Silènes

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296316539
Nombre de pages : 112
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Pierre-Henri

DAMÉ

Silènes
made in Africa

"Silenes estoient jadis petites boites, telles que voyons de present es bouticques des apothecaires, pinctes au dessus de figures joyeuses et frivoles. comme de harpies. satyres, oysons bridez, lièvres cornuz, canes bastées. boucqs volans. cerfz limonniers et aultres telles pinctures contrefaictes à plaisir pour exciter le monde à rire; mais au dedans l'on reservoit les fines drogues comme baulme, ambre gris, amomon, muse, zivette, pierreries et aultres choses precieuses."

Rabelais

~ Editions ISBN:

L'Harmattan. 2-7384-4095-9

1996.

Pierre-Henri

DAMÉ

Silènes
made in Africa

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 PARIS

,-

Carte du Tchad

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ABÉCHÉ DU BOUT DU MONDE

En 1966, je m'apprêtais à quitter le Kenya pour rejoindre mon nouveau poste à Palma de Majorque quand je reçus de l'Alliance Française de Paris une lettre qui se terminait par une ligne manuscrite de son Secrétaire Général m'invitant à renoncer car j'y piafferais d'impatience! En revanche, en me rendant au 101 boulevard Raspail, je découvrirais l'affectation bien plus attrayante qui m'était réservée. J'eus confiance et me rendis à l'Ambassade de France à Nairobi pour annoncer à des diplomates médusés que j'abandonnais ma nomination dans cette île paradisiaque. A Paris, en hâte, je me présentai à l'Alliance Française pour découvrir quelle bonne surprise m'attendait. Dans ces cas - là l'imagination galope follement. Tant de prévenance et de rapidité pour accèder au bureau de Marc Blancpain me semblèrent bien étranges. Il m'accueillit chaleureusement par ces mots: - Voilà mon pionnier! Après quelques échanges de politesse, le Viking, debout, déclara: -Vous êtes nommé à Abéché! - C'est en Afrique? - Oui, regardez cette carte, vous mettez votre doigt au cœur de l'Afrique et vous avez Abéché, c'est l'Afrique millénaire, des scènes bibliques au coin des rues, des femmes sur des boeufsporteurs, c'est l'Afrique comme vous ne la verrez plus dans 20 ans. Profitez-en! Profitez-en! répéta-t-il sur le ton de la gourmandise. Il m'expliqua qu'il s'agissait d'y créer une Alliance Française en milieu arabophone, que c'était une grande première dans l'Afrique relevant du Ministère de la Coopération. Il m'assura que l'intendance suivrait et me promit des envois de livres. Dans la première librairie venue, je consultai quelques ouvrages qui m'en apprirent bien peu.

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Une ville sahélienne au nord-est du Tchad, un marché et un lieu de passage pour les caravanes y compris pour celles se rendant à La Mecque. Je découvris sur une photo une immense place de sable, avec à l'arrière-plan ce que j'aurais baptisé un bordj mais qui était désigné comme étant le Tata militaire. C'est tout. Au Ministère de la Coopération, je fus accueilli avec des sourires exprimant la commisération ou le scepticisme, au choix, mais je n'appris pas grand chose sur mon rôle à venir. Il me fut assuré que si isolement et dureté du climat étaient mal supportés par ma famille, nous serions rapatriés au bout d'un an sans qu'il m'en soit tenu rigueur. Des semaines s'écoulèrent avant ma mise en route. Le Ministère justifiait ce retard par "quelques difficultés" sur place. Début novembre je pris l'avion pour Fort-Lamy. C'est là que j'appris la situation exacte du poste et les buts de ma nomination. Les accords de coopération entre la France et le Tchad avaient abouti à transmettre le pouvoir aux Saras, population du sud, animiste, convertie au christianisme, ouverte à notre culture et -pratiquant notre langue - au détriment des populations du nord islamisées, arabophones. Les chefs du nord avaient coutume d'envoyer les enfants de leurs esclaves dans nos écoles pour satisfaire l'administration, et les leurs dans les écoles coraniques des pays voisins. Au départ des administrateurs français, ce furent les fonctionnaires du sud qui occupèrent leurs postes et tentèrent de prendre une revanche historique en mettant le pays en coupe réglée. Les abus se multiplièrent. Le gouvernement sudiste voulut sédentariser les nomades pour mieux les contrôler et les soumettre. Les préfets et sous-préfets avaient pris l'habitude de récolter plusieurs fois l'impôt. La coupe fut pleine lorsque fut lancé l'emprunt national obligatoire plusieurs fois perçus sur les populations du nord. Le 27 octobre 1965, les habitants de Mangalmé, à mi-chemin entre Fort-Lamy et Abéché, se révoltèrent lorsque le sous-préfet se 6

présenta pour collecter une nouvelle fois l'emprunt. Les cavaliers sortirent leur sabre et menacèrent de charger. Le sous-préfet et son escorte de gendarmes s'enfuirent abandonnant sur place véhicules et armement. L'armée exerça de sanglantes représailles sur la population et ce fut le début de la rébellion. A mon arrivée au Tchad, les troubles avaient gagné le Ouaddai. Il était formellement interdit de parler de rebelles mais seulement de bandits. J'appris que mon rôle était de créer une Alliance Française à Abéché, capitale du Ouaddai pour enseigner le français à des jeunes de la région de retour de l'étranger après avoir étudié en arabe afin qu'ils s'intègrent dans l'ensemble tchadien. Pour notre ambassade, il s'agissait essentiellement de découvrir des éléments valables qu'une formation complémentaire rendrait aptes à occuper des postes de responsabilité chez eux. Il me fallut du temps pour découvrir les raisons pour lesquelles ces étudiants avaient quitté très jeunes le Borkou, l'Ennedi, le Tibesti et le Salamat pour étudier à l'extérieur. C'est la tradition orale, confirmée par de nombreux témoignages qui m'éclaira. Abéché, "la ville inconnue", fut créée vers 1850 par les Sultans du Ouaddai (*) issus de la tribu nubienne du Ghernir lorsqu'ils abandonnèrent Ouara, "la cité fermée" du XVIIe siècle, à 40 km au nord, pour des raisons d'approvisionnement en eau. Abéché devint célèbre pour sa Médersa où ses fakihs, interprètes réputés du Coran dispensaient leur enseignement à tous les jeunes de cette région nord et est du Tchad. C'est en 1873, que l'explorateur allemand Nachtigal, déguisé en bédouin, parlant parfaitement l'arabe pénétra dans le Ouaddai et s'entretint avec le Sultan. Tous les autres avant lui périrent assassinés. Lorsque l'aventurier sanguinaire Rabah fut vaincu par les colonnes françaises à Kousséri en 1900, il fut décidé de
(*) voir p. 33 la généalogie des Sultans du Ouaddai 7

contrôler l'empire du Ouaddai pour assurer la sécurité de la partie déjà conquise du Tchad et pour stopper l'influence de la confrérie Senoussya. Cette confrérie activiste composée de moines soldats dispensait son mysticisme proche du soufisme depuis Koufra et Gouro tout en s'assurant des places d'armes pour maintenir et développer son monopole commercial entre la côte libyenne et les sultanats tchadiens. Dans le même temps, le système féodal en vigueur au Ouaddai connaissait une grave crise. Doudmourrah et son cousin Acyl se disputaient le pouvoir tandis que leurs vassaux, les Agad, (au singulier: un Aguid), chefs de guerre et surtout percepteurs abusifs de l'impôt dans leur région entraient tour à tour en dissidence. Le Capitaine Fiegenschuh, à la tête d'une colonne française partie d'Ati, prit l'initiative de la diriger sur Abéché. Blessé d'une balle dans le cou, il passa le commandement au lieutenant Bourreau mais de son brancard il suivit toutes les opérations. Après de rudes accrochages, l'artillerie se mit en batterie à 700 mètres de la ville. Quelques obus explosifs furent tirés sur le Tata du Sultan. Le 2 juin 1909, Abéché tombait comme un fruit mûr. Doudmourrah et ses milliers de guerriers s'enfuirent en

prenant à toute allure la direction de Koufra.

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La ville qui comptait 45 000 habitants en perdit les deux tiers dans les jours qui suivirent. Les esclaves, surtout originaires du Baguirrni rentrèrent chez eux. Le Ouaddaï, comme le Borkou, l'Ennedi et le Tibesti, fut placé sous administration militaire. La première mort d'Abéché, car la ville en connaîtra bien d'autres, se situe en 1917. Un sergent français ayant été assassiné, le chef du Poste fit boucler le quartier de la Médersa et, en représailles pendant une heure les tirailleurs sénégalais purent à leur guise égorger la plupart des lettrés musulmans. Le souvenir de cette tuerie est encore présent dans les esprits. Le commandant Girard y gagna son surnom de "commandant coupe-coupe". 8

Dans l' Histoire Militaire de l' A.E.F. -1931- il est relaté simplement: "Au Ouadaï, l'assassinat d'un maréchal des logis français en octobre 1917 fit découvrir et avorter un complot tramé par les anciens dignitaires. Ce complot devait éclater en même temps qu'un mouvement au Massalit pour détrôner le Sultan Andoka, allié des Français. L'agitation qui en résulta fut rapidement étouffée." Les rares Faquihs survivants se réfugièrent au Soudan et en Egypte où ils fondèrent des écoles coraniques. A partir de cette époque, les familles du nord et de l'est envoyèrent leurs fils étudier à Ondourman au Soudan,à Al-Azhar au Caire ou à Djeddah en Arabie Saoudite. Pris en' mains par les Frères Musulmans, hermétiques à notre culture, parlant exclusivement l'arabe, la langue de la révélation divine, ils constituaient une opposition silencieuse qui n'attendait plus qu'une occasion pour se manifester. L'objectif de l'Alliance était donc d'accueillir ces jeunes gens de 18 à 30 ans dont la plupart avait connu la détention dès leur retour au Tchad. Je compris combien il serait difficile de les amener à pratiquer la langue française, c'est pourquoi je répétais, pour être bien entendu, que les meilleurs en arabe deviendraient les meilleurs en français et,fait unique dans une Alliance Française, j'instituai un examen d'entrée en arabe. J'engageai un professeur d'arabe pour assurer des cours d'entretien et de perfectionnement. C'est à Fort-Lamy que j'appris dans quelles conditions originales la décision fut prise de créer cette Alliance d'Abéché. La rébellion - dite "banditisme" - se développant et trouvant au Soudan voisin des solutions de repli, le Président Tombalbaye s'en vint en visite officielle en France solliciter l'appui de l'ancienne métropole auprès du Général De Gaulle. Avant la rencontre des deux hommes, le Ministre Triboulet chargé de la Coopération présenta au Général les demandes tchadiennes parmi lesquelles la création d'une université française à Abéché! 9

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