'annonce brutale de la mort du grandpère; ébranlé, il lut: «Reviens; Grand-père nous a quittés pour rejoindre « Modimo » dans les cieux... ». La lettre n'étant pas datée, Tumelo ramassa hâtivement l'enveloppe déchirée pour examiner le timbre: deux mois s'étaient écoulés depuis! L'ancêtre était désormais enterré; les funérailles s'étaient déroulées alors qu'il défilait, paradait en tapant du pied, s'exerçait au cheval d'arçon. Il interpella Nkosi : «Pourquoi ne m' as- tu pas transmis le courrier à Hammanskraal ? » « Ce... Ton grand-père est... ? Désolé, mon vieux. Difficile d'intervenir... Au Centre, on s'amuse; ici, c'est du sérieux! »

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Tumelo John obtint une semaine de congé. « Mince alors! Quelle veine de passer Noël chez soi... Tu sais t'y prendre pour gagner! » s'exclama Nkosi. Avant de partir, Tumelo John retira la moitié de ses économies à la banque afin d'acquérir son premier appareil photo, dans un grand magasin. Déposé à Welkom, il prit le taxi-minibus pour gagner la ferme. Dès l'arrivée, la misère, la pauvreté familiale déprimante, lui donnèrent l'irrésistible envie de retourner sur ses pas. Mais la joie du père était réelle, rassurante; sur les terres, son poste était à présent plus élevé et il pouvait, en plus, se réjouir d'avoir un fils instruit, promis à un brillant avenir. Les choses se gâtèrent lorsque Tumelo eut à subir les sempiternelles beuveries, dépassant largement les festivités de Noël avec, pour conséquence inéluctable, des bagarres insensées entre l'oncle et les cousins. Si, sur le domaine agricole, les tracteurs circulaient au diesel, on pouvait dire que les ouvriers fonctionnaient à la farine de maïs arrosée de bière; navré, Tumelo John remisa l'appareil photo. Sans rejeter les siens, il n'acceptait plus leur gaspillage alors qu'ils gagnaient durement leur pain; l'argent qui partait en fumée le laissait anéanti. Il leur décrivit Hammanskraal, à la ronde passa les photos prises par le lieutenant Sithebe. Son père esquissa un sourire bienveillant tandis que les autres se contentèrent de le taquiner, de commenter l'uniforme seyant -le visage juvénile, familier, de celui qui riait à belles dents sous son képi - le « monstre» qui portait une arme à feu. On lui posa des questions, astucieuses mais ridicules, sur les chaînes, les entraves du métier; son oncle se leva pour saluer d'un air bouffon, cherchant à amuser la galerie, et son père en profita pour ressortir, ânonner les inévitables blagues de la tribu. «As-tu au moins conservé le pot de glaise?» s'inquiéta sa mère en scrutant une photo qui datait de sa cohabitation avec Nkosi. « Qui est cet homme? »

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Il lui décrit son camarade. « Méfie-toi de ce gars» ditelle de son ton soupçonneux, habituel. « C'est un brave type; il vient d'être nommé sergent ». « Il battra sa femme» ajouta-t-elle avec conviction. La sépulture du grand-père se trouvait à l'ombre d'un olivier sauvage; c'était une butte, un tertre délimité par des pierres plates, plus neuf, plus haut que les autres. On y avait placé l'assiette en fer blanc et le petit pot africain les ustensiles courants du vieillard. Un homme démuni ne laisse rien à la postérité, part sans laisser de traces, se dit Tumelo John. Il médita sur sa propre disparition, persuadé que la famille, un jour, s'efforcerait de ramener son corps pour le rendre à sa terre. Quelle joyeuse perspective! Il se rebella soudain, conscient de son destin, d'une voie à suivre. Je ne me laisserai pas enfermer ici, se dit-il; j'emporterai l'âme de mon grand-père à Johannesburg. Là-bas, j'imiterai son courage, son attitude face à la vie; j'adopterai son sens de la justice et son irrépressible fierté! N'étaient-ce pas les conditions mêmes de l'évolution des générations? Assis sur son lit, Tumelo John contempla les photos souvenirs du congé; ses parents, son frère, sa sœur et ses enfants, des cousins, son beau-frère... Coude levé, ils l'accueillaient en trinquant. « Veux-tu voir ces photos du mois dernier? » fit-il en poussant le petit tas vers Sithole, en train de feuilleter un magazine. Tumelo John ne connaissait pas d'être aussi paisible que ce copain de chambrée; il supposait qu'il manquait de confiance en lui. Indécis, Sithole se redressa, tendit la main; il examina longuement ces portraits, murmura d'un ton approbatif: «Ta famille ressemble beaucoup à celle de mon grand-père paternel... disparue en Rhodésie ». Moleko était surpris de l'intérêt qu'il portait au journal de la police; blanc ou noir, il était bien le seul policier à

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prendre cette revue au sérieux. Tumelo avait remarqué que la plupart des responsables, âgés, y jetaient à peine un regard avant de le repousser. Deux jours après la parution, les poubelles regorgeaient de mensuels délaissés. « Comment est la Rhodésie? J'en ai souvent entendu parler... ». La question parut ébranler Sithole. Tumelo John se leva pour emplir d'eau fraîche le pot de terre. « Je n'y suis jamais allé. Dans ma jeunesse, mon père en parlait beaucoup» répondit Sithole. Grand, svelte, muscles tendus, durcis par l'entraînement d' Hammanskraal, cheveux ras, sourire franc, telle était l'image du camarade que reflétait le miroir; Tumelo John déposa le pot africain. «Et ton grand-père... l'as-tu connu?» « Non ». Tumelo observa les gestes que lui rendaient le miroir; il vit Sithole choisir l'un ou l'autre instantané, le scruter d'un air suspicieux, comme si on devait l'interroger à propos le lendemain. «Ton beau-frère... n'est-il pas de Rhodésie?» « Non; il est du Swaziland », dit Tumelo. Au cours d'une récente nuit de garde, Moleko et Kriek avaient reconduit un garçon de douze ans chez sa mère, employée dans un hôtel-pension à proximité. En début de soirée, l'enfant avait déclaré avoir découvert un amas de viscères près du terril de la mine, en bordure de la grandroute. Effrayé à l'idée qu'il puisse s'agir de restes humains, il s'était précipité au poste. « Du bétail volé! » avait convenu Kriek, sans ciller. D'un âge légèrement plus avancé, Kriek était - à l'unanimité - un brave gars, pour autant qu'on adopte un certain comportement. Au cantonnement, Tumelo avait appris qu'il était condamné à une amende de vingt Rands ou à vingt jours de détention; il avait reconnu, au tribunal, avoir arrêté un Noir, simplement parce qu'il le trouvait « effronté ». En fait, Kriek était allé enquêter sur un vol

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commis dans une usine; il avait aussitôt interpellé le contremaître noir, l'avait questionné. L'homme s'étant montré peu coopératif, Kriek l'avait emmené, classé suspect. Devant la Cour, le contremaître s'était plaint de souffrir aux poignets, à cause des menottes qu'on lui avait brutalement passées. A ce détail, Nkosi s'était esclaffé devant Tumelo John et une jeune recrue; réaction qui déconcerta Moleko. « Ça alors! c'est à mourir de rire... », avait fait Nkosi, en essuyant une larme. «Imagine-t-on Kriek passer « gentiment» des menottes? » En rentrant de leur mission, cette nuit-là, près de l'usine en grève l'année précédente, les deux agents avaient brusquement freiné devant un homme qui titubait; au coup de klaxion de Kriek, incapable de se retirer l'ivrogne s'était affalé sur la route, sans connaissance.
« Va ramasser ce nègre» avait ordonné Kriek; et

Tumelo de sauter du véhicule. Au poste, on avait expliqué la manière de s'y prendre avec un individu au sol; de la pointe du pied il fallait s'assurer de son état léthargique, le tourner sur le dos ensuite, lui empoigner les jambes pour le traîner au fourgon. Tumelo avait retourné le corps. C'était un homme d'âge moyen, au visage balafré, les vêtements en lambeaux. Il s'était penché sur l'indigent - sosie de son oncle? - l'avait agrippé aux épaules, tiré vers la camionnette. Kriek tenait la portière en balayant la rue de sa lampe de poche.
« Voilà une affaire qui fera du boucan, hein Moleko ? »

avait lancé Kriek, tandis que l'ivrogne rendait tout sur la poitrine et les genoux du collègue. Kriek, trouvant cela cocasse, avait redressé le type sans ménagement et, ensemble, ils l'avaient flanqué dans le fourgon. Sous l'éclairage de Kriek, Tumelo John, horrifié, avait constaté le gâchis sur son uniforme.

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« Fichtre! Cela t'apprendra à tirer ces pochards par le haut! Monte à l'arrière avec lui; je n'aime pas conduire auprès d'un bonhomme qui pue! » Au poste, on avait fourré l'alcoolique en cellule. Empêtré dans sa tenue souillée, malodorante, Tumelo John s'était tenu à l'écart, avec le sentiment pénible de se trouver nu en public. Kriek avait alors vociféré: «Va

nettoyer le fourgon! » Sans mot dire, Sithole était venu à
la rescousse; il avait parqué la camionnette en pente, avait lavé l'arrière à grande eau pour permettre à Moleko d'aller se changer. Sithole délaissa les photos pour son magazine. « Voistu », reprit Tumelo, «je connais à présent la signification de l'expression: Que la main gauche ignore ce que fait la

droite! »
Interloqué, Sithole releva la tête. « Cet homme saoul, l'autre nuit, aurait bien surmonté les ennuis de sa gueule de bois sans qu'on le malmène. A Hammanskraal, on nous enseignait les droits de l'homme, le respect de chaque individu, n'est-ce pas vrai? » « Tu réfléchis exactement comme mon père» coupa sèchement le camarade, à la grande surprise de Tumelo. « Ce type n'a eu que ce qu'il méritait; il était en état d'ébriété et cela suffit pour être traité de la sorte ». «Ouais; d'accord, mon vieux... je n'aime pas non plus ces beuveries, mais la question n'est pas là. Le vrai débat est ailleurs... dans la manière qu'on emploie ici, chaque

jour, peu en rapport avec celle apprise au Centre de
formation ». « Quelle manière... ? Rien à redire! » Sithole reprit sa lecture. « Je constate simplement... je trouve que le passage à l'acte diffère totalement de la théorie; n'est-ce pas ton avis? » Mais Tumelo John préféra en rester là ; Sithole lui parut soudain moins renfermé. N'avait-il pas trop pris cette affaire à cœur?

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Un couple sur une photo... Tumelo John - regard vif,
sourire audacieux - avec sa bonne amie - air enjoué, tête inclinée; attitude typique, observée sur d'autres instantanés quand, prise à l'improviste, elle était embarrassée. Vêtue d'une cape de fourrure, elle porte deux rangs de perles au cou, en parfait accord avec la nacre de ses dents, et des boucles d'oreilles scintillantes; elle a les cheveux noirs lustrés. Elle colle l'épaule à la poitrine de son fiancé vêtu d'un élégant costume blanc, contrasté d'une chemise foncée et d'une cravate aux larges raies. Serrés l'un contre l'autre, ces deux corps racontent la plus vieille histoire du monde. En toile de fond, l' œil curieux d'un gamin dans une fente de la bâche goudronnée. C'était une photo prise à la hâte, sous les premières gouttes de pluie, un après-midi de fiançailles. Les averses s'étaient intensifiées dans la soirée mais les invités, ceux du Free State compris, étaient réunis et la fête put battre son plein. Moleko avait rencontré Pénélope Busisiwe I'hiver 1975, au cours d'un mariage à Jubalani, où il accompagnait Nkosi pour prendre des photos. A l'époque, de nombreux tirages avaient fourni à ce dernier l'acompte nécessaire à l'achat d'une voiture d'occasion. L'événement se déroulait dans la salle municipale, louée pour la cause. Nkosi manquant d'organisation, plusieurs photographes étaient accourus. Tumelo John en avait fait fi, trop captivé par Busi surnom commun de la jeune fille - pressé de fixer sur pellicule ce portrait gai, souriant, cette demoiselle très entourée, au regard séducteur, empreint de tous les sentiments. Tumelo résolut de se planter devant ce gracieux personnage, de développer les prises pour les lui envoyer à intervalles réguliers, de quoi signaler son intérêt. Busisiwe venait d'avoir dix-sept ans; elle terminait des études au Natal. Comme elle devait rejoindre sous peu Newcastle, Tumelo John voulut la revoir avant son départ.

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Ses attentions n'échappèrent pas à l'œil vigilant d'une mère autoritaire. Unique fille de la famille, Busi était née à Soweto, comme ses trois frères aînés. Tumelo John attribuait l'aisance des Hlongwane à la profession du père: entrepreneur en bâtiment. Leur maison de Jabulani se distinguait du millier de logements accolés à Soweto, produits en séries, débités à l'aide de la triste machine à fabriquer le mortier, brûlés par le soleil le jour, enfumés la nuit. En 1973, après l'école primaire, monsieur et madame Hlongwane avaient envoyé leur fille au Natal, l'avaient confiée à la famille pour qu'elle s'instruise de manière plus satisfaisante, plus agréable qu'à Soweto que le terme « sauvage» reste impuissant à décrire. « Tu en pinces pour Busi ! » avait dit Nkosi. « Bonne chance, mon petit; il faudra te battre! N'oublie pas que tu n'es que policier... avec le salaire à la clé. Les prétendants ne manquent pas de morgue, pour l'agrément du père. Et... un conseil: ne t'aventure pas là-bas sans voiture, à la tombée du jour; ce n'est pas le Free State! Tu risquerais de te faire agresser, de te faire larder pendant qu'on abuse de ta petite amie... jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus faire un pas! Si, de surcroît, on apprend que tu es agent... ». Les propos de Nkosi étaient sérieux, Tumelo John n'en doutait pas malgré qu'il eut acquis une certaine connaissance de Johannesburg et de ses dangers; il convenait toutefois d'y joindre une pincée de sel. Quelques visites à Soweto le portaient à croire que les Hlongwane habitaient un quartier particulier. Comme Sithole avait passé sa jeunesse à Jabulani, Moleko en profita pour se renseigner sur la vie locale, la population; tout ce qui avait un quelconque rapport avec la jeune fille l'intéressait beaucoup. Les commentaires du copain de chambrée l'étonnèrent. « Les fins de semaine sont redoutables; n'importe qui risque sa peau chaque soir. Rares sont les gens convenables par là. Le vendredi, les hommes rentrent avec

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la paie dans une enveloppe et des boissons alcoolisées. Ma mère avait coutume de m'enfermer avec mon frère aîné... sans respect pour la différence d'âge; mes parents, ma sœur et moi nous étions ainsi à l'abri. Mon père et mon frère aimaient lire, ma sœur et moi, nous écoutions la radio avant d'aller au lit. L'effectif de police est si réduit dans la région qu'on ne peut tabler sur une véritable efficacité. .. ». Tumelo John écrivit à Busi pour lui demander de lui décrire Newcastle, le Natal, dont il ignorait tout. Il lui expliqua les raisons du choix de son métier. Enfant déjà, il admirait la fonction de policier qui consistait à servir, à défendre la loi, à protéger la société... Elle offrait, en outre, la sécurité, un salaire fixe! Astucieusement, il s'exprima en anglais, par souci d'éviter certaines expressions en zoulou, trop compliquées à vrai dire, dont se riraient d'éventuels galants. En retour, elle le remercia pour les photos et lui suggéra d'en envoyer une de lui, « pour épater la galerie ». Il voulut tout raconter. Il présenta les siens, dénués à l'extrême, pauvres comme des souris d'église. Il se mit à dépeindre leur vie, les distances qu'ils parcouraient, dans

une charrette tirée par les ânes, ou à pied

-

ces longues

marches au fil des sentiers du veld, qui les menait, d'un pas humble et furtif, au lieu du culte justement. Le vieux prédicateur, qu'il venait de revoir, dont les doigts boudinés s'emmêlaient en séparant les feuillets minces de la bible, était un homme si démuni lui-même qu'une simple tape sur l'épaule suffisait à soulever un flot de poussière cueillie sur les routes. Il ne les méprisait pas, mais il détestait leur condition. Il admirait son grand-père - un

modèle, l'homme le plus intelligent qu'il ait connu - mais
refusait de mourir aussi indigent. Il se montra exigeant. L'an prochain, il souhaitait qu'elle se rapproche; ils échafauderaient un plan plus propice à la situation. Ses études pourraient attendre...

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Le courrier de Busi était plus prosaïque, plus neutre. La jeune fille évoquait une nouvelle coupe de cheveux, un modèle de robe créé par elle, qu'elle comptait réaliser à Johannesburg: le seul endroit où trouver du beau tissu! A Newcastle, on s'amusait tout de même le samedi soir sans «gumbagumba» bien sûr. Elle regrettait son éloignement, son impossibilité à venir visiter les lieux, sans omettre de le remercier pour les photos. En réponse, le jeune homme se déclara prêt à s'offrir une voiture le lendemain. Il voulait réussir sa vie; ils se marieraient, étudieraient ensemble... on s'occuperait des enfants plus tard! L'argent des beaux-parents l'indifférait. Il prendrait lui-même soin de leur avenir; l'appareil photo ne procurait-il pas déjà de jolis suppléments? Il était dévoré par la passion, le désir. Cette union à laquelle il aspirait mobilisait son esprit. Entre-temps, la sœur aînée de sa mère vint s'installer à Soweto; chaque passage chez elle fut un moyen de rencontre entre les enfants et ceux de Hlongwane. « La pénurie de policiers est à la base des problèmes locaux» fit remarquer Tumelo John au frère cadet de Busi ; « leur impuissance est totale ». Le frère fixa un instant Tumelo, sur un ton paternel répliqua: « Les vraies difficultés surgissent quand on les appelle et qu'ils vous emmènent sans coup férir, comme de vulgaires malfrats. Soyons francs! Mon père a du palabrer, jadis, pour me sortir de prison et, sans sa

réputation... ? »
Ce dimanche-là, en rentrant à Johannesburg Moleko croisa six cortèges funèbres. Dès l'arrivée de Busi, Tumelo John se présenta à Soweto, un chien sous le bras. L'air amusé, on accueillit le distingué fonctionnaire, nanti d'un appareil photo, d'un animal, et toujours ensorcelé par le rire de sa fiancée. Un bâtard, sorte de fox-terrier, s'était baladé une semaine autour du poste de Cleveland. Il s'était attaché à

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