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Solstices

De
236 pages

Gemma est l'héritière du trône d'Aroue. Elle est intelligente et dotée d'une beauté rare, insolente.
Elle devrait être promise à des lendemains radieux. Oui, elle le devrait...
Mais derrière son sourire d'apparat, la princesse cache un terrible secret. Une malédiction qui écrit pour elle un avenir sombre et s'éveille à chaque solstice.
__

Au royaume d'Aroue, la colère monte. Profitant du soulèvement d'un peuple avide de liberté, un mouvement anti-aristocrates se met en marche et contraint la princesse Gemma à quitter le château de Montanges. Esseulée, abandonnée des siens, elle prend pleinement conscience de l'avenir qui l'attend et qui l'écœure. Non, elle ne peut pas accepter de passer le restant de sa vie dans un endroit sordide, avec pour seule compagnie celle d'un homme au physique et aux mœurs abominables. Comme les insurgés, Gemma rêve de liberté.
Guidée par ce rêve, enivrée par une nuit de révoltes, elle va fuir et prendre en main son destin.
La voilà prête à changer d'apparence, à se mêler au peuple, pour pouvoir espérer des jours meilleurs. La voilà prête à suivre cet étranger aux yeux couleur de pierre, qui l'agace autant qu'il l'attire...


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Nous vous souhaitons une bonne lecture !

1

De liberté

 

 

 

Gemma attendait.

Figée derrière l'unique fenêtre de sa chambre mansardée, elle attendait. Elle avait ouvert les deux battants en grand pour profiter plus longtemps de la lumière du jour qui déclinait et depuis, elle attendait. Que la nuit vienne. Que le temps passe. Que les temps changent... Peut-être.

Elle pouvait entendre, au loin, le grondement sourd et incessant de la révolte née deux mois plus tôt. Le peuple était en colère. Et cette colère ne la surprenait pas. Si l'époque connaissait moins d'épidémies et de guerres que par le passé, la vie n'en était pas plus facile, et les paysans, comme certains villageois, s'insurgeaient. Contre les redevances, toujours plus nombreuses, mais aussi contre la déconsidération et la frivolité des monarques, qui dépensaient le fruit de leur labeur en acquisitions de babioles inutiles et en festivités excentriques.

La colère montait.

Crescendo.

Partout.

Elle montait là-bas, dans les rues, dans les fermes. Là-bas aussi, dans les tavernes, dans les auberges et au cœur de la plus grande place de Fleurmont. Gemma la sentait gonfler et approcher... Inexorablement.

La jeune fille frissonna en songeant à toutes ces personnes qui se réunissaient dans l'ombre, qui clamaient haut et fort leurs idéaux et formaient une marée humaine de protestations, presque aux portes du château de Montanges.

Un long soupir lui échappa.

Quelque part, Gemma les enviait, car elles osaient crier leur désarroi et leur rêve de jours meilleurs, de liberté. Elle aussi rêvait de jours meilleurs, mais elle balaya cette pensée d'un battement de cils. Résignée, comme elle l'avait toujours été, elle inspira une grande bouffée d'air et offrit son doux visage à la caresse d'une brise australe. Elle avait fait depuis longtemps le deuil d'un avenir heureux.

Pendant un temps, elle contempla le royaume d'Aroue. Drapé dans sa beauté crépusculaire, il s'étirait sous ses yeux pour lui faire la plus élégante des révérences. Le ciel qui se penchait au-dessus était encore bleu, même si l'approche du soir zébrait déjà les nuages de rose et d'orange. Les terres arborées côtoyaient les pâtures verdoyantes et les étendues ocre, pour se partager, presque à égalité, les bois et les parcelles agricoles. Au loin trônait le château de Montanges, fier, droit, majestueux, en haut de la butte du même nom.

À peine né sur les lèvres de Gemma, son sourire s'éteignit.

Oui, le royaume était beau, et le temps splendide. Oui, la simple vue de ce décor enchanteur aurait dû la rendre heureuse. Mais si le soleil avait brillé toute la journée et s'en allait maintenant pour un repos mérité, elle songeait qu'en ces jours difficiles, il aurait dû avoir la décence de rester caché. La pluie aurait dû tomber à torrent, et au lieu de ces nuages alanguis et disparates, il aurait dû y avoir de grosses masses noires et menaçantes, venues déverser toute l'amertume du peuple, et la sienne, sur des lieues à la ronde.

— Oh...

La princesse sentit sa gorge se serrer. La vue de cette nature joyeuse, si en désaccord avec ce qu'elle ressentait, ne l'apaisait pas. Au contraire, toute cette débauche de beauté semblait renforcer sa rancœur.

Elle referma vivement la fenêtre. Baissa les yeux. Grimaça devant la vétusté des charnières rouillées et du dormant usé par le temps et mangé par les vers. Puis, elle reporta son attention sur sa misérable chambre. On y avait disposé un lit aux barreaux de fer, une table de toilette et un miroir, pour venir compléter le triste mobilier déjà présent. Fort heureusement, on l'avait préservée de la simple paillasse, tout juste bonne pour les domestiques, et encore !

— C'est plutôt disparate, se désola-t-elle avant de hausser les épaules.

Combien de temps allait-on la tenir recluse dans cette mansarde ? Et pourquoi l'avait-on exilée du château, puis conduite dans ce taudis portant le nom de Grenier ?

Pour sa sécurité, disait-on...

Fi de tout cela ! Gemma pinça les lèvres. Elle était de sang royal, elle méritait une tout autre place ! Et quand bien même le peuple s'insurgeait, elle ne pouvait imaginer que quiconque s'en prenne à elle ou à ses parents. Certes, la colère gronderait encore, le temps d'une poignée de nuits d'insomnies, mais elle s’essoufflerait bientôt. Le roi ferait des promesses, ou le peuple se lasserait, avant de se taire.

Au royaume d'Aroue, il en avait toujours été ainsi des soulèvements populaires. Alors, pourquoi les choses changeraient-elles brusquement ?

Gemma s'assit sur un vieux coffre qui faisait office de banc, tout près du chien-assis par lequel les derniers rayons du soleil arrivaient dans la chambre. Son regard se perdit dans le vague et elle se mit à attendre encore.

Mais qu'attendait-elle, au fond ?

Des jours meilleurs ? Ils ne viendraient jamais.

Une aventure digne de ces romans qu'elle dévorait et qui la laissaient songeuse ? Oh, non... certainement pas.

L'avenir qu'on avait tracé pour elle n'avait rien d'heureux et encore moins de romanesque. Il lui faisait même peur. Pire, il la révoltait et l’écœurait, et elle aurait voulu y échapper, à n'importe quel prix.

Hélas, elle était princesse, et à ce titre, elle avait des obligations. L'obligation d'être toujours parfaite, de se tenir droite, de se cacher de la douceur du soleil ; l'obligation de porter des coiffes si lourdes qu'elles lui donnaient la migraine ; l'obligation de savoir faire preuve de discrétion, tout en pouvant attirer tous les regards ; l'obligation d'apprendre le droit, d'être obéissante, à l'écoute et polie ; l'obligation de ne jamais rien montrer de ses états d'âmes, de sa personnalité ; l'obligation de... Oh ! Il y en avait trop, beaucoup trop pour Gemma, qui aurait préféré songer à autre chose. Pour une fois.

Mais comme elle énumérait ses obligations, son cœur se serra.

Il en était une qu'elle aurait aimé taire, oublier pour toujours, fuir... Celle qui envoyait toutes les autres au rang de petites tracasseries de rien du tout. Celle qui empoisonnait chacune de ses heures, et dont la simple idée lui était insupportable.

De dégoût et de dépit, ses lèvres se retroussèrent.

Cette obligation, c'était celle d'épouser, dans trop peu de jours, ce riche seigneur d'un royaume voisin à qui elle avait été promise à l'âge de douze ans. Or, tout en cet homme la révulsait. Son visage grimaçant, pour commencer, et puis ses yeux porcins et son énorme nez rendu difforme par un abus d'alcool certain. Mais plus encore que son physique, c'étaient sa façon d'être, ses manières si grossières et détestables, qui la dégoûtaient.

Elle retint une nausée, se releva d'un coup et se mit à faire quelques pas. Il lui fallait trouver quelque chose à faire, pour ne pas penser plus longtemps à l'avenir innommable qu'on lui avait réservé. Elle n'allait tout de même pas rester là, à se morfondre, à attendre de s'endormir sur ses peines !

Alors elle serra les dents et entreprit de ranger ses affaires.

Rosalie, sa servante, insisterait certainement pour s'en charger, mais qu'importe ! Pendant que la soubrette mettait de l'ordre dans les pièces basses du Grenier, elle devait s'occuper les mains et l'esprit, ou elle deviendrait folle.

Elle ouvrit une malle bien remplie.

Il y avait dedans un petit tricorne et deux autres chapeaux, deux corsets, des jupons, des poufs, deux corsages, et des jupes de soie moirée qui n'allaient pas tarder à être aussi froissées que les haillons des gens du peuple, si elle les délaissait là-dedans plus longtemps. D'une main, Gemma sortit un chapeau-bergère en paille blonde et taffetas, orné d'une fine dentelle. Elle s'en coiffa brièvement, le rangea et essaya son tricorne préféré.

Certes, ici, elle n'aurait pas l'occasion de les porter, ces reliquats de sa vie de princesse. Car elle avait dû se vêtir comme une simple paysanne, ou comme une servante peut-être, pour ne pas éveiller de soupçons sur son rang et son identité. Par-dessus ses jupons et son corset, elle avait enfilé une robe de coton toute simple, qui paraissait n'avoir aucune couleur.

— Ainsi déguisée, je ressemble à n'importe quelle fille du peuple, songea-t-elle à voix haute, se remémorant le constat que Rosalie avait fait en la voyant ainsi.

Mais même si elle devait se cacher, Gemma avait tenu à emporter de jolies toilettes, au moins pour être présentable le jour où elle rentrerait au château.

Elle fit un tour sur elle-même, le tricorne sur sa chevelure détachée, et s'observa furtivement dans le miroir. Elle n'avait pas l'habitude de se voir sans une coiffure relevée et travaillée, mais elle apprécia toutefois l'image que lui renvoya le miroir. Elle saisit un fichu en dentelle qu'elle noua sur sa poitrine et se chaussa de ses escarpins préférés. Des escarpins à talons et à bouts carrés.

Elle observa sa silhouette élancée, sa peau très pâle et ses cheveux châtain cuivré, avant de s'attarder sur son visage. Elle avait les pommettes hautes et roses, les yeux en amande aux iris vert de jade, des lèvres pleines et un petit nez mutin.

Elle était superbe.

D'une beauté rare, insolente.

Quiconque aurait connu son triste avenir, aurait demandé pourquoi on allait marier une si ravissante personne à un homme au faciès abominable, aux mœurs douteuses et de plus de vingt ans son aîné.

Était-ce pour l'argent ? Pour rapprocher deux royaumes que des centaines d'années de guerre avaient divisés ? Ou pour satisfaire les besoins de conquêtes de son envahisseur de père ?

Non, non et non.

La seule raison à sa tragédie, c'était que le vicomte d'Arbrenoir, lui seul, selon le roi et la reine, pardonnerait à Gemma son pire défaut. Lui seul pourrait peut-être même en venir à bout.

Lui seul le supporterait.

À cette idée, Gemma plissa les yeux et haussa un sourcil.

Elle, elle était certaine que si un homme parvenait à l'aimer, il l'aimerait pour ce qu'elle serait à ses yeux. Avec ou sans cette anomalie, cette imperfection muette qui lui donnait l'impression d'être une princesse imparfaite, une erreur..., il l'aimerait. L'amour avait le pouvoir de rendre la force aux faibles, comme de rendre le beau à la laideur, elle en avait la conviction.

Elle ferma les yeux un long moment, l'âme imprégnée de cette pensée.

Quand elle les rouvrit, l'obscurité envahissait l'extérieur, et plus encore l'intérieur de la mansarde. Une chouette hulotte chuinta, comme pour sonner la première heure nocturne.

Gemma regarda tout autour d'elle et songea avec envie aux bougeoirs d'argent coiffés de chandelles, ou aux lampes à pétrole qui venaient éclairer le château de Montanges à la tombée de la nuit, et qui faisaient si cruellement défaut au Grenier. Elle allait devoir se contenter de la lumière que fournirait la bougie qu'on avait posée sur une table. Une bougie de cire ? Sans doute pas, car à voir la rusticité des lieux, Gemma était certaine que l'on usait encore ici de bougies de suif.

Elle se dirigea vers la table.

— Allons bon, une bougie seule ! Et comment l'allumer, de la sorte ? fit-elle pour elle-même.

Elle baissa les bras. À Montanges, les serviteurs se chargeaient de ce genre de tâches à sa place.

— Rosalie ! appela-t-elle d'une voix autoritaire. J'ai besoin de vous !

Rosalie ne se manifesta pas.

Comme Gemma allait la rappeler, elle s'immobilisa. À l'extérieur, un bruit de pas précipités avait figé ses gestes, comme ses pensées. Il fut suivi d'un cri. Humain ? Animal ? Impossible de le dire tant il était étouffé.

Le cœur de la princesse s'emballa.

Avait-on déjà eu vent de sa présence ici ? Et pouvait-on réellement lui vouloir du mal, comme le craignaient ses parents ?

Dans le doute et dans un sursaut de peur que l'obscurité s'amusa à amplifier, Gemma se recroquevilla derrière sa malle. Son tricorne glissa de sa chevelure dans un bruit feutré.

Elle patienta ainsi, le souffle en suspens, et perdit complètement la notion du temps.

Toutefois, le silence était revenu, à peine troublé par le cri retrouvé de la chouette hulotte.

— Où diable est passée Rosalie ? s'étonna Gemma en songeant à sa servante, qui devait lui tenir compagnie pendant toute la durée de son retranchement au Grenier.

Elle se releva en faisant la moue. Rosalie allait l'entendre quand elle reviendrait !

Gemma s'avança jusqu'à la fenêtre pour jeter un regard sur le dehors. Hormis un feu, au loin, qui avait dû naître de la fureur de la populace, elle ne vit rien d'autre que l'ombre de la nuit. Alors, elle quitta sa place et se rua silencieusement vers la porte de sa chambre.

— Rosalie ? appela-t-elle en s'arrêtant dans l'encadrement. Rosalie, où es-tu ?

Rien ne vint lui répondre.

Ni la voix de Rosalie, ni sa silhouette légèrement courbée de soubrette dévouée. Gemma maugréa tout bas. Où était Rosalie ? Se pouvait-il qu'elle l'ait abandonnée ? Ou pire... Gemma retint un hoquet d'effroi. Et s'il lui était arrivé malheur ?

La princesse préféra chasser cette idée et emprunta les escaliers qui menaient au rez-de-chaussée. Par trois fois, elle manqua de les dévaler de manière très peu digne et probablement douloureuse. Mais elle garda tant bien que mal son équilibre, la main rivée à la rampe, et ses yeux grand ouverts, pour profiter de la faible lumière que la lune déversait derrière une fenêtre crasseuse.

Soudain, elle se figea. Elle était arrivée sur la dernière marche, qui prit un malin plaisir à grincer sous son poids. Devant elle, la porte d'entrée était entrebâillée. Et il n'y avait toujours pas trace de Rosalie...

La princesse se mordit les lèvres. Elle allait faire un pas en avant, quand le battant s'ouvrit plus largement et une ombre élancée se détacha sur le sol, jusqu'à ses pieds.

Elle la suivit du regard. Hoqueta.

La silhouette sombre d'un homme lui faisait face.

Il paraissait grand. Ses cheveux mi-longs se soulevaient sous les effets de la brise. À sa vue, Gemma manqua de laisser échapper un cri.

— Hé là, toi ! Qui es-tu ? fit la voix de l'intrus.

— ...

Gemma était si terrifiée qu'elle ne parvint même pas à répondre. Des perles de sueur naquirent à ses tempes, d'autres sur sa nuque. Dans l'obscurité, elle cligna des paupières, incapable de faire autre chose. En quatre enjambées, l'homme se retrouva près d'elle.

— Es-tu donc une muette ? Je ne t'ai jamais vue dans le coin, auparavant...

Gemma ne répondit pas davantage. Bien malgré elle, elle s'était murée dans une expression de stupeur complète, et ses membres raidis semblaient peser du plomb.

— Ça ne va pas ? demanda l'homme.

Elle trouva cette question si inappropriée par rapport à la terreur qu'il lui inspirait, qu'elle manqua d'en laisser échapper un rire nerveux.

À cet instant, un rayon de lune ruissela sur lui comme une cascade de lumière blême. La même que celle qui nimbait le visage et le corps de la princesse.

— Qui es-tu donc ? répéta-t-il en plissant les paupières.

Gemma se contenta de l'observer, toujours incapable de prononcer un mot. Il portait une chemise tachée, défaite, qui découvrait un torse enduit d'une inqualifiable saleté. Une saleté qui recouvrait aussi son visage et en laissait à peine deviner la jeunesse. Il devait avoir quatre ou cinq ans de plus que la princesse.

Un bras posé sur un mur et l'autre ballant, dans une allure à la fois nonchalante et contractée, il resta planté près de Gemma tandis qu'elle l'examinait. Son regard froid comme la pierre ne quittait pas le sien. Lui aussi la dévisageait.

— Qui... êtes-vous ? articula enfin Gemma.

Elle avait pris bien soin de rester sur la première marche des escaliers. Sans le surplus de grandeur qu'elle lui conférait, elle n'aurait pas pu reprendre ce léger contrôle de ses sens.

— Hé ! Je t'ai posé la question en premier ! fit remarquer le jeune homme en souriant, narquois.

Gemma fut si surprise de son insolence qu'elle en recouvra complètement ses esprits. Très vite, elle prit son air le plus dédaigneux et le toisa, menton relevé.

— Veuillez me répondre immédiatement ! lui intima-t-elle.

Il se mit à rire.

— Eh bien, quel ton ! Te prends-tu pour une hautaine marquise ? Une duchesse ? Tu sais, elles ne sont pas toutes comme cela. Allez, cesse donc tes drôles de manières et sors d'ici !

Il prit un air plus sérieux, passa sa main dans ses cheveux rebelles.

— Les lieux ne sont pas sûrs. La colère gronde. Tu ne l'entends donc pas ?

Comme Gemma ne lui répondait pas, il continua.

— Bon…, viens, tu me diras ton nom plus tard... Dépêche-toi donc !

Il lui saisit doucement le bras et elle frissonna à ce contact. Il l'attira derrière lui. Elle fit un pas, deux... Et son esprit se mit à tourner à plein régime. Que pouvait-elle faire ? Lui avouer qu'elle était l'héritière du trône d'Aroue ? Sûrement pas ! Mais le suivre n'était pas la solution non plus. Elle bégaya :

— Lai... laissez-moi tranquille, je... je vous prie.

Là-dessus, elle se défit de sa poigne, fit volte-face, saisit ses jupons à deux mains et grimpa l'escalier en toute hâte.

— Hé ! Pourquoi tu t'échappes ?

Gemma refusa de répondre et monta vers sa cachette. Arrivée dans sa chambre, elle claqua la porte vermoulue pour faire taire la voix de l'inconnu et oublier jusqu'à sa présence. Elle s'adossa contre un mur. Son cœur battait à tout rompre et elle se laissa glisser par terre. Là, elle remonta ses genoux sous son menton et les entoura de ses bras.

— Faites qu'il parte, pria-t-elle sans y croire. Faites qu'il parte et que Rosalie revienne...

Elle essaya de calmer son souffle, les battements de son cœur. Mais sa respiration se fit haletante lorsqu'elle entendit de nouveau la voix du jeune homme :

— Comme tu voudras, je te laisse ! lança-t-il depuis la cage d'escalier. Mais je t'aurai prévenue ! C'est dangereux de rester là..., seule.

— Laissez-moi, cria Gemma avec un sanglot. Partez !

Il ne répondit rien.

Une porte claqua et Gemma entendit enfin ses pas s'éloigner dans la nuit.

Elle soupira de soulagement. Mais son soulagement fut de courte durée, car elle n'aima pas ce silence total qui suivit, qui s'insinua autour d'elle. Elle ne l'aima pas du tout.

Elle risqua un coup d’œil inquiet au-dessus de ses bras. Il faisait complètement noir, à présent. Dehors, des nuages avaient recouvert la lune de leur banne mousseuse.

— Rosalie... supplia Gemma d'une toute petite voix.

Tout à coup, elle réalisa combien elle était seule, et sa solitude lui fit peur. Plus que cet homme qui s'était introduit au Grenier. Plus que tout le reste. Elle secoua la tête.

Où était Rosalie ?

Elle avait tant besoin de réconfort, ou au moins de la présence rassurante d'un visage connu. Mais le silence, lui seul, l'entoura de ses bras. L'angoisse lui serra la gorge. L'obscurité l'oppressa.

Elle allait rester là toute seule, pendant des heures, des jours peut-être... Et après avoir affronté cette solitude, que ferait-elle ? Elle retrouverait le cher château dans lequel elle avait grandi, mais uniquement pour le quitter à nouveau. Pour finir ses jours près d'un homme qu'elle haïssait.

Soudain, son avenir lui parut encore plus effrayant, encore plus lugubre, qu'à l'accoutumée. Ses sombres pensées venaient s'ajouter au silence, et elles seraient sa seule compagnie. Ici. Ailleurs. Pendant longtemps. Jusqu'à la mort...

— Non, gémit-t-elle. Non...

Elle repensa à cet étranger qui venait de quitter les lieux. Il avait l'air libre, indépendant, comme elle aurait rêvé de l'être.

Et si elle avait laissé filer la seule chance de changer la noirceur de son avenir ?

Elle releva la tête, serra les poings.

Dans un sursaut de folie – ou était-ce l'instinct de survie, l'espoir ? –, elle se leva et bondit jusqu'à la porte. Elle l'ouvrit à la volée, descendit les marches avec précaution, pas après pas et dans le noir, uniquement guidée par sa subite volonté de fuir. Elle ne pouvait supporter plus longtemps le silence, les ombres, et tout ce qui l'attendait si elle demeurait dans ce taudis, aussi glacial et macabre que les geôles des condamnés à mort.

— Non..., répéta-t-elle dans un souffle.

Lorsqu'elle s'engouffra d'un coup dans l'étoffe obscure de la nuit, elle inspira à pleins poumons et se laissa enivrer par la brise qui l'accueillait, par tous les bruits et les parfums de la nature en demi-sommeil.

Ragaillardie par le souffle de liberté qui lui gonfla le cœur à cet instant, elle frémit. De peur ? Aucunement. Ses tremblements, devenus plus intimes, résultaient d'un sentiment qu'elle n'aurait pu nommer : mélange d'envie dévorante de braver les interdits, et d'espoir retrouvé.

Elle s'élança dans les ténèbres, serrant son fichu de dentelle sur sa poitrine et courant à demi.

Elle était captivée par la nuit.

Grisée par sa brusque décision.

Terrifiée...

Et heureuse, comme elle ne l'avait plus été depuis longtemps.

 

Elle n'entendit pas et remarqua encore moins la jeune inconnue qui s'était faufilée dans le Grenier, juste après qu'elle l'ait quitté. Elle ne sut rien de la terreur qui habitait cette pauvre créature, et ne devina nullement l'ombre de ces quatre hommes qui entraient dans la misérable demeure à leur tour. Elle ne les vit pas, brandissant des torches, armés de fourches, d'épées ou de pistolets. Comme elle ne les entendit pas ricaner d'un air mauvais, tandis qu'ils grimpaient l'escalier grinçant.

Gemma filait dans la nuit, essayant de se guider grâce aux étoiles. La simple pensée de ce jeune homme libre, qui l'avait tout d’abord effrayée, lui rendait le courage, qui lui avait longtemps fait défaut pour croire à nouveau en la vie.

Elle ferait n'importe quoi, maintenant, même se fondre au cœur de la foule en colère, même vivre comme une paysanne jusqu'à la fin de ses jours, si cela pouvait lui ouvrir les portes d'un avenir meilleur.

 

 

 

 

 

2

D'insolence

 

 

Gemma regarda au-dessus d'elle. La nuit avait fait place au jour et le soleil contemplait les terres dans un ciel parfait : un ciel bleu tacheté de nuages mousseux, comme dans une aquarelle.

La jeune fille se sentait lasse. Elle n'avait pas fermé l’œil de toute la nuit. Elle n'avait rien fait d'autre que marcher, déchirer ses jupons, s'écorcher les jambes dans les ronces et trembler de froid. Mais maintenant que le soleil était là, et avec lui, une température beaucoup plus agréable, Gemma s'était octroyé un peu de repos.

Elle avait choisi sa place avec soin. Cet arbre voûté, protecteur, semblait lui tendre ses branches comme on tend les bras à un être cher. Adossée au tronc, bercée par le gazouillis des oiseaux qui se mêlait au chant d'une rivière en contrebas, Gemma se serait presque laissé aller à l'endormissement.

Cependant, un clapotis et des rires étouffés l'en empêchèrent. Ils s'étaient glissés subrepticement à ses oreilles et venaient exciter sa curiosité.

Elle se redressa un peu sur ses coudes et voulut jeter un œil derrière le tronc. Hélas, ce diable de corset qui lui comprimait les côtes ne lui permettait pas d'adopter la posture adéquate pour épier quoi que ce soit, de là où elle se trouvait. Il entravait le moindre de ses mouvements.

Elle se releva, non sans mal, en s'appuyant contre le corps de l'arbre. Enfin, elle se redressa de toute sa hauteur et lorgna derrière.

À moins d'une trentaine de pas, deux personnes s'étaient penchées à la rivière, probablement pour y étancher leur soif. Un jeune homme et une jeune femme... Le premier devait être un paysan, si l'on se fiait aux guenilles qui l'habillaient, et il était armé. Pas d'une simple fourche comme Gemma aurait pu le croire en regardant distraitement. Si on y prêtait attention, on pouvait deviner la crosse en pied de vache du mousquet qu'il avait posé à côté de lui. Volé, sans doute. Cet individu était-il l'un des meneurs de la révolte du peuple ?

Gemma le vit plonger les deux mains dans l'eau, pendant que la jeune femme qui l'accompagnait relevait ses cheveux défaits avant de boire goulûment.

La princesse sursauta en découvrant son visage.

Cette femme... C'était Rosalie !

Gemma recula d'un pas et plaqua son dos à l'écorce de l'arbre. Des sentiments aussi confus que contraires l'assaillirent.

Rosalie était là, tout près d'elle, saine et sauve. Et même si l'homme était armé, elle devait se trouver en bonne compagnie, à en juger par ses grands éclats de rire. Quelle bonne nouvelle !

Gemma risqua un nouveau regard derrière l'arbre qui dissimulait sa présence. Rosalie paraissait heureuse et pleine de vie, si différente de celle que la princesse connaissait, dans son habit de servante discrète et profondément soumise. Elle avait l'air... libre.

Et elle l'avait abandonnée. C'était une évidence

Rosalie avait volontairement laissé Gemma seule, face à son sort ; elle avait failli à ses promesses, à son devoir. Tout cela pour rejoindre ces gueux mal fagotés qui avaient pris les armes, qui menaçaient la prospérité du royaume d'Aroue et se targuaient de vouloir changer le monde. Tout cela pour se sentir libre, délivrée de son fardeau de révérences et d'assujettissement. Pour rejoindre une cause, des idéaux.

Tout cela pour... rejoindre cet homme ?

Gemma se rembrunit, avant de lever un menton fier.

Elle allait s'élancer vers sa servante et son bellâtre malpropre, quand elle fut retenue dans son élan par une poigne de fer.

Elle fit volte-face et posa les yeux sur une main aux ongles sales et bronzée par le soleil des derniers jours. Elle retint un premier cri et planta son regard dans ceux de l'homme qui l'agrippait. Il avait l'air arrogant, la toisait de toute sa hauteur et posait un doigt sur ses lèvres, comme pour lui demander le silence. Que lui voulait-il ?

— Mais, enfin.... Lâchez-moi ! lui ordonna-t-elle.

Elle avait tellement l'habitude qu'on lui obéisse qu'elle patienta un court instant avant qu'il ne s'exécute, confiante et autoritaire. Mais il n'en fit rien. Pire, il s'approcha un peu plus d'elle. Ses yeux la transpercèrent et il resserra son étreinte.

Elle tenta de se dégager, sans y parvenir.

Doucement, insidieusement, sa belle confiance en elle et en ses sujets s'évanouit pour laisser place à la peur, et à rien d'autre.

Elle roula des yeux épouvantés, donna des coups de pieds, essaya de le gifler. Elle voulut appeler au secours mais une autre main se plaqua sur sa bouche, assez promptement pour l'empêcher d'émettre le moindre son. Alors elle se débattit de plus belle et, malgré l'aversion qu'elle éprouvait à le faire, elle mordit de toute la force de ses mâchoires dans cette main malpropre qui lui pressait les lèvres. Surpris, l'homme lâcha un juron étouffé, mais il réagit au quart de tour et la maintint contre lui avec encore plus de fermeté.

— Enfin ! Allez-vous rester tranquille ! lui ordonna-t-il. (Il la secoua violemment par les épaules.) Je ne vous veux aucun mal.

Il avait dit cela d'une voix ferme mais basse. De toute évidence, il ne voulait pas attirer l'attention sur eux.

Gemma fronça les sourcils et l'affronta avec l'acharnement du désespoir. Une lutte silencieuse s'installa pendant quelques secondes. Elle devait lui échapper, mettre de la distance entre eux, au plus vite. Elle s'y employa avec tant d'énergie qu'elle en oublia d'appeler quiconque à son secours.

— Diable ! Mais vous êtes sourde ? lui chuchota-t-il enfin en la tenant fermement par le coude. Crénom de nom ! Je ne vous veux pas de mal, vous dis-je ! Mais eux, si !

Disant cela, il tendit un bras vers Rosalie et son compagnon.

Gemma cessa de lutter et releva la tête. Il prit son visage dans sa main droite et l'obligea doucement à le regarder. Leurs yeux se croisèrent. Les verts, agrandis par la peur, et les autres, gris et froids comme la pierre. Il serra les dents.

— Vous feriez mieux de rester là où vous êtes, mademoiselle. Et vous devriez vous tenir tranquille ! Dans votre tenue, c'est du suicide de rejoindre ces deux-là. Les gens comme vous, ils les pendent..., au mieux !

Il l'observa un instant, ôta une main crasseuse qu'il avait gardée sur la joue pâle de la princesse, et desserra enfin sa poigne. Gemma tremblait comme une feuille, mais avait cessé de se débattre.

— Vous vous calmez, maintenant... D'accord ?

Elle hocha la tête, incapable de dire un mot.

— Allez, suivez-moi. Éloignons-nous de ces deux coquins, ça vaudra beaucoup mieux pour vous !

Elle ne trouva rien à rétorquer et jeta un dernier regard à Rosalie et à son compagnon. Ils riaient à gorge déployée. Que voulait donc dire cet inconnu par « les gens comme vous, ils les pendent » ? Rosalie était la douceur et le dévouement mêmes, jamais elle n'aurait fait de mal !

Bouleversée, Gemma observa le jeune homme qui lui faisait face et commençait déjà à s'impatienter. Il lui fit signe de le suivre, par deux fois et très discrètement.

— Allez, venez ! Je suis certain que vous n'êtes pas née dans le coin, et personne d'autre que moi ne peut vous servir de meilleur guide. Je connais les lieux mieux que quiconque. Venez, vous dis-je !

Gemma perdit un instant son regard dans le vague. Elle croyait sincèrement connaître Rosalie. Pourtant, cette dernière avait eu l'audace et l'égoïsme de l'abandonner, à des lieues du château, totalement vulnérable. De toute évidence, la princesse s'était trompée sur son compte, et Rosalie pouvait être capable d'autres méfaits. Même si...

Gemma ne s'attarda pas sur des théories. Elle devait faire un choix.

De ses deux mains, elle souleva jupe et jupons pour suivre la démarche volontaire du paysan.

— Dépêchez-vous donc !

— J'aimerais vous y voir, maugréa Gemma.

Elle le rejoignit en faisant bien attention où elle mettait les pieds.

Il remarqua aussitôt ses pieds chaussés de jolis escarpins à talons et une lueur d'amusement brilla dans son regard.

— Qui êtes-vous donc ? lui demanda-t-il lorsqu'elle arriva enfin à sa hauteur. Mais surtout, qu'est-ce qu'une demoiselle comme vous peut bien faire ici, au milieu de nulle part ?

Gemma prépara rapidement une réponse.

— Je m'appelle... Rosalie, mentit-elle avec un peu...

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